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Le Divorce satyrique, ou les Amours de la Reyne Marguerite de
Valois
Publié sous le nom D.R.H.Q.M. *
Par Pierre Marteau, éditeur, Cologne, 1693
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* NOTES
Ce pamphlet anonyme a été publié au moment du retour à Paris de Marguerite de Valois à l’issue de sa longue détention à la forteresse d’Usson en Auvergne (cf. « Margot reine d’Usson », Alain Mourgue, éditions Le Manuscrit, Paris 2008).
Il a été publié pour la première fois à partir de 1660 sous l’énigmatique signature D.R.H.Q.M.. Ce texte a d’abord été repris dans le « journal du règne de Henri III » puis intégré aux « Mémoires » d’Agrippa d’Aubigné à qui ce pamphlet a été longtemps attribué. Il semble établi aujourd’hui que le véritable auteur soit Pierre-Victor Palma Gayet (1525-1610).
C’est aux Roys à faire les loix, disent les tyrans & ceux dont la force & non pas
l’amour regne sur les peuples : Mais je ne loüe point, ni approuve cet axiome,
encore que les armes & la violence m’ont rendu l’heritage & le sceptre de mes
peres, Dieu benit la douceur la douceur, fait prosperer les desseins de ceux dont
les actions sont autant aymées que redoutées, & seray mon tesmoin si vos coeurs
ingrats s’en rendent mesconnaissants, que j’ay pardonné à plus d’ennemis, que
vengé d’injures, aux yeux de tout le monde, comme à la France, à Paris, ma
clémence & ma debonnaire benignité n’ayant pas absous seulement les
perturbateurs de l’Estat, de leurs crimes, mais aussi remis mon particulier intérêt
à ceux qui temerairement ont osé attaquer mon nom. J’ay cette obligation, au
bonheur, d’avoir glorieusement veu la fin des troubles de mon Royaume, d’avoir
expérimenté la foy de mes bon sujets, d’avoir establi pour long-temps une
heureuse paix avec mes voisins, & d’avoir esteint mes ennuis plus particuliers par
le moyen d’un divorce, qui separe de ma maison, ainsi que du coeur, celle dont
l’infamie a longuement obscurcy ma reputation. Je sçay que plusieurs
Estrangers, & plusieurs François mal –affectionnez, trouvent fort estrange
qu’apres vingt-huit ans de mariage, un pretexte de parentage ait délié ce qu’un
sacrement si digne avoit conjoint : les uns m’en appellent voluptueux, les autres
Athée, & tous ensemble mesconnoissant : il faut que j’esclaire à leur ignorance,
& que je confonde leur caute malice, cachant ma juste douleur, & déployant les
dignes raisons que j’avois par honneur voulu déguiser à la renommée, avec des
paroles exquises, ambiguës & recherchées : Ma grandeur m’expose, & me met
en veüe, & l’intégrité de ma conscience fait trouver bon qu’un chacun lise mes
oeuvres, afin que les malins & mal-informez n’attribuent à tort aux délices, à la
religion ni à l’ingratitude, encore qu’elle soit des dépendances de la Couronne, ce
que des causes plus pregnantes & recevables excusent.
Une pluye de sang au mont Aventin durant la Romaine superstition, presagea
la défaite de Canes ; & un torrent de sang respandu par toute la France à mes
tristes nopces, predit la défaite de mon honneur : le Ciel qui voit clair à nos
adventures en donne souvent quelque connoissance avant le succez, & les sages
évitent le péril par la prévoyance. Je voyois le jour au travers de mon infortune, &
toutes choses taschoient de m’en esclaircir : mais je n’ay pû fuir mon dommage,
encore que le Roy Charles pour lors regnant, à qui l’humeur de sa soeur estoit
prou connüe, m’en donna quelque sentiment dessous cet oracle, lors
qu’asseurant les Huguenots, pour les attrapper & les allecher d’une feinte paix, il
protestoit sous mille serments, qu’il ne donnoit pas sa Margot seulement pour
femme au Roy de Navarre, mais à tous les heretiques de son Royaume. O
Prophetie trop veritable, & digne d’une sainte & divine inspiration ! s’il eust mis
le général & non le particulier, & qu’au lieu des Huguenots seuls, il eust compris
tous les hommes : car il n’y a forte ou qualité d’iceux en toute la France avec qui
cette dépravée n’ait exercé sa lubricité ; tout est indifférent à ses voluptez, & ne
lui chaut d’aage, de grandeur, ni d’extraction, pourveu qu’elle soule & satisfasse
à ses appetis, & n’en a jusques icy depuis l’aage d’onze ans desdit à personne,
auquel aage Antragues, & Chatrins (car tous deux ont creu avoir obtenu les
premiers cette gloire) eurent les premices de sa chaleur, qui augmentant tous les
jours, & eux n’estants point suffisans à l’esteindre, encore que Antragues y fist
un effort, qui luy a depuis abregé la vie, elle jetta l’oeil sur Martigues, & l’y arresta
long-temps, qu’elle l’enrolla sous son Enseigne, & en donnerent l’un & l’autre
tant de connoissance, que c’estoit le discours & l’entretien commun de tous les
soldats dans les armées où l’on connoissoit ledit Martigues outre sa valeur pour
Colonel de l’Infanterie. Plusieurs d’entre vous, vous souvenez bien d’une
escharpe de broderie, d’un petit chien qu’il portoit ordinairement aux sieges &
aux escarmouches plus dangereuses, & n’ignorez pas d’où partoient ses
amoureuses faveurs qui continuerent jusques à la mort, après laquelle il falut que
par l’entremise de Madame de Carnavalet, Monsieur de Guise en passat les
mains, jeune prince, brave & ambitieux, lequel commençant desja de construire
cette machine qui trop tost esbranlée luy chêra dessus, songeoit de parvenir de
ses impudiques baisers aux nopces, & d’en fortifier ses pretextes & ses desseins,
ayant rompu dextrement le traité de mariage d’elle & du Roy de Portugal desja
fort advancé & en tous termes, par le moyen du Cardinal de Guise son oncle,
envoyé l’an mil cinq cents soixante huit en Espagne, pour se condouloir de la
part du Roy tres Chretien avec le Roy Catholique de la mort de la Reyne Isabeau
de Valois sa femme, Princesse autant vertueuse & sage, que cette sienne soeur
vitieuse & folle ; & de laquelle les inconstances sont si frequentes, que l’examen
de sa memoire mesme erreroit à compter ses fautes ; celles-cy scay-je bien
toutefois, qu’elle adjousta tost apres à ses sales conquestes ses jeunes freres, dont
l’un, à sçavoir Franois, continua cet inceste toute sa vie ; & Henry l’en desestima
tellement que depuis il ne la put aymer, ayant mesmes à la longue apperceu, que
les ans au lieu d’arrester ses desirs augmentoient leurs furies, & qu’aussi
mouvante que le Mercure elle bransloit pour le moindre object qui l’approchoit.
Voila la pucelle que mes proches, & le bien commun, me firent prendre pour
belle & bonne, à son grand mescontentement & de ses favoris, entre lesquels
Antragues, comme le Mareschal de Retz m’a autrefois dit, qui faillit à mourir de
regret, ou d’un lâchement de sang que la violence de la douleur de nous voir
mariez luy provoquoit par divers endroits : Mais le temps qui guerit de toutes
choses, le guerit aussi & le pourveut pour plusieurs années, d’une moins belle,
mais plus constante Maistresse ; & elle de divers serviteurs, dont l’un toutefois, à
sçavoir la Molle, s’en trouva marry, car sous pretexte de tremper en quelque
conspiration, dont furent accusez les Mareschaux de Montmorency & de Cossé,
en laissa la teste à Saint Jean en Grève, accompagnée de celle de Coconas, où
elles ne moisirent ni ne furent pas long-temps exposées à la veüe du peuple ; car
la nuit venant ma preude femme, & Madame de Nevers sa compagne, fidèle
amante de Coconas, les ayant fait enlever, les porterent dans leurs carosses
enterrer de leurs propres mains dans la Chapelle Saint Martin qui est sous
Montmartre, laissant cette mort de la Molle maintes larmes à sa Maistresse, qui
sous le nom d’Hiacinte, a longuement souspirer & chanter ses regrets, nonostant
les frequentes & nocturnes consolations de Saint Luc, que nous avons veu depuis
arriber par fois inconnu & desguisé à Nérac jusqu’à ce que Bussi luy en fit
oublier la perte, qui a esté par elle descouverte, quelque reputation qu’il eût
d’estre brave parmy les hommes, & de ne l’estre parmy les femmes, à cause de
quelque colique qui le prenoit ordinairement à minuit, cette dégoustée déguisant
en quelque façon son appetit de diverses sauces, s’en prit à Monsieur de
Mayenne, bon compagnon, gros & gras, & voluptueux comme elle, & sont
tousjours depuis demeurez bons amis en toutes leurs rencontres ; bien furent-ils
quelque temps broüillez pour une lettre escritte à la Vitry : où il promettoit de
preferer le Soleil à la Lune : mais toutes choses pacifiées le maltalent en
demeurant seulement sur la Vitry, qui pour cela ne laissa pas de trouver party,
non plus que cette pleine Lune, dont je n’ay jusques icy deduit que les vertus, ni
par modestie compté la disme de ceux que la renommée rend participans de ses
secrettes faveurs, me contentant seulement, que je sçay fort bien qu’elle ne
voudroit ni ne sçauroit desadvoüer. A ses premiers Amans succederent doncques
en divers temps (car le nombre m’excusera si je faus à les bien ranger), ce grand
degousté de Vicomte de Turenne, que comme les precedens, elle envoya bientost
au change, trouvant sa taille disproportionnée en quelque endroit,
l’accomparant aux nuages vuides qui n’ont que l’apparence dehors ; dont le triste
amoureux au desespoir, apres un adieu plein de larmes, s’en alloit perdre en
quelque lointain region, si moy que sçavois ce secret, & qui pour le bien des
Eglises feignois pourtant de n’en rien sçavoir, n’eusse très-expressement enjoint
à ma chaste femme de le rappeller : ce qu’elle fit très mal-volontiers, desirant de
tout temps pour la vanité, que quelque lourdaut se romput le col à son occasion :
mais il n’est gueres plus de ces sots depuis qu’on s’en mocque ; car de manger de
rage les plumes de son chapeau, comme la Bole, & casser en colère une bouteille
d’encre aux yeux des Dames, comme Clermont d’Amboise, ce sont petites rages
& jalousies qui n’estoient que trop ordinaires chez nous, & que consentant à
mon déshonneur, je sçavois & voyois clairement, donnant par cette tolérance aux
uns & aux autres souvent le courage, & les commoditez de faillir ; elle le sçait
bien, & plusieurs de vous qui tenez la main à ses gentillesses, aussi je ne suis
point tellement aveuglé moy-mesme en un fait si sensible & si apparent, que je
n’apperceusse comme les autres, que Clermont maintefois la baisoit toute en
juppe sur la porte de sa chambre, tandis que le soir, pour luy donner loisir de se
mettre au lit, je joüois ou me promenois avec ma noblesse dans la salle. Que
direz-vous, fâcheux maris, de cette souffrance ? n’aurez vous point de peur, que
vos femmes vous laissent pour venir à moy, puisque je suis ainsi amy de nature ?
ou n’estmerez vous point plustot que ce fût quelque lâcheté ? vous aurez raison
de le croire, & moi de vous l’avoüer, si considerant que j’avois pour lors plus de
nez que de Royaume, & plus de paroles que d’argent, vous m’approuvez, que
j’avois besoin de toutes mes pieces, & principalment de faire & conserver des
amis, ou bien les perdre & n’en point acquerir : la consideration de cette Dame,
telle qu’elle est, flechissoit ses frères & la Reyne sa mere aigrie contre moi ; sa
beauté m’attiroit force Gentils-hommes, & son bon naturel les y retenoit : car il
n’estoit point fils de bon lieu, ni gentil compagnon, qui n’avoit une fois en sa vie
été serviteur de la reyne de Navarre, qui ne refusoit personne, acceptant ainsi
que le tronc public les offrandes de tous venans : il est vray que de quelques-uns
elle se mocquoit, comme vous direz de ce vieux rufien de Pibrac, que l’amour
avoit fait devenir son Chancelier, duquel pour en rire elle me monstroit les lettres.
Je connois à vos yeux, ennemis de société, que si vos femmes vivoient ainsi, vous
seriez en peine & paraventure iriez vous au Conseil de Chaune ou de Villeclaire,
pour sçavoir comment on s’y gouverne : mais je n’eus jamais cette volonté, quoy
qu’on me conseillât, quoy qu’elle craignit, ni quoy que les Astronomes plus
entendus vissent, & conneussent au Ciel, & au point de son horoscope : je
sçavois fort bien que dès le 21, jusques au 28 de Mars de l’an 1560 sa nativité la
jugeoit mourir de ma main pour raison d’honneur ; mais une certaine prescience
de nostre future separation, ou, pour mieux dire, une certaine prudence
humaine, me fit divertir les effets des affections & impressions des Astres,
continuans tous deux comme devant, my ma bonté naturelle, & elle son
opiniastre inclination à la volupté, laquelle pour exercer avec plus de délices, &
hors des rudesses de la toille, cette impudique a d’autrefois couché avec son
Seigneur dans un lit esclairé de divers flambeaux, entre deux linceuls de taffetas
noir, accompagnez de tant d’autres petites voluptez que je laisse à dire : ce fut
lors qu’elles conçurent de ces mignardises non pas une Lyna comme Uranie,
dont à tort elle usurpe le nom : mais bien cet Esplandien qui vit encores, & qui
sous des parens putatifs promet de réüssir quelque chose de bon un jour. Ne
vous estonnez plus, si poudreux & suant au retour de la guerre, de la chasse, ou
de mes autres violens exercices, elle avoit mal au coeur de me caresser, jusques à
changer les draps, où nous n’avions seulement demeuré qu’un quart d’heure
ensemble, puisque son désir se paissoit de ces friandises, & ne l’attribuez plus
comme comme vous souliez à cette facheuse senteur de l’aisle & du pied dont
elle m’accuse, ni au desdain de nostre disparité, bien que vous ayez apperceu
quelquefois qu’elle meprisat & desestimat les miens, jusques à me respondre un
jour, que je voulois que Madame de Tirans mangeat à sa table (car c’estoit le
privilege de mes parens), qu’il faloit plustost doncques qu’avec un bassin remply
d’eau, & une serviete ou tablier devant elle, ils se laissassent laver les pieds,
voulant inférer que c’estoit des gueux, & qu’elle s’en alloit faire la Cène, ne se
souvenant pas (avec supportation de mes nouveaux alliez), qu’à Florence elle a
cent Mercadans qui luy sont plus proches de vingt degrez, que pas un allié des
illustres maisons de Foix ou d’Albret n’est proche de Bourbon : elle a bien depuis
ravallé de gloire, & changé de devise, ainsi que vous orrez de fil en esguille, s’il
ne vous ennuye de m’escouter & d’entendre une partie de ses fortunes.
Depuis qu’elle fut honteusement sortie de Paris, d’où un Capitaine des Gardes
la fit partir, après avoir fouillé jusques dans sa litière, & regardé qui
l’accompagnoit, & si Madame de Duras, & de Béthune, Secrétaires de son
Cabinet, y estoient, pour les en chasser : cet affront luy fit peur, & lui fit tellement
craindre pis, qu’elle fut quelque temps vivante avec la vergogne de ses péchez :
mais estant mal aisé que le poisson ne revienne à l’hameçon, & le corbeau à la
charogne, ce haut-de-chausse à trois culs se laisse derechef emporter à la
lubricité & débordée sensualité, me quittant sans mot dire & s’en allant à Agen,
ville contraire à mon party, pour y establir son commerce, & avec plus de liberté
continüer les ordures, mais les habitants presageans d’une vie insolente
d’indolens succez, luy donnerent occasion de partir avec tant de haste, qu’à peine
se put-il trouver un cheval de croupe pour l’emporter, ni des chevaux de loüage ni
de poste pour la moitié de ses filles, dont plusieurs la suivoient à la file, qui sans
masque, qui sans devantier, & telle sans tous les deux, avec un desaroy si
pitoiable, qu’elles ressemboient mieux à des garces de Lansquenetz à la route
d’un Camp, qu’à des filles de bonne maison ; accompagnée de quelque noblesse
aharnachée, qui moitié sans bottes, moitié à pied, la conduisirent sous la garde
de Lignerac aux monts d’Auvergne dans Carlat, d’où Marze son frere estoit
Chastelain, place forte, mais ressentant plus sa tanniere de larrons que la
demeure d’une Princesse, fille, soeur & femme de Roy.
Je rougis, & rememore à regret tant d’indignitez, sçachant bien que les faits
des Grands ne meurent jamais, & qu’apres mille siecles, un siecle moins vicieux
s’esmerveillera que le notre ait produit un monstre au lieu d’une femme, & le
vitupere d’un si beau sexe de la semence des Oincts de Dieu.
J’esperois avant cette dernière boutade, ayant tant de preuves de son naturel
inconstant qui se lasse de tout, qu’enfin elle se deust lasser d’une si continuë
dissolution, & que le gré de me voir oublier le présent comme le passé la deust
gagner & vaincre d’obligation. J’en ay perdu, comme vous voyez, & ma douceur
& ma peine, & ne m’en reste que le regret d’avoir veu ma maison souillée, &
l’apprehension de servir de sujet à ceux qui gravent nos noms à l’Eternité, outre
l’ennuy d’estre desja vieux, & de voir à son occasion cette petite famille dont
Dieu a beni nostre separation, en un si bas aage, qu’elle ne puisse regir aprez
moy sans crainte cette Monarchie, ni receuillir en repos ce que j’ay semé avec si
grands labeurs. Dieu qui m’a fait cette grace qu’il fit à Jonas en me delivrant du
ventre famelique de cette baleine, sçait combien voloutiers je voudrois avec des
paroles plus douces pouvoir exposer l’article secret de nostre divorce, & n’estre
pas contraint d’esventer ce que je voudrois ensevelir : mais le murmure public &
la calomnie m’y forcent, & l’asseurance que j’ay d’avoir plus de tesmoins de ses
malefices, qu’il ne se trouveroit de voix pour l’exaucer, m’y convie.
Le Roy son frere oyant cette sienne fuite, & ma pleinte, m’escrivit que si
j’eusse creu son Conseil au retour de Paris, & traité sa soeur comme elle le
meritoit, & comme l’information qu’il m’en avoit envoyé le consentoit, je serois
hors de peine, & luy sans soucy de ses impertinences ; & dit tout haut en
preference de ceux qui le voyoient disner, Les Cadets de Gascogne n’ont peu
souler la Royne de Navarre ; elle est allée trouver les Muletiers et Chaudronniers
d’Auvergne. Je vous jure (car nous avons desormais la perruque tonduë &
blanche esgalement) que le respect qu’on doit au poil blanc me retient, & que je
laisse à dire plus de choses que je n’en dis, me contentant de celles qui font voir,
que je ne parle pas par coeur, ni en homme qui paye mal ses advertisseurs.
Chauni qui luy a souvent parfumé son devant de storax, outre qu’il m’a servi de
tesmoin que c’est le plus puant & le plus infect trou de tous ceux qui pissent,
m’en a autrefois tant dit & de tant de fortes, qu’il n’y a quel les ignorans qui m’en
puissent désavouër ; à qui j’apprens que cette perduë estant arrivée à Carlat, où
elle fut long-temps non seulement sans daiz & lit de parade, mais aussi sans
chemises pour tous les jours, elle commença de voir & de regarder, sur lequel de
ceux-cy courroit l’honneur de son nom, elle jetta l’oeil sur son Cuisinier, pour ne
chaumer point, se faschant d’attendre Duras qu’elle avoit envoyé vers le Roy
d’Espagne querir de l’argent, encore que sa femme sa confidente craignat qu’elle
ne luy enlevat son Causquet, luy preschat la confiance & le mérite de cet absent :
Mais son desir infatigable esgal à la faim d’un limier qui cause une défaillance à
qui ne se soule tous-jours, ne peut endurer cette attente ni celle de Saint Vincent,
qui pour éviter la dépense estoit allé jusques à sa maison. Elle s’en prit au triste
Aubiac comme ou mieux peigné de ses domestiques, qu’elle enleva de l’Escurie
en la chambre, & s’en fit tellement picquer, que son ventre heureux en telle
rencontre en devint rond & enflé comme un balon, vomissant en son terme un
petit garçon, avec le secours d’une femme sage que la mere de ce picqueur pour
l’amour de son fils y avoit conduite, assisté du Médecin du May, lequel outre sa
profession, & de luy penser quelque apostume sur son derrière, luy servit à ce
coup de porter ce jeune Prince nouveau Lysandre mal emmailloté en nourice au
village de l’Escoubiac là auprès, si fraichement nay, que neantmoins pour le froid
enduré du long chemin il en demeura pour tousjours privé de l’ouïe & de la
parole, & pour ces imperfections, abandonné de l’amour & du soin de sa propre
mere, qui ayant oublié les plaisirs de la conception, a long-temps permis qu’il ait
gardé les Oisons en Gascogne, où Mademoiselle d’Aubiac son Ayeule l’a (tant
qu’elle a vescu) preservé de mourir de faim, & depuis elle Gesilax de Firmaçon
son beau-fils, qui monstre encore aujourd’huy par grande rareté ce gage de la
Couronne à ceux qui le vont voir à Birac, où il l’entretient moyenant deux cens
escus de pension que Goute Raquette luy va depuis quelque temps chercher à
Usson & à Paris.
Plusieurs de ceux qui sçauront sa fécondité s’esmerveilleront avec raison
qu’elle n’ait aussi tost retenu de moy que d’un autre, & feront divers jugemens de
mon impuissance, au lieu d’attribuer ce secret à celuy qui ne permet point que la
maison paillarde prospere : je m’en suis quelquefois esbahy moy-mesme, qui,
Dieu mercy, ne suis pas des plus refroidis, & qu’il n’en déplaise à cette preude
femme ay autant d’alduterins mal semez comme elle en divers endroits : mais je
n’ay sceu onques deviner la cause de nostre compagnie sterile & infructueuse, ni
pû l’attribuer aux raisons communes, bien que je sçache qu’à regret elle a
souvent consenty à la force de mes desirs pour se donner volontairement en
proye à mille, qui n’en eussent osé prétendre ni esperer aucune faveur, si
luxurieusement effrontée elle ne les eût, pour parler intelligiblement, mis dessus ;
entre lesquels on peut bien mettre Aubiac, Escuyer chétif, rousseau & plus tavelé
qu’une truitte, dont le nez teint en escarlatte ne s’estoit jamais promis au mirouër
d’estre un jour trouvé dans le lit avec une fille de France, ainsi qu’il le fut à Carlat
par Madame de Marie, qui trop matineuse fit ce beau rencontre, allant donner le
bon jour suivant sa coustume à la Reyne, payant neantmoins cet officieux devoir
avec la mort de son mary, que cette vertueuse Princesse entenduë au boucon du
païs maternel fit empoisonner, espérant delivrée de cet obstacle & fortifiée des
soldats que Romes cousin d’Aubiac estoit allé lever en Gascogne, se rendre
Maistresse absoluë de la place, & en tirer ingratement ceux qui l’avoient
liberalement receuë & mise à couvert : mais l’exemple de Duras les avoit fait
sages, qui revenu d’Espagne tout mutiné de trouver sa Dame pourveuë & avoir
ignominieusement esté jeté par les espaules en danger de pis, si Misselac ne fût
tout à propos arrivé au secours, sous prétexte d’avoir prodigalement employé ce
que cette nouvelle Amazone avoit destiné pour me gueroyer, en gans parfumez,
chevaux d’Espagne, & autres babioles du païs d’où il venoit : si bien que la garde
renforcée, & son secours Gascon découvert, on luy conseilla familerement de
trouver autre giste, & de vuider promptement le logis. Ce qu’elle (peureuse &
appréhensive) executa sur l’heure, partant avec la mesme confusion & desaroy
qu’elle y estoit venuë, & parevenant par ses journées à Ivoy, maison de la Royne
sa Mere ; où à peine arrivée elle fut du commandement du Roy par le Marquis de
Canillac assiegée & prise avec son amant, lequel on trouva vilainement caché
sous quelques ordures, sans barbe & sans poil ; l’ayant sa Maistresse ainsi
deguisé de ses ciseaus mesmes, pour le sauver. Et apres que mille belles &
persuasives paroles n’eurent pû gagner qu’il se fist mourir avant que tomber
entre les mains de ses ennemis ; offrant luy montrer le chemin de cette genereuse
& peu Crestienne resolution, s’il avoit le courage de la suivre. Je vous vois tout
esmeuz d’une si miserable fortune, & connois que sa qualité vous incite à
compassion, vous souvenans du nombre des Roys de son nom, sous lesquels
vous avez heureusement estendu les bornes de ce Royaume, & valeureusement
rabattu l’orgueil de vos voisins : & me deueil comme à vous de voir leur memoire
offensée, & que cette ennemie de la vertu diminuë & obscurcië ainsi leur
reputation : Mais il n’est point de race tant illustre, ni de famille tant renommée,
qui ne puisse à la fin abastardir : ni rien de si pur ni de si parfait, qui souvent
refondu, ne laisse à la fin quelque ordure. L’amour pourroit causer quelque
erreur : mais infinies amours sont indignes d’excuses, lors mesmement qu’elles
sont conceuës par un sale désir, guidé par l’effronterie, entretenuë par la volupté,
ainsi que ces deshonnestes plaisirs, dont la diversité vous estonne, & le vice
augmente mon deshonneur, à la confusion de cette autre Alcine, qui pleurante, &
à peine hors des bras du dernier amant, songe & invente d’autres moyens de
prendre celuy qui l’a prise. J’excuse Canillac, quoy que vilainement il trahit
celuy ; qui fioit sa soeur sur sa preudhommie, & je confesse (moy de qui la
fragilité se laisse souvent emporter aux femmes) qu’il est très difficile de parer
aux yeux & à la voix qui consulte notre ruine. Ce Marquis témoigne mon dire &
plus né pour les affaires, que pour l’amour, qui preferant à la foy qu’il devoit à
son Maistre, en chetif plaisir, se laissa piper aux artifices de sa prisonnière,
oubliant son devoir, & quittant tout ce qu’il pouvoit pretendre de sa fortune, pour
se rendre amoureux de cette amoureuse, & tellement jaloux, qu’il en sacrifia le
pauvre Aubiac au soupçon, luy faisant faire son procès par Lugoly, & puis pendre
& estrangler à Agueperse, tandis qu’au lieu de se souvenir de son ame & de son
salut, il baisoit un manchon de velous raz bleu, qui luy restoit des bienfaits de sa
Dame. J’admire qu’en ce genre de mort fut accomplie une prophetie ; car
plusieurs qui s’en souviennent encore fort bien, vous tesmougneront que Aubiac
accompagnant le Commandant de Saint Luc, lors qu’il vit cette Royne
premierement, dit tout haut en la regardant attentivement, Je voudrois avoir
couché avec elle à peine d’estre pendu quelque temps après. Il n’est pas
tousjours bon de deviner, ces oracles ainsi expres sont à craindre, & m’estonne
que ceux qui ont herité depuis eux d’une si precieuse & rare fortune, n’en ayant
apprehendé pour le moins autant : mais on voit bien que les gibetz sont pour les
mal-heureux & non pas pour tous les coupables. Canillac pour ce criminel, sur
qui il exerça plutost sa jalousie que ma vengeance, ne laissa pas de faire les doux
yeux, & de soigner sa petite taille outre l’ordinaire, devenant en peu de temps
d’aussi mal propre que je pourrois estre, coint & poli comme un beau petit
amoureux de village : mais de quoy luy servit à la longue sa bien seance ? Cette
inconstante, dont il cuidoit retenir la legereté sous la clef & sous l’inexpugnable
forteresse d’Usson, se fâche de son ordinaire & coustumiere façon de
commander, & d’approcher de son ratelier ores l’un, ores l’autre, & souvent
plusieurs à la fois, voulut devenir Maistresse & chercher à l’accoustumé dans le
change, la pointe & l’esguillon de son appétit ; pour à quoy parvenir & sçachant
par expérience combien peut le desir sur la volupté, feint d’aimer, de se voir
aimée, & consentant à l’importunité de quelques prieres, elle esmeut & allume si
bien son gardien, qu’enfin ses artificieuses caresses obtiennent sa liberté, sous
promesses que ce qui sembloit estre seulement accordé pour lors chichement à la
force, seroit prodigalement départi par la volonté, lorsque libre & Maistresse
d’Usson absoluë, elle pourroit sans apprehension vaquer à l’amour, & le
tromperent en cette façon, car à peine eust elle obtenu que la garnison vuideroit,
qu’elle remplaceroit des gens à sa devotion, & que son facile marquis cependant
se retireroit à Saint Cirque cueillir ses pommes ; qu’ingrate de ce serviteur, elle
ne peut plus ouïr seulement proferer son nom ; & rassurée d’une bonne troupe
d’hommes qui luy fut envoyée d’Orleans, qui faillirent tost apres à la traitter en
fille de bonne maison ; elle se resoud de n’obeïr qu’à ses volontez, & d’establir
dans ce Roc l’Empire de ses délices, où clause de trois enceintes & tous les
grands portaux murez, Dieu sçait & toute la France les beaux jeux qui en vingt-
ans se sont jouëz & mis en usage. La Nanan de l’Arétin ni sa Sainte ne sont rien
aupres. Il est vray qu’au lieu des galands qui souloient adoucir sa vie passée, elle
a esté reduitte à faute de mieux, à ses Domestiques, Secretaires, Chantres &
Metis de Noblesse, qu’à force de dons elle y attiroit, dont la race & les noms
inconnus à leurs voisins mesmes, sont indignes de ma memoire, hormis celuy
tant celebré de Pominy, fils d’un Chaudronnier d’Auvergne, lequel tiré de l’Eglise
Cathedrale de la ville, d’enfant de Coeur parvint, par le moien d’une assez belle
voix qui le discernoit d’avec ses semblables, à la musique de cette Royne,
s’introduisant enfin de la Chapelle à la Chambre, & de la Chambre au Cabinet
pour Secrétaire ; où longuement il a tenu diverses parties, & fait diverses
depesches : c’est pour luy que les folies se sont si fort augmentées, qu’on en
pourroie fournir des justes volumes : c’est de luy qu’elle dit qu’il change de
corps, de voix, de visage, & de poil, comme il luy semble : & qu’il entre à huis
clos où il luy plaist : C’est pour luy qu’elle fit faire les lits de se Dames d’Usson, si
hauts qu’on y voyoit dessous sans se courber, afin de ne s’escorcher plus comme
elle fouloit les espaules, ni le fessier, en s’y fourrant à quatre pieds toute nuë pour
le chercher : c’est pour luy qu’on l’a veuë souvent tastonner la tapisserie pensant
l’y trouver, & celuy pour qui bien souvent en le cherchant de trop d’affection, elle
s’est marquée le visage contre les portes & les parois : c’est pour luy que vous
avez tant ouï chanter à nos belles voix de Cour, ces ers faits par elle mesme :
A ces bois, ces prez, & ces autres
Offrons les yeux, les pleurs, les sons,
La plume, les yeux, les chansons,
D’un Poëte, d’un Amant, d’un Chantre.
Et c’est luy qu’elle nomme maintenant ce méchant homme, qu’elle dit luy gaster
tous ses serviteurs, & pour qui son oeil droit luy bat sans y faillir, lorsque contre
elle il brasse quelque malice. Qui d’entre vous peut ignorer ces mysteres tant
apperceus des moins clairvoyans, ni s’esbahir desormais de nostre divorce, ayant
tant de justes raisons de nostre separation ? Je suis un peu longtemps en ce
discours contre ma coustume, & connois que je sasche peut-être quelqu’un à qui
la continuation de ma honte estoit agreable : mais le fat me touche, & faut que
pour un coup je me soule aux depens de vostre patience & de mon loisir. Ce
Manifeste qui peut-estre vivra plusieurs siecles, apprendra quelque jour aux
esprits amis de vérité, ce que j’ay voulu taire tant par modestie à nostre Saint
Pere, & au Cardinal de Joyeuses Commissaire par luy deputé pour m’ouïr sur les
causes de nostre repudiation ; n’ayant sur vingt & deux chefs en son
interrogatoire respondu chose qui luy puisse apporter deshonneur & blasme, si
ce n’est peut-estre sur celuy qui s’enquist de moy, si jamais durant le mariage
nous avions eu communication ensemble : où je respondis contraint par la verité,
que nous estions tous deux jeunes au jour de nos nopces, & l’un & l’autre si
paillards, qu’il estoit plus qu’impossible de nous en empescher. La description
particuliere de sa vie ne me dément point, je m’en rapporte à ses amis mesmes,
si tant est que son vice lui en ait encore laissé quelqu’un, & me soumets à leur
jugement, quoyque fort suspect, si j’adjoute ou diminue au conte, aimant
beaucoup mieux en dire trop peu, que m’obliger à deduire tout. Tant & si
diversifiées sont & ont esté jusques ici ses affectations, ou plustost ses foibles
(car ainsi faut-il baptiser ses jalousies & dernieres fureurs amoureuses) qui
commencerent à Bonivet & qui ont tousjours continué depuis ; c’est bien loin de
ce que sa bonne fortune luy promettoit, l’ayant fait naistre d’un des plus grands
& Magnanimes Roys de la terre, de la voir aujourd’huy valeter de la sorte, &
tellement reduitte du trot au pas, que de Royne elle soit venuë Duchesse, & de
legitime Espouse du Roy de France, amante passionnée de ses valets. Partant on
ne sçauroit justement s’offenser pour elle contre Madame de Guise, qui
discourant une fois du ravalement de sa gloire, chanta fort à propos une vieille
chanson de son temps, dont le refrain estoit :
Margot Margueritte en haut,
Margot Margueritte en bas,
Margot Margueritte.
Tellement on l’avoit deshonnorée, & de grande qu’elle souloit estre, d’un chacun
mesprisée & rangée au petit pied, Dieu le causanant, dont irreligieuse elle fouille
les sacrés mysteres, osant impudemment depuis plusieurs années trois fois la
semaine faire sa Pasque dans une bouche aussi fardée que le coeur, la face
plastrée & couverte de rouge, avec une grande gorge descouverte qui ressembloit
mieux & plus proprement à un cul, que non pas à un sein. J’ay horreur de me
scandaliser, moy qui ne suis pas des plus entendus du Royaume au fait de ma
Religion, de voir ainsi prophaner cette sainte reconciliation avec son Dieu, & de
recevoir si souvent e Sauveur du monde en un corps si pollu de paillardes
voluptez si tant est (car les contemplatifs en doutent), que l’hostie que
hypocritement elle feint recevoir, soit consacrée ; ne pouvant quelquefois parmi
la pitié que j’en ay m’empescher de rire des extravagantes jalousies, & fortes
passions qu’on raconte de ses amours, qui la transportent plus souvent à
mespriser ce qu’elle voit, & à croire ce qui n’est point, ores cherchant furieuse &
chaude ses Rufiens en tous les endroits les plus cachez de s maison, bien qu’elle
ne puisse ignorer qu’ils sont autre part ; & ores les voyant & oyant, & toutefois se
persuadant que sous leur image ce soient d’autres qui taschent à la decevoir, & à
luy méfaire. Vous sçavez les particularités mieux que moy qui n’en sçay que
trop : mais peut-estre vous ignorez que l’enorme laideur, & le peu de merite, & la
qualité de ce Pominy, a fait croire à plusieurs qu’il y ait eu du charme, quoy
qu’elle ait esté plusieurs fois charmée de mesme, s’arrestant sur ce qu’à Usson,
on luy voyait ordinairement pendu au col entre la chemise & la chair, une bourse
de soye bleuë, en laquelle ses plus privez avoient descouvert une boîte d’argent,
dont la superficie gravée reprensentoit naïvement (outre plusieurs differents, &
inconnus caracteres) d’un costé son portrait, & de l’autre son chauderonier, qui
l’avoit par un si solemnel serment obligée à ne l’ouvrir de certain temps, ni à s’en
dessaisir, qu’elle confessoit la larme à l’oeil, ni l’osoit, ni le pouvoir faire. On m’a
dit que le Roy son pere fut par Madame de Valentinois ensorcelé de mesme : & je
n’ignore pas qu’en niant la magie, on refute en un mesme temps, non seulement
la proprieté des herbes, des plantes, des mineraux, des corps celestes, & des
paroles ; mais aussi la propre puissance de Dieu en la vertu des substances
separées. Que ce soit charme ou non, à d’autres en soit la dispute, si faudra-t-il
que l’on avouë qu’il se trouve pour ensorceler, des matieres bien-aisées &
disposées, & une âme fort attachée au corps, & un corps fort subject au charnel
plaisir : dont le frequent usage l’a reduitte à ne pouvoir plus ouïr proferer, sans
rogir ni penser qu’on se mocque d’elle, ces mots (honneur & vertu) qui sont
ennemis & directement opposés à sa profession. Il n’est point de juge meilleur
que la conscience, elle nous esveille & nous poind ordinairement en la partie la
plus dolente : aussi cette Dame au beau avoir demeuré enfermée, & n’avoir veu
que petites gens dans Usson ; elle a été pourtant trompettée par tout le monde, &
s’est renduë subjecte à ne pouvoir plus tolerer qu’on tousse, rie, ou parle bas en
sa presence, tant le soupçon & le mefy d’elle-mesme luy fait apprehender le
discours de ses actions. Je suis maintenant à peu prez exempt de sa honte, &
delivré desormais de m’en souvenir, & suis assez bon compagnon pourveu
qu’elle en valut la peine, pour luy en dire par humeur encore deux mots aussi
bien que les autres.
Jusques icy ses fautes n’estoient que fleurs, quoy qu’assez mal couvertes,
l’aage, le temps, & sa volontaire prison d’Usson en faisoit tolerer & cacher
quelques-unes : son habitude au mal avoit desja lassé les langues plus
babillardes, & sa longue absence avoit desja fait oublier son nom parmy les
Grands : mais pour couronner son oeuvre & donner la derniere main à ce beau
discours de sa vie, elle a voulu venir revoir la France, & n’a pas voulu moins
choisir que Paris & les yeux de la Cour, pour servir de Theatre & de tesmoin à
son histoire qu’elle promet d’escrire ci-aprez. Vous y voyez aussi clair que moy :
mais oyez en quelle façon un fourrier bien instruit luy marque l’Hostel de
l’Evesque de Sens, lors qu’aprez son arrivée en cette ville elle y alla premierement
loger :
Comme Roine elle devoit estre
Dedans la Royale maison :
Mais comme putain c’est raison,
Qu’elle soit au logis d’un prestre.
Je ne croy point que si on peut avoir quelque ressentiment d’honneur, qu’elle
n’ait d’estranges eslancemens dans son ame autant de fois qu’elle tourne ses
yeux vers le Louvre, se representant qu’elle en a perdu la demeure pour un sujet
dont une plus chaste qu’elle ne se sçauroit souvenir sans rougir. O insigne
impudence, & manifeste effronterie ! à huis ouverts, aux yeux de tous, & faisant
gloire de son amy, exercer publiquement sa lubricité, & ayant depuis son enfance
fait banqueroute à la renommée, il ne luy chaut qu’on ne l’estime, pourveu qu’on
satisfasse à ses ords desirs. Elle tint bon à Paris, & au bois de Boulogne environ
six semaines : mais ne se pouvant plus passer du mâle, plaignant le temps, & ne
voulant plus demeurer oisive, elle envoya chercher un petit valet de Provence,
qu’avec six aunes d’etoffe elle avoit annobli dans Usson en l’absence de Pominy
depuis quelques années, dont l’éloignement luy causoit tant d’impatience, qu’à
son arrivée pour luy faire payer le chaume, ils demeurerent souvent ensemble
enfermez dans un cabinet des sept & huit jours, avec les nuits entieres, sans se
laisser voir qu’à Madame de Chastillon, qui cependant rongeoit son frein à leur
porte, & aydoit seule à tenir ce secret que tout le monde sçavoit assez. Cet Amant
est ce datte pour qui vous voyez encore tant de palmes en ses tapisseries ; C’est
ce petit chichon tant reclamé en ses voluptez ; C’est ce fils d’un Charpentier
d’Arles jadis laquais de Garnier l’un des Maistres de ma Chapelle ; C’est ce
mignon que le Jeune Vermond luy tua deux mois apres qu’il fut arrivé à Paris
devant la portiere de son carosse ; C’est celuy dont la perte luy fit changer le
quartier Saint Antoine avec Saint Germain ; Celuy pour qui depuis elle a fait
escrire & chanter tant de vers ; & celuy pour qui l’on ne peut seicher ni tarir ses
larmes, quoy que le bien disant Beaujemont en ait entrepris la cure, secouru des
plus fortes persuasions que le Mayne son assistant peut tirer dans toutes les
fleurs du bien dire. Que vous en semble ? ne devoit elle pas bien venir à Paris
pour tesmoigner ce bel amandement de vie passée ? & elle la plus difforme
femme de France, n’estoit-ce point à elle à faire venir des moines reformez ? qui
fera celuy qui lira ses actes heroïques (car ils ne manqueront pas d’Escrivains),
qui n’admire son inclination au putanisme, & qui n’approuve qu’ils meritent
d’estre enregistrez au bordel ? Ceux qui sous cette esperance de liberalité la
louënt en leurs presches, luy adressent des livres, ou qui escrivent à sa loüange,
ont beau luy attribuer des qualitez qui ne luy sont pas deües, car la veritable
traditive, que malgré eux les siecles futurs conserveront de pere en filz
immemorialement, faisant fort qu’ils sont des menteurs autant plein d’avarice, &
de flatterie, comme elle est ennemie de la vertu. Et qu’il ne soit vray, lequel
d’entre vous l’a jamais veu faire une bonne oeuvre, qui ne se puisse aussi-tost
refuter avec une mauvaise ? Avez-vous veu jamais personne qui se loüe de ses
bien-faits, vous qui oyez ordinairement reprocher ses ingratitudes ? Avez-vous
jamais veu ses amans, excepté quelques-uns, enrichis de ses mains, vous qui
voyez les prisons pleines de ceux qu’elle appauvrit ? l’avez-vous jamais veu au
sermon sans dormir, à vespre sans parler, & à la Messe sans son Ruffien ? Je croy
que plusieurs, luy peuvent bien avoir veu maintesfois prodiguer des aumosnes :
mais lequel est-ce qui luy a jamais veu payer de bon coeur une dette ? Elle donne,
je le sçay bien, & à mes depens, la disme de toutes ses ventes & pensions aux
Convents & Monasteres tous les quartiers : mais aussi elle retient, dont j’ay grand
pitié, le salaire de ses Domestiques, & de ceux qui le long de l’année luy ont
fourny leurs denrées, & leur labeur, En somme tout son fait n’est qu’apparence &
ostentation, sans aucune estincele de devotion ni de pieté : Je la connois de
longue main. Si ces raisons de nostre divorce ne satisfont à ceux qui blasment
nostre separation, & qu’il n’y ait point en son vilain corps prou de sujet pour
l’abandonner, je vous deduiray une autre fois à loisir les monstruosités de son
esprit, où vous n’aurez pas moins occasion de rire que de vous esmerveiller ; le
sujet m’emporte, & plus je parle, & plus je trouve à parler : car quoy que j’eusse
resolu de faire, en cet endroit, ma pensée est de n’aigrir point davantage mon
Manifeste. J’ay toutesfois Beaujemont avec son bec jaune qui me semond de luy
donner place, & luy faire joüer son personnage sur cet eschafaut. Ce Beaujemont
metz nouveau de cette affamée, Idole de son temple, le veau d’or de ses
sacrifices, & le plus parfait sot qui soit jamais arrivé dans la Cour, lequel
introduit de la main de Madame d’Angluse, instruit par Madame Roland, civilisé
par le Mayne, & nagueres guery de deux poulains par Penna le Medecin, &
depuis souffleté par Delain, maintenant en possession de cette pecunieuse
fortune, sans laquelle la pauvreté luy alloit saffraner tout ainsi que la barbe le
reste du corps : Je n’ay que faire de vous conter leurs privautez, elles sont prou
conneuës, ni rechercher dans la memoire, pour vous particulariser leurs amours,
aucuns termes de mignardises & de douceurs : car ce seroit tout autant comme
d’apeller des gros mâtins de boucherie Marjolaine ou bien Romarin. Je vous diray
seulement en passant, que cette Dame ayant depuis long-temps deux loups aux
jambes, elle a voulu que son amant ait des caustiques aux bras, afin qu’en leurs
embrassements, & lorsque gouluement elle le revoit à jambes ouvertes, il y
puisse venir pareillement à bras ouverts ; & cecy soit dit comme seulement en
passant & par parenthese dudit Beaujemont, attendant de voir la fin de leur
insolence, & si ce cheval felon luy fera point enfin comme aux autres perdre
l’arçon. Pour elle vous n’ignorez ce que je luy suis, & la memoire du passé
m’oblige à n’en point dire davantage : mais à luy souhaitter quelque
amandement & à prier Dieu qui seul peut toucher le coeur, de luy départir
quelque goutte de repentance, sans laquelle l’eau de cire & de chair qu’elle
alambicque pour son visage, ne peut cacher ses imperfections ; l’huile de
jassemin dont elle oinct chaque nuit son corps ; empescher la puante odeur de sa
reputation ; ni l’eresipele qui si souvent luy pele les membres, changer &
depouiller sa mauvaise peau.
Texte d’après la transcription d'Audrey Gilles-Chikhaoui, Université de Provence