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DYNAMIQUE DE GROUPE

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits
»


Table des matiĂšres

PROLOGUE ..............................................................................4
CHAPITRE 1 OUVERTURE ................................................... 13
EMMANUEL............................................................................... 13
PIERRE ....................................................................................... 17
JEAN-BAPTISTE....................................................................... 20
LUC ............................................................................................. 21
AÏCHA......................................................................................... 31
BLANDINE .................................................................................34
SIMON ........................................................................................35
THOMAS.....................................................................................37
MATHIEU...................................................................................38
CHAPITRE 2 ENTRAÎNEMENT........................................... 40
EMMANUEL.............................................................................. 40
LUC .............................................................................................42
SIMON ........................................................................................56
THOMAS..................................................................................... 57
AÏCHA.........................................................................................58
CHAPITRE 3 ÉPREUVE......................................................... 61
EMMANUEL............................................................................... 61
LUC .............................................................................................63
EMMANUEL...............................................................................72
BLANDINE .................................................................................74
PIERRE ....................................................................................... 77
THOMAS.................................................................................... 80


MATHIEU................................................................................... 81
CHAPITRE 4 COURS DU SOIR .............................................86
JEAN-BAPTISTE........................................................................86
PIERRE ....................................................................................... 91
CHAPITRE 5 DISPARITION..................................................93
EMMANUEL...............................................................................94
LUC .............................................................................................96
SIMON ........................................................................................97
CHAPITRE 6 SYNTHÈSE.......................................................98
LUC .............................................................................................98
PIERRE .....................................................................................100
MATHIEU.................................................................................100
EMMANUEL............................................................................. 101
CHAPITRE 7 RENSEIGNEMENTS .....................................102
MARC........................................................................................104
CHAPITRE 8 ENQUÊTE .......................................................113
ÉPILOGUE............................................................................ 122
À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique................................. 125

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PROLOGUE

Je crains de n’avoir pas le talent, la sensibilitĂ©, le style, la
technique d’élaboration romanesque pour relater les faits extraordinaires
et invraisemblables qui se sont déroulés en un lieu
normalement dĂ©volu Ă  la dĂ©tente et Ă  la rĂ©flexion et dont il m’a
été donné de connaßtre par une indiscrétion dont je préfÚre taire
l’origine. J’ai pensĂ© qu’il serait plus simple et plus honnĂȘte de
donner la parole Ă  chaque protagoniste en le priant de
s’exprimer librement et naturellement. Je ne suis ni juge ni policier
ni mĂȘme tĂ©moin. Chacun a acceptĂ© mon invitation. Je ne
peux, toutefois, certifier l’exactitude des identitĂ©s et
l’authenticitĂ© des rĂ©cits. Je ne peux davantage dĂ©mĂȘler la rĂ©alitĂ©
et le fruit de l’imagination. Je suis persuadĂ©, en tout Ă©tat de
cause, que la vĂ©ritĂ© se dĂ©robe Ă  notre quĂȘte, se dissimule derriĂšre
l’apparence des choses et revĂȘt parfois la tunique de
l’invraisemblable. Sachant tout cela, j’ai cependant tentĂ© d’en
savoir davantage, d’attacher autant d’attention aux silences
qu’aux paroles. J’ai essayĂ© de croiser certains tĂ©moignages
contradictoires. Je pense m’ĂȘtre approchĂ© de la vĂ©ritĂ© sans, toutefois,
jamais la saisir. Cette derniĂšre est rebelle et ne se laisse
pas aisément apprivoiser. Je te laisse donc, à toi lecteur, le soin
d’élaborer tes hypothĂšses et de forger ta conviction.

L’histoire que je vais te conter s’est dĂ©roulĂ©e quelque part
au centre du pays, entre les murs d’un modeste chñteau campagnard
d’origine fĂ©odale remaniĂ© au dĂ©but de la Renaissance par
un seigneur compagnon et ambassadeur du roi Charles VIII Ă 
l’époque des guerres en Italie. L’édifice est bĂąti au fond d’une
combe à quelques centaines de mùtres en contrebas d’un ha

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meau. Le chef-lieu de la commune est situé à trois kilomÚtres
plus hauts, en direction des hauts plateaux.

Le chĂąteau est entourĂ© de son parc, lui-mĂȘme ceint d’un
mur de pierre haut d’environ trois mùtres.

Les anciennes douves ont été comblées et remplacées par
une allée gravillonnée. Au levant, le vaste jardin potager encercle
une fontaine circulaire en lave noire. En son centre, une colonne
sombre supporte quatre tĂȘtes de lion aux larges gueules
bĂ©antes d’oĂč jaillit l’eau. Plusieurs allĂ©es sillonnent le jardin.
L’une d’entre-elles le traverse de part en part depuis les cuisines
jusqu'à une poterne percée dans le mur de clÎture. Au midi, la
voie principale, pavée, prend sa source au portail monumental
de l’entrĂ©e du parc, longe les anciennes Ă©curies, dessert un parking
puis traverse d’un trait un vaste espace engazonnĂ© au milieu
duquel se dressent, tels de formidables rĂ©cifs quelques chĂȘnes
centenaires, puis se déverse dans la cour intérieure en une
vaste flaque aprĂšs avoir franchie le porche surmontĂ© d’un linteau
de style gothique marqué aux armes de son fondateur. Au
couchant, la prairie cùde la place à un jardin qui s’ordonne autour
d’un labyrinthe. Les rĂ©sineux s’emparent du septentrion et
dissimulent le mur d’enceinte.

Au-delĂ  du parc s’étendent des prairies, des sagnes et des
bois. C’est une rĂ©gion d’élevage situĂ©e Ă  mille deux cents mĂštres
d’altitude. Les vastes Ă©tendues herbeuses sont ourlĂ©es de petites
éminences sillonnées de combes. Sur trois cÎtés se dressent des
montagnes plus élevées. Une pente dévale le plateau sur prés de
vingt kilomĂštres et s’étale en une large plaine.

L’édifice castral est de forme quadrangulaire. Les quatre ailes,
de facture identique, sont ancrées à quatre tours surmontées
d’un toit en poivriĂšre. L’aile sud abrite le porche d’entrĂ©e,
de part et d’autre duquel se trouvent les locaux administratifs et
le hall d’accueil amĂ©nagĂ© sur l’emplacement de l’ancienne salle

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des gardes. Deux appartements se partagent l’étage : celui du
directeur et celui, plus modeste, du gardien. Au nord et Ă 
l’ouest, le rez-de-chaussĂ©e se compose des salles de rĂ©union.
L’étage est occupĂ© par des chambres. La chapelle est incise dans
la tour nord-est. Elle constitue un lieu totalement indépendant
du reste du chùteau. On ne peut y accéder que par une unique
porte. Enfin, l’aile du levant abrite la bibliothùque, la salle à
manger, l’office et une vaste cuisine au fond de laquelle s’adosse
une immense cheminĂ©e dont l’ñtre est suffisamment vaste pour
y cuire un boeuf entier. L’unique Ă©tage est parcouru d’une galerie
ouverte sur la cour qui dessert les chambres.

Un puits se dresse au centre de la cour intérieure, libéré
des murailles de l’ancien donjon qui l’enserraient.

Sous la cuisine et la chapelle se tapissent des caves auxquelles
on peut accĂ©der grĂące Ă  deux issues, l’une situĂ©e dans
l’office et l’autre placĂ©e derriĂšre le maĂźtre autel de la chapelle.

Le bùtiment des anciennes écuries abrite les locaux techniques
et une salle de détente.

Ah ! mes invités arrivent ! Ils prennent place autour de la
table Ă  l’extrĂ©mitĂ© de laquelle je suis assis. Je leur laisse la parole.

* * *

« Mon nom est Emmanuel Cohen. Je suis consultant en
management des équipes dirigeantes des grandes entreprises.
J’ai fondĂ© et je dirige depuis une quinzaine d’annĂ©es un cabinet
conseil. J’ai mis au point un concept, une mĂ©thodologie et des
techniques, apprĂ©ciĂ©s de mes principaux donneurs d’ordre, destinĂ©s
à détecter et à évaluer le potentiel des futurs cadres dirigeants.
Mon objectif est de mettre en symbiose l’expression des
talents individuels et le travail en équipe.

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Mon concept repose sur le principe d’émergence du charisme
du leader par la libĂ©ration de l’énergie vitale. J’ai publiĂ©
plusieurs ouvrages sur ce sujet. J’anime des cercles de rĂ©flexion
et d’échanges frĂ©quentĂ©s par des responsables de la sociĂ©tĂ© civile
et du monde politique.

J’espĂšre que vous me donnerez l’occasion de vous prĂ©senter
plus en détail ma méthodologie et mes techniques de dynamique
des groupes dirigeants que j’ai Ă©laborĂ©es.

Je suis ùgé de cinquante six ans. Je vis et travaille à Paris.
Je suis divorcĂ©, sans enfant. J’ai des amis, des collaborateurs et
de nombreuses relations en France et Ă  l’étranger.

Que vous dire de plus pour l’instant ?

Je suis de confession juive et citoyen français. J’ai suivi des
Ă©tudes de philosophie et de sociologie Ă  Paris. J’ai modestement
collaborĂ© Ă  des mouvements favorables Ă  l’indĂ©pendance de
l’AlgĂ©rie. Plus tard, j’ai apportĂ© ma contribution aux dĂ©bats politiques
et à l’action militante à partir de 1967 au sein de groupes
révolutionnaires qualifiés de gauchistes par nos adversaires de
droite comme de gauche. J’ai rejoint ensuite les rangs d’un
grand parti de gauche.

Mes affaires sont plutĂŽt prospĂšres. Parmi mes meilleurs
clients je compte de nombreux amis et camarades issus des
bancs de l’universitĂ© et ayant eu les mĂȘmes engagements politiques
que moi. »

* * *

« Je m’appelle Pierre Ablys. Je suis nĂ© Ă  Lyon. Mon pĂšre
était militaire. Il est décédé. Ma mÚre est à présent à la retraite.
Durant mes annĂ©es de lycĂ©e puis d’universitĂ© j’ai militĂ© au sein

– 7 –


de petits mouvements politiques. Au terme de mes études de
droit et de philosophie je me suis engagé dans les parachutistes.
J’avais d’abord optĂ© pour une spĂ©cialitĂ© de juristes en droit pĂ©nal
car je dĂ©sirais devenir commissaire de police mais j’ai Ă©tĂ©
recalĂ© au concours. J’attribue mon Ă©chec Ă  des motifs politiques.
Mon grand-pÚre maternel a été un partisan convaincu du maréchal
PĂ©tain. C’est un hĂ©ritage qui pĂšse lourd. Je me suis alors
tourné vers le droit des affaires. Mon premier emploi dans une
entreprise d’import-export m’a conduit Ă  sĂ©journer durant un
peu plus de deux ans au Liban. De retour en France j’ai pris un
poste de directeur commercial d’une compagnie installĂ©e Ă  Marseille.
À prĂ©sent, je suis pressenti pour ĂȘtre directeur gĂ©nĂ©ral
d’une filiale de ce groupe Ă  l’étranger.

Autres choses
 ? Ah ! Oui ! Je suis célibataire
 Et pas
d’enfant
 Ă  ma connaissance ! »

* * *

« Jean-Baptiste Le Du : Je suis issu d’une famille nombreuse
de la rĂ©gion de Nantes. J’ai d’abord prĂ©parĂ© un diplĂŽme
de boucher comme mon pĂšre. Il souhaitait que je travaille avec
lui. J’ai prĂ©parĂ© et obtenu en mĂȘme temps un brevet de comptabilitĂ©.
Les projets de construction de centrales nucléaires dans
l’ouest m’ont amenĂ© Ă  m’engager dans des associations de dĂ©fense
de l’environnement. J’ai fait mes premiùres armes de militant
Ă  Plogoff oĂč le gouvernement envisageait la construction
d’une centrale. C’est dans le cadre de rencontres entre diverses
associations et mouvements Ă©cologistes que j’ai rencontrĂ© Emmanuel.
Nous nous sommes liĂ©s d’amitiĂ©. C’est grĂące Ă  lui que
j’ai rencontrĂ© ma compagne. Elle travaillait dans un organisme
qu’il dirigeait. Nous nous sommes installĂ©s dans un hameau au
sein de la communauté à laquelle nous appartenons. Nous
avons deux filles. Emmanuel m’a demandĂ©, il y a huit ans, de
prendre en charge la direction du centre de formation de la
Grande Combe qu’une des associations qu’il prĂ©side a acquis. »

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* * *

« Mon nom est Luc Destrange. Je suis mariĂ© et j’ai trois enfants.
Je suis issu d’une famille catholique du val de Loire, prĂ©s
de Saumur. Mon épouse et moi, militons depuis trÚs longtemps
au sein des mouvements de jeunesse catholique. J’y exerce une
fonction de responsabilité. Au plan professionnel je suis directeur
du service du personnel d’une sociĂ©tĂ© filiale d’un groupe
pharmaceutique européen. La direction générale me propose de
prendre la direction du service de gestion des ressources humaines
du groupe. Ma famille et moi vivons dans la banlieue
toulousaine. »

* * *

« AĂŻcha Amal : Ma famille est d’origine palestinienne de la
région de Jéricho. Je suis née à Beyrouth. Mes parents ont quitté
le Liban pour fuir la guerre civile. Nous sommes arrivés en
France et nous avons pris un peu plus tard la nationalité française.
AprÚs des études primaires et secondaires sans problÚme
j’ai suivi des Ă©tudes de sociologie et d’économie. Je suis cĂ©libataire
et donc trÚs disponible pour mon métier. Ma direction envisage
de me confier la mise en place et la responsabilité du futur
dĂ©partement de la communication. J’exerce actuellement la
fonction d’adjointe au dĂ©partement chargĂ© des relations avec la
clientÚle. »

* * *

« Mon nom est Simon Mareuge. Je suis mariĂ©. J’ai deux
enfants, le choix du roi ! Une fille, un garçon. Je suis ingénieur
en informatique dans une grande entreprise. Je travaille actuellement
dans la région marseillaise. Je suis en pourparlers avec
les dirigeants d’une sociĂ©tĂ© de maintenance informatique qui
semblent disposés à me confier la direction de leur agence pari

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sienne. Je ne m’intĂ©resse pas Ă  la politique ni Ă  la religion. Ma
famille et mon travail passent avant tout le reste. »

* * *

« Thomas Langlois : J’ai dĂ©cidĂ© de quitter l’armĂ©e au bout
de vingt ans de bons et loyaux services. On me propose la direction
d’une agence rĂ©gionale d’un groupe chargĂ© d’offrir des
prestations de surveillance et de sécurité aux entreprises. Divorcé,
trois enfants. J’aime pratiquer des activitĂ©s sportives. Je ne
suis guÚre préoccupé par les questions politiques, sociales ou
religieuses. »

* * *

« Mathieu Bousquet, originaire du sud-ouest. J’ai une formation
d’ingĂ©nieur en tĂ©lĂ©communications. Je suis cĂ©libataire
et pas pressé de modifier mon statut car cela me permet de rester
libre. C’est ma disponibilitĂ©, et mes compĂ©tences bien sĂ»r,
qui m’ont permis, je pense, d’ĂȘtre pressenti pour piloter un projet
d’infrastructures de tĂ©lĂ©communications en Afrique pour le
compte d’un consortium international. Je travaille actuellement
dans un service de recherches et de dĂ©veloppement d’une entreprise
européenne basée en région parisienne. Je joue au tennis
et j’aime voyager. »

* * *

« Mon prénom est Blandine. Je suis la fille cadette du directeur
du centre. J’ai bientĂŽt quinze ans. Ma soeur vient de fĂȘter
ses dix huit ans. Je vis Ă  la campagne dans une vieille et
grande maison en pierre avec un toit couvert de lauzes. Mon
pùre m’a dit que c’est une ancienne commanderie des Templiers.
PrĂšs de chez nous il y a quelques maisons plus petites.
C’est comme un village. Mes parents et quatre ou cinq autres
familles amies s’y sont installĂ©s depuis plusieurs annĂ©es, un peu

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avant ma naissance. Mon pĂšre nous compare souvent Ă  une tribu
d’indiens isolĂ©s et protĂ©gĂ©s au milieu des montagnes. Nous
avons beaucoup d’animaux
 Des vaches, des chevaux
 Il y a
aussi la volaille et les cochons
 des chiens, des chats. J’aime
bien les chevaux
 Et les lapins aussi ! Pas les cochons ! Ça pue !
Nous avons une petite école rien que pour nous. »

* * *

« Merci, Blandine, je te redonnerai la parole plus tard.

– Je voudrais ajouter quelques choses
 Je peux ?
– D’accord, mais je t’assure que tu pourras t’exprimer à
d’autres moments.
– Je veux parler un peu plus de ma vie au village. Albert est
notre prof. Il a enseignĂ© Ă  Paris jusqu'Ă  un moment qu’il nomme
« les événements de mai ». Quant à mes parents, ils occupent
l’ancienne commanderie car mon pĂšre est le reprĂ©sentant du
MaĂźtre. Notre maison comporte plusieurs chambres et une
grande salle que nous n’occupons pas. Elles sont rĂ©servĂ©es aux
deux grandes fĂȘtes annuelles de la communautĂ©. Nous vivons
entre nous et nous n’accueillons pas souvent des gens de
l’extĂ©rieur mais, deux fois par an, Emmanuel vient nous annoncer
la visite du Maßtre. Il le reçoit en compagnie de mon pÚre et
d’Albert. Nous ne rencontrons le Maütre qu’à l’occasion de ces
fĂȘtes annuelles Ă  la condition d’appartenir au groupe des apprenants
ou des initiĂ©s. Mon pĂšre m’a dit que le MaĂźtre est notre
guide spirituel. Au début du printemps, il préside la cérémonie
des baptĂȘmes et celle des mariages. Mon pĂšre assiste le MaĂźtre
pendant la cérémonie. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui
ont atteint l’ñge de douze ans dans l’annĂ©e Ă©coulĂ©e sont baptisĂ©s.
Chacun d’entre eux reçoit un nouveau prĂ©nom qu’il ne doit
pas divulguer Ă  l’extĂ©rieur de la communautĂ©. À partir de cet
instant, ils sont donc admis parmi les adultes mais dans un
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groupe particulier : celui des apprenants. Pour marquer cet événement,
le MaĂźtre regroupe les adultes et les apprenants afin de
participer à un rite dont je n’ai pas le droit de parler car il est
secret. Celui ou celle qui en parlerait serait puni. À partir de ce
baptĂȘme, nous participons rĂ©guliĂšrement Ă  des exercices destinĂ©s
à nous préparer à la cérémonie des mariages sacrés qui a
lieu Ă  la fin de l’étĂ© dans l’annĂ©e de nos dix neuf ans.

» Je ne peux rien dire au sujet de ces mariages car je n’ai
pas encore l’ñge pour y assister ou y participer.

» Je veux Ă©galement prĂ©ciser qu’à l’occasion des baptĂȘmes
et des mariages d’autres familles de la communautĂ© viennent de
toutes les rĂ©gions pour se joindre Ă  nous. C’est vraiment une
grande fĂȘte.

– Tout ce que tu viens de nous dire est intĂ©ressant et nous
permet de mieux te connaĂźtre et peut-ĂȘtre de mieux comprendre
la suite des événements. Peux-tu me donner le nom de celui que
tu appelles le MaĂźtre ?
– Je ne connais ni nom ni mĂȘme son visage. Le jour de
mon baptĂȘme je l’ai vu et je l’ai entendu mais son visage est restĂ©
dissimulé derriÚre un masque. Un jour, ma soeur a posé la
question à notre mÚre qui lui a répondu que son nom et son visage
devaient rester secrets afin qu’il soit protĂ©gĂ© de tous ceux
qui veulent faire du mal à notre communauté.
– Emmanuel, je te redonne la parole. Tu ne vois pas
d’inconvĂ©nient Ă  ce que je te tutoie, n’est-ce pas ? PrĂ©sente-moi
le sujet dont il est question et développe, à cette occasion, tes
concepts d’animation de groupes managĂ©riaux. »
– 12 –


CHAPITRE 1
OUVERTURE

EMMANUEL

« À la demande de mes clients, j’organise des sessions de
formation sous la forme de séminaire. Cette formule permet de
rĂ©unir un petit nombre d’individus dans un lieu isolĂ© propice Ă 
une libre expression, loin de tous repĂšres familiers et quotidiens.
Le nombre de participants ne doit pas excéder la douzaine
ni ĂȘtre infĂ©rieur Ă  cinq afin d’offrir les conditions optimales
d’une dynamique de groupe. Par principe, les personnes ne
doivent pas se connaütre et il est souhaitable qu’elles aient des
profils diffĂ©rents. Leur point commun est d’ĂȘtre des cadres Ă 
haut potentiel, ambitieux et repérés par leurs employeurs ou
des cabinets de recrutement comme pouvant devenir des cadres
dirigeants.

Comme je l’ai Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, le concept que j’ai
Ă©laborĂ© repose sur le principe de la libĂ©ration de l’énergie vitale.
Je m’explique : Si chacun d’entre-nous possĂšde Ă  un degrĂ© variable
l’instinct de survie, il n’en va pas de mĂȘme pour d’autres
qualitĂ©s. Tous les individus ne possĂšdent pas l’énergie nĂ©cessaire
pour diriger, convaincre, dominer, conquĂ©rir. Il ne s’agit
pas seulement de l’aspect physique qui peut inspirer admira

– 13 –


tion, dĂ©sir ou crainte ou de l’intelligence ou encore de
l’instruction ou de l’éducation, mais de ce que l’on appelle le
charisme. Une sorte de magnétisme, de fluide, qui émane des
profondeurs de l’ĂȘtre et qui emporte l’adhĂ©sion, la confiance et
l’obĂ©issance des autres. Ma mĂ©thode consiste Ă  repĂ©rer les individus
pourvus de ce charisme qui est la condition minimale
pour prĂ©tendre Ă  ĂȘtre chef et Ă  libĂ©rer en eux les forces qui vont
leur permettre d’utiliser leur capacitĂ© de conviction pour devenir
des leaders.

Cette énergie est généralement bridée par notre éducation,
notre culture. Nous n’osons pas dire ou faire telle ou telle chose
parce que nos maĂźtres Ă  penser que sont nos familles, nos enseignants, <br/> les religieux ou les philosophes, nous confectionnent un
mode d’emploi social standardisant nos pensĂ©es et nos comportements
par référence à la dualité du bien et du mal. Il y a le
permis et l’interdit, le souhaitable et le blñmable, le correct et
l’indĂ©cent, etc. etc. Bref ! Nous sommes dressĂ©s pour vivre en
sociĂ©tĂ© en ĂȘtres domestiquĂ©s et normalisĂ©s. Toute dĂ©viance est
suspecte. Dans ces conditions notre société produit des individus
semblables les uns aux autres, voire interchangeables. C’est
le rĂšgne de la moyenne, donc de la mĂ©diocritĂ©. Or, ĂȘtre un chef,
c’est ĂȘtre capable de se placer au-dessus et au-devant de la foule
pour indiquer la direction, insuffler l’énergie crĂ©atrice, communiquer
la force qui renverse les montagnes. Pour devenir un
chef il faut oser transgresser l’ordre Ă©tabli, bousculer les habitudes
et les rentes de situation. Il faut savoir s’affranchir, lorsque
c’est nĂ©cessaire, des interdits lĂ©gaux ou moraux qui sont, certes,
une garantie de paix sociale mais qui contraignent les champions
Ă  courir avec des semelles de plomb.

On ne gagne pas les compĂ©titions avec l’arsenal commun.
On les remporte avec des ressources spécifiques puissantes.
L’énergie vitale est le stimulant, j’oserais dire le dopant, du leader.

– 14 –


À l’ouverture du sĂ©minaire que j’anime, je commence
d’abord par confronter les participants à leurs inhibitions culturelles
dont ils doivent prendre conscience afin de s’en dĂ©faire.
Cette étape repose sur quelques exercices simples, à commencer
par une analyse critique de la maniÚre dont chacun se présente
devant le groupe. Mon rÎle est de faire jaillir le non-dit, de révéler
la réalité qui se cache presque toujours derriÚre un discours
convenu. D’autres exercices sont destinĂ©s Ă  dĂ©barrasser les stagiaires
des inhibitions qui les paralysent souvent en public

pudeur, sens du ridicule, bonne éducation


Au terme de cette étape, mes élÚves doivent se sentir plus
légers, débarrassés des entraves qui leur empoisonnent la vie en
les empĂȘchant d’exprimer librement leur personnalitĂ©.

Ils doivent ĂȘtre capables de franchir une seconde Ă©tape plus
difficile. Ils sont alors confrontés à la nécessité de transgresser
des rĂšgles morales et sociales. C’est un cap dĂ©cisif dans le processus
de libĂ©ration de l’énergie vitale. Certains refusent de
franchir cet obstacle à cause de leur éducation, de leurs convictions
philosophiques ou religieuses qui sont trop fortes, trop
profondes, et qui verrouillent leur flux énergétique.

Ceux-là prennent alors conscience qu’ils ne deviendront
pas des chefs au sens exact du terme. Ils seront peut-ĂȘtre de
bons gestionnaires, de bons administrateurs, d’excellents assistants
mais pas des guides. Ils ne deviendront jamais des premiers
de cordée.

Cet exercice permet aux postulants de les libérer et leur révéler
leurs immenses capacités. Ils prennent conscience de la
solidarité qui naßt naturellement entre les quelques élus dont ils
sont ou seront. Ils n’accomplissent pas cet acte libĂ©rateur dans
leur intimitĂ© mais ils l’accomplissent ensemble sous le regard de
chacun. Ils en assument les conséquences solidairement et doivent
respecter un certain nombre de rùgles. Une d’entre-elles

– 15 –


est le devoir de silence sur cette Ă©preuve d’initiation. Le fait que
les participants ne se rencontrent peut-ĂȘtre jamais plus aprĂšs ce
stage favorise une expression plus libre.

Cela Ă©tant exposĂ©, je dois Ă©voquer Ă  nouveau l’organisation
et la phase préliminaire du séminaire dont il est ici question.

Le groupe des stagiaires comptait six personnes. Cinq
hommes et une femme. Je souligne, Ă  ce sujet, que les femmes
franchissent rarement avec succÚs la seconde étape de mon processus
de formation. Peut-ĂȘtre possĂšdent-elles un self-contrĂŽle
plus fort que les hommes ou bien est-ce du au fait qu’elles se
retrouvent généralement en minorité au sein des groupes ?

Comme Ă  l’habitude, j’ai chargĂ© Jean-Baptiste d’adresser
les convocations deux semaines auparavant et je lui ai demandé
de prĂ©parer et d’assurer l’accueil ainsi que le bon dĂ©roulement
du séminaire à notre centre de la Grande Combe.

Par principe, je n’assiste pas Ă  l’arrivĂ©e des stagiaires le
premier soir. Ils me dĂ©couvrent le lendemain matin Ă  l’occasion
de notre tour de table de présentation. Tout au long du séminaire
j’évite de prendre les repas Ă  leur table, prĂ©fĂ©rant les laisser
parler entre eux librement. Cela procÚde également du processus
de construction de l’esprit d’équipe. Je prends mes repas
dans une autre piĂšce en compagnie de Jean-Baptiste.

Je dispose d’une fiche de renseignements trĂšs dĂ©taillĂ©e sur
chacun qui me permet de préparer mes interventions et surtout
d’observer la maniĂšre dont chacun se prĂ©sente, ce qu’il accepte
de dire et surtout ce qu’il tait. Je peux alors relancer le questionnement
et provoquer les réactions.

– 16 –


J’étais Ă  la Grande Combe dĂšs le dĂ©but de la matinĂ©e. Les
premiers stagiaires sont arrivĂ©s en milieu d’aprĂšs-midi. »

* * *

PIERRE

« Je connais Emmanuel depuis plusieurs années. Son cabinet
de conseil travaille pour la sociĂ©tĂ© qui m’emploie. Nous
avons sympathisĂ©s rapidement. Ce qui m’a vraiment accrochĂ©,
c’est sa conception du chef. C’est du solide, du vrai ! J’imagine
que cela n’a pas fait jouir tout le petit monde des managers salonards
et mondains formés au socialement correct. Allez ! 

Permettez que je me lñche
 Je dois dire que ça fait bander

Désolé pour les dames ! Emmanuel a une conception virile du
chef. J’ai tout de suite marchĂ©. J’ai lu ses bouquins mais ils ne
m’ont rien appris de plus que ce qu’il m’avait dit.

Alors vous pensez bien que lorsque j’ai reçu la convocation
et que j’ai vu que c’était avec lui ! Pas de problĂšme !

J’ai tiquĂ© quand j’ai vu que sur la liste des inscrits il y avait
une demoiselle AĂŻcha Machin. Une bonne femme au milieu de
quelques gars c’est le bordel assurĂ© ! Je ne veux pas ceci ! Je ne
veux cela ! Respectez-moi ! ContrĂŽlez vos paroles, et vos gestes,
et patati ! Et patata ! Elles veulent devenir des chefs mais elles
exigent que tout Ă  la fois on les aime, on les respecte et les admire.
Un peu de sĂ©duction par-ci, un peu d’autoritarisme hystĂ©rique
par-là
 Avec les femmes c’est jamais la ligne droite !

Bon, enfin ! C’est comme ça. J’ai pensĂ© que ce sĂ©minaire
serait une bonne occasion de voir mon ami Emmanuel à l’oeuvre

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et il savait qu’il pouvait compter sur moi pour jouer un rîle
d’entraĂźnement au sein de l’équipe.

Le jour « J », j’ai pris l’avion puis un taxi jusqu’au centre.
Le coin n’est pas dĂ©sagrĂ©able mais le paysage c’est pas vraiment
ma tasse de thé. Je profite de mes déplacements pour travailler
ou bavarder avec un voisin qui me branche.

Je suis arrivĂ© Ă  la Grande Combe en dĂ©but d’aprĂšs-midi.
J’étais le premier. Emmanuel et moi avons bavardĂ© ainsi
qu’avec Jean-Baptiste dont j’avais entendu parler. Il m’a prĂ©sentĂ©
sa gamine en me disant qu’il l’avait amenĂ©e avec lui afin
qu’elle lui donne un coup de main pour le bon dĂ©roulement du
séjour. Jolie gamine ! Une vraie petite femme, trÚs réservée.
Nous avons parlĂ© de choses et d’autres.

J’ai fait une ballade dans le parc pour me dĂ©rouiller. L’air
était froid.

Le chùteau est bien équipé. Nous étions correctement installés.
Jean-Baptiste m’a dit qu’il serait guide aprùs le souper.

J’ai dĂ©couvert mes collĂšgues de sĂ©minaire en dĂ©but de soirĂ©e.
Je me souviens que Thomas et Mathieu sont arrivés en retard.
Nous avions déjà commencé à dßner.

Miss Aïcha m’est apparue comme une jolie jeune femme
brune, typée genre moyen-oriental. Baisable mais pas forcément
baisante. Oui, je sais ! Je suis vulgaire ! La rĂšgle du jeu
n’est-elle pas de dire les choses comme on les ressent ? J’aurais
pu mettre ma bouche en cul de poule et en faire suinter délicatement
des mots de miel pour dire qu’elle Ă©tait sĂ©duisante

Vous préférez ? Oui ? Non ? Bon ! Je laisse jaillir mon énergie
primitive et vitale ! Pas baisante mais un peu excitante tout de
mĂȘme quand elle vous regarde avec son air intello qui semble
vous dire : « Je ne m’envoie pas en l’air avec un pithĂ©canthrope

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de ton espÚce ! » Petites lunettes sur le nez, tailleur fushia, bas
noir et escarpins assortis. D’une Ă©lĂ©gance froide et distante.
C’était bien le genre de chieuse que je redoutais et en plus affublĂ©e
d’un prĂ©nom qui fleurait bon la susceptibilitĂ© Ă  fleur de
peau. Le moindre faux pas et ce genre de femelle vous qualifie
de macho-facho-raciste ! Autrement dit, toute critique qui lui
est adressée ou simplement un sous-entendu vous condamnent
pour harcĂšlement sexuel, propos sexistes et racistes, etc. etc. !
J’avoue que je me suis promis Ă  ce moment prĂ©cis de ne pas la
rater si l’occasion se prĂ©sentait. De mon point de vue elle n’avait
pas sa place ici et j’allais faire en sorte qu’elle l’apprenne trùs
vite.

J’ai du lui lancer des regards qui trahissaient mes vilaines
pensĂ©es car son regard mĂ©prisant s’est teintĂ© de crainte. En tout
cas, elle s’est arrangĂ©e pour m’éviter autant que possible.

Il y avait aussi cette espÚce de curé manqué de Luc. Petit
monsieur, mince, délicat et sanglé dans ses bonnes maniÚres
modĂšle vieille France qui vous renvoie sans un mot de trop Ă 
votre étable. Bonne présentation mais franc comme un ùne qui
recule ! Jetant des regards insistant sur les courbes de mademoiselle
AĂŻcha tout en ne manquant aucune occasion de parler
de son Ă©pouse et de ses enfants 
 Mon expĂ©rience m’a fait renifler
le faux cul qui nous jouerait la grande tirade de la morale et
de la loi lorsque viendrait le moment de montrer de quoi il est
capable ! Vous voyez ce que je veux dire ?

Le dénommé Simon était trÚs effacé, trop ! Pas un chef ça !
Ou alors il le cachait bien !

Thomas et Mathieu m’ont rapidement fait bonne impression.
Poignées de mains franches et fermes. Pas des paquets de
saucisses molles que l’on vous tend d’un air dĂ©goĂ»tĂ© ! Le regard
direct. Un langage net, sans ces foutus adverbes que les managers
et politiciens Ă  la mode glissent dans leur propos comme

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autant de portes de voiles pudiques dont ils s’empressent
d’affubler les mots simples et forts.

Jean-Baptiste nous a fait un excellent numéro de guide
touristique. Nous avons bu un verre avant de nous séparer. De
retour dans ma chambre, j’ai ouvert le paquet cadeau. C’était le
dernier bouquin d’Emmanuel. Je l’avais dĂ©jĂ  lu. »

* * *

JEAN-BAPTISTE

« Je partage mon existence entre le centre et la communauté
oĂč vit ma famille.

Lorsqu’un sĂ©minaire est programmĂ©, je viens sur place une
semaine Ă  l’avance pour tout prĂ©parer.

J’utilise le break de l’association pour transporter aisĂ©ment
le matériel indispensable.

En dehors de ces périodes, la garde du chùteau est confiée à
l’homme d’entretien qui est à la fois notre gardien et jardinier. Il
est logĂ© dans l’un des deux appartements.

Nous organisons, en moyenne, un séminaire par mois sauf
durant l’étĂ© pour permettre les visites des touristes.

Je suis donc arrivé à la Grande Combe accompagné de
Blandine. Elle m’a aidĂ© Ă  effectuer les tĂąches de prĂ©paration et
également à divers petits travaux domestiques. Emmanuel et
moi avions dĂ©cidĂ©s de la faire intervenir au cours d’une des pha

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ses du séminaire. Jusqu'à présent, nous faisions appel à sa soeur
aßnée, Blanche ou à une autre jeune fille de notre communauté.

Ma fonction est double. Je m’occupe de l’administration et
du secrĂ©tariat du centre et j’assiste Emmanuel pour certains
aspects logistiques liés au bon déroulement des sessions.
J’assure, notamment, l’accueil des participants.

Le jour de leur arrivĂ©e j’étais donc Ă  mon poste. J’avais fait
prĂ©parer les chambres et dĂ©poser dans chacune d’elles l’ouvrage
d’Emmanuel.

Le premier soir s’est dĂ©roulĂ© normalement. Il est d’usage
que cette premiÚre soirée se passe trÚs calmement. Les invités
ne se connaissent pas et sont généralement sur leurs gardes
compte tenu du caractÚre bien particulier du séminaire auquel
ils sont invités.

Comme d’habitude, je fais visiter le chñteau aprùs le düner.
C’est une dĂ©marche qui est gĂ©nĂ©ralement apprĂ©ciĂ©e.

Un dernier mot pour ĂȘtre tout Ă  fait complet : J’occupe le
second appartement situĂ© Ă  l’étage dans l’aile sud. »

* * *

LUC

« Tout d’abord, je tiens Ă  dĂ©plorer les propos excessifs et
injustes de Pierre Ă  mon encontre ainsi qu’à l’égard de notre
collÚgue Aïcha. Si vous le permettez, je vais dérouler dans le détail
le fil de mon emploi du temps tout au long de la journée qui
a précédé le séminaire proprement dit et les événements auxquels
il a Ă©tĂ© fait allusion tout Ă  l’heure.

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Je vous prie de m’excuser par avance si mon exposĂ© vous
semble un peu long mais il m’apparaüt important de bien tout
rappeler dans le détail.

J’avais choisi de prendre le dernier autorail du soir pour
me rendre de la gare principale oĂč j’étais descendu deux heures
plus tĂŽt du train rapide en provenance de Paris jusqu'Ă  la station
la plus proche du centre.

Je connais un peu cette rĂ©gion. J’y ai passĂ© mes vacances
d’étĂ© et d’hiver durant de nombreuses annĂ©es.

J’aime ce pays au relief tourmentĂ© et au climat souvent difficile
Ă  supporter pour qui n’est pas habituĂ©. Les fortes tempĂ©ratures
d’étĂ© alternent avec les froids mordants des arriĂšres saisons
et de l’hiver.

J’apprĂ©ciais d’y revenir, bien que ce fĂ»t pour un sĂ©minaire
qui me priverait de la possibilité de profiter de la campagne.
Dans ce type de stage, nous restons enfermés une grande partie
de la journée.

L’autorail Ă©tait presque vide. Une jeune femme brune occupait
avec moi le compartiment de premiĂšre classe.

Un couple de personnes ùgées et trois jeunes se contentaient
des secondes classes.

Ce n’était pas mon premier stage ou sĂ©minaire depuis que
je suis entré, il y a maintenant dix sept ans, dans cette entreprise.
Au dĂ©but, c’était pour moi une occasion de sortir du bureau,
de voir d’autres lieux et d’autres visages. C’était un peu des
vacances studieuses offertes par l’employeur. Certaines sessions
au contenu technique me semblaient utiles sinon nécessaires
pour m’adapter Ă  l’évolution des mĂ©thodes et des outils.

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D’autres avaient un contenu moins structurĂ©. Elles Ă©taient plus
fumeuses, sans objectifs trĂšs prĂ©cis mais, au fil du temps, j’ai
compris que c’était ces formations-lĂ  qui Ă©taient les plus importantes
pour la direction de l’entreprise. Discrùtement, petit à
petit, se distillent les nouvelles modes, les nouveaux concepts
idéologiques, les inflexions apparemment anodines du vocabulaire
de la communication interne.

J’ai pris conscience, au fur et Ă  mesure, du rĂŽle dĂ©terminant
de la communication d’entreprise en ce qu’elle comporte
de potentialitĂ©s de formation et d’évolution des idĂ©es. Elle impose
progressivement, par son contenu et sa forme, un infléchissement
profond des comportements et des discours. Le rĂŽle
des consultants d’entreprise est devenu peu à peu capital. Ils
apportent une ingénierie sophistiquée de communication sous
toutes ses formes au service du contenu politique du message de
la direction de l’entreprise.

J’ai observĂ© que certains consultants, en Ă©troite collaboration
avec les dirigeants, ne se contentent plus de fournir la prestation
de services en matiùre d’outils mais interviennent en profondeur
sur les contenus. Peu Ă  peu, la communication classique
d’entreprise est habilement imbriquĂ©e dans un salmigondis
pseudo philosophique ou religieux, utilisant un langage à référence
mystico-militaire. On ne parle plus, désormais, que de
stratĂ©gie, de tactique, de cible, mais aussi de valeur, d’éthique

Tout cela me paraĂźt fort dangereux pour des individus moralement
fragilisés par une culture essentiellement technique, le
recours fréquent à lecture rapide et la reconnaissance de la suprématie
de l’action sur la rĂ©flexion. À dĂ©faut d’une solide base
morale, qu’elle soit d’ordre philosophique ou religieux et d’une
formation privilĂ©giant l’esprit critique, ce type de cabinets spĂ©cialisĂ©s
au service du fast-food gestionnaire et communicationnel
peut avoir des effets dévastateurs. En outre, je pense que le
zapping managérial induit par la valse des dirigeants et des gourous
a pour effet de placer les cadres d’entreprises dans un Ă©tat

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permanent d’incertitude et d’instabilitĂ© propice Ă  la tentation de
s’arrimer Ă  n’importe quelle idĂ©ologie susceptible de promettre
l’épanouissement personnel tout en accroissant l’efficacitĂ© collective.

J’ai nĂ©anmoins rĂ©pondu favorablement Ă  la proposition qui
m’était faite de participer Ă  ce sĂ©minaire tout en me prĂ©parant Ă 
affronter un nouveau prophĂšte du bonheur entrepreneurial.

J’étais donc sur mes gardes.

Mes pensĂ©es m’ont accompagnĂ© jusqu'Ă  la sortie de la petite
gare.

J’ai hĂ©lĂ© l’un des rares taxis en attente sur la place de la
gare. Devant moi, la femme brune est montée également dans
un taxi.

J’ai indiquĂ© la destination au chauffeur qui m’a fait quelques
remarques sur le temps avant de conduire silencieusement.
J’étais ravi d’avoir un conducteur peu bavard. Je redoute
les longs commentaires sportifs ou les digressions politiques du
style « café du commerce. » Le silence me permet de laisser filer
mes pensées faute de pouvoir profiter du paysage qui était plongé
dans une obscurité presque totale. Le faisceau des phares
balayait la petite route sinueuse qui se mit progressivement Ă 
monter.

Le chauffeur a branchĂ© l’autoradio qui a laissĂ© filtrer en
sourdine des chansons françaises avant de devenir inaudible.
Les émissions ne sont pas aisément captables dans cette région
au relief tourmentĂ© et faiblement peuplĂ©e. Le conducteur s’est
résolu à éteindre le poste.

L’auto a abandonnĂ© l’asphalte et a tressautĂ© doucement sur
des pavĂ©s aprĂšs avoir franchi un portail grand ouvert. J’ai aper

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çu, droit devant nous, Ă  une centaine de mĂštres des fenĂȘtres
Ă©clairĂ©es au milieu d’une masse sombre. C’était le chĂąteau de la
Grande Combe.

Le chauffeur a fait demi-tour et m’a dĂ©posĂ© devant le porche
que j’ai franchi Ă  pied. J’ai tournĂ© sur ma gauche pour me
diriger vers une grande porte vitrée de laquelle jaillissait une
vive lumiĂšre.

Une douce chaleur m’a souhaitĂ© la bienvenue, bientĂŽt suivie
d’un homme d’un certain Ăąge, vĂȘtu d’un pantalon de sport et
d’un pull Ă  col roulĂ©.

Il m’a saluĂ© en se prĂ©sentant comme Ă©tant le directeur du
centre. C’était Jean-Baptiste. Nous avons Ă©changĂ© quelques
mots de politesse avant qu’il ne me donne la clĂ© de ma chambre
en m’invitant à rejoindre dans la bibliothùque les personnes
déjà arrivées.

Il a prĂ©cisĂ© que je n’étais pas le dernier et qu’il attendait
encore deux inscrits qui allaient arriver un peu plus tard car ils
avaient manqué leur train.

J’ai gravi l’escalier en colimaçon logĂ© dans une tour d’angle
et qui débouche sur une plate-forme donnant sur deux portes en
bois qui ouvrent sur deux ailes du chùteau. Je me suis dirigé
vers ma chambre qui Ă©tait situĂ©e au fond du couloir prĂšs d’une
autre tour d’angle dont l’accĂšs est, lui aussi, gardĂ© par une porte
en bois sombre surmontĂ©e d’un linteau de pierre de style gothique
sur le modÚle, mais en plus réduit, de celui du porche de
l’entrĂ©e principale.

Un bruit discret de chute d’eau provenait d’une des chambres.
J’ai aussitĂŽt songĂ©, mais je ne sais trop pourquoi, qu’il
s’agissait de la femme brune aperçue un peu plus tît à la sortie
de la gare. Les femmes aiment bien se refaire une beauté au

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terme d’un voyage et avant de paraütre en public, me suis-je dis
mentalement.

J’ai ouvert la porte de ma chambre. La lampe de chevet posĂ©e
sur la table de nuit était déjà allumée. Un petit paquet était
posé sur le lit à rouleaux blotti dans un angle.

J’ai pensĂ© qu’il s’agissait de l’inĂ©vitable cadeau de bienvenue
offert en ce genre de circonstances par le Centre d’accueil
ou par l’employeur.

J’ai dĂ©cidĂ© d’attendre l’heure du coucher pour l’ouvrir.

J’ai accompli ensuite les gestes habituels en semblable occasion
: Poser mon attaché case sur la petite table en bois et en
sortir un livre que je me suis empressé de déposer sur la table
de nuit, puis ouvrir ma valise afin d’en extraire la trousse de
toilette. J’agis toujours ainsi lorsque je suis en dĂ©placement.
C’est comme l’accomplissement d’un rite d’appropriation de
l’espace.

La salle de bains n’était pas trĂšs grande mais bien Ă©quipĂ©e.

Les murs de la chambre Ă©taient d’un blanc immaculĂ©. Aucune
reproduction, aucun miroir n’y Ă©taient suspendus, rien.
Une grande et haute armoire en bois à deux portes m’invitait à y
dĂ©poser mes vĂȘtements mais j’ai dĂ©clinĂ© l’offre, prĂ©fĂ©rant
m’occuper de cela aprùs le düner.

J’ai constatĂ© sans Ă©tonnement l’absence de tĂ©lĂ©phone et de
téléviseur.

J’ai ouvert la fenĂȘtre, une bourrasque froide et humide m’a
giflĂ© et j’ai aussitĂŽt repoussĂ© les battants et tirĂ© le rideau.

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Lorsque j’ai regagnĂ© la galerie pour me rendre au salon j’ai
eu le temps d’apercevoir la silhouette d’une femme moulĂ©e dans
un tailleur mauve. Elle a disparu au bout du couloir. Le claquement
rĂ©gulier de ses talons sur les marches de pierre m’a guidĂ©.

Dans salon-bibliothÚque, quelques personnes étaient debout
prĂšs d’une table sur laquelle on avait disposĂ© des mises en
bouche, des verres, des bouteilles d’apĂ©ritifs et de jus de fruit.

La femme brune au teint mat et de taille moyenne était là.
Elle était le seul élément féminin du groupe. Son visage ovale et
ses grands yeux noirs me rappelùrent le portrait d’une jeune fille
crĂ©toise que j’avais admirĂ© au musĂ©e d’HĂ©raklion en CrĂšte quelques
années auparavant. Je crois me souvenir que cette jeune
personne, peut-ĂȘtre une prĂȘtresse ou une dĂ©esse, avait Ă©tĂ© baptisĂ©e
« la Parisienne. »

Ces messieurs, eux, se comportaient comme la plupart des
hommes en déplacement. Les discussions portaient sur les derniers
résultats en championnat de France de football.

J’ai serrĂ© des mains en prononçant rapidement mon prĂ©nom.

Jean-Baptiste nous a alors proposé un choix de boissons
puis, lorsque nous eûmes vidé nos verres, il nous a conviés à
prendre place autour de la table dressée dans la salle à manger.
Il nous a précisé que notre animateur, Emmanuel, nous accueillerait
en sĂ©ance d’ouverture demain, en salle de rĂ©union Ă  neuf
heures.

Le repas s’est dĂ©roulĂ© sans Ă©vĂ©nements ni propos dignes
d’ĂȘtre rapportĂ©s.

Les deux retardataires nous ont rejoints avant le service du
plat principal.

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Le dessert achevé, notre hÎte nous a proposés de
l’accompagner pour une visite des lieux. Nous avons acquiescĂ©
et l’avons suivi.

Je me souviens que la salle oĂč nous avons dĂźnĂ© Ă©tait surmontĂ©e
d’un plafond Ă  la française ornĂ© de scĂšnes champĂȘtres Ă 
la maniĂšre italienne du 15e siĂšcle. D’élĂ©gantes peintures parcouraient
les lambris. Les murs étaient en pierres apparentes. Deux
grandes tapisseries représentant des scÚnes de combat inspirées
de la mythologie se faisaient face de part et d’autre de
l’immense table de style Charles VIII sur laquelle les reliefs de
notre repas semblaient attendre notre départ afin de se retirer.

Une cheminĂ©e au manteau surmontĂ© d’armoiries Ă©tait encadrĂ©e
de deux portes aux chambranles de style gothique. Jean-
Baptiste se rĂ©vĂ©la ĂȘtre un excellent guide. Il aimait visiblement
ce lieu.

Il nous a expliqué que le chùteau originel était une place
forte fĂ©odale. À la fin du 15e siĂšcle, le seigneur des lieux avait Ă©tĂ©
ambassadeur de Charles VIII puis de Louis XII. Il avait rapporté
des guerres d’Italie le goĂ»t des demeures agrĂ©ables.

À son retour en France il eut le dĂ©sir comme beaucoup de
ses compagnons d’armes de transformer son austùre refuge en
une rĂ©sidence plus agrĂ©able. Le corps principal d’habitation et
les piùces annexes prirent la place de l’ancienne enceinte sur
trois cĂŽtĂ©s. La hauteur du quatriĂšme mur d’enceinte faisant face
au bùtiment fut réduite afin de dégager la perspective. Trois des
quatre tours d’angle furent surmontĂ©es d’une charpente en poivriĂšre
et percĂ©es de petites ouvertures afin d’éclairer les escaliers
et les paliers. Le donjon central fut arasé. Seul le puits originel
est demeuré.

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Les travaux s’étalĂšrent sur de longues annĂ©es et les styles
gothique et renaissance se cĂŽtoyĂšrent harmonieusement.

Jean-Baptiste nous a précisé que le seigneur Thibaud aurait
rencontrĂ© Ă  Naples des membres d’une communautĂ© plus
ou moins ésotérique dont les premiers membres venaient du
Moyen-Orient Ă  l’époque de l’empire romain. Il aurait Ă©tĂ© sĂ©duit
par leur enseignement et aurait formé des adeptes à son retour
d’Italie. En tout cas, ce qui semble avĂ©rĂ© est sa disgrĂące quelques
années avant sa mort.

Attentif au commentaire de notre mentor, nous avons quitté
le salon et atteint la galerie situĂ©e Ă  l’étage. Des peintures
peintes Ă  fresque parcourent les murs, reprĂ©sentant l’Enfer et le
Paradis, les élus et les bannis et surtout deux monstres.

Le premier a l’allure d’une louve famĂ©lique aux cĂŽtes saillantes
et aux mamelles vides et pendantes. L’animal fabuleux
est appelé Chiche Face. Sa maigreur, nous expliqua Jean-
Baptiste provient du fait qu’elle ne se nourrit que des femmes
fidĂšles.

La seconde bĂȘte monstrueuse est grasse et peine Ă  dĂ©vorer
un grand nombre de femmes, trĂšs jeunes me semble-t-il, nues et
allongĂ©es prĂšs d’elle. C’est la Bigorne qui se repaĂźt de femmes
infidĂšles.

À son retour d’Italie, Thibaud dĂ©couvrit son infortune et fit
représenter ces fables misogynes.

Paul demanda quel fut le sort de l’épouse infidĂšle.

Pour toute réponse, Jean-Baptiste nous a invités à le suivre.

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Nous avons parcouru la galerie, empruntĂ© l’escalier dans
une des tours et atteint le rez-de-chaussée. AprÚs avoir traversé
la cour intérieure du chùteau nous avons pénétré dans la chapelle.

Jean-Baptiste nous a fait approcher du mur situĂ© Ă  l’opposĂ©
de l’autel et nous a montrĂ© un orifice de moins d’un mĂštre de
large, fermé de solides barreaux. Voilà, nous a-t-il dit, le soupirail
par lequel les prisonniers du chĂąteau pouvaient assister Ă  la
messe. Il constitue l’unique passage de lumiùre et d’air pour le
cachot dont l’accĂšs est situĂ© sous la chapelle Ă  cĂŽtĂ© d’une cave.
La porte d’accùs à ces deux piùces se dissimule derriùre l’autel.
C’est dans cette cellule que l’infortunĂ©e et infidĂšle Ă©pouse a passĂ©
plusieurs annĂ©es avant d’y mourir complĂštement folle. La
rumeur du temps a fait courir des bruits inquiétants concernant
le comte. Pour se venger de l’infidĂ©litĂ© de sa femme il aurait pratiquĂ©,
mais cela est-il exact ? des sortes de cérémonies sacrificielles
en ce lieu sous les yeux de son épouse. Y a-t-il un lien entre
ces rumeurs et la disgrĂące royale ? MystĂšre.

Jean-Baptiste ajouta malicieusement qu’aprùs sa mort, son
Ăąme ne trouva point de repos et que son spectre continue de
hanter le chĂąteau. Certains ont jurĂ© avoir aperçu une forme revĂȘtue
d’une longue robe rouge parcourant les galeries et les salles.
D’autres vont jusqu'à affirmer que ce fantîme se livre à des
messes noires dans la chapelle. On aurait aperçu, en pleine nuit,
de la lumiĂšre dans la chapelle Ă  une Ă©poque oĂč l’édifice Ă©tait
vide et inoccupé. Jean-Baptiste affirma en riant que
l’imagination humaine est sans borne et que les gens sont toujours
friands de légendes.

Le plafond en bois de la petite chapelle soutient une mezzanine
de forme circulaire laissant apparaĂźtre en son centre la
charpente du toit de la tour.

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Notre guide nous a expliqué que cette galerie circulaire
était utilisée par le seigneur des lieux comme une loge lui permettant
d’assister aux offices sans avoir Ă  se mĂȘler aux serviteurs.
Une porte dĂ©robĂ©e permet d’y accĂ©der depuis une chambre.

Notre visite s’est terminĂ©e Ă  la bibliothĂšque. Parmi les ouvrages,
j’ai remarquĂ© l’édition originale et complĂšte des Fables
de la Fontaine ainsi que de l’EncyclopĂ©die. Les autres livres
Ă©taient consacrĂ©s essentiellement Ă  l’histoire, Ă  l’art militaire et
Ă  l’agriculture. Il y avait Ă©galement quelques auteurs grecs et
latins. J’ai remarquĂ© des ouvrages plus rĂ©cents, certains relatifs
à la psychologie, à la sociologie, à la religion et aux sciences ésotériques.

Nous avons remercié notre hÎte et avons regagné nos
chambres peu avant minuit.

Le lendemain matin, aprÚs le petit déjeuner pris au salon,
j’ai parcouru Ă  pied les allĂ©es du parc. L’air Ă©tait froid et vivifiant.
Le ciel s’était dĂ©gagĂ©. »

* * *

AÏCHA

« J’ai quittĂ© Paris en milieu de matinĂ©e. Un taxi m’a
conduit à la gare de Lyon. Je n’aime pas emprunter les transports
en commun. Nous sommes serrés les uns contre les autres.
Je déteste le mélange de parfums bon marché et de sueur.
Je ne supporte pas cette promiscuité contrainte, les corps qui
s’appuient contre moi, les haleines sur mon visage. Je n’ai pas

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trop songĂ© au sĂ©minaire durant le voyage. J’ai emportĂ© avec moi
l’ouvrage que je suis en train de lire : Belle du seigneur.

J’ai dĂ©jeunĂ© au buffet de la gare dĂšs ma descente du train,
ce qui m’a permit d’attendre sans trop d’impatience ma correspondance.
Je me rappelle avoir fait un tour Ă  pied dans le quartier
proche de la gare.

Le trajet en autorail n’a pas Ă©tĂ© trĂšs long. Je n’ai pas prĂȘtĂ©
attention aux autres passagers qui occupaient le wagon. Lorsque
je voyage seule je préfÚre paraßtre occupée afin de dissuader
d’éventuels importuns.

J’avais retenu un taxi pour me conduire au centre car je redoutais
de ne pas en trouver Ă  mon arrivĂ©e. J’avais lu sur un
guide que l’autorail faisait halte dans une petite bourgade. Je ne
connais pas du tout la région.

J’ai ressenti comme une lĂ©gĂšre bouffĂ©e d’angoisse en arrivant.
Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce l’accouplement inquiĂ©tant de l’obscuritĂ©
et des murailles ? J’ai Ă©tĂ© accueilli aimablement par Jean-
Baptiste qui, toutefois, a semblĂ© surpris de me voir. Il m’a
conduit jusqu'à ma chambre. Une trÚs jeune fille était à ses cÎtés.
Elle était blonde avec de grands yeux bleus, à la peau trÚs
blanche et certainement trĂšs douce. Il se dĂ©gageait d’elle quelque
chose de curieux, dérangeant, comme un parfum
d’innocence frelatĂ©e. Ce n’est que le soir, en me couchant, que
cette curieuse sensation m’est revenue Ă  l’esprit. Peut-ĂȘtre est-
ce parce qu’elle Ă©tait vĂȘtue comme une petite fille, jupe courte et
ample, chemisier blanc. Elle était légÚrement maquillée. Cela ne
m’avait pas frappĂ© sur l’instant. Je me suis souvenu qu’elle avait
les yeux soulignĂ©s de noirs et les lĂšvres trop rouges. Elle m’a
aidĂ© Ă  porter ma valise. J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de
Blandine.

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J’ai rangĂ© mes affaires. J’ai entendu des pas dans la galerie
et le claquement d’une porte. J’ai songĂ© qu’il s’agissait probablement
d’un de mes futurs collùgues de stage.

J’ai pris un bain. J’ai toujours l’impression d’ĂȘtre sale aprĂšs
avoir voyagé. On transpire. Il y a la poussiÚre, les odeurs qui
collent aux cheveux. J'ai ouvert le petit paquet cadeau posé sur
ma table de nuit. C’était un livre au format de poche avec une
jaquette de couleur verte. Son titre Ă©tait Énergie vitale et
culture. J’ai notĂ© la mention de deux Ă©diteurs, l’un en Suisse et
l’autre au Canada. Son auteur n’est autre qu’Emmanuel. J’ai
glissĂ© l’ouvrage dans ma valise.

Je me suis ensuite rendue au rez-de-chaussĂ©e oĂč se trouvaient
dĂ©jĂ  deux ou trois hommes. Celui qui s’est prĂ©sentĂ© sous
le nom de Pierre portait un costume bleu nuit de bonne coupe.
Sa cravate, par contre, dénotait une mauvaise maßtrise du bon
goût. Elle était bariolée avec, en surimpression, des personnages
de Disney. Il m’a fait une impression dĂ©sagrĂ©able. L’instinct fĂ©minin
? Il avait la carrure d’un sportif. Cheveux chĂątains coupĂ©s
court et de petits yeux d’un bleu mĂ©tallique, froids et cruels. Je
l’ai vu de suite comme un dominateur plutĂŽt qu’un sĂ©ducteur. Il
n’a rien fait, du reste, pour me sĂ©duire. Au contraire ! Il m’a
déshabillé du regard comme un maquignon qui évalue un animal.
Il y avait dans son regard de la brutalité et de la convoitise
mĂȘlĂ©es au mĂ©pris. J’ai senti en lui un ennemi mais je ne peux
pas dire exactement pourquoi. Tout cela est trùs
 Comment
dire ?
 Trùs animal. Les sentiments produisent des odeurs. Les
animaux les captent bien. Nous les humains, nous avons asservi
depuis longtemps nos sens à notre raison. C’est bien dommage
car les sens ne trompent pas. Je crois que les femmes sont plus
sensibles que les hommes qui n’ont conservĂ© de l’animalitĂ© que
la brutalitĂ©. Ils sont moins subtils. Ils ne croient que ce qu’ils
voient, touchent ou entendent. Ils ne sont pas sensibles Ă 
l’invisible. Une femme ressent trùs bien l’atmosphùre qui
l’entoure.

– 33 –


Pierre a rapidement sympathisé avec son voisin de table,
Thomas. C’est un ancien militaire je crois. Il ne m’a pas plu. Ils
étaient semblables.

Simon est venu me parler, ainsi que Luc.

AprÚs le repas nous avons visité le chùteau. Je me rappelle
quelques plaisanteries de mauvais goût de Pierre et Thomas
notamment lorsque Jean-Baptiste nous a commenté la signification
des peintures représentant des monstres se nourrissant
de femmes fidÚles ou infidÚles. Comme quoi, en toute époque, le
machisme a régné en maßtre dans la société.

J’ai regagnĂ© ma chambre oĂč j’ai lu un moment avant de
m’endormir.

J’ai retrouvĂ© mes collĂšgues le lendemain matin au salon
pour le petit déjeuner avant la premiÚre réunion du séminaire. »

* * *

BLANDINE

« Mon pĂšre s’occupe d’un centre qui accueille des hommes
et des femmes qui apprennent Ă  ĂȘtre des chefs. Il est assistĂ©
d’une jeune fille de notre communautĂ©. Il m’a demandĂ©, pour la
premiùre fois, de l’accompagner.

J'ai acceptĂ© avec plaisir car c’était pour moi l’occasion de
sortir du village et de voir autre chose.

– 34 –


Je l’ai aidĂ© Ă  la prĂ©paration des chambres et du salon. Le
soir oĂč les invitĂ©s sont arrivĂ©s, Emmanuel m’a demandĂ© de me
maquiller et a désiré que je vienne passer la soirée en sa compagnie
car il avait besoin de moi pendant la réunion. Il voulait me
prĂ©parer. Il m’a affirmĂ© qu’il allait faire de moi une trĂšs belle et
trÚs bonne actrice pour jouer dans une sorte de piÚce de théùtre
qu’il a Ă©crite afin de former des Ă©lĂšves adultes. Il m’a recommandĂ©
de lui faire confiance car il s’agissait, m’a-t-il dit, d’un
rîle difficile à jouer tout en ajoutant qu’il ne doutait pas de mes
qualitĂ©s. Lorsque je me suis rĂ©veillĂ©e le lendemain matin j’étais
dans son lit. C’est drîle, je ne me souviens pas de la fin de la
soirée. »

* * *

SIMON

« Je suis venu à la Grande Combe sans aucune idée préconçue
au sujet du sĂ©minaire. Je sais qu’il est d’usage dans les
grandes entreprises de soumettre l’encadrement à des sessions
de formation destinĂ©es Ă  les prĂ©parer Ă  l’animation des Ă©quipes
ou Ă  la conduite de rĂ©unions. J’ai dĂ©jĂ  entendu des tas de rumeurs
plus ou moins extravagantes au sujet de la nature de certains
stages. Je n’ignore pas que parmi l’ensemble des consultants,
se glissent quelques charlatans et escrocs mais je pense –
enfin, j’ai pensĂ© jusqu'Ă  prĂ©sent – que c’est Ă  l’entreprise cliente
de bien choisir et de dépenser son argent à bon escient.

Je crois qu’il convient de participer à ce type de session
dans un esprit de récréation. Il faut prendre du recul et ne pas
trop s’investir personnellement. Ce sont souvent des jeux de
rÎle et il faut en rester là sans se prendre au sérieux au point de
s’insulter ou de se fñcher comme cela se produit parfois. Les

– 35 –


consultants jouent souvent l’avocat du diable afin de provoquer
des tensions et d’obliger les cadres bien lisses que nous sommes
Ă  franchir les limites des bonnes maniĂšres.

Je suis donc arrivé trÚs décontracté. Le premier contact a
Ă©tĂ© d’une grande banalitĂ©. Le site est trĂšs agrĂ©able et propice Ă 
l’oubli du quotidien. Mes collĂšgues m’ont semblĂ© ĂȘtre dans la
moyenne des individus rencontrés dans ce genre de situation.
On fait connaissance en parlant de sujets assez neutres comme
le sport, les vacances, la gastronomie, le travail
 Cela permet de
passer correctement une premiÚre soirée. Celle-ci a été agrémentée
d’une visite des lieux tout à fait sympathique. Ce fut une
bonne initiative de Jean-Baptiste.

Je n’ai pas Ă©tĂ© surpris de ne pas rencontrer notre animateur
dĂšs le premier soir.

J’ai regrettĂ© qu’il n’y ait qu’une seule femme dans notre
groupe en songeant que cela pouvait déséquilibrer les relations.
Une femme seule peut faire l’objet d’attentions trop marquĂ©es
ou bien elle peut ĂȘtre rejetĂ©e d’une façon ou d’une autre de la
collectivité. Sa présence dans un tel groupe génÚre souvent une
attention un peu appuyée de la part des hommes. Le naturel et
la spontanéité cÚdent la place à des attitudes quelque peu artificielles.
J’ai pensĂ© qu’il eut Ă©tĂ© plus judicieux de composer un
groupe mieux équilibré, moitié-moitié ou homogÚne. Cette remarque
ne m’a pas occupĂ© l’esprit bien longtemps. Je me suis
mĂȘlĂ© aux conversations en essayant d’y associer AĂŻcha, mais
sans vouloir paraĂźtre trop empressĂ© Ă  son Ă©gard. D’une part, elle
ne correspond pas à mon type de femme et, d’autre part, je
n’avais nullement l’intention de flirter Ă  l’occasion de ce sĂ©minaire.
Ce genre d’attitude crĂ©e un Ă©tat d’esprit Ă©pouvantable au
sein de l’équipe. Enfin, j’aime ma femme et je lui suis fidĂšle.
Nous nous faisons confiance mutuellement. »

* * *

– 36 –


THOMAS

« Au dĂ©but, lorsque mon employeur m’a informĂ© que je devrais
participer Ă  un sĂ©minaire de management, j’ai pensĂ© que
c’était une maniĂšre de sacrifier Ă  la mode. AprĂšs tout il existe
des tas de façons de claquer du fric ! Il y en a, toutefois, de plus
agréables ! Le jeu, les femmes
 Je me suis dit que les employeurs
doivent trouver plaisant de refiler du pognon Ă  des
margoulins qui dĂ©bitent l’art de la guerre Ă  la sauce Coca-Cola
pour vous apprendre Ă  ĂȘtre chef alors qu’ils sont devenus
conseillers Ă  dĂ©faut d’avoir les qualitĂ©s du dirigeant. Bref ! Vous
connaissez la phrase de je ne sais plus qui : « Si tu sais faire, tu
fais, si tu ne sais pas, tu enseignes
 ou tu conseilles » 

C’est pareil !

Enfin, moi je suis un militaire ! L’ordre est donnĂ©.
J’exĂ©cute ! Je suis arrivĂ© Ă  la Grande Combe avec un peu de retard.
L’heure de l’apĂ©ritif Ă©tait dĂ©jĂ  passĂ©e.

J’ai pris une chaise restĂ©e vide autour de la table. Mon voisin
s’est prĂ©sentĂ©. C’était Pierre. Nous avons trĂšs vite sympathisĂ©.
Nous possĂ©dons, je crois, le mĂȘme tempĂ©rament. Nous
sommes des hommes d’action ! Sauf que Pierre est tout de
mĂȘme un peu plus intello que moi, mais sa cervelle n’est pas
embuĂ©e par les prĂȘchis prĂȘchas de notre sociĂ©tĂ© de bonnes
femmes. Vous trouvez pas, vous, que la société se féminise ? On
appelle ça le raffinement, les bonnes maniÚres, le respect de ceci
ou de cela. C’est, paraĂźt-il, la sociĂ©tĂ© moderne ! Tu parles ! C’est
pas nouveau ! Il suffit de jeter un coup d’oeil dans le rĂ©troviseur
de l’histoire pour comprendre que la dĂ©cadence de toute sociĂ©tĂ©
est liée à la féminisation de la pensée, du discours, des compor

– 37 –


tements. C’est simple ! Pour moi, il y a la sociĂ©tĂ© de ceux qui
conduisent et celle de ceux qui se font guider. Les actifs et les
passifs, quoi ! Non ? Vous semblez contrariĂ© ? C’est pourtant
comme çà ! Et puis
 On n’a pas choisi nos rîles dans cette histoire
! Si vous n’ĂȘtes pas satisfait du rĂ©sultat, faut vous en prendre
Ă  vous-mĂȘme !

Bref ! Je m’attendais Ă  une sociĂ©tĂ© raffinĂ©e. J’ai pas Ă©tĂ© déçu,
sauf que j’ai apprĂ©ciĂ© la prĂ©sence et le rĂŽle de Pierre. J’ai
également aimé la personnalité simple et virile de Jean-
Baptiste.

Je dĂ©borde peut-ĂȘtre un peu de la premiĂšre soirĂ©e ? Bon,
d’accord ! Nous y reviendrons dans un moment. Aprùs la visite
du centre, donc, j’ai bavardĂ© un peu avec Pierre et Jean-Baptiste
autour d’un alcool puis dodo ! »

* * *

MATHIEU

« J’ai trouvĂ© assez logique que mon entreprise me demande
de participer à une sorte de brainstorming en séminaire
afin d’ĂȘtre tout Ă  fait prĂȘt Ă  piloter un gros projet d’équipement
en Afrique.

Ce type de session n’est pas tout Ă  fait ma tasse de thĂ© mais
cela constitue une étape incontournable dans les processus de
formation des cadres dirigeants. En outre, la courte durĂ©e n’est
pas pénalisante.

Je suis arrivĂ© en retard. J’ai fait la derniĂšre partie du trajet
en compagnie de Thomas. Nous n’avons pas vu passer le temps.

– 38 –


Il a évoqué ses souvenirs de militaire et moi je lui ai parlé de
l’Afrique. Nous avons bourlinguĂ©s dans les mĂȘmes rĂ©gions. Cela
crĂ©e des liens et donne rapidement un sentiment d’anciens
combattants.

Je n’ai pas de souvenirs trĂšs marquĂ©s de ma premiĂšre soirĂ©e
au chĂąteau.

Je me rappelle avoir tenté de plaisanter un peu avec ma
voisine mais elle m’a fait comprendre qu’elle n’apprĂ©ciait pas
mon humour et s’est arrangĂ©e pour ne parler qu’à Luc et Simon.

Je me suis donc joint aux conversations de Pierre et Thomas.

J’ai senti que, d’ores et dĂ©jĂ , deux groupes distincts se formaient.
Cela n’est pas exceptionnel mais j’ai pensĂ© que
l’animateur aurait du mal à casser cette structure en cours de
formation. Difficile de créer une dynamique de groupe dÚs lors
que se forment, au préalable, des associations spontanées, des
affinités ou des oppositions. »

* * *

– « AprĂšs ces prĂ©liminaires, pouvez-vous me dire ce qui
s’est passĂ© au cours de la premiĂšre journĂ©e du sĂ©minaire ?
Il me semble, Emmanuel, que tu as procĂ©dĂ© d’abord Ă  un
tour de table puis que tu as demandé aux participants de se livrer
Ă  des exercices d’entraĂźnement. Peux-tu-m’en parler ? »

– 39 –


CHAPITRE 2
ENTRAÎNEMENT

EMMANUEL

« Avant d’accueillir les stagiaires j’ai pour habitude de me
recueillir seul, un long moment.

Je garde cette attitude de mĂ©ditation Ă  l’arrivĂ©e des participants.
Cela les déconcerte et les incite à se concentrer et à entrer,
malgré eux, en un état favorable à la réception de ma parole.
J’attends sans aucune impatience que le groupe soit devenu
totalement calme et silencieux.

Le fait que la rencontre ait lieu dans un espace trÚs dépouillé
favorise le travail d’apaisement et d’introspection. Pas de
photos ou de tableaux suspendus aux murs qui pourraient distraire
l’oeil et l’esprit. Pas d’outils pĂ©dagogiques ou de meubles,
rien que les individus et les siéges sur lesquels ils sont assis.

Lorsque j’estime que le moment est venu, je prends la parole
pour exposer trĂšs briĂšvement la rĂšgle du jeu.

En fait, le tour de table de présentation auquel chacun est
soumis constitue le premier exercice d’entraĂźnement du sĂ©mi

– 40 –


naire. Je laisse chaque stagiaire se présenter comme il le souhaite.
Le mode de prĂ©sentation adoptĂ© n’est jamais neutre. C’est
une phase de pure communication. Chacun n’informe qu'assez
imparfaitement l’autre. L’individu communique sur ce qui lui
semble le plus valorisant ou le plus adapté aux circonstances. Il
entre rarement dans le domaine personnel. Il se contente de
donner son nom et son prénom, son ùge, sa profession et, parfois,
il indique sa situation matrimoniale. Cela ne va guĂšre plus
loin. Pudeur, réserve, méfiance, bonnes maniÚres


Mon rÎle est donc, dans une seconde étape, de ré-
interroger les présentations individuelles et de forcer, autant
que possible, les personnes Ă  aller plus loin dans leur exposĂ© oĂč
à s’expliquer sur les raisons qui les contraignent à demeurer
dans un champ de communication trĂšs superficiel, Ă  ne pas se
livrer davantage. Cela provoque presque toujours des réactions,
parfois vives, de la part de certains. C’est trĂšs intĂ©ressant.

Je détecte trÚs vite celles et ceux qui se protÚgent, qui se
barricadent derriĂšre un discours impersonnel. Ils viennent au
séminaire pour apprendre à mieux travailler en équipe et donc à
mieux partager et en mĂȘme temps ils sont dĂ©cidĂ©s Ă  ne pas se
découvrir. Ce sont des tricheurs. Je dois les débusquer, démonter
leur stratégie et les amener à jouer franc jeu, à respecter à
fond l’engagement pris. C’est un des objectifs importants de la
session. On ne peut pas avoir Ă  la fois un pied dedans et un pied
dehors, ĂȘtre solidaire du groupe quand tout va bien et s’en extraire
aux moments difficiles.

J’ai trĂšs vite remarquĂ© qu’AĂŻcha Ă©tait dĂ©terminĂ©e Ă 
s’enfermer dans une carapace
 Pour plusieurs raisons
j’imagine, mais celle qui me paraissait la plus vraisemblable est
qu’elle Ă©tait la seule femme.

Elle ne peut pas vouloir, Ă  l’égal de ses collĂšgues hommes,
prĂ©tendre exercer des responsabilitĂ©s importantes au sein d’une

– 41 –


entreprise et dans le mĂȘme temps exhiber, d’une certaine façon,
son statut de femme pour se soustraire aux obligations des
membres du groupe auquel elle appartient.

Ses rĂ©ticences Ă  parler d’elle autrement qu’en prĂ©sentant
un banal CV m’ont incitĂ© Ă  la pousser dans ses retranchements.
Je le rĂ©pĂšte, il ne s’agit pas lĂ  d’une manifestation de sadisme de
ma part, mais d’une mĂ©thode parfaitement Ă©prouvĂ©e pour
contraindre les participants Ă  jouer franchement le jeu avec eux-
mĂȘmes et avec les autres Ă©quipiers. Il ne peut pas y avoir une
véritable équipe soudée par un solide esprit de corps si, en son
sein, certains ou certaines ne s’engagent qu’en fonction des Ă©vĂ©nements
ou des humeurs. Il ne peut pas y avoir d’engagement à
géométrie variable !

J’ai Ă©tĂ© particuliĂšrement attentif au comportement d’AĂŻcha.
Elle a vécu ce premier exercice de maniÚre désagréable.

Je n’ai pas rencontrĂ© de grosses difficultĂ©s avec ses collĂšgues.
Il est vrai que le groupe était restreint. Cela facilite souvent
une expression plus libre. »

* * *

LUC

« À neuf heures, je me suis dirigĂ© vers la salle « A » situĂ©e
au rez-de-chaussĂ©e. Personne n’avait encore osĂ© s’introduire
dans la piĂšce. Lorsque nous avons Ă©tĂ© au complet, l’un d’entrenous
– je crois que c’est AĂŻcha – a dĂ©cidĂ© d’entrer aprĂšs avoir
doucement frappĂ© Ă  la porte. Personne n’a rĂ©pondu. Nous avons
poussé la porte et sommes entrés.

– 42 –


La piĂšce Ă©tait presque vide de tout mobilier. Il n’y avait que
des chaises disposĂ©es en cercle. Sur l’une d’elles, un homme
était assis, immobile, les deux mains posées bien à plat sur ses
cuisses jointes. Son regard fixait le sol. Il semblait ne pas nous
avoir vus ni entendus. Nous avons hésité un instant puis nous
avons avancĂ© et nous nous sommes emparĂ©s chacun d’une
chaise. L’individu n’avait toujours pas bougĂ© ni prononcĂ© un
mot. Nous avons échangé des regards interloqués, ironiques,
mĂȘme, pour certains d’entre-nous. Nous Ă©tions dĂ©contenancĂ©s
et n’osions parler. Un silence enveloppait la salle. Je ne savais
pas oĂč poser les yeux. Nous Ă©tions figĂ©s, le regard perdu comme
durant la minute de silence que le souvenir d’une tragĂ©die passĂ©e
nous aurait imposé.

J’étais bercĂ© par le souffle de nos respirations. Quelques
bruits Ă©touffĂ©s de l’activitĂ© domestique du chĂąteau nous parvenaient.

Un pied de chaise grinça sur le parquet. Nous avons tourné
nos regards dĂ©sapprobateurs vers l’auteur du bruit intempestif,
comme s’il s’était rendu coupable d’un acte inconvenant.

Les minutes s’écoulaient. Mon regard s’est portĂ© vers la fenĂȘtre.
La brume se déchirait lentement aux branches dénudées.
MĂȘme les rares oiseaux en cette saison respectaient le silence.

À un moment, le parquet a craquĂ© au-dessus de nos tĂȘtes.
C’était peut-ĂȘtre le personnel chargĂ© de faire le mĂ©nage dans les
chambres.

Dans un coin du plafond, une fine toile d’araignĂ©e dansait
doucement dans l’air chaud s’élevant d’un des radiateurs.

J’ai remarquĂ© l’absence de pendule dans la piĂšce alors
qu’un coup d’horloge venait de retentir au loin. Prùs de trente
minutes s’étaient Ă©coulĂ©es et nous Ă©tions lĂ , immobiles, muets,

– 43 –


épiant un signe, guettant un geste ou un son de celui qui
s’obstinait à se taire.

Certains pliaient leurs jambes, tantĂŽt la gauche sur la
droite et tantĂŽt la droite sur la gauche. D’autres les Ă©tiraient devant
eux. Il y avait ceux qui gardaient les bras croisés sur la poitrine
et les pieds ramenés sous leur chaise. Je sais que la maniÚre
dont on occupe l’espace qui nous entoure rĂ©vĂšle peu ou
prou notre personnalité. Il y a les conquérants, les envahisseurs,
les mesurĂ©s, les repliĂ©s sur eux-mĂȘmes
 J’étais convaincu que
notre animateur avait commencĂ© Ă  nous jauger. L’un de nous se
mit à faire craquer méthodiquement les articulations de ses
doigts. BientĂŽt ce claquement a envahi mon esprit au point de
devenir insupportable.

L’homme a fini par redresser la tĂȘte, dĂ©couvrant un large
front, des yeux bleu, un nez fin et droit, bien dessinĂ©. Il m’a paru
dotĂ© d’une grande intelligence. Il avait Ă©galement un air rassurant
mais je ne pouvais pas encore dire en quoi il pouvait inspirer
intelligence et confiance. Il nous a fixĂ© l’un aprĂšs l’autre. Son
regard allait des pieds Ă  la tĂȘte.

Il semblait se livrer à un exercice d’hypnose tant son regard
Ă©tait pĂ©nĂ©trant. J’ai tentĂ© de m’y soustraire tout en sachant que
cette attitude pouvait ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme un manque de
courage ou de franchise. J’ai alors braquĂ© mon regard sur un
point situé juste au-dessus ou juste au-dessous du sien, comme
les présentateurs à la télévision qui font semblant de regarder
les tĂ©lĂ©spectateurs droit dans les yeux alors qu’ils sont rivĂ©s sur
le prompteur situĂ© lĂ©gĂšrement Ă  cĂŽtĂ© ou au-dessus de l’objectif
de la caméra.

Il portait un pull-over rouge à col roulé, un pantalon de velours
cÎtelé bleu nuit et des mocassins en cuir noir. Ses chaussettes
me semblĂšrent ĂȘtre en laine d’Écosse. Il apprĂ©ciait, Ă 
l’évidence, ĂȘtre Ă  l’aise dans ses vĂȘtements. Ses cheveux encore

– 44 –


noirs cédaient du terrain à une calvitie qui ne manquerait pas
d’ĂȘtre triomphante, pensai-je, satisfait d’échapper ainsi, un
court instant, à l’attraction de cet homme qui semblait capter
toute notre énergie comme les « trous noirs », ces masses de
matiĂšre extraordinairement denses, qui piĂšgent la lumiĂšre.

– Avez-vous bien dormi ?
J’ai tressailli.

Le timbre de sa voix Ă©tait d’une tonalitĂ© agrĂ©able. Une voix
d’orateur, profonde et sonore Ă  la fois. Une voix de sĂ©ducteur.

Nous lui avons tous répondus, pressés de rompre cet interminable
silence.

– Je vous souhaite une aussi bonne journĂ©e que fut votre
nuit. Mon nom est Cohen, Emmanuel Cohen mais vous ne
m’appellerez ni monsieur, ni monsieur Cohen
 Mais Emmanuel.
D’accord ? Vous-mĂȘmes vous n’énoncerez que votre prĂ©nom.
Nous allons dÚs à présent nous tutoyer.
“Bien, tout est clair ? Je vous inviterai, tout à l’heure à me
poser des questions si vous en avez, mais pour le moment vous
allez vous présenter et dire ce que vous attendez de ce séminaire.
Faites comme vous voulez. La seule contrainte qui vous
est imposée est la durée. Vous disposez chacun de trois minutes,
pas davantage, d’accord ? Ensuite je vous demanderai de prĂ©ciser
tel ou tel point de votre présentation. Nous consacrerons à
ce tour de table notre premiÚre matinée. Il constitue notre premier
exercice destiné à faire de chacun de vous un maillon d'une
chaĂźne qui doit ĂȘtre robuste, incassable, qu’elles que soient les
tensions qu’elle ne manquera pas de subir. Au terme de votre
séjour, vous constituerez un groupe soudé autour de votre directeur.
Votre équipe ne sera plus seulement une réunion de brillantes
individualitĂ©s, que vous ĂȘtes sĂ»rement, mais un Être vi

– 45 –


vant qui vous dépasse et auquel vous serez totalement dévoué :
l’équipe de direction. Vous existerez en elle, par elle et pour elle.

“Bon, ça va ? Pas de question ? Allons-y !”

En rĂ©alitĂ©, il n’attendait pas de nous des questions. Il avait
pris la parole, donc la maĂźtrise de la rĂ©union. C’était son boulot
et il le faisait bien.

Une nouvelle parenthùse de silence s’est ouverte mais plus
brĂšve que la prĂ©cĂ©dente. Emmanuel a jetĂ© un rapide coup d’oeil
dans son carnet.

Il a commencĂ© le tour de table par Pierre qui s’est prĂ©sentĂ©
de façon assez classique. Je me souviens qu’il nous a parlĂ© du
Moyen-Orient et de son engagement dans l’armĂ©e. Il semblait
avoir gardé un bon souvenir de cette période. Il a parlé de
l’armĂ©e comme d’une Ă©cole du courage et de la solidaritĂ©. Par
contre, il a été trÚs discret sur son activité professionnelle qui,
me semble-t-il, l’oblige Ă  se dĂ©placer trĂšs souvent Ă  l’étranger.

Mathieu lui a succédé. Il a travaillé en Afrique si mon souvenir
est bon.

Quant à Simon, je ne me rappelle plus ce qu’il a dit au
cours de sa présentation.

Puis ce fut le tour d’Aïcha. Là, je m’en souviens trùs bien.
Elle Ă©tait visiblement mal Ă  l’aise. Elle a essayĂ© d’en dire le
moins possible. Bien mal lui en a pris ! Emmanuel n’a eu de
cesse, ensuite, de la traquer jusqu’au moindre dĂ©tail.

C’est moi qui ai clos l’épreuve. Emmanuel a alors repris la
parole :

– 46 –


– Bon ! nous a-t-il dit avec le doux sourire d’un pùre patient
et attentif qui aurait pris la peine d’écouter quelques banales
histoires de ses enfants. Pensez-vous que, désormais, vous
vous connaissez ? Voyons par exemple Aïcha
 Honneur aux
dames n’est-ce-pas ? Nous savons que tu es nĂ©e Ă  Paris, que tu
es cĂ©libataire et que tu n’as pas d’enfant. Tu es modĂ©rĂ©ment
sportive et plutît intellectuelle. Je ne sais pas ce qu’en pense
Pierre
 ou Mathieu
 ou Simon
 Mais ce que je sais correspond
Ă  la description d’un ĂȘtre social standard de niveau moyen
supĂ©rieur ! Tu t’es prĂ©sentĂ©e comme si tu Ă©tais un objet de marketing,
trĂšs dĂ©sincarnĂ©, soft
 Comme s’il s’agissait d’un service
ou d’un produit ! Pas d’ñge, pas d’émotions, pas de famille, pas
de relations, tout est lisse
 Désires-tu que nous te regardions
comme un produit de beautĂ© par exemple ? J’ose espĂ©rer que tu
n’es pas un ectoplasme !
L’interpellĂ©e a tentĂ© de rĂ©agir mais Emmanuel ne lui a pas
laissé le temps de rétorquer. Je me rappelle parfaitement son
propos :

– Non, non, Aïcha ! Je te redonnerai la parole tout à
l’heure, promis ! Mais pour l’instant nous allons tenter d’en savoir
un peu plus sur ton compte. D’accord ?
“Tu es parisienne ! Parce que tu es nĂ©e Ă  Paris ou parce que
tu es domiciliée dans la capitale ? Pourquoi est-ce important
pour toi de commencer ta présentation en nous disant que tu es
parisienne ? Être parisienne est-il un Ă©lĂ©ment fondamental de
ton identitĂ© ? Te sens-tu parisienne avant d’ĂȘtre femme, avant
d’ĂȘtre fille d’un pĂšre et d’une mĂšre, avant d’ĂȘtre diplĂŽmĂ©e de
sociologie et d’économie ? Est-ce enfin une maniĂšre d’éviter
l’aveu de tes vĂ©ritables origines ? Il y a tellement peu de parisiens
authentiques, n’est-ce pas !”

– 47 –


Elle Ă©tait de plus en plus mal Ă  l’aise et avait renoncĂ© Ă  rĂ©pondre.
Emmanuel s’est tournĂ© vers Simon et lui a demandĂ©
son avis.

Simon a paru embarrassé mais il ne pouvait pas se dérober
:

– Je pense qu’AĂŻcha Ă©tant une femme, elle n’a pas voulu –
comme le font les hommes – donner son Ăąge et qu’elle a indiquĂ©
son lieu de vie ou de naissance sans que cela présente une importance
particuliĂšre. Elle aurait pu commencer par sa formation
universitaire.

– Bien ! – reprit Emmanuel – Simon est un homme à la
fois poli et pas compliqué. Il est certainement favorable à
l’égalitĂ© entre les hommes et les femmes mais il continue Ă  leur
reconnaĂźtre le droit Ă  quelques coquetteries comme celui de
taire pudiquement leur annĂ©e de naissance. Simon, avoue qu’au
fond de toi si tu concĂšdes quelques privilĂšges futiles aux femmes
c’est que tu ne leur reconnais pas les mĂȘmes droits qu’aux
hommes. Non, non, ne protestes pas ! Du reste, regarde tes collĂšgues
qui esquissent le sourire de la complicité masculine.
“Donc, AĂŻcha, sache que tes collĂšgues ici prĂ©sents te reconnaissent
des privilùges mais n’en abuse pas, veux-tu ?”

Emmanuel était tout miel.

– Parle-nous un peu plus de toi, de ton parcours de vie !
Tes origines, ta famille, ton domicile, 
 Que sais-je encore ? Tes
collùgues piaffent d’impatience de connaütre celle qui va orchestrer
la communication ! Communique donc sur toi AĂŻcha. Nous
t’écoutons.
Aïcha était sur des braises.

– 48 –


– Je suis nĂ©e Ă  Paris mais mes parents ne sont pas parisiens.
La famille de mon pĂšre Ă©tait originaire de JĂ©richo et s’est
réfugiée au Liban en 1948. Du cÎté de ma mÚre, la famille était
Ă©tablie Ă  JĂ©nin et s’est rĂ©fugiĂ©e Ă  Irbid en Jordanie Ă  la mĂȘme
époque. Ma mÚre et sa famille ont quitté Irbid quelques années
plus tard pour Beyrouth. Mon pĂšre a obtenu une bourse du gouvernement
français et a pu poursuivre ses études en France. Il a
connu ma mĂšre Ă  Beyrouth au cours d’un de ses sĂ©jours dans sa
famille. Étant dans les affaires, mes parents ont eu l’occasion de
vivre en France à de nombreuses reprises. Je suis domicilié à
Paris. J’insiste pour dire que je ne vois pas en quoi ces informations
peuvent prĂ©senter un intĂ©rĂȘt quelconque dans ce sĂ©minaire.
Emmanuel Ă©tait trĂšs calme et lui a rĂ©pondu d’un ton posĂ©,
presque doux :

– L’intĂ©rĂȘt pour ce sĂ©minaire est de se prĂ©senter aussi complĂštement
que possible. Cette phase constitue l’étape indispensable
sur le parcours de découverte réciproque que nous devons
effectuer afin de réaliser une véritable équipe de travail. Je ne
pense pas que l’exposĂ© de tes origines puisse te gĂȘner. Il est trĂšs
important que chacun se connaisse bien, assume son identité et
exige la mĂȘme transparence de la part des autres membres du
groupe. Peux-tu nous dire ton ùge à présent ?
– J’ai trente deux ans. Je dois dire que c’est la premiùre
fois que je subis un tel interrogatoire en guise de tour de table !
C’est trĂšs dĂ©sagrĂ©able !
– Il n’y a aucune raison à cela ! Tu dois dominer tes fausses
pudeurs ou tes coquetteries et te dévoiler complÚtement au
cours de notre sĂ©minaire. C’est un travail personnel indispensable.
DerniĂšres questions personnelles, AĂŻcha : As-tu des frĂšres et
soeurs ?
– 49 –


– Non ! Je suis fille unique.
– As-tu de la famille, des amis
 Un ami ? Une amie ?
– Non, je vis seule et je n’ai pas d’autre famille. En tout cas
pas en France.
– Bien ! C’est pourquoi tu t’investis dans la vie professionnelle
avec autant de volontĂ© ? N’est-ce pas ?
– C’est possible, oui.
– Comme vous le constatez Messieurs, il n’est pas toujours
facile de se mettre en quelque sorte Ă  nu devant les autres ! Eh
bien Ă  vous maintenant !
Nous nous sommes soumis Ă  notre tour Ă  cet exercice tout
en remarquant que notre interrogateur n’était pas aussi curieux
avec nous qu’il ne l’avait Ă©tĂ© avec AĂŻcha.

L’aprĂšs-midi fut consacrĂ©e Ă  la rĂ©alisation de plusieurs
exercices de travail de groupe qu’Emmanuel qualifia
d’entraĂźnement Ă  une future Ă©preuve qui nous impliquerait davantage.

De retour du salon, vers quatorze heures, nous avons trouvé,
posé sur nos chaises, un sac en plastique souple et transparent
contenant un survĂȘtement de sport. Emmanuel nous a invitĂ©s
Ă  nous en vĂȘtir.

Nous avons ainsi abandonné une part supplémentaire de
toute apparence d’individualitĂ©. Comme Ă  l’armĂ©e ou dans les
ordres religieux, nous portions dĂ©sormais un uniforme. Le vĂȘtement
était de couleur gris-bleu. Une formule était imprimée
au dos du blouson « dynamic team. » Nous avons esquissé quel

– 50 –


ques sourires et plaisanteries avant de reprendre place sur nos
chaises.

Emmanuel nous a demanda de nous livrer Ă  une sorte de
jeu destiné à nous faire confiance mutuellement. Nous nous
sommes groupĂ©s deux par deux. Au sein de chaque couple l’un
des partenaires devait se laisser tomber en arriĂšre, le corps parfaitement
droit. Le second partenaire, placé derriÚre lui, devait
le retenir le plus tard possible afin de lui éviter une douloureuse
chute sur le plancher. Celui qui se laissait ainsi tomber en arriĂšre
devait faire une totale confiance à l’autre.

L’exercice suivant Ă©tait censĂ© dĂ©velopper en nous la capacitĂ©
d’improviser un discours sur n’importe quel sujet, y compris
dans une situation ridicule tout en demeurant sérieux et crédible
afin de retenir l’attention du public.

Par exemple, je dus faire face au groupe, renverser au sol
ma chaise qui représentait, dÚs lors, un cochon. Je devins un
marchand de foire chargé de vanter, durant cinq longues minutes,
les qualitĂ©s de l’animal imaginaire.

Un autre d’entre-nous a jouĂ© le rĂŽle d’un saltimbanque. Il a
du parcourir la salle de long en large en mimant par le geste et
le son le joueur de trompette rameutant la foule. Il a débité, ensuite,
une harangue stupide afin de préparer une foule invisible
de badauds Ă  applaudir aux exploits d’une « Madame Lolo » qui
se prĂ©parait Ă  plonger du haut d’une Ă©chelle dans une cuvette.
Bref ! Il nous a fait mimer et commenter des scĂšnes particuliĂšrement
ridicules. Ceci – nous dit-il – afin de vaincre nos complexes
et nous amener progressivement à assumer n’importe
quelle situation aussi grotesque, tragique ou scandaleuse
puisse-t-elle ĂȘtre.

Je me souviens également que Aïcha a du grimper sur sa
chaise, plier ses jambes et ramener ses coudes contre le corps

– 51 –


avant de les agiter comme des ailes tout en caquetant comme
une poule. Elle en a été, je crois, trÚs vexée, mais elle a fait
bonne figure. Je suis persuadĂ© qu’Emmanuel n’avait pas choisi
les saynùtes au hasard mais bien en fonction de chacun d’entre
nous.

AprĂšs la pause, vers seize ou dix-sept heures, Emmanuel
nous a fait subir un long moment de silence ; dix, quinze minutes,
je ne sais plus mais ce fut vraiment pénible. Puis, il a rompu
le silence et nous a demandé de réfléchir à un événement qui
s’est produit au cours de notre vie et qui nous a causĂ© une
grande peine. Il nous a chargés, ensuite, chacun à notre tour, de
l’exposer au groupe. Il a insistĂ© pour que nous soyons totalement
sincĂšres.

– Celle ou celui qui tentera de bluffer ne tiendra pas longtemps,
nous a t-il déclaré. Recueillez-vous durant quelques instants,
fouillez votre coeur et votre mémoire. Je vous laisse
quinze minutes. Ensuite je désignerai le premier qui devra
prendre la parole, sauf si un volontaire se propose. À partir de
ce moment tout le monde devra ĂȘtre trĂšs attentif Ă  l’exposĂ© de
son collĂšgue.
Il a quitté la salle. Une fois de plus, nous étions décontenancés
par la nature des épreuves auxquelles nous devions nous
soumettre.

L’un d’entre-nous a parlĂ© de confession mais un autre lui a
fait remarquer qu’il ne nous Ă©tait pas demandĂ© d’exposer une
faute mais un chagrin. À son retour, en l’absence d’un volontaire,
Emmanuel a dĂ©signĂ© AĂŻcha. J’ai eu la sensation qu’il Ă©tait
décidé à concentrer toute son énergie déstabilisante sur elle.

Il s’est placĂ© Ă  l’écart du groupe, bien en vue, puis a demandĂ©
à Aïcha de s’assoire face à nous.

– 52 –


– Nous t’écoutons ! lui a-t-il lancĂ©.
Elle était angoissée. Tous nos regards convergeaient sur
elle. Ses paroles sont gravées dans ma mémoire :

– Je ne sais pas trop comment introduire mon propos. Il
est toujours difficile de se remémorer un moment ou un sentiment
douloureux. C’est encore plus dur de l’exposer à voix
haute devant des étrangers. Cet exercice me fait songer à une
confession publique ou à un entretien chez le psychanalyste

Mais vous n’ĂȘtes pas des psychanalystes et vous me demandez
de me mettre en quelque sorte Ă  nu ! Vous nous contraignez Ă 
nous livrer Ă  un strip-tease sentimental et je trouve cela inconvenant
!
Emmanuel était parfaitement détendu. Il arborait un sourire
ambigu, à la fois rassurant et inquiétant.

– Ce n’est qu’un dĂ©but, AĂŻcha ! Courage ! Vous ĂȘtes Ă 
l’entraünement
 pour le moment !
Nous formions un auditoire d’autant plus silencieux et enclin
à l’indulgence que chacun d’entre nous attendait son tour
avec anxiété.

La voix d’AĂŻcha Ă©tait faible et tremblante.

– Je crois qu’un des souvenirs pĂ©nibles que j’ai conservĂ©,
c’est lorsque ma mĂšre me dit, alors que je venais de fĂȘter mes
sept ans, que mon pĂšre aurait prĂ©fĂ©rĂ© un garçon. J’ai eu le sentiment,
qui ne m’a plus quittĂ© depuis, que ma naissance avait
causĂ© chez mes parents davantage de dĂ©ception que de joie. J’ai
eu, dùs lors, le souci permanent de plaire à mon pùre afin d’en
ĂȘtre davantage aimĂ©e et peut-ĂȘtre aussi pour tenter d’attĂ©nuer
sa dĂ©ception. J’ai su, lorsque j’ai Ă©tĂ© plus ĂągĂ©e, que ma mĂšre
n’avait pas pu avoir d’autres enfants. J’en ignore la raison.
– 53 –


Aïcha était émue. Son regard était fixé sur un point quelque
part loin derriùre nous. J’ai eu le sentiment que les larmes
Ă©taient proches. J’étais personnellement gĂȘnĂ© d’ĂȘtre tĂ©moin de
cette scĂšne. Je pense qu’il en Ă©tait de mĂȘme pour mes collĂšgues.
Je trouvais cet exercice aussi stupide que cruel mais n’étionsnous
pas, depuis longtemps déjà, les complices de notre propre
humiliation, espérant payer ainsi le prix pour accéder à une
sorte de saint des saints, devenir enfin des managers dirigeants,
une sorte de surhommes, d’initiĂ©s
 ?

N’importe qui, en cette situation, ai-je pensĂ©, remercierait
poliment AĂŻcha en s’excusant de l’avoir ainsi traumatisĂ©e. C’était
sans compter la volonté, non pas farouche, mais tranquillement
professionnelle d’Emmanuel qui n’attendait visiblement que
cela pour écarter les lÚvres de la plaie et y introduire le fer rouge
des questions et des insinuations.

– AĂŻcha, aurais-tu prĂ©fĂ©rĂ© ĂȘtre un garçon ? Qui as-tu aimĂ©
le plus ? Ta mĂšre ou ton pĂšre ? Pourquoi ? As-tu eu envie
d’imiter ton pĂšre ? Afin de lui faire plaisir t’es-tu comportĂ©e
comme le garçon qu’il avait voulu ? Jouais-tu plutĂŽt Ă  la poupĂ©e
ou au ballon ? À ton adolescence, prĂ©fĂ©rais-tu caresser tes copines
au lieu d’embrasser les garçons ? Portais-tu plus volontiers
des pantalons que des jupes ? Aurais-tu choisi une autre voie
professionnelle si tu avais pleinement assumé ta féminité ? Aimes-
tu les hommes ? Les femmes ? Est-ce parce que tu te sens
un garçon manqué que tu es célibataire ? Que penses-tu de
l’égalitĂ© des sexes ?
J’aurais voulu que la mitraille des mots cesse de la dĂ©chiqueter
mais son tourmenteur attendait à peine une réponse
avant d’ouvrir Ă  nouveau le feu. Elle Ă©tait complĂštement effondrĂ©e
et a terminĂ© en larmes. Magnanime, l’inquisiteur l’a remerciĂ©
et a dĂ©clarĂ© que c’était bien et qu’elle avait Ă©tĂ© trĂšs courageuse.
Il nous a invité à prendre exemple.

– 54 –


J’ai eu honte de ma lĂąchetĂ© mais je n’avais pas envie de subir
encore pire qu’elle si je manifestais une quelconque indignation.
Mes compagnons Ă©taient certainement dans le mĂȘme Ă©tat
d’esprit, redoutant qu’une tentative de dĂ©fense envers AĂŻcha ne
soit interprétée par le reste du groupe, et pas seulement par notre
animateur, comme un impardonnable indice de sensiblerie
et de faiblesse.

Il nous a passé ainsi, tour à tour, au crible de ses questions,
triturant notre mémoire et nos sentiments, nous contraignant à
« mettre nos tripes sur la table » quand il sentait que l’un
d’entre-nous avait confectionnĂ© un pseudo chagrin afin de ne
rien rĂ©vĂ©ler de son intimitĂ©. Il fouillait nos Ăąmes et nous n’en
sommes pas sortis indemnes.

Lorsque l’heure du dĂźner a enfin sonnĂ© j’ai Ă©prouvĂ© un
curieux sentiment fait Ă  la fois de fiertĂ© et de honte. J’étais fier
d’avoir supportĂ© avec courage les humiliations et les douleurs
que je m’étais infligĂ©es. Les consultants, tel Emmanuel, savent
toutes les avanies que nous prĂȘts Ă  subir pour satisfaire nos petites
vanités, nos ambitions médiocres. Ils savent également que
c’est en nous humiliant qu’ils nous rendent cruels et insensibles.
Le vrai chef n’est pas celui dont les qualitĂ©s lui ont permis
d’apprendre la cruautĂ©. Le vrai chef, le chef innĂ©, est celui qui
est naturellement cruel et intelligent. La cruauté sans intelligence
donne juste des brutes bonnes Ă  servir de valetaille pour
les basses besognes mais la cruautĂ© jointe Ă  l’intelligence, voilĂ 
l’élixir de pouvoir ! Si l’on y ajoute la sĂ©duction, on obtient un
monstre ! Mais attention ! Un monstre séduisant et donc redoutable.

Je raconte en dĂ©tail l’interrogatoire qu’a subi AĂŻcha parce
que c’était la seule femme du groupe, ce qui faisait d’elle une
sorte de bouc émissaire, un souffre-douleur, un catalyseur de
nos peurs, de nos fantasmes et de notre agressivitĂ©. C’était aussi

– 55 –


un moyen de casser en elle toute vellĂ©itĂ© d’en appeler Ă  sa fĂ©minitĂ©
pour obtenir respect et écoute de notre part. »

* * *

SIMON

« La maniÚre dont Emmanuel nous a accueillis était bien
celle d’un gourou comme beaucoup qui hantent le monde de la
formation et du conseil en entreprise. Il s’agit d’abord de crĂ©er
un climat inhabituel qui désoriente les participants et leur fait
perdre une partie de leurs moyens. D’emblĂ©e, une relation inĂ©galitaire
s’instaure entre l’animateur et les stagiaires. Ce n’est
pas le recours exclusif aux seuls prénoms qui va rétablir un
semblant d’égalitĂ© dans la relation. Au contraire, c’est souvent le
moyen pour l’animateur d’interpeller plus facilement et aussi
plus intimement ses interlocuteurs.

Comme je vous l’ai dis, j’étais dĂ©cidĂ© Ă  ne pas me laisser
impressionner. J’étais dĂ©contractĂ© et dĂ©cidĂ© Ă  le rester.

Afin de ne pas sombrer dans un état second provoqué par
un interminable silence, j’ai profitĂ© de ce moment pour penser Ă 
autre chose. Je me suis évadé. Les derniÚres vacances, ma famille,
etc. J’ai observĂ© mes compagnons en imaginant leurs occupations,
leurs goĂ»ts
 J’ai surtout Ă©vitĂ© de penser Ă  l’instant
présent.

J’ai tout de mĂȘme Ă©tĂ© soulagĂ© lorsqu’Emmanuel a rompu le
silence.

– 56 –


Quand mon tour est arrivĂ©, je me suis prĂ©sentĂ© d’une maniĂšre
banale, passe-partout. J’ai du dire quelque chose comme
ça :

– Je m’appelle Simon, j’ai quarante trois ans. Je suis ingĂ©nieur
en télécommunications. Je suis marié. Nous avons une
fille de dix ans, BĂ©atrice. Je suis nĂ© Ă  Avignon oĂč j’ai passĂ© toute
ma jeunesse. Je vais quitter à présent la région marseillaise afin
de rejoindre notre équipe de direction à Paris. Je piloterai le
nouveau service télécoms, je considÚre cette session comme une
opportunitĂ© de nous connaĂźtre et d’apprendre Ă  communiquer
entre-nous avant notre prochaine prise de fonction.
Quant aux jeux de rĂŽle de l’aprĂšs-midi, c’était plus amusant
que stressant. Nous nous sommes comportés comme des potaches
en nous livrant aux pitreries destinées à nous débloquer. »

* * *

THOMAS

« Le silence mĂ©ditatif d’Emmanuel m’a semblĂ© ĂȘtre du
théùtre de guignol. J’ai tout de suite songĂ© Ă  un truc psychologique
pour crĂ©er l’ambiance et dĂ©stabiliser les arrivants. Pour ma
part, j’ai connu et pratiquĂ© d’autres mĂ©thodes psychologiques
déstabilisantes qui me paraissent moins guignolesques que ça.

J’ai attendu patiemment que ça se passe. Je me suis prĂ©sentĂ©
d’une maniĂšre simple et carrĂ©e :

Prénom, ùge, parcours professionnel et mes projets à court
terme. J’™ai confirmĂ© que j’attendais de ce sĂ©minaire quelques
trucs supplĂ©mentaires pour piloter mon staff. J’ai Ă©galement

– 57 –


souhaité que nous ne perdions pas notre temps avec des exercices
de demeurés et que nous passions un bon moment ensemble.
Vous comprenez, c’est pas maintenant à mon ñge et aprùs
ma carriĂšre dans l’armĂ©e que je vais m’enquiquiner avec des
jeux de masturbation intellectuelle qui doivent nous préparer à
devenir de vrais chefs !

J’ai trouvĂ©, tout de mĂȘme qu’Emmanuel Ă©tait plutĂŽt bon
dans son boulot. Il a su presser les boutons d’acnĂ© de cette petite
pucelle d’Aïcha qui veut bien tout apprendre et tout savoir
sans payer ! Elle en a chialé la mÎme ! Elle avait été biberonnée,
jusqu'Ă  ce moment, Ă  l’idĂ©e qu’il suffit d’avoir des diplĂŽmes et
une belle gueule pour réussir. Je crois que là, elle a commencé à
grandir et elle a eu mal !

Elle a certainement vécu cette premiÚre journée comme un
enfer. Elle ne savait pas ce qui l’attendait !

MĂȘme les farces de l’aprĂšs-midi l’ont perturbĂ©e. C’est vrai
qu’elle Ă©tait la seule femme et que ce n’était pas facile. Nous
avons fait, Ă  de nombreuses reprises, des plaisanteries pas toujours
légÚres ! »

* * *

AÏCHA

« Emmanuel nous a reçus dans un silence total, sans un regard,
sans un geste. Nous sommes restés assis sans prononcer
un mot pendant un long moment. Nous n’osions pas bouger. Il
n’y avait que le souffle de nos respirations et, parfois, un ventre
qui gémissait. Au début nous nous sommes regardé, interloqués,
puis peu à peu nos regards essayaient de s’accrocher à

– 58 –


quelque chose de vivant. Les murs de la salle étaient nus. Les
rideaux étaient tirés et ne laissaient filtrer que le jour balbutiant
de cette matinĂ©e d’hiver. Seules les chaises geignaient doucement
lorsque l’un d’entre-nous croisait ou dĂ©pliait ses jambes
engourdies. Je tentais de fixer mon regard sur un point imaginaire
du parquet ou sur mes souliers. Je savais que Pierre ne
cessait pas de reluquer mes genoux. Son regard se perdait un
instant avant de se poser sur ma poitrine ou mon visage. J’étais
oppressée. La salive avait déserté ma bouche. Le sang enflammait
mes joues et mon front. Je n’osais plus croiser mes jambes
car, ce faisant, j’offrais à Pierre et à d’autres, la vue de mes cuisses.
Je gardais donc les jambes serrĂ©es l’une contre l’autre, les
mains sur le bord de ma jupe. J’avais le sentiment que ma dĂ©glutition
difficile et douloureuse provoquait un vacarme étourdissant.

La voix d’Emmanuel fut une dĂ©livrance. Lorsqu’il m’a donnĂ©
la parole, j’ai pensĂ© que le mieux serait de me prĂ©senter de la
façon la plus simple mais aussi la plus réservée possible.

J’ai vite regrettĂ© mon attitude. Je me suis aperçu que je lui
avais donnĂ© l’occasion qu’il attendait pour me dĂ©molir sous les
coups de boutoir de ses questions. J’aurais voulu crier,
l’insulter, le gifler et partir. Je n’ai pas pu, pas voulu. J’étais venue
lĂ  de mon plein grĂ©. Je n’avais pas le droit de me comporter
en petite fille vexĂ©e mais c’est bien ainsi qu’ils me voyaient tous.
J’étais devenue Ă  leurs yeux ce que je ne voulais surtout pas ĂȘtre
ou paraĂźtre, une femme fragile, au bord de l’hystĂ©rie, incapable
de se contrĂŽler. Je ne souhaitais pas confirmer leur sentiment
de supériorité de macho.

NĂ©anmoins, j’étais en train de me laisser enfermer dans un
piĂšge dont je ne sortirai pas sans dommage. Emmanuel ne me
lĂąchait plus. Il m’arrachait les rĂ©ponses comme s’il s’était agi de
mes vĂȘtements. Il me mettait Ă  nu sous les regards gourmands 
de mes compagnons.

– 59 –


Au dĂ©but de l’aprĂšs-midi, il nous a lu un extrait d’une histoire
écrite par un certain Richard Bach intitulée « Jonathan
Livingston le Goéland » puis il a engagé de nouveaux exercices
destinĂ©s, selon lui, Ă  nous dĂ©complexer. J’ai du m’accroupir sur
une chaise et mimer une poule. J’étais atrocement ridicule et
certains regards accrochĂ©s Ă  mes reins m’ulcĂ©raient.

Emmanuel s’est acharnĂ© sur moi. Plus il sentait ma dĂ©tresse
mĂȘlĂ©e Ă  la colĂšre plus il me poussait dans mes ultimes
retranchements. Je me suis souvent mordu les lĂšvres pour ne
pas éclater en sanglots.

J’ai vĂ©cu cette journĂ©e comme un parcours d’obstacles oĂč
la barre Ă©tait posĂ©e chaque fois plus haut. J’étais Ă©puisĂ©e, humiliĂ©e,
incapable de rĂ©agir. J’avais le sentiment d’avoir offert mon
intimitĂ© en public Ă  des Ă©trangers. J’ai eu honte et mal. Mais
j’étais dĂ©cidĂ©e Ă  ne pas lĂącher. Il fallait que je tienne bon et que
je leur prouve que j’étais plus forte qu’ils ne l’avaient imaginĂ©,
que j’étais capable, moi aussi, d’ĂȘtre un chef.

J’étais persuadĂ© qu’en tenant le coup je serais plus forte
qu’eux.

J’ai ressenti de la colĂšre Ă  l’égard d’Emmanuel et mĂȘme de
la haine. Il m’a humiliĂ© et des regards m’ont souillĂ©e. »

* * *

« Merci Aïcha pour ton témoignage concernant la premiÚre
journée de votre séminaire. Je crois que certains événements
ont eu lieu durant la seconde journée puis plus tard en soirée. Je
souhaite qu’Emmanuel m’expose d’abord quel Ă©tait son programme
pour cette journĂ©e et ce qu’il pense, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale,
de son déroulement. »

– 60 –


CHAPITRE 3
ÉPREUVE

EMMANUEL

« AprĂšs les exercices d’entraĂźnement auxquels j’ai soumis
mes stagiaires durant le premier jour nous sommes passés à une
épreuve pratique destinée à tester la capacité de chacun au sein
de son groupe Ă  s’approprier un objectif imposĂ© et Ă  l’atteindre
dans le cadre d’une action collective. Le thĂšme proposĂ© est volontairement
provocateur et déstabilisateur afin de contraindre
chaque participant à penser et à agir dans un référentiel moral
radicalement différent de ses critÚres éthiques et socioculturels
habituels.

Ce qui m’intĂ©resse, c’est dĂ©velopper les capacitĂ©s de
l’individu Ă  se rĂ©aliser dans une activitĂ© collective et ensuite de
l’observer, voir comment la mise en condition d’un individu ordinaire
peut l’amener Ă  se dĂ©passer, non seulement au plan
physique car c’est une expĂ©rience banale, mais d’un point de vue
moral.

Comment rĂ©agit-il ? Comment s’intĂšgre-t-il Ă  l’action
commune ? Comment se répartissent les rÎles ? Comment assume
t-il ses responsabilités ? Autant de questions auxquelles

– 61 –


chaque participant doit rĂ©pondre compte tenu de l’objectif central
du séminaire : Faire bloc et agir collectivement pour atteindre
avec succÚs le but assigné.

Je veux projeter les stagiaires dans un contexte tout Ă  fait
inattendu et choquant. Ils sont alors confrontés à la nécessité de
traiter banalement un sujet en rupture avec leurs repĂšres moraux
et sociaux. Comment peuvent-ils penser et agir d’une maniùre
purement professionnelle dans une situation qui les implique
personnellement ? C’est cela qui m’intĂ©resse et qui donne
toute sa valeur à l’exercice.

Ils ont reçu la mission comme un coup de poing au visage.
Il est hors de question, pour moi, de travestir cet objectif dans
un jeu de rĂŽles aussi puĂ©ril que malhonnĂȘte. Il faut dire les choses
crûment.

Ce n’est pas la premiùre fois que je mùne jusqu’au bout de
sa logique le processus que j’ai conçu.

Je leur ai dis :

– Voilà une jeune adolescente, presque une enfant. Elle
vous appartient. Emparez-vous d’elle et agissez comme bon
vous semble tout en gardant votre sang froid et en agissant méthodiquement,
professionnellement. ContrĂŽlez vos pulsions. Pas
d’excitation inutile ou de violence incontrĂŽlĂ©e. Pas d’oubli de
soi. Vous devez garder sans cesse à l’esprit l’objectif à atteindre.
Vous pouvez transgresser la morale et la loi. Vous n’avez plus à
l’esprit qu’une seule rĂšgle : rĂ©ussir la mission qui vous est
confiĂ©e. Vous devez l’assumer totalement, sans faux-fuyant,
sans mauvaises excuses. Vous définissez entre-vous la conduite
Ă  tenir puis vous engagez l’action avec dĂ©termination et conscience.
– 62 –


“Quant à Blandine, me direz-vous ? C’est une enfant charmante
qui a Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e Ă  ce genre d’exercice. Vous n’avez aucun
souci Ă  vous faire la concernant. Cette Ă©preuve relĂšve d’un
processus éducatif qui la conduira à un degré supérieur au sein
de sa communautĂ©. Elle sait, en outre, qu’elle contribue Ă  la rĂ©alisation
d’une Ă©tape capitale dans le processus de reconstruction
de la conscience des futurs dirigeants que voulez devenir.
MalgrĂ© son jeune Ăąge elle a un psychisme solide.”

* * *

« Tu me semble bien sĂ»r de toi Ă  ce sujet. Qu’est-il arrivĂ©
ensuite ? Luc, tu veux bien me répondre ? »

* * *

LUC

« AprÚs le petit-déjeuner, Emmanuel nous a conduits dans
la chapelle. Elle Ă©tait plongĂ©e dans la pĂ©nombre. D’épais rideaux
Ă©taient tirĂ©s devant les deux fenĂȘtres. Emmanuel a actionnĂ©
l’interrupteur. Une vive lumiĂšre a inondĂ© le centre de la piĂšce. Il
s’est placĂ© face Ă  nous. Il tournait le dos Ă  l’autel. Il est demeurĂ©
un instant immobile et silencieux puis a tenu un étrange discours
:

– Vous avez suivi, hier, un entraünement qui, je l’espùre va
permettre à chacun d’entre-vous de passer du stade de brillante
individualité à celui de membre intégré au groupe qui doit désormais
penser et agir dans l’intĂ©rĂȘt de tous. Vous ne serez pleinement
efficaces dans vos fonctions respectives que si votre attitude
contribue Ă  donner Ă  l’équipe managĂ©riale sa pleine efficience.
Cela implique, de la part de chacun d’entre-vous, de
– 63 –


connaĂźtre parfaitement le rĂŽle qui lui est imparti, le comportement
qu’il doit adopter, les rĂ©actions Ă  avoir, ainsi que les rĂŽles
de ses co-équipiers. Vous devez avoir la volonté, que dis-je, le
dĂ©sir ! Oui le dĂ©sir ! de travailler ensemble. Avant d’ĂȘtre responsable
de tel ou tel service vous serez d’abord et avant tout membre
de l’équipe dirigeante pilotĂ©e par votre direction.

“Comme au sein d’une Ă©quipe sportive de haut niveau vous
devez faire de l’objectif du groupe votre objectif personnel. Vous
devez vous approprier la stratégie retenue par le directeur et
Ă©laborer ensemble les plans d’actions. Vous devez dĂ©finir et respecter
une communication qui induira clairement la solidarité
et la volontĂ© de l’équipe dirigeante. Vous devez coordonner parfaitement
vos actions et faire face solidairement aux critiques
éventuelles qui ne manquent jamais de surgir.

“Le bilan de l’action de l’équipe est votre bilan. Nul ne doit
tenter de se dĂ©charger des erreurs et d’endosser Ă  son seul profit
les succĂšs et les louanges. Ne jouez pas « perso » ! Vous n’avez
rien à y gagner et tout à y perdre !”

Emmanuel a fait une pause tout en nous dévisageant les
uns aprĂšs les autres comme pour Ă©valuer, Ă  l’expression de nos
visages, l’effet de son discours. Il a poursuivi son propos :

– Mes amis, car nous sommes amis, n’est-ce pas ? À prĂ©sent
nous allons passer de l’entraĂźnement aux exercices rĂ©els.
Vous allez devoir mettre trĂšs concrĂštement en oeuvre votre esprit
de solidarité, votre coordination, votre capacité de libération,
de subversion, d’organisation et d’action. Faites preuve
d’imagination, d’audace, d’abnĂ©gation peut-ĂȘtre, de volontĂ© et
de désir sûrement !
“Je vais vous fixer un objectif. Vous allez vous l’approprier
sans barguigner et vous concerter afin de mettre en oeuvre les
actions vous permettant d’atteindre le but assignĂ©. Vous dĂ©si

– 64 –


gnerez parmi vous celui qui sera votre leader. À ce titre, il devra
distribuer les rĂŽles de chacun et permettre l’élaboration du plan
d’action qui lui paraĂźtra le mieux adaptĂ©. N’oubliez pas que vous
ĂȘtes lĂ  pour faire gagner l’équipe ! Vos Ă©tats d’ñme, vos points de
vue moraux, vos considérations philosophiques ou sociales devront
contribuer au succÚs ou céder le pas aux valeurs que le
groupe va se donner pour réussir. Je pense que tout est maintenant
trùs clair.”

Emmanuel s’est dirigĂ© vers la porte et, aprĂšs avoir fait signe
Ă  Jean-Baptiste d’entrer, nous a dĂ©clarĂ©s :

– J’ai demandĂ© Ă  notre hĂŽte de bien vouloir nous prĂ©senter
Blandine. La connaissez-vous ? Non ? Et bien nous allons corriger
cela ! Remercions Jean-Baptiste de nous permettre de faire
participer sa fille cadette à notre exercice pratique de la journée.
Vous verrez, c’est une trùs bonne actrice !
Je n’ai pas compris oĂč Emmanuel voulait en venir en demandant
Ă  la fille du directeur de se joindre Ă  nous pour participer
Ă  un exercice de dynamique de groupe. Je me doute que,
racontés ainsi a posteriori, les faits peuvent sembler plus limpides
mais aprÚs une journée psychologiquement éprouvante,
enfermĂ©s comme nous l’étions, ma sagacitĂ© n’était pas au rendez-
vous. Nous étions plantés là à ne rien dire et à attendre ce
que le prestidigitateur Emmanuel allait sortir de son chapeau.

Il s’est absentĂ© un bref instant de la chapelle et il est revenu
accompagnĂ© d’une trĂšs jeune fille blonde et mince qu’il tenait
par la main. C’était presque une enfant.

J’ai Ă©tĂ© stupĂ©fait par la tournure que prenaient les Ă©vĂ©nements.

Blandine ne portait sur elle, en tout et pour tout, qu’une
robe noire moulante, si courte qu’elle la tirait dĂ©sespĂ©rĂ©ment le

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long de ses jambes pour tenter de dissimuler la naissance de
l’entrecuisse. Des escarpins accentuaient la minceur de ses jambes
gainées de bas résille. Son regard ne trahissait, me semble-til,
aucune honte d’ĂȘtre ainsi exhibĂ©e. Elle ne semblait pas inquiĂšte.

– Blandine est Ă  vous ! s’écria Emmanuel. PossĂ©dez-la
comme bon vous semble. Pas de violence inutile ou d’excitation
excessive ! Restez maĂźtre de vous-mĂȘme. ApprĂ©ciez chaque instant.
Vous disposez d’environ trois heures. Vous avez dix minutes
pour vous organiser comme je vous l’ai rappelĂ© tout Ă 
l’heure. Je m’installe dans ce fauteuil, ici, et je vous observerai
durant toute l’épreuve. À la fin, vous rĂ©flĂ©chirez au dĂ©roulement
de l’épreuve, Ă  vos rĂŽles respectifs, aux difficultĂ©s rencontrĂ©es,
aux rĂ©sultats obtenus
 Nous en ferons l’objet de notre rĂ©union
de synthÚse de séminaire demain matin.
Sur ces mots, Emmanuel a pris place dans un fauteuil de
cuir vert.

PassĂ© l’instant de stupeur, dĂ©contenancĂ©s, nous nous
sommes regroupĂ©s devant l’autel et nous avons tenu une rĂ©union
tout Ă  fait surrĂ©aliste. Qui d’entre-nous serait le leader ?
Assez rapidement le choix s’™est portĂ© sur Pierre.

J’ai ressenti un lĂąche soulagement. C’était un autre que moi
qui prenait ce qui me semblait ĂȘtre les premiĂšres et redoutables
responsabilitĂ©s d’un exercice vĂ©nĂ©neux auquel j’aurais du me
soustraire dùs les premiùres paroles d’Emmanuel. Je ne comprends
toujours pas mon attitude.

Pierre a endossé rapidement son rÎle. Il nous a demandé si
nous avions bien compris ce qui était attendu de nous et si nous
avions des remarques Ă  formuler.

Simon prit la parole le premier :

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– Quand on parle de s’approprier un ĂȘtre, l’idĂ©e qui vient Ă 
l’esprit est d’en faire un objet, un esclave, soumis à tous les caprices
et susceptibles d’ĂȘtre vendu, donnĂ© ou prĂȘtĂ©. En
l’occurrence, je n’ose pas croire qu’Emmanuel a voulu donner ce
sens Ă  sa formule. Nous sommes des individus responsables et
nous nous efforçons d’ĂȘtre respectables. Je n’imagine pas me
livrer Ă  des comportements criminels Ă  l’égard d’une enfant. Je
pense qu’Emmanuel veut tester notre degrĂ© de moralitĂ© ou notre
robustesse Ă  la tentation du plaisir interdit. Pour ma part je
réfute par avance toute interprétation et surtout tous agissements
visant à dégrader cette gamine et à nous salir par la
mĂȘme occasion.
J’ai saisi la dĂ©claration de Simon comme une perche que
l’on tend Ă  celui qui va se noyer ! J’ai approuvĂ© ses propos mais
il m’a semblĂ©, alors, qu’il Ă©tait indispensable d’aller au-delĂ  du
refus pur et simple d’une interprĂ©tation qui n’avait reçu aucun
commencement de confirmation. Il fallait bien trouver une définition
au mot « approprier. » C’était le point de dĂ©part indispensable
Ă  rĂ©gler afin de rĂ©aliser l’exercice projetĂ©.

J’ai proposĂ© que l’on considĂšre Blandine, pour les besoins
de l’épreuve, comme un objet virtuel qu’il conviendrait
d’acquĂ©rir auprĂšs de son propriĂ©taire en nĂ©gociant son prix. Je
mesurais ce qu’il y avait de scandaleux Ă  considĂ©rer une personne
comme un simple objet mais nous devions convenir que
c’était une sorte de jeu de sociĂ©tĂ© et pas davantage. “Nous pourrions,
dis-je, estimer que l’objectif sera atteint dùs lors que la
nĂ©gociation d’acquisition aura abouti.”

Le visage de Thomas exprimait un vif mécontentement
mais il se tint coi. Quant à Pierre, il bouillait littéralement sur
place. J’ai cru qu’il allait me sauter à la gorge. Je crois qu’il
s’apprĂȘtait Ă  prendre la parole quand AĂŻcha est intervenue en
nous disant que cet exercice n’était pas seulement grotesque

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mais honteux. Elle a ajoutĂ© que toute idĂ©e d’appropriation d’un
ĂȘtre humain Ă©tait intolĂ©rable en affirmant avec dĂ©termination
qu’elle n’accepterait, ni aujourd’hui ni demain, de contribuer à
l’accomplissement d’un acte dont la nature Ă©tait immorale, illĂ©gale
et criminelle. Elle a estimé que le dévouement et
l’obĂ©issance ne devaient pas tuer en nous toute conscience. Elle
s’est prononcĂ©e avec conviction en faveur du refus catĂ©gorique
de l’exercice envisagĂ©.

Pierre explosa littéralement. Il lui a répondu vivement
qu’elle n’était pas lĂ  pour refuser un travail. Tout au plus, a-t-il
ajouté, pouvait-elle proposer des définitions et des modalités de
mise en oeuvre.

Thomas nous a rappelé que nous étions là de notre plein
grĂ© pour suivre une formation et que nous n’avions pas Ă  discuter
les consignes. Il s’est dĂ©clarĂ© prĂȘt Ă  agir.

Mathieu a estimĂ© qu’il revenait au groupe de fixer les limites
de ce qu’il considĂ©rerait comme tolĂ©rable. Il faut se donner
des repĂšres Ă©thiques ! nous a-t-il dit ! J’ai trouvĂ© cette formule
presque risible dans le contexte oĂč nous Ă©tions.

À un moment, j’ai tournĂ© la tĂȘte vers le fond de la chapelle,
lĂ  oĂč se trouvait Emmanuel. Il avait pris sur ses genoux Blandine
et caressait machinalement le haut de ses cuisses entre la
bordure dentelée des bas et son ventre. Il passait aussi, de
temps en temps, une main dans ses cheveux. L’adolescente ne
portait pas de sous-vĂȘtement. Son visage paraissait dĂ©nuĂ©
d’expression comme si elle avait abandonnĂ© son corps. Emmanuel
nous observait avec attention. Je crois qu’il y avait aussi de
l’ironie dans son regard. Nous Ă©tions pathĂ©tiques.

Thomas et Pierre avaient, eux aussi, tournés leur regard
vers Emmanuel et Blandine. J’ai senti croütre leur excitation.

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À un moment, la main d’Emmanuel est remontĂ©e lentement
la robe sur la taille. Il a écarté les cuisses et a glissé un
doigt entre les lĂšvres.

Une certaine fĂ©brilitĂ© s’est emparĂ©e peu Ă  peu de notre
groupe. Pierre est alors intervenu avec autorité :

– Chacun s’est exprimĂ© ! – cria-t-il – je propose que nous
nous emparions de cette gamine et que nous lui apprenions tout
ce que nous savons sur le plaisir du corps. Il faut également que
nous exprimions notre force et notre domination. L’objectif qui
nous est fixĂ© est pĂ©dagogique et agrĂ©able pour l’élĂšve et pour les
maĂźtres que nous sommes. Pas de fausse pudeur ! Est-ce
qu’Emmanuel nous demande de faire quelque chose de plus
répréhensible ou honteux que ce que font les médias en déversant
sans cesse des images de sexe et de meurtre Ă  tous les gosses
? Personne n’y trouve rĂ©ellement Ă  redire sous prĂ©texte qu’il
s’agit d’informations, de crĂ©ations, de fictions et aussi de fric !
Je ne crois pas que nous puissions, dans l’exercice de nos futures
fonctions, Ă©carter le but que l’on nous demandera
d’atteindre sous prĂ©texte qu’il heurte nos convictions morales,
sociales ou religieuses. Nous devrons agir en professionnels,
c’est-à-dire avec le souci de bien comprendre ce qui nous est
demandé et ensuite de le réaliser de notre mieux.
Emmanuel souriait. Il serrait Blandine plus fortement
contre lui tout en poursuivant ses caresses intimes. La jeune
fille ne tentait pas de se dĂ©battre ni d’échapper aux regards.

AĂŻcha a dĂ©clarĂ©, hors d’elle, qu’il ne s’agissait pas ici d’une
fiction et que nous n’étions pas en train de jouer une piĂšce de
théùtre. Elle s’est mise Ă  hurler en nous disant qu’Emmanuel se
livrait Ă  des attouchements inadmissibles sur cette enfant et que
nous nous apprĂȘtions Ă  commettre un acte condamnable. Je
crois qu’elle Ă©tait au bord de la crise de nerfs.

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Pierre lui a intimĂ© l’ordre de se calmer en lui rĂ©torquant
que nous étions bel et bien en train de jouer une piÚce et que les
rÎles étaient distribués. Il a demandé à chacun de se déshabiller
et de poser ses vĂȘtements sur l’autel. Il s’est dirigĂ© vers Emmanuel.
Il lui a dĂ©clarĂ© que nous Ă©tions prĂȘts et qu’il dĂ©sirait
s’emparer de Blandine. Lorsque je revois ces instants j’ai honte
de moi.

Emmanuel a libĂ©rĂ© la petite, s’est levĂ© et a proclamĂ© avec
solennité que la séance était ouverte. Je crois que le mot de cérémonie
était au bord de ses lÚvres. Il nous a souhaités du plaisir
en nous rappelant qu’il attendait de nous un spectacle harmonieux,
une véritable chorégraphie !

– Pas de mĂȘlĂ©es de rugby ! nous a-t-il lancĂ© en souriant. De
la chorégraphie ! De la grùce ! Je veux voir un ballet ! Pas un
viol commis par de petits voyous au fond d’une cave ! Respectez
le lieu oĂč vous ĂȘtes ! Allons, allons ! En piste s’il vous plaĂźt !
Pierre a pris la main de Blandine puis est venu avec elle au
centre de la piĂšce. Il nous a demandĂ© d’étendre au sol un matelas
qui était roulé contre un mur.

Il a ordonnĂ© Ă  Blandine de retirer sa robe. Elle n’osait pas
résister mais son regard restait attaché au sol. Comme elle ne
bougeait pas, Pierre s’est emparĂ© d’une paire de ciseaux posĂ©e
sur l’autel et a coupĂ© la robe de haut en bas. Il a tirĂ© en arriĂšre le
vĂȘtement et les a jetĂ©s au sol. Elle a posĂ© machinalement ses
mains sur son ventre. Elle avait conservé ses bas et ses chaussures.

Il lui a demandé de rester immobile, debout, les bras le
long du corps et nous a priés de nous disposer en cercle autour
de la jeune fille. Simon, AĂŻcha et moi avons refusĂ© de nous dĂ©vĂȘtir
et de les rejoindre.

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Pierre, Thomas et Mathieu ont commencé à tourner lentement
en faisant glisser leurs regards sur tout le corps. C’était
une ronde ridicule et ignoble. Au bout de quatre ou cinq minutes
les bras se sont tendus vers le corps. Le cercle s’est rapprochĂ©
de son centre et les mains ont parcouru la chair. Blandine
semblait à la fois pétrifiée et absente.

Le mouvement s’est fait plus rapide. Des plaisanteries et
des rires ont fusé.

Emmanuel était immobile, attentif, calé dans son fauteuil.

Mon regard a accroché la galerie supérieure qui était plongée
dans l’obscuritĂ©. J’ai eu, un instant, l’impression
d’apercevoir l’ombre d’une personne assise au fond, nous
Ă©piant. J’ai chassĂ© aussitĂŽt cette sensation en la mettant sur le
compte de mon sentiment de culpabilité.

Emmanuel, constatant notre refus nous a demandé de
quitter la chapelle. Nous avons obtempéré sans nous faire prier
mais sans protester. Je n’étais pas trĂšs fier de moi, me doutant
que je laissais le champ libre Ă  des comportements honteux
sans, toutefois, avoir une idée précise des événements qui allaient
se dĂ©rouler. J’ai eu envie de vomir et je suis allĂ© faire un
tour dans le parc avant de m’installer dans la bibliothùque.

AĂŻcha m’a rejoint un peu plus tard. Nous nous sommes regardĂ©s
un instant puis nous avons détourné nos regards. Nous
n’avons pas osĂ© prononcer une seule parole. Que dire ? Quant Ă 
Simon, je ne l’ai revu qu’au moment du dĂ©jeuner. »

* * *

« Luc, comme tu as Ă©tĂ© exclu de l’exercice, tu n’es donc pas
en mesure de rapporter ce qui s’est passĂ© dans l’ancienne chapelle
entre neuf heures trente environ et treize heures. Il en est

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de mĂȘme pour AĂŻcha et Simon. C’est donc Ă  toi, en premier,
Emmanuel qu’il revient de tĂ©moigner. »

EMMANUEL

« Je suis resté dans la chapelle durant toute cette période
car je devais veiller au dĂ©roulement normal de l’épreuve et, surtout,
pouvoir intervenir pour éviter tout dérapage éventuel. Ce
type de situation peut conduire les acteurs Ă  jouer sur la corde
raide et il est capital de garder la tĂȘte froide, ce qui est loin
d’ĂȘtre Ă©vident !

C’est du reste pour cela que j’avais imaginĂ© la mise en
scĂšne d’un spectacle chorĂ©graphique afin que le groupe ne sombre
point dans une vulgaire partouze. Il s’agissait bien, comme
l’a dĂ©clarĂ© fort justement Pierre, d’un exercice pĂ©dagogique. Je
dirais mĂȘme pĂ©dagogique et initiatique.

J’ajoute que cette Ă©preuve comporte une vĂ©ritable prise de
risque car les relations sexuelles sont réalisées sans aucune protection.
C’est volontaire car il s’agit de travailler sur la notion de
confiance comme pour le saut en Ă©lastique ! Cela Ă©tant, j’avais
tout de mĂȘme pris quelques prĂ©cautions auparavant. Sous un
prétexte quelconque nous avions demandé aux futurs participants
de se soumettre à des examens médicaux et à nous produire
des certificats de séro-négativité. Il est assez remarquable
qu’aucun d’entre eux ne soit Ă©tonnĂ© de cette demande.

Quelques minutes aprÚs le départ des trois récalcitrants, la
sarabande a cessé. Ils ont étendu Blandine sur le matelas.

Thomas a saisi les chevilles de Blandine et lui a écarté les
jambes comme on ouvre un compas. Les lĂšvres vaginales se sont

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entrouvertes. Blandine avait peur malgré les paroles rassurantes
que je lui avais prodiguées auparavant et en dépit de ma présence,
sensĂ©e la protĂ©ger. Elle a suppliĂ©, je crois, qu’on ne lui
fasse pas mal.

Ses plaintes ont eu pour effet d’accroĂźtre la nervositĂ© et le
désir des trois hommes. Les mains se sont disputées les meilleures
places, des mots orduriers ont jailli. Elle a commencé à sangloter
en me demandant de les faire cesser. Je lui ai demandé
d’ĂȘtre courageuse et de se comporter comme une vraie jeune
fille. J’ai ajoutĂ© qu’elle allait bientĂŽt ressentir beaucoup de plaisir.
Mais plus les gĂ©missements de Blandine s’élevaient et plus
fort, plus frĂ©nĂ©tique et plus violent Ă©tait l’assaut. J’ai incitĂ© les
trois hommes Ă  garder leur sang froid et Ă  bien se coordonner
afin d’éviter toute escalade de violence.

BientÎt les pleurs et les cris ont été étouffés par un sexe qui
s’est enfoncĂ© profondĂ©ment dans sa bouche. Je m’interdisais
d’intervenir car jusque lĂ  l’exercice se dĂ©roulait, de mon point
de vue, de façon acceptable.

Pierre s’est emparĂ© des hanches de Blandine et s’est introduit
en elle. Il a dit Ă  ses compagnons que la gamine avait un
ventre doux, chaud et humide Ă  souhait.

Thomas ruisselait de sueur. Il était méconnaissable. Des
mains pétrissaient violemment, en permanence, toutes les parties
de son corps.

Tout cela a duré longtemps. Son jeune corps les a excités
terriblement. J’ai regardĂ© ma montre. Il Ă©tait presque midi. Cela
faisait bientĂŽt trois heures que Blandine Ă©tait leur objet. J’ai
dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter. Il m’a fallu insister et hausser le ton tellement
mes trois Ă©lĂšves Ă©taient acharnĂ©s. Ils n’écoutaient pas. Ils continuaient
Ă  se ruer sur elle.

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Ils ont fini par reprendre leurs esprits et Ă  se relever. Je
crois que Thomas a giflĂ© Blandine en lui intimant l’ordre de cesser
de pleurnicher et de se taire alors qu’elle Ă©tait silencieuse et
qu’elle ne pleurait pas. J’ai mis ce geste au compte de la nervositĂ©
bien compréhensible en une telle circonstance.

Il Ă©tait nĂ©anmoins temps de clore l’épisode. Au-delĂ , il y
avait un risque réel de dérapage violent qui pouvait tourner mal.

Je me suis approchĂ© de Blandine. Je l’ai essuyĂ©e tout en la
rassurant et en lui disant qu’elle avait Ă©tĂ© trĂšs bien et trĂšs courageuse.
J’ai ajoutĂ© que son pĂšre serait fier d’elle. Elle s’est calmĂ©
au bout de quelques minutes. C’est une jeune fille trĂšs bien prĂ©parĂ©e.
Elle a toutefois commencĂ© Ă  se plaindre d’avoir mal.
C’était normal aprĂšs un tel dĂ©chaĂźnement.

Pendant ce temps Pierre, Thomas et Mathieu se sont revĂȘtus
et sont sortis pour aller se doucher et se changer avant le
déjeuner. »

* * *

« Blandine, approche et dis-moi, si tu en as le courage,
comment tu as vécu cela. »

* * *

BLANDINE

« Ce matin lĂ , Emmanuel m’a rĂ©veillĂ© de bonne heure. Il
voulait m’exposer plus en dĂ©tail le rĂŽle que je devais jouer. Il
m’a expliquĂ© que je serais une jeune fille dĂ©sirĂ©e et aimĂ©e par
plusieurs hommes, qu’ils regarderaient mon corps puis le cares

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seraient longuement. Je devrais Ă©galement les caresser s’ils me
le demandaient. Afin de ressembler au personnage qu’il avait
imaginĂ©, il m’a demandĂ© de me coiffer et de me maquiller. Il a
placĂ© devant moi une photo de jeune fille en m’indiquant que je
devais m’en servir de modùle. J’ai du maquiller mon visage et le
reste de mon corps. Il m’a fait mettre du rouge à lùvre sur la
pointe des seins et j’ai enduit de vernis les ongles des mains et
des pieds. Il m’a parfumĂ© partout puis m’a apportĂ© une paire de
bas, une robe et une paire d’escarpins. Tout Ă©tait noir. Il avait
choisi cette couleur pour faire ressortir la blancheur de ma peau
et le blond de mes cheveux.

J’ai cherchĂ© mes sous-vĂȘtements. Il m’a rĂ©torquĂ© que le
personnage n’en portait pas. J’ai enfilĂ© la robe et je me suis
aperçue qu’elle Ă©tait si courte et si moulante qu’elle laissait voir
ma peau au-dessus des bas. J’ai tentĂ© de l’allonger en tirant de
mes deux mains. Il m’a suggĂ©rĂ© de n’en rien faire en
m’expliquant avec le sourire que les hommes aiment bien le
haut des bas. L’échancrure du dĂ©colletĂ© dĂ©couvrait presque
toute ma poitrine.

J’avais du mal à marcher avec les hauts talons aiguille de
mes chaussures. Ils me donnaient une démarche chaloupée qui
accentuait la minceur de mes jambes et le mouvement de mes
fesses.

Il m’a demandĂ© de boire un liquide en me disant qu’il
contenait un mĂ©dicament contre l’angoisse.

Il m’a ensuite conduit auprùs de mon pùre en le priant de
se tenir prĂȘt pour le moment oĂč il lui ferait signe de venir avec
moi. Mon pĂšre m’a dit que j’étais trĂšs belle et qu’il comptait sur
moi.

La présence de ces hommes et cette femme, dont les regards
se fixaient sur moi m’a fait comprendre que j’avais un rîle

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important Ă  jouer. Cela m’a rappelĂ© la cĂ©rĂ©monie du baptĂȘme et
la fĂȘte qui a suivi. J’étais lĂ , presque nue et il ne faisait pas trĂšs
chaud.

Trùs vite tout est devenu facile. J’ai senti une sensation bizarre
m’envahir ; comme si je sortais de mon corps et que je me
regardais agir. C’était moi et ce n’était pas moi. Emmanuel m’a
confiĂ© Ă  eux. Il ne m’avait pas parlĂ© de ciseaux et j’ai du avoir
peur quand l’un des hommes, grand et costaud s’en est emparĂ©e
et a dĂ©coupĂ© ma robe comme s’il voulait m’ouvrir le ventre.

Ils m’ont lancĂ© des insultes au visage en me saisissant brutalement.

J’ai ressenti tout à la fois de la honte de la peur et de la
douleur.

Lorsqu’ils m’ont dĂ©chirĂ©e, j’ai peut-ĂȘtre criĂ© ou eu envie de
le faire, je ne sais plus. J’ai ressenti une intense brĂ»lure se rĂ©pandre
en moi comme une onde de plus en plus large. Peu Ă 
peu, mon corps est devenu insensible, comme s’il s’était dĂ©tachĂ©
de moi. Je ne sentais que l’odeur fauve des corps qui
s’agglutinaient au mien et qui me secouaient sous leurs coups
de boutoir.

J’ai perdu la notion du temps. J’entendais des voix, des cris
et des rires. J’étais plongĂ©e tantĂŽt dans une Ă©touffante et Ă©coeurante
obscurité et tantÎt placée sous une lumiÚre aveuglante.
Mes jambes s’écartaient puis se repliaient contre moi. Mes poignets
Ă©taient immobilisĂ©s et ma bouche obstruĂ©e. J’ai dĂ©cidĂ© de
ne plus m’intĂ©resser Ă  cette autre moi-mĂȘme. J’ai pleurĂ©, je
crois, je ne m’en souviens plus. Je me suis retrouvĂ©e, beaucoup
plus tard, dans ma chambre, étendue sur le lit, un drap tiré sur
moi. Mon ventre et mes reins étaient en feu. Emmanuel était
tout prĂ©s. Il m’a caressĂ© doucement le front. Il a posĂ© ses lĂšvres
sur les miennes et m’a dĂ©clarĂ© que j’avais Ă©tĂ© parfaite, qu’il Ă©tait

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fier de moi. Il m’a fait avaler un cachet pour m’aider à me reposer.
J’ai dormi jusqu’au soir.

Je pense Ă  cette journĂ©e comme s’il s’agissait d’un songe.
C’est peut-ĂȘtre bien un rĂȘve, un mauvais rĂȘve. Peut-ĂȘtre suis-je
encore endormie. Que va-t-il m’arriver si je me rĂ©veille ? »

* * *

« Tu es trÚs courageuse. Je te rappellerai plus tard. Pierre,
Ă  toi ! Thomas, tu viendras ensuite. Mathieu, tu seras entendu
en dernier. »

* * *

PIERRE

« Je suis venu à ce séminaire pour jouer le jeu sérieusement
sinon je serais resté chez moi. Le fait de me livrer à des
relations sexuelles collectives sur une gamine dans un cadre
parfaitement structuré et non pas dans un dérapage de beuverie
prenait le caractùre d’une action à mener sur ordre. Emmanuel
nous demandait d’endosser un rîle comme nous ne cessons pas
de le faire tout le temps
 ou presque. Lorsque j’étais dans
l’armĂ©e on nous a appris diverses maniĂšres de tuer ou de torturer
et dans certains cas que je ne citerais pas ici, les entraĂźnements
se sont dĂ©roulĂ©s grandeur nature ! Personne n’a jamais
été inquiété ! Bien au contraire ! Alors pourquoi voudriez-vous
que j’éprouve une inquiĂ©tude ou des remords pour une Ă©preuve
bien anodine. L’équilibre psychologique de la gamine ? De qui
se moque-t-on ? Se préoccupe-t-on des gamines qui sont vendues,
droguĂ©es ou tuĂ©es dans nombre de pays ? C’est vrai, de
temps en temps, un reportage, une motion, une condamnation

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de lampistes nous donnent l’impression que l’on s’occupe du
problùme ! Et aprùs ? Tout est fini ? Non ! Pourquoi ? Parce qu’il
y a gros Ă  gagner dans tous ces trafics. On bĂȘle sur l’air des
droits de l’homme ou de l’enfant mais on fait de juteuses affaires
avec les trafiquants de tous poils. Les droits des femmes, des
hommes, des enfants ou des phoques, ce sont des armes pour
emmerder des concurrents et de bons sujets pour la pub et pour
les élections. Demander à des cadres supérieurs de franchir le
pas pour se libérer de leurs petites peurs et de leurs principes
Ă©triquĂ©s en baisant une mĂŽme est d’une grande banalitĂ©. Ce qui
est interdit, ce n’est pas de le faire, mais de le dire. Le pouvoir
ne s’acquiert que par la transgression, c’est tout. Tout le reste
est du vent. Le pouvoir, ça se prend et ça se garde. Le pouvoir
octroyé est un faux pouvoir pour celui qui le reçoit.

Je n’ai donc eu aucun vague à l’ñme. Je me doutais que notre
bonne femme dĂ©clarerait forfait. À moins d’ĂȘtre une gouine,
elle ne pouvait pas accepter une épreuve essentiellement masculine.
Encore une fois, ne devient pas chef qui veut ! J’étais
persuadĂ© qu’elle devait subir une Ă©preuve ou alors renoncer dĂ©finitivement
Ă  devenir dirigeant.

Si j’ai pris du plaisir à salir la gamine ? Qui parle de salir ?
Vous ? Le sexe est sale de tel Ăąge Ă  tel Ăąge puis devient propre
pour redevenir sale quand on atteint la vieillesse ? Qu’est-ce que
c’est que ces conneries, sinon un moyen de contrîler les gens en
contrîlant l’usage qu’ils font de leurs corps ? Ça, c’est bon pour
Luc, notre curé manqué de service ! Les religions sont des outils
super perfectionnés pour contrÎler les pensées et les actions des
gens. Tu te masturbes ? Péché ! Tu forniques ? Péché ! Tu
convoites par pensée ? Péché ! Tu baises ta voisine ? Péché ! Péché
! PĂ©chĂ© ! Tu ne veux rien me dire ? Tu refuses d’avouer ?
Allons, allons, tu sais bien qu’Il te voit partout ! Tu ne peux rien
Lui cacher ! Les religions ont été inventées par quelques chefs
pour tenir la masse en esclavage. Éviter tout risque de remise en
cause ! Y a-t-il une faute, un pĂ©chĂ©, Ă  tester sa capacitĂ© Ă  ĂȘtre un

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chef en faisant l’amour avec une gamine de douze ou treize ans ?
Qui a été dérangé par les mariages forcés de gamines à peine
nubiles avec des barbons lubriques ? Traditions culturelles ?
Mon cul oui ! Un peu de franchise s’il te plaüt ! Tu veux me faire
endosser le rîle du mauvais ? C’est ton affaire. Tu nous convoques
Ă  cette table pour nous demander de te rendre des comptes
et nous juger. Oublies-tu que c’est toi qui as imaginĂ© cette histoire
? Certes, tu t’es emmĂȘlĂ© les fils et les marionnettes que
nous sommes t’ont Ă©chappĂ© ! C’est le problĂšme de tout crĂ©ateur
! Au motif que tu es le grand ordonnateur, tu t’imagines
que tout ton petit monde va jouer la piÚce que tu as écrite. Tu
devrais savoir que toute crĂ©ature n’a qu’une idĂ©e en tĂȘte :
s’émanciper de son gĂ©niteur ! Bref ! Nous avons pris les choses
en main et j’y ai trouvĂ© beaucoup de plaisir ! L’exercice proposĂ©
par Emmanuel Ă©tait Ă  la fois audacieux et agrĂ©able. Je m’y suis
prĂȘtĂ© avec plaisir. Je regrette juste de m’ĂȘtre un peu laissĂ© emporter
par l’ambiance et ne pas avoir mieux contrĂŽlĂ© mes actions
surtout à la fin. »

* * *

« Tu penses que je veux te faire endosser le rÎle du mauvais.
Pourquoi dis-tu cela ? Tu as donc le sentiment d’avoir
commis un acte rĂ©prĂ©hensible ? Je t’ai attribuĂ© une identitĂ©, une
histoire, une potentialité  Pour le reste, comme tu viens de me
le dire, c’est ton affaire !

– Tu essaies de me piĂ©ger et de me culpabiliser, hein ! Non,
je ne marche pas ! J’assume volontiers ma responsabilitĂ© mais
je refuse de qualifier mon rîle de bon ou de mauvais. Ce n’est
pas mon problĂšme !
– TrĂšs bien. C’est notĂ©. À toi, Thomas ! »
* * *

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THOMAS

« J’ai Ă©tĂ© dressĂ© Ă  la discipline militaire. Un ordre est un
ordre ! Je suis venu pour suivre un séminaire. Je ne débarque
pas en cours de traversĂ©e. C’est pas la premiĂšre gamine ni la
derniĂšre Ă  ĂȘtre un objet de confort pour des hommes adultes.
Tout s’est dĂ©roulĂ© correctement. Pas de bavure ! La mission a
été remplie. Troubles psychologiques ? Dégùts collatéraux !
Lesquels ? La responsabilitĂ© ? Elle est partagĂ©e ! J’en revendique
ma part. C’est tout ! Pierre a bien jouĂ© son rĂŽle de leader. Il
s’agissait de passer outre nos inhibitions morales et sociales.
Nous l’avons fait. Je pense que les trois froussards verbeux
n’ont pas leur place parmi nous. De toute façon, la femme
n’était pas Ă  sa place dĂšs le dĂ©but ! Emmanuel a bien pilotĂ© tout
l’exercice. Je n’ai aucun Ă©tat d’ñme.

Le viol de gamines est affaire courante en cas de conflits
soit dans le cadre de sĂ©ances de plaisir soit d’opĂ©rations de recherches
de renseignements. Il n’est pas rare qu’en situation de
guerre les enfants soient utilisés pour des opérations terroristes.
Alors vous savez, quand on prend un gamin, on ne se demande
pas si nous avons affaire Ă  une gosse. On a devant soi un animal
dressé pour tuer. Il a été demandé à cette gamine de jouer un
rĂŽle de putain car c’est bien de cela dont il s’est agit. Elle l’a jouĂ©
et nous avons fait ce qu’Emmanuel attendait de nous. Point final
! »

* * *

« Tu penses vraiment qu’Emmanuel a demandĂ© Ă  Blandine
de jouer le rĂŽle de la prostituĂ©e ? N’est-elle pas trop jeune pour
cela ? Ne penses-tu pas que c’est une maniĂšre de te dĂ©charger
de tes obligations morales ?

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– J’ignore comment les choses lui ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es, mais
ce dont je suis sĂ»r, c’est qu’elle a Ă©tĂ© amenĂ©e ici par son pĂšre et
notre animateur. Je sais Ă©galement qu’ils couchent avec elle.
Quant aux obligations morales, l’exercice proposĂ© avait prĂ©cisĂ©ment
pour objectif de nous en affranchir.
« À l’évidence tu as Ă©tĂ© un excellent Ă©lĂšve ! À ton tour Mathieu.
»

* * *

MATHIEU

« Je n’ai pas d’expĂ©rience militaire pour justifier ma quiĂ©tude
dans cette affaire. Je dois simplement prĂ©ciser que j’ai
longtemps bourlingué en Afrique noire. Dans ces régions les
filles sont mariĂ©es dĂšs l’ñge de dix ou onze ans Ă  des hommes
qui ont parfois plus de cinquante ou soixante ans. Malgré un
discours occidental récent sur le droit des enfants, ces pratiques
demeurent trÚs répandues et tout le monde les juge normales,
ou presque. Il n’est pas rare de proposer Ă  l’EuropĂ©en de passage
les services sexuels de trùs jeunes filles. C’est un moyen
supplémentaire de subsistance pour leurs familles. La morale
est une question de climat. Devenir chef dans ces régions
n’impliquerait pas d’ĂȘtre capable de coucher avec une gamine
puisque c’est un acte relativement ordinaire. On demandera
d’accomplir un sacrifice mettant par exemple en jeu le courage
ou la force physique. En tout cas, la capacitĂ© d’occuper une
fonction de commandement implique la démonstration de pouvoirs
extraordinaires. Un chef est un prĂȘtre ou un magicien.
C’est celui qui parle aux dieux. Il accomplit des actes prodigieux,
il transgresse des interdits. On l’admire et on le craint tout à la

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fois. Il rĂ©alise la symbiose de l’interdit et du sacrĂ©. C’est cela qui
le place au-dessus des autres.

La mĂ©thode d’Emmanuel nous reconnecte avec ses valeurs
primordiales de toute société. Le chef est celui qui est capable
d’accomplir des actes que le commun des mortels ne peut pas
ou n’ose pas rĂ©aliser.

Il nous a offert en sacrifice rituel la jeune Blandine. Elle a
Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e Ă  ce rĂŽle. Ce n’est rien d’autre qu’un mariage sacrĂ©.
Chacun a fait ce qu’il devait faire. Un engagement Ă©tait pris et il
devait ĂȘtre tenu. C’est fait. Il n’y a rien Ă  regretter ou Ă  dĂ©plorer
sauf la dĂ©fection de nos trois collĂšgues. Je pense qu’ils ont une
conception du chef qui n’est pas adĂ©quate. Pour eux, c’est un
individu comme tous les autres. Il est simplement en charge
d’une responsabilitĂ© sans que l’on vĂ©rifie s’il a les qualitĂ©s requises
pour les assumer en cas de crise. Un diplîme n’est pas une
garantie. C’est simplement la reconnaissance d’un niveau de
connaissances, mĂȘme pas de compĂ©tences ! »

* * *

« Tu dis que la morale est une question de latitude. Ce relativisme
lĂ©gitime une tolĂ©rance inĂ©galitaire et raciste. C’est admettre
que tout le monde ne mĂ©rite pas d’avoir les mĂȘmes
droits. Tu ne reconnais pas certaines valeurs universelles ?

– Avant l’invention du supposĂ© concept universel des
droits de l’homme, il y a eu, et il y a encore, la religion catholique
qui se prétend universelle. Or combien de massacres et
d’exĂ©cutions n’a-t-on pas commis au nom de l’universalisme de
la religion catholique puis au nom des principes universels républicains
et laĂŻcs fondĂ©s sur les droits de l’homme ? Le colonialisme,
pour ne parler que de cela, a été justifié moralement par
un message d’universalitĂ©. Les nouveaux arrivants ont cassĂ© par
la force les structures traditionnelles, non pas par bontĂ© d’ñme Ă 
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l’égard des petites filles excisĂ©es ou vendues Ă  des vieillards,
mais plus prosaïquement pour prendre le contrÎle de ces sociétés
afin de s’enrichir. Bien sĂ»r, il y a toujours de bons apĂŽtres,
des purs. Ce sont les plus dangereux ! Ils recouvrent toute cette
violence d’un badigeon de verbiage oĂč Dieu et la Vierge Marie se
disputent la premiĂšre place avec Voltaire et Rousseau.

“Ne sois pas naïf ! Le bon principe et la bonne morale sont
ceux du plus fort. S’il y a un principe universel c’est bien celui
du droit du plus fort. En ce sens, le concept du chef développé
par Emmanuel est universaliste !

“Si je suis chef c’est parce que j’ai prouvĂ©, d’une maniĂšre ou
d’une autre, que j’étais le plus fort, le plus malin, le plus cruel

Ça, c’est universel. Tout le monde peut le comprendre !

– Dans le systĂšme que tu dĂ©cris qu’elle est la place de la
femme ?
– Rien n’exclut a priori la femme. Qu’est-ce qui l’empĂȘche
de manifester ses qualités de chefs ? Il y a eu dans le passé des
sociétés matrimoniales. Il y a eu les antiques amazones. Il se
trouve que la femme a généralement une conception du pouvoir
qui passe par le recours à d’autres moyens que la force ou la violence.
– Le sexe par exemple ? Tu ne trouves pas que c’est une
image un peu éculée ?
– Il y a le sexe, c’est vrai. Que se soit une image Ă©culĂ©e
n’enlĂšve rien Ă  sa rĂ©alitĂ©, mais il y a d’autres moyens. L’amour
par exemple. L’homme n’exerce jamais son pouvoir par l’amour.
Il va utiliser la sĂ©duction ou susciter l’admiration. Il usera parfois
de l’amitiĂ© masculine mais pratiquement jamais de l’amour.
L’amour, c’est comme la bombe atomique ! C’est une arme re–
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doutable. Si l’homme s’acharne à humilier et à dominer la
femme s’est surtout, enfin je crois, pour la dissuader de l’aimer.

– Si je te comprends bien, l’épreuve Ă  laquelle Emmanuel
vous a soumis est doublement initiatique. Elle vous oblige Ă 
commettre de sang froid un acte réprouvé par la société mais
surtout à humilier la femme dont le rÎle a été tenu par une
jeune adolescente, l’infortunĂ©e Blandine ?
– Oui il y a certainement du vrai dans ce que tu dis mais tu
es mieux placĂ© que moi pour savoir ce qu’Emmanuel a dans la
tĂȘte !
“Je n’ai pas de conseil à te donner mais tu devrais aussi
ĂȘtre attentif au comportement de Pierre qui me donne
l’impression de ne pas supporter l’idĂ©e qu’une femme puisse
non pas seulement ĂȘtre, mais mĂȘme dĂ©sirer devenir chef. Il t’a
Ă©chappĂ©. Je crois qu’il est dangereux et je doute que tu puisses
le maĂźtriser. En tout cas je te souhaite bonne chance !

– Selon les dĂ©clarations des uns et des autres il semble Ă©tabli
que l’aprĂšs-midi s’est dĂ©roulĂ© tranquillement. La rupture
était consommée entre ceux qui avaient osé et les autres.
“Luc et Simon ont passĂ© un long moment dans la bibliothĂšque.
Aïcha est restée dans sa chambre.

“Le dĂźner s’est dĂ©roulĂ© dans une atmosphĂšre lourde. Il y
avait un silence de plomb.

“Emmanuel est venu au moment du dessert pour rappeler
que vous deviez assister à la réunion de synthÚse le lendemain à
partir de neuf heures. Tous les participants ont été conviés.

“Jean-Baptiste et Emmanuel ont dĂźnĂ© dans la cuisine en
compagnie de Blandine.

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“Vers vingt deux heures la plupart des stagiaires ont regagnĂ©
leur chambre. Seul, Pierre est resté au rez-de-chaussée. Il a
rejoint Jean-Baptiste et Emmanuel. Blandine a été renvoyée
dans la chambre d’Emmanuel. Il l’a retrouvĂ©e quelques heures
plus tard. J’ignore ce qu’il a fait durant ce laps de temps. Pierre
et Jean-Baptiste sont donc restés seuls au rez-de-chaussée durant
prĂ©s d’une heure.

“Jean-Baptiste, peux-tu me rapporter la conversation que
vous avez eue ce soir-là et ce que vous avez fait ensuite ? »

* * *

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CHAPITRE 4
COURS DU SOIR

JEAN-BAPTISTE

« J’ai dit Ă  Pierre qu’Emmanuel voulait voir immĂ©diatement
Aïcha afin de lui faire connaßtre sa désapprobation face au
comportement qu’elle avait adoptĂ© ce matin-lĂ . J’ai ajoutĂ© qu’il
était furieux de la défection de Luc et Simon. Il était persuadé
que tout cela Ă©tait de la faute Ă  AĂŻcha. S’il n’y avait eu que des
hommes, le groupe serait resté uni. Il était convaincu que les
objections morales de Luc et de Simon auraient volé en éclat par
l’effet d’entraĂźnement. Le refus presque hystĂ©rique d’AĂŻcha avait
fait Ă©chouer en partie le bon dĂ©roulement de l’épreuve.

Pierre m’a dĂ©clarĂ© qu’il Ă©tait prĂȘt Ă  faire ce qu’on lui demanderait
pour infliger une punition, le cas échéant, à cette
femme. Il m’a affirmĂ© que pouvions compter sur lui et sur sa
discrétion.

Nous sommes allĂ©s chercher AĂŻcha. J’avais un passe-
partout qui m’a permis d’ouvrir la porte de sa chambre. Elle a
Ă©tĂ© tellement surprise qu’elle n’a pas eu le temps de prononcer
une seule parole avant que Pierre et moi ne la saisissions et lui
appliquions sur la bouche du ruban adhésif en guise de bùillon.

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Je lui ai dit qu’Emmanuel voulait la voir. Je me suis assurĂ© que
la voie Ă©tait libre et nous l’avons tirĂ©e hors de sa chambre pour
la conduire Ă  la chapelle oĂč l’attendait Emmanuel.

Pierre m’a demandĂ© si Emmanuel voulait Ă©galement voir
Luc et Simon. Je lui ai rĂ©pondu que c’était inutile, qu’ils Ă©taient
définitivement recalés.

Emmanuel m’avait demandĂ©, en fin d’aprĂšs-midi, de dĂ©poser
Ă  la chapelle certains objets dont il aurait besoin. AĂŻcha portait
un dĂ©shabillĂ© de nuit rouge. Il s’accordait bien Ă  son teint
mat. Elle Ă©tait complĂštement paniquĂ©e. J’ai ressenti un frisson
de plaisir me parcourir tout le corps en voyant cette jolie femme
à notre merci. Je ne savais pas exactement ce qu’Emmanuel
avait derriĂšre la tĂȘte mais, le connaissant, j’ai imaginĂ© qu’il prĂ©parait
quelque chose d’excitant et j’ai commencĂ© Ă  ĂȘtre trĂšs excitĂ©.

Pierre a chargĂ© AĂŻcha sur ses Ă©paules. J’ai jetĂ© toutes ses affaires
dans sa valise. Nous sommes sortis de la chambre aussi
silencieusement que nous y étions entrés. Le chùteau était
calme. Tout le monde était couché. Nous avons regagné le rezde-
chaussée, traversé la cour et pénétré dans la chapelle. Emmanuel
Ă©tait assis dans le fauteuil. Il avait revĂȘtu une cape
noire, celle qu’il porte lors des cĂ©rĂ©monies annuelles de notre
communauté. Nous avons posé Aïcha devant lui sur le matelas
qui Ă©tait Ă  terre au pied de l’autel, en pleine lumiĂšre.

Nous avons liĂ© ses poignets et ses chevilles aprĂšs l’avoir entiĂšrement
dĂ©vĂȘtue.

Nous nous sommes placĂ©s de part et d’autre du fauteuil, lĂ©gĂšrement
en retrait. Elle était étendue, nue, devant nous. Emmanuel
s’est alors levĂ©, trĂšs calmement et a commencĂ© Ă  lui parler.
J’admire sa sĂ©rĂ©nitĂ© et sa dĂ©termination ! Il lui a dit qu’en
refusant de participer à la séance du matin elle avait rompu le

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pacte de confiance qui nous liait. Il lui a expliquĂ© qu’une telle
rupture la condamnait à une punition car elle avait entravé le
bon dĂ©roulement de l’exercice et qu’elle prĂ©sentait dĂ©sormais le
risque de divulguer ce qui ne pouvait l’ĂȘtre. En consĂ©quence, il
lui a annoncĂ© qu’elle subirait d’abord un chĂątiment immĂ©diat
destinĂ© Ă  calmer la colĂšre du MaĂźtre et qu’ensuite elle demeurerait
désormais au sein de la communauté au service direct du
MaĂźtre. Il m’a ensuite demandĂ© de prendre dans une trousse posĂ©e Ă  terre une seringue et d’en injecter le contenu dans
l’épaule d’AĂŻcha afin qu’elle subisse en toute conscience sa punition
sans pouvoir crier, se débattre ou souffrir. Elle avait envie
de hurler mais le bĂąillon l’en empĂȘchait. Nous avons attendu
quelques instants afin que le liquide injecté produise ses effets.
Son corps s’est dĂ©tendu. Toute son Ă©nergie s’est concentrĂ©e dans
ses yeux. C’est que nous voulions. Pierre l’a libĂ©rĂ©e de ses les
liens et de son bĂąillon. Emmanuel s’est assurĂ© qu’elle Ă©tait parfaitement
consciente et m’a demandĂ© de tester sa sensibilitĂ©.
J’ai craquĂ© une allumette et j’ai promenĂ© la flamme sur la plante
des pieds. Une lĂ©gĂšre odeur de chair grillĂ©e s’est dĂ©gagĂ©e. Elle
n’a pas tressailli ! La drogue Ă©tait trĂšs efficace. Emmanuel nous
alors demandé de commencer. Nous savions ce que nous avions
à faire car nous avons eu, dans le passé, à traiter des situations
similaires. Sa frayeur était intense mais aucun son ne pouvait
franchir le barrage de ses lĂšvres. Son corps restait inerte.

Nous lui avons montré avec complaisance les objets que
j’avais apportĂ©s. Elle Ă©tait folle de peur et totalement Ă  notre
merci.

C’était une sorte de bric Ă  brac : une aiguille, un petit cadenas,
un nécessaire à maquillage, une paire de ciseaux, un rasoir,
des anneaux métalliques de différentes tailles


Emmanuel a repris sa place dans le fauteuil. Nous avons
commencé notre ouvrage.

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AĂŻcha avait de jolis seins, ni trop gros ni trop petits, une
peau lisse et brune, une épaisse toison brune dissimulait son
sexe.

Pierre s’est emparĂ© du rasoir et a commencĂ© Ă  raser mĂ©ticuleusement
les poils pubiens en prenant soin de passer également
entre les fesses. Il a agit avec un grand soin, une application
extraordinaire et beaucoup de douceur. Il a pris garde de ne
pas la blesser. Il s’est assurĂ© que la peau Ă©tait devenue parfaitement
lisse. Il a souligné sa bouche, son sexe et la pointe des
seins d’un rouge Ă  lĂšvre vif. Il a dessinĂ© des sourcils d’un trait
fin d’un noir intense. Elle n’était dĂ©jĂ  plus la jeune femme de
tout Ă  l’heure. Elle avait perdu une part de son humanitĂ© pour
devenir une sorte de poupée. Elle ressemblait à un mannequin.
En fait, nous voulions en faire un objet vivant. Nous lui avons
Ă©cartĂ© les bras et les jambes. L’écartĂšlement des jambes forçait
l’ouverture des lĂšvres vaginales et dĂ©couvrait un fruit rose, humide
et palpitant.

J’ai Ă©pongĂ© mon front car la sueur m’aveuglait et donnait
un goût de sel à ma bouche. La vue de ce corps provoquait en
moi une telle excitation que j’étais Ă  mi-chemin entre
l’anĂ©antissement et la fureur. J’ai cru que j’allais dĂ©faillir.

Pierre s’est emparĂ© des chevilles et a repliĂ© les jambes vers
le haut du corps Je me suis dĂ©vĂȘtu hĂątivement en jetant mes
vĂȘtements sur l’autel. Mon coeur battait si fort qu’il faisait un
vacarme assourdissant en moi. Le sang frappait mes tempes.
J’avais le droit et la possibilitĂ© de tout faire, tout imaginer.
C’était trop. Je ne savais plus quels gestes accomplir pour satisfaire
mes sens et mon imagination. J’ai crains, un bref instant,
perdre tous mes moyens tant l’émotion m’étreignait puis, peu Ă 
peu, je me suis calmé. Les battements de mon coeur résonnaient
dans ma tĂȘte. Je savais que j’avais tout mon temps. Pierre
m’observait tranquillement, attendant son tour. Il me semble
qu’un long moment s’est ainsi Ă©coulĂ©. Je ne voulais surtout pas

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me prĂ©cipiter et gĂącher mon plaisir. J’ai enfin dĂ©cidĂ© de me glisser
en elle. Ce fut un instant merveilleux. J’ai l’ai pĂ©nĂ©trĂ©e en
prenant garde de ne pas me répandre trop vite. Elle parvenait à
remuer lĂ©gĂšrement la tĂȘte de gauche Ă  droite en laissant sourdre
de trĂšs faibles gĂ©missements. J’ai parcouru ses reins et son ventre
sans jamais me lasser. Nous étions silencieux et attentifs.
J’ai fini par exploser en elle. Mon rñle de plaisir a retentit dans
la chapelle. J’étais en nage et son corps Ă©tait maculĂ© de ma
sueur et de ma sĂšve. Elle Ă©tait belle et m’appartenait. Elle Ă©tait
notre chose.

Pierre a pris ma place et moi la sienne.

Il s’est dĂ©vĂȘtu Ă  son tour puis a commencĂ© Ă  l’injurier mĂ©thodiquement,
sur un ton trùs calme avant de s’emparer d’elle.

AprĂšs nous ĂȘtre dĂ©gagĂ©s et redressĂ©s, nous avons franchi
l’étape suivante de la punition.

A son sexe, nous avons fixé deux anneaux en métal inoxydable
tenus entre eux par un petit cadenas. Ceci symbolisait la
protection de son corps jusqu'Ă  sa remise Ă  notre MaĂźtre qui la
libérerait de cette entrave. Enfin, nous avons glissé aux poignets
et aux chevilles des bracelets symbolisant sa soumission.

Emmanuel nous a demandés de le laisser seul avec elle en
attendant qu’elle soit capable de se tenir debout et de marcher.
Il nous a dis qu’il allait s’en charger et que nous devrions revenir
une heure plus tard pour tout nettoyer et ranger. C’est ce que
nous avons fait.

J’ai revu Pierre le matin à huit trente.

Ma fille m’a rejoint pour le petit dĂ©jeuner, bientĂŽt suivie
d’Emmanuel qui m’a parut en excellente forme et de bonne hu

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meur. Nous avons échangé des banalités comme si rien
d’extraordinaire ne s’était produit. »

* * *

« Emmanuel et Pierre, qu’avez-vous Ă  dĂ©clarer ? J’ai le sentiment,
à écouter Jean-Baptiste, que vous portez avec lui une
lourde responsabilité dans le déroulement de cette sinistre cérémonie
dont a été victime Aïcha. Pouvez-vous me dire ce que
vous avez fait aprÚs avoir quitté la chapelle
 Surtout toi Emmanuel
! Qu’as-tu fait avec elle ? »

* * *

PIERRE

« Je suis effarĂ© par l’histoire rocambolesque de Jean-
Baptiste. S’il a fait subir à Aïcha tout ce qu’il vient de raconter ce
n’est sĂ»rement pas en ma compagnie. Je sais qu’il est douĂ© pour
imaginer des histoires mais lĂ , il fait vraiment fort !

Je suis resté en sa compagnie pour boire un verre avec lui
le soir aprÚs que les autres aient regagné leurs chambres. Nous
avons discutĂ© de choses et d’autres. C’est vrai que je lui ai dit
que notre Ă©quipiĂšre mĂ©ritait une leçon car j’étais furieux contre
elle. Elle a failli faire capoter la suite de notre sĂ©minaire. J’ai
certainement parlĂ© d’examen de rattrapage ou quelque chose
comme ça en riant. Je n’ai pas songĂ© un instant de m’emparer
de cette femme et de la torturer. Je ne suis pas dingue ! On peut
se livrer à des ébats un peu spéciaux sur ordre mais quant à
commettre des actes de violence sans aucun motif officiel, c’est
hors de question.

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J’ignore tout Ă  fait le sort d’AĂŻcha et mĂȘme s’il lui est arrivĂ©
quelque chose. Je pense que Jean-Baptiste a inventé toute cette
histoire rocambolesque pour se rendre intéressant.

Le seul fait Ă©tabli est sa disparition. Elle n’a pas rĂ©apparu le
lendemain matin pour la séance de synthÚse. Nous nous sommes
Ă©tonnĂ©s de son absence. C’est Jean-Baptiste qui nous a dit
qu’elle avait fait appeler un taxi au petit matin en dĂ©clarant
qu’elle ne voulait pas rester un jour de plus ici aprùs ce qui
s’était passĂ© la veille.

Nous l’avons cru car c’était tout Ă  fait probable et je continue
Ă  penser que c’est vrai. Elle Ă©tait furieuse et choquĂ©e. J’ai
bien compris qu’elle n’avait plus envie de rester parmi nous. Et
puis, aprĂšs tout, vous ! vous pouvez lui demander, Ă  AĂŻcha, ce
qu’elle a fait ! Qu’attendez-vous pour le faire ? »

* * *

« Je constate que les avis divergent. Avant d’entendre
Emmanuel je vous propose que nous fassions une pause et que
nous nous retrouvions dans une heure. »

* * *

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CHAPITRE 5
DISPARITION

« Reprenons notre conversation si vous le voulez bien ! OĂč
est passée Aïcha ? Luc, peux-tu aller la chercher ?

– Elle n’est plus lĂ . Je l’ai vu sortir tout Ă  l’heure accompagnĂ©e
d’un individu qui la tenait par le bras. Je n’ai pas vu le visage
de cet homme.
– C’est insensĂ© ! Je vous laisse seuls un moment et l’un
d’entre-vous en profite pour filer ! Comment un des personnages
clĂ©s de l’histoire peut-il s’évanouir ainsi dans la nature ! Je
vais devoir partir Ă  sa recherche. En attendant, je souhaite recueillir
la version d’Emmanuel concernant les violences
qu’aurait subit AĂŻcha au dĂ©but de la nuit prĂ©cĂ©dant la fin du sĂ©minaire.
Pierre affirme que Jean-Baptiste a inventé cette histoire
de toutes piùces mais il admet qu’il n’a pas revu Aïcha le
lendemain matin. En outre, assez curieusement, j’ignore ce que
tu as fais durant une partie de la nuit. Je t’écoute, Emmanuel.
– Je suis Ă©tonnĂ© que tu me poses-tu cette question.
J’imagine que tu es bien placĂ© pour le savoir. Tu as Ă©cris un scĂ©nario.
Tu as créé nos personnages, tu nous as donné vie et assigné
nos rÎles et tu prétends que nous avons échappé à ton
contrĂŽle !
– Je t’en prie Emmanuel, ne feins pas d’ignorer la rĂ©alitĂ©.
Tu sais parfaitement que vous avez décidé de vous libérer du
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destin que je vous ai assigné. Est-il exact, comme le prétend
Jean-Baptiste, que tu as présidé une cérémonie trÚs particuliÚre
au cours de laquelle Aïcha a été la proie de Jean-Baptiste et de
Pierre ? Es-tu parti avec elle pour une destination encore inconnue
? »

* * *

EMMANUEL

« Admettons que tu sois un démiurge qui a donné par
inadvertance le libre arbitre à ses créatures. Je me retrouve
donc au lit avec une jeune fille qui vient d’ĂȘtre offerte aux assauts
de plusieurs hommes et qui continue, malgré tout, à me
témoigner une indéfectible confiance. Que puis-je ou que dois-je
faire ? Dormir ? Forniquer ? Lire ? Me relever ? Selon mon ami
Jean-Baptiste j’ai prĂ©fĂ©rĂ© quitter ma douillette situation pour
affronter le froid de la nuit et passer plusieurs heures Ă  organiser
et à diriger un sabbat. Tout d’abord, je pense que Jean-
Baptiste qui garde toute ma confiance et toute mon amitié, est
sous ta pression depuis des heures et qu’il a avouĂ© n ‘importe
quoi pour tenter d’en finir avec ton inquisition. Je pense qu’il a
rĂȘvĂ© toute cette scĂšne et qu’à son rĂ©veil il a Ă©tĂ© persuadĂ© de
l’avoir vĂ©cue. Au fond quel est le problĂšme ? Je suis chargĂ© de
tester le potentiel des candidats à des fonctions de responsabilités
et Ă  les pousser jusque dans leurs ultimes retranchements
afin qu’ils assument ce qu’ils sont vraiment et ce dont ils sont
capables ou incapables. Je suis payĂ© pour cela et mĂȘme fort
bien ! Je conduis ma dĂ©marche sur le fondement d’un concept
qui est Ă©galement mis en oeuvre avec succĂšs au sein d’une communautĂ©
à laquelle j’appartiens et parmi laquelle j’exerce une
fonction et sur la nature de laquelle je ne souhaite pas
m’étendre. Je demande Ă  des hommes et Ă  des femmes de mani

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fester concrÚtement leurs capacités à diriger en transgressant
des tabous culturels oppressifs. Ils acceptent ou ils refusent.
S’ils franchissent le pas, ils sont dignes d’entrer dans le cercle
restreint des initiĂ©s Ă  la solidaritĂ© duquel ils contribueront. S’ils
refusent, ils sont recalés et ils partent. La seule obligation qui
leur est faite est de ne rien rĂ©vĂ©ler de ce qu’ils ont vu ou entendu.
Si cette interdiction n’est pas respectĂ©e, ils savent qu’ils
s’exposent, un jour ou l’autre, Ă  des consĂ©quences aussi imprĂ©vues
que fùcheuses. Cela étant bien précisé, la prétendue séance
orgiaque au cours de laquelle AĂŻcha aurait subit des outrages et
des humiliations me semble totalement stupide puisque inutile.
Elle n’a pas voulu franchir l’obstacle. Bon ! Elle part. Point à la
ligne. Pourquoi imaginer des folies extravagantes ? Il n’est rien
arrivĂ© de prĂ©tendu tel Ă  Luc ou Ă  Simon. Alors ? C’est vrai
qu’elle Ă©tait absente au petit dĂ©jeuner le lendemain matin mais
j’ignore oĂč elle est passĂ©e. Était-elle encore dans sa chambre ?
Sur le chemin du retour pour appeler un taxi au village voisin ?
La grille du chĂąteau n’était pas fermĂ©e. Encore un mot, si tu me
le permets
 Une cérémonie à caractÚre initiatique ou punitif
dans le cadre d’une communautĂ©, disons
 discrĂšte, ne se rĂ©vĂšle
pas aux non initiĂ©s. De deux choses l’une : ou bien cette sĂ©ance
n’a jamais eu lieu et Jean-Baptiste a besoin de repos ou bien elle
a eu lieu et Jean-Baptiste s’expose Ă  de sĂ©rieuses difficultĂ©s. DĂ©sormais
je refuse d'en dire davantage sur Aïcha et sur la communauté.
»

* * *

« Tu as tout de mĂȘme apportĂ© un Ă©clairage intĂ©ressant sur
cette affaire mĂȘme si nous restons dans l’ignorance du sort
d’AĂŻcha. Luc ! Ta chambre Ă©tait proche de la sienne. N’as-tu rien
vu, rien entendu cette nuit-là ? »

* * *

– 95 –


LUC

« J’ai lu un moment puis j’ai Ă©teint. Je me suis remĂ©morĂ©
les événements de la matinée en songeant que nous étions tous,
au choix, des salauds ou des lñches. Nous n’aurions jamais du
faire ou laisser faire ce qui s’est probablement dĂ©roulĂ© dans la
chapelle. J’imagine qu’Emmanuel et ses sbires ont du violenter
cette gamine sous le prĂ©texte de se livrer Ă  d’un prĂ©tendu exercice
de dynamique de groupe ! Aucun d’entre eux n’a rien voulu
dire mais tout ceci est évident.

Pour ce qui concerne AĂŻcha, je ne sais rien. Il m’a semblĂ©
entendre un moteur de voiture dans la nuit, mais c’était peut-
ĂȘtre au petit matin. Je ne m’en souviens plus. À cette Ă©poque de
l’annĂ©e le jour tarde Ă  se lever et je suis incapable de dire l’heure
qu’il Ă©tait lorsque j’ai entendu ce bruit.

Je me suis Ă©tonnĂ©, comme chacun, de l’absence de ma voisine.
Je suis mĂȘme entrĂ© dans sa chambre avant la rĂ©union afin
de vĂ©rifier si elle n’avait pas laissĂ© des affaires personnelles. Le
mĂ©nage venait d’ĂȘtre fait. La fenĂȘtre Ă©tait ouverte. Il n’y avait
aucune affaire personnelle d’AĂŻcha. J’ai interrogĂ© la femme de
mĂ©nage que j’ai croisĂ© dans la galerie. Elle m’a dit qu’elle Ă©tait
certainement partie tĂŽt ce matin et qu’elle avait emportĂ© toutes
ses affaires sauf un gros livre qu’elle avait trouvĂ© entre le lit et le
mur au moment de changer les draps. Le livre avait certainement
glissĂ© lĂ  lorsqu’elle s’était endormie. La femme de mĂ©nage
m’a dit avoir rapportĂ© cet ouvrage au directeur qui l’a glissĂ©
dans un tiroir de son bureau. Elle a ajoutĂ© qu’elle avait remarquĂ©
que l’auteur du livre portait le mĂȘme nom que l’animateur
mais pas le mĂȘme prĂ©nom. “C’était peut-ĂȘtre quelqu’un de sa
famille ?” m’a-t-elle demandĂ©. Je lui ai rĂ©pondu que je n’en savais
rien et je l’ai remerciĂ©e. Je ne sais rien de plus. »

* * *

– 96 –


« Et vous, Simon, Thomas, Mathieu, vous n’avez rien Ă  dire
Ă  propos d’AĂŻcha ? »

* * *

SIMON

« Non, rien ! Aucune idée et aucune information ! »
* * *
« Bon, nous reviendrons sur ce sujet aprÚs que vous
m’aurez parlĂ© de la rĂ©union de synthĂšse. »

– 97 –


CHAPITRE 6
SYNTHÈSE

LUC

« Au petit déjeuner tout le monde paraissait parfaitement
calme et dĂ©tendu. Nous nous sommes inquiĂ©tĂ©s de l’absence
d’Aïcha mais nous venons d’en parler.

Nous nous sommes rendu dans une autre salle que celle oĂč
nous avions passé la premiÚre journée. Sur la demande
d’Emmanuel, nous avons pris place autour de la table puis il a
ouvert la rĂ©union. Il a rappelĂ© que l’objet de celle-ci Ă©tait de faire
un dĂ©briefing de notre sĂ©minaire et d’analyser les progrĂšs rĂ©alisĂ©s
et les difficultĂ©s rencontrĂ©es afin d’en tirer un enseignement.

Il a dĂ©plorĂ© l’absence d’AĂŻcha tout en affirmant que cela ne
l’étonnait pas car il avait trĂšs vite senti qu’elle n’était pas Ă  sa
place dans ce type de session. Il nous a ensuite donné la parole.

Je lui ai dis que j’avais mal supportĂ© la façon dont il avait
harcelĂ© AĂŻcha au cours de la premiĂšre journĂ©e. J’ai rĂ©affirmĂ©
mon opposition catĂ©gorique Ă  l’épreuve proposĂ©e le lendemain,
estimant qu’elle Ă©tait indigne de nous et qu’en outre, elle plaçait
ses auteurs en situation d’ĂȘtre poursuivis pour crime en cas de

– 98 –


plainte. J’ai insistĂ© sur le fait qu’il n’est pas indispensable de
commettre un crime pour obtenir un poste de dirigeant
d’entreprise.

Simon a tenu des propos semblables aux miens.

Pierre et Thomas ont vivement critiquĂ© l’attitude jugĂ©e nĂ©gative
de Simon, de moi-mĂȘme et d’AĂŻcha, estimant que nous
avions mis le groupe en situation de rupture. Ils ont jugé que
l’épreuve Ă©tait un test exigeant et que c’était parce qu’il comportait
une vraie prise de risques qu’il Ă©tait pertinent. Pour Pierre,
sauter au bout d’un Ă©lastique, dĂ©valer un torrent ou violer une
gamine Ă©taient, Ă  l’évidence, des exercices de sĂ©lection tout Ă 
fait acceptables ! Pour ma part, je crois que certains de nos collĂšgues
ont Ă©tĂ© victimes de l’effondrement de leur systĂšme immunitaire
moral !

J’ai dit Ă  Emmanuel que ses thĂ©ories Ă©taient dangereuses et
immorales et que je considĂ©rais que je n’avais dĂ©sormais plus
rien Ă  faire au centre. J’ai saluĂ© l’assistance et j’ai quittĂ© la salle.
J’ai fait appeler un taxi. Simon m’a rejoint. Nous sommes partis
ensemble. »

* * *

« Pierre, Thomas ou Mathieu, avez-vous quelque chose à
ajouter ?

Pierre ? Je t’en prie. »

* * *

– 99 –


PIERRE

« J’ai dit que le sĂ©minaire pouvait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un
succĂšs dans la mesure oĂč il a rempli son rĂŽle d’outil de sĂ©lection.
Nous sommes trois à avoir prouvé nos capacités. Trois autres
ont dĂ©clarĂ© forfait. C’est un taux d’échec assez Ă©levĂ© mais
qui traduit le niveau Ă©levĂ© d’exigence des Ă©preuves. Seuls les
meilleurs, les plus forts, franchissent l’obstacle avec succùs.

Emmanuel a conçu un dispositif qui est vraiment pertinent,
qui ne permet pas de tricher avec soi et avec les autres.
C’est trĂšs bien. »

* * *

MATHIEU

« J’espĂšre simplement que ceux et celle qui sont partis sauront
malgré tout tenir leur langue. Il est évident que certains
aspects du sĂ©minaire ne peuvent pas faire l’objet de communications
publiques et pourraient nous causer du tort s'ils étaient
divulguĂ©s. J’ai exprimĂ© quelques craintes en ce sens au cours de
la synthĂšse. Emmanuel s’est efforcĂ© de nous rassurer en nous
disant qu’il n’y avait aucune preuve susceptible de confirmer
d’éventuelles fuites. Les personnes de service du chĂąteau sont
membres d’une association affiliĂ©e Ă  la communautĂ© oĂč vit
Jean-Baptiste. Sa fille est parfaitement encadrée. Le centre jouit
d’une rĂ©putation trĂšs honorable dans la rĂ©gion. Chaque annĂ©e,
Emmanuel et Jean-Baptiste invitent à une soirée festive les
principales autorités locales. Les oeuvres sociales des pompiers
et des gendarmes bĂ©nĂ©ficient des largesses d’Emmanuel. En
outre, les gendarmes ainsi que les notables locaux trouvent sou

– 100 –


vent table ouverte au centre en cours d’annĂ©e. Tout ceci ne garantit
pas l’impunitĂ© mais contribue Ă  crĂ©er un climat de
confiance. Emmanuel nous a affirmé que jusqu'à présent aucune
plainte, aucune rumeur n’avait portĂ© leur ombre sur le
centre et ses activités. »

* * *

« Emmanuel ? Veux-tu ajouter un mot ? »

* * *

EMMANUEL

« Oui, juste pour dire que nous avons déjeuné ensemble.
Jean-Baptiste et Blandine Ă©taient Ă  notre table. Tout s’est parfaitement
déroulé. Les trois derniers participants ont quitté le
centre en milieu d’aprĂšs-midi. J’ai regagnĂ© la rĂ©gion parisienne
en fin de journée. Blandine est installée chez moi. Elle est accompagnée
d’une personne de confiance qui vit sous mon toit et
qui est chargĂ©e de s’en occuper. Quant Ă  Jean-Baptiste il est restĂ©
sur place car il avait un nouveau séminaire à préparer pour le
mois suivant. »

* * *

– 101 –


CHAPITRE 7
RENSEIGNEMENTS

Il y a trois jours, j’ai appelĂ© au tĂ©lĂ©phone Simon Ă  Marseille.

Une voix fĂ©minine enrouĂ©e m’a rĂ©pondu. C’était sa femme.
Je me suis présenté et lui ai demandé de me passer Simon.

Elle m’a dit d’une voix faible que Simon lui avait parlĂ© de
moi et que malheureusement elle ne pouvait pas me le passer.
Elle a aussitĂŽt Ă©clatĂ© en sanglots. J’ai compris que Simon Ă©tait
mort accidentellement une semaine auparavant.

Je suis resté sans voix durant quelques secondes au point
qu’elle m’a demandĂ© si j’étais toujours en ligne. Je lui ai demandĂ©
comment était mort son mari.

– Il est tombĂ© accidentellement sur les rails du mĂ©tro au
moment oĂč une rame entrait en station. Le quai Ă©tait bondĂ© et
la police a conclu qu’il avait glissĂ© en voulant longer le quai tout
au bord de la voie. C’est une mort atroce !
J’étais dĂ©semparĂ©. Il me semble que j’ai bredouillĂ© des
condoléances avant de raccrocher.

J’ai alors tentĂ© de joindre Luc. Quelqu’un m’a rĂ©pondu qu’il
venait d’ĂȘtre renversĂ© par un chauffard en traversant la rue prĂ©s
de chez lui. Le lendemain, j’ai appelĂ© l’hĂŽpital oĂč il avait Ă©tĂ©

– 102 –


transportĂ©. On m’annonça qu’il Ă©tait dĂ©cĂ©dĂ© de ses blessures
dans la nuit sans avoir repris connaissance.

J’étais consternĂ© et intriguĂ© Ă  la fois. Comment attribuer au
hasard la mort accidentelle de deux participants au séminaire
en un laps de temps aussi bref ? Je me suis décidé à appeler
Thomas. À l’autre bout du fil la sonnerie a retentit plusieurs fois
puis un rĂ©pondeur m’a invitĂ© Ă  laisser mon message,
m’indiquant que mon correspondant Ă©tait provisoirement absent
et qu’il me rappellerait dùs son retour. Quelques heures
plus tard, la sonnerie de mon tĂ©lĂ©phone a retentit. C’était Thomas.
Je l’ai mis au courant de la mort de Simon et de Luc. Aprùs
quelques secondes d’un silence que j’attribuais à la surprise, il
m’avoua ignorer cette double tragĂ©die. Je lui ai demandĂ© s’il
avait des nouvelles de Pierre et de Mathieu. Il me rĂ©pondit qu’il
n’avait pas gardĂ© le contact avec eux puis il a raccrochĂ©.

Fouillant dans mes papiers, j’ai remis la main sur le numĂ©ro
de tĂ©lĂ©phone de Mathieu. AprĂšs un instant d’incrĂ©dulitĂ©, il
sembla trÚs affecté par la nouvelle des disparitions de ses anciens
collĂšgues et me dĂ©clara n’avoir aucune information susceptible
de m’éclairer sur les causes rĂ©elles ou supposĂ©es de ces
accidents. En ce qui concerne les autres protagonistes du séminaire
il me dit qu’il n’avait pas gardĂ© le contact et qu’il ne souhaitait
pas le faire, ajoutant qu’il convenait de tirer un trait sur
ce séminaire.

Je me suis alors décidé à contacter mon ami Marc, inspecteur
aux Renseignements Généraux. AprÚs quelques réticences,
il consent Ă  me fournir des Ă©lĂ©ments d’information complĂ©mentaires
à propos d’Emmanuel, de Jean-Baptiste et de Pierre ainsi
qu’au sujet de la fameuse communautĂ© dont il a Ă©tĂ© fait mention
Ă  plusieurs reprises.

Quelques jours plus tard, il arrive chez moi, tard le soir. Il a
recueilli des informations comme je le lui ai demandé.

– 103 –


* * *

MARC

« Tu sais qu’en principe je n’ai pas le droit de te donner des
renseignements qui relĂšvent de la police et de la justice ! Enfin !
J’espùre que tu ne vas pas nous embarquer dans une affaire foireuse.
C’est au sujet de ton dernier roman, m’as-tu dis ? Bon !
Voici ce que j’ai glanĂ© sur les individus dont tu m’as communiquĂ©
l’identitĂ©. Tout d’abord, Ă  tout seigneur tout honneur !

Emmanuel Cohen. Ce monsieur est né à Varsovie en 1938
dans une famille de la bourgeoisie israélite polonaise. Son pÚre
était médecin. Ils ont quitté la Pologne au printemps 39 et se
sont installés à Paris avant de se réfugier aux USA en 1940. Ils
sont rentrés en France aprÚs la guerre.

Emmanuel a un frĂšre et deux soeurs. Il est le plus jeune des
quatre enfants.

Il a été un élÚve brillant du lycée Louis le Grand. AprÚs
avoir passé son bac avec mention bien, il a entamé des études
supĂ©rieures. Il est licenciĂ© de philosophie et de sociologie. À la
sortie de l’universitĂ©, il est entrĂ© dans un cabinet spĂ©cialisĂ© en
sociologie du travail.

Il a commencé à militer trÚs tÎt, dÚs le lycée semble-t-il, au
sein de groupuscules contestataires de gauche. Il était proche
des milieux d’opposition Ă  la guerre d’AlgĂ©rie et a Ă©tĂ© soupçonnĂ©
d’appartenir Ă  un rĂ©seau d’aide au FLN. Aucune preuve n’a jamais
pu ĂȘtre apportĂ©e. Il n’a donc pas Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©. Il a effectuĂ©

– 104 –


son service militaire en Allemagne dans une unité du Génie. Les
accords d’Evian mettant fin aux hostilitĂ©s lui ont Ă©vitĂ© l’AlgĂ©rie.

Il figure toujours sur la liste des membres d’un petit parti
progressiste tout en conservant des contacts avec des amis appartenant
à un groupuscule extrémiste.

En 1968, il a animé des réunions sur les thÚmes du monde
du travail, relations, hiérarchie, autogestion
 Il y professait des
principes révolutionnaires issus des théories groupusculaires
d’avant-garde prolĂ©tarienne, thĂ©ories selon lesquelles seuls
quelques élus ont la clairvoyance et les qualités personnelles
suffisantes pour guider le peuple sur la voie de l’émancipation.

C’est aux alentours de 1971 qu’il a fondĂ©, sous forme
d’association, un centre d’études sociologiques pour une nouvelle
gouvernance d’entreprise. Il s’est appuyĂ© sur cette structure
pour créer en 1980 un cabinet de conseil en management.
Ses principaux clients sont de grandes entreprises privées et
publiques. Il s’appuie sur l’important rĂ©seau de relations qu’il a
noué avec ses camarades militants politiques.

Tu serais étonné si je te citais les noms de certains grands
patrons actuels qui se sont frottés, à cette époque, aux théories
révolutionnaires ! Tout cela crée des liens et notre homme a
gardé des contacts étroits avec nombre de cadres dirigeants.

Il semble que le recours aux services du cabinet dirigé par
Cohen soit un moyen de coopter au sein des directions
d’entreprises des sympathisants et, grĂące aux dispositions lĂ©gislatives
et réglementaires relatives au financement de la formation
professionnelle, d’alimenter les caisses d’organisations sectaires.

Les appuis dont disposent Cohen et ses amis jusqu’au sein
de l’appareil d’État n’ont pas permis, jusqu'Ă  prĂ©sent, de mener

– 105 –


des investigations sur les financements et les agissements de
cette nĂ©buleuse d’associations et de sociĂ©tĂ©s liĂ©es au juteux marchĂ©
de la formation continue.

Certaines structures disposent d’un patrimoine considĂ©rable
que les dons, legs ou cotisations des membres justifient officiellement.
C’est le cas de celle qui est propriĂ©taire du chĂąteau
de la Grande Combe.

Passons Ă  prĂ©sent Ă  celui qui paraĂźt ĂȘtre son bras droit,
Jean-Baptiste Le Du. C’est un personnage beaucoup plus falot
que son patron. Il est né en 1945 à Ivry, en banlieue parisienne.
Son pÚre était boucher-charcutier. Sa mÚre tenait la boutique.
Jean-Baptiste était destiné à prendre la succession de son pÚre.
Il a appris le métier tout en suivant des études de comptabilité.
Il a effectué son service militaire à Angers. AprÚs avoir été libéré
des obligations militaires en 1967, il a renoncé au métier de
boucher et a été embauché par une entreprise de métallurgie à
Nantes comme employé aux écritures. Il a adhéré quelques mois
plus tard à une section syndicale noyautée par des trotskistes.
Les grĂšves de 1968 l’ont amenĂ© Ă  s’engager dans le mouvement
revendicatif aux cĂŽtĂ©s de militants rĂ©volutionnaires qui l’ont
convaincu d’adhĂ©rer Ă  un petit groupe d’actions et de rĂ©flexions
politiques. Son parcours idĂ©ologique l’a conduit, dans les annĂ©es
74-75, au militantisme antinuclĂ©aire. C’était l’époque des projets
de centrales nuclĂ©aires en Basse Loire et en Bretagne. C’est
un gars costaud et brutal. Il s’est fait interpeller lors de violents
affrontements avec les forces de l’ordre. C’est au cours d’une
manifestation qu’il a rencontrĂ© celle qui est devenue sa compagne.
Ils ne sont pas mariés. Le couple a deux filles : Béatrice née
en 1978 et Blandine en 1980. La famille a décidé de vivre dans
une communauté rurale.

Nous pensons que c’est par le biais de relations communes
que les deux hommes se sont rencontrés aux environs de 1975.
Ils se sont liĂ©s d’amitiĂ©. C’est probablement Emmanuel qui lui a

– 106 –


proposé la direction administrative du centre de la Grande
Combe. La famille s’est installĂ©e dans une autre communautĂ©
implantée prÚs de Marvejol en LozÚre, en plein désert. Cette
petite communautĂ© est liĂ©e Ă  une constellation d’associations
dans lesquelles Emmanuel semble jouer un rĂŽle central.

Tout ce petit monde vit en autarcie de façon trÚs discrÚte.
La gendarmerie, qui effectue des contrîles ponctuels, n’a jamais
enregistré la moindre plainte des rares voisins du coin. Les enfants
suivent un enseignement qui est dispensé sur place par un
des membres qui a été prof en région parisienne pendant une
dizaine d’annĂ©es. CĂŽtĂ© santĂ©, les membres de cette espĂšce de
tribu sont également bien organisés. Les soins sont dispensés
par un mĂ©decin lyonnais en retraite, lui aussi militant d’une
structure associative liĂ©e Ă  Emmanuel. Il est difficile d’établir le
contact avec eux car ils n’acceptent de parler Ă  un Ă©tranger
qu’en prĂ©sence du « maĂźtre », sorte de chef de clan dont on
ignore l’identitĂ©. Nous avons pensĂ© qu’il pouvait s’agir de Cohen
mais nous n’en sommes absolument pas certains.

Passons Ă  Pierre maintenant : LĂ , c’est un profil diffĂ©rent
des deux précédents. Il est né à Lyon en 1953. Ses parents ont
changé de domicile à plusieurs reprises. Il a, je devrais dire il
avait, une soeur nĂ©e en 1956. Elle est morte Ă  l’ñge de huit ans
des suites de ses blessures aprÚs avoir été renversée par une voiture.

Le pÚre, Antoine Ablys, était officier : SitÎt rapatrié
d’Indochine, il a Ă©tĂ© affectĂ© en AlgĂ©rie au 5e Étranger de Cavalerie.
Il a Ă©tĂ© tuĂ© au cours d’un accrochage avec l’ALN en octobre
60 au dĂ©but de l’opĂ©ration AriĂšges dans la forĂȘt des Beni-
Melloul, dans les AurĂšs.

AprÚs le décÚs du pÚre, sa veuve a trouvé un emploi dans la
fonction publique.

– 107 –


Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le grand-
pÚre maternel qui était avocat, a été accusé de collaboration
pendant l’occupation. Il bĂ©nĂ©ficiait de solides appuis et, trĂšs
vite, un jury d’honneur a Ă©tĂ© constituĂ© et l’a lavĂ© de tout soupçon.

Pierre a devancĂ© l’appel et s’est engagĂ© pour trois ans en
1972 et a été affecté dans une unité parachutiste. Il a été libéré
en 75, date Ă  laquelle il s’est inscrit Ă  la facultĂ© de droit.

Il a décroché sa licence trois ans plus tard et a trouvé rapidement
un emploi. Il a Ă©tĂ© recrutĂ© par une entreprise d’importexport
travaillant essentiellement avec le Moyen-Orient. Il avait
le bon profil pour traiter des affaires dans le contexte difficile de
la guerre civile libanaise.

Ses relations lui ont permis de s’introduire dans les milieux
francophiles de la haute bourgeoisie chrétienne de Beyrouth.
Ses amis appartenaient à l’entourage de Bachir Gemayel. Il a
noué des relations suivies avec des responsables des Forces Libanaises.
Nous savons qu’il a rencontrĂ© leur leader, Obeika, au
moins Ă  trois reprises.

Nos services de renseignements ont Ă©tabli qu’il avait certainement
contribuĂ©, par l’entremise de son emploi, Ă  faciliter
un trafic d’armes au profit des phalangistes. Il a collaborĂ© avec
eux et le Mossad lorsque celui-ci a commencé à recueillir des
informations sur les implantations palestiniennes de Beyrouth
Ouest vers la fin de 81 et au début de 82.

Plus grave, il a Ă©tĂ© soupçonnĂ© d’avoir Ă©tĂ© mĂȘlĂ©, dans les
rangs des Forces Libanaises, au massacre de civils palestiniens
en septembre 82 dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila.
Il aurait, selon d’anciens phalangistes, participĂ© Ă  la CitĂ© Sportive
Ă  des sĂ©ances de tortures et d’assassinats, en particuliers de

– 108 –


femmes et d’enfants. Tout ceci est restĂ© au niveau des soupçons
car aucune preuve formelle n’a Ă©tĂ© apportĂ©e.

Bref, la situation libanaise Ă©voluant, l’homme est rentrĂ© en
France au début de 83.

Il a quitté son emploi et est entré au service commercial
d’une grande marque automobile.

Ce groupe industriel faisait appel aux services du cabinet
de consultant d’Emmanuel pour dynamiser les forces de vente.
Les deux hommes aux parcours si différents se sont rencontrés
et ont sympathisé sans que nous puissions dire ce que chacun a
apprĂ©ciĂ© en l’autre.

En tout cas, ils sont restés en contact. Voilà pour Ablys !

Quant à ta mystérieuse Aïcha, je ne possÚde que peu
d’élĂ©ments la concernant. Elle se nomme AĂŻcha Amal. Elle a
trente deux ans. Elle est célibataire. On ne lui connaßt ni amis ni
famille. Elle est domiciliée dans le 12e arrondissement de Paris.
Ses parents, d’origine libanaise, sont dĂ©cĂ©dĂ©s. Son entreprise a
reçu sa lettre de dĂ©mission le 30 janvier mais ne l’a pas revue
depuis son dĂ©part Ă  la grande Combe. Elle semble s’ĂȘtre Ă©vaporĂ©e.
»

* * *

« À prĂ©sent, tu en sais autant que moi ! Quel usage comptes-
tu faire de ces informations ? Je croyais que ton bouquin
était bouclé ! Tu prépares une suite ?

– Marc, tes renseignements sont prĂ©cieux. Ce qui m’arrive
est étrange et presque incroyable. Si je te dis que les personnes
sur le compte desquelles tu viens de faire des recherches sont
– 109 –


des personnages de mon roman et non des individus réels,
peux-tu me croire sans songer un instant que je délire ?

– Les romanciers ont l’imagination foisonnante ! Mais là,
mon ami, je dois te rappeler que les personnes dont je viens de
te parler existent bel et bien ! Ce ne sont pas des personnages
imaginaires. Je suppose qu’il existe une ressemblance troublante
entre le monde que tu as créé et des gens qui vivent
comme toi et moi, n’est-ce pas ?
– Pas du tout ! Je suis certain que ces personnes n’existent
pas ! Enfin, je veux dire que c’est moi qui les ai créées ! Peut-on
supposer que j’ai imaginĂ© des individus qui seraient l’exacte rĂ©plique
de personnes vivantes comme toi et moi ?
– Peut-ĂȘtre as-tu Ă©tĂ© influencĂ©, Ă  ton insu, par ces gens que
tu as croisé un jour ou dont tu as entendu parler. Ce sont des
choses plausibles, non ? En tout cas, tu ne peux pas me faire
croire que les individus sur lesquels j’ai glanĂ© des renseignements
sont sortis de ton cerveau !
– Ta rĂ©ponse est rationnelle mais je reste persuadĂ© qu’ils
n’ont jamais eu d’existence avant que je n’écrive la premiĂšre
ligne de mon roman ! C’est normal que tu ne puisses pas me
croire.
– Mon cher, je te suggùre de prendre quelques jours de repos
avant d’attaquer ton prochain livre ! AprĂšs avoir Ă©tĂ© immergĂ©
trop longtemps dans ton récit, tu as du mal à faire la part entre
fiction et rĂ©alitĂ©. Cela n’a rien d’anormal.
– Je ne t’en veux pas pour ton incrĂ©dulitĂ©. Je la comprends
et si j’étais Ă  ta place, je raisonnerais de la mĂȘme maniĂšre. Je te
remercie mais je vais encore abuser de notre amitié et de ta
confiance ! J’ai besoin que quelqu’un, inconnu des protagonistes,
mĂšne une enquĂȘte de terrain pour tenter de tirer au clair
– 110 –


cette histoire. Comment peut-on imaginer que cette jeune
femme se soit, comme par miracle, désintégrée ? Peut-on croire
que la mort des deux stagiaires qui se sont opposés à la séance
organisée par Emmanuel, soit une simple coïncidence ?

– Pourquoi n’essaies-tu pas de sortir de ton rĂȘve ? Tu veux
que j’enquĂȘte sur ces individus ? Je ne suis pas un dĂ©tective privĂ©
! Je suis un fonctionnaire et je n’ai absolument pas le droit de
me livrer à des investigations de ce genre sans en référer à mes
supĂ©rieurs. Et qu’est-ce que je vais leur dire ? Que mon ami,
Ă©crivain, est persuadĂ© d’ĂȘtre leur gĂ©niteur et qu’il aimerait bien
qu’ils rentrent au bercail afin qu’on puisse poser le livre sur les
Ă©tagĂšres ! C’est pour le coup oĂč j’ai droit Ă  un long sĂ©jour en clinique
psychiatrique ! Qu’en penses-tu ?
– Allons, Marc ! Je sais bien que tu me prends pour un type
un peu extravaguant mais je suis certain que tu sauras mener
avec tact et discrĂ©tion une investigation. N’est-ce pas ton boulot
? Il est vrai que ce que je te demande n’est pas sans risque
mais ce n’est pas pour te dĂ©plaire. Puisque tu opposes ta rĂ©alitĂ©
et ma fiction, que penses-tu des deux morts suspectes et de cette
disparition inexplicable ?
– Officiellement il s’agit d’accidents. Quant à la disparition
de cette jeune femme, il n’y a rien de suspect
 En tout cas pas
pour l’instant. Elle est majeure et aucun indice ne laisse supposer
que cette affaire ait un caractĂšre criminel. Aucune plainte ni
demande de recherche n’a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e.
– Deux accidents mortels et une disparition inexplicable a
priori ne sont pas de simples fantasmes, avoue-le !
– D’accord, l’évaporation d’AĂŻcha demeure inexpliquĂ©e
mais elle peut ĂȘtre explicable
 Besoin de changer de vie, dĂ©pression

Que sais-je ? Je sais que je ne parviendrais pas Ă  te
faire démordre de ta théorie selon laquelle tu as créé de toutes
– 111 –


piÚces des personnages qui, du coup, se sont installés dans la vie
réelle en menant leur propre existence sans te rendre des comptes
! Dans quelle galùre veux-tu m’engager ? Puisque nous nageons
en plein dĂ©lire, allons-y ! Si j’accepte de te rendre ce service,
je dis bien « si », ce qui serait une folie de ma part,
qu’attends-tu de moi ?

– Que tu te rendes sur place, à la Grande Combe et que tu
essaie de remonter la piste afin de découvrir la vérité. Je te remercie
! J’en attendais pas moins de toi !
– Eh ! Tu vas vite en besogne ! Ai-je dis que j’acceptais ? »
* * *

– 112 –


CHAPITRE 8
ENQUÊTE

Je dois ĂȘtre aussi fou que mon ami pour m’ĂȘtre finalement
laissĂ© convaincre de me lancer sur les traces d’AĂŻcha. Ma hiĂ©rarchie
ayant consenti Ă  m’accorder quelques jours de congĂ©, j’ai
décidé de jouer le limier dans une histoire complÚtement rocambolesque.

L’immeuble oĂč habite AĂŻcha est un bĂątiment de quatre Ă©tages.
L’entrĂ©e est commandĂ©e par un digicode. J’attends un long
moment qu’une personne sorte de l’immeuble pour
m’engouffrer dans l’entrĂ©e. Parmi les huit boites aux lettres suspendues
au mur, une ne possĂšde pas de nom. Parmi les sept
autres il n’y a pas le nom de celle que je recherche. À tout hasard,
je frappe à une porte du premier étage. Une dame ùgée
m’ouvre aprĂšs que je lui aie dĂ©clarĂ© ĂȘtre un agent d’assurances
et que je cherche l’appartement d’AĂŻcha Amal afin de rĂ©gler avec
elle un dossier de sinistre. Sur le moment elle se méfie puis me
rĂ©pond qu’elle ne voit pas de qui je veux parler. Je lui fais alors
la description de ma supposée cliente.

« Ah oui ! me dit-elle, je vois qui vous voulez dire ! C’est
une jeune femme brune. On dirait une arabe ! Mais bien, trĂšs
discrùte, pas d’histoire, jamais d’hommes comme c’est parfois le
cas avec des jeunes femmes seules. En fait, je ne l’ai jamais vu
avec quelqu’un.

– 113 –


– OĂč se trouve l’appartement ? Je n’ai pas vu son nom sur
les boites aux lettres. »
Elle paraßt étonnée et me dit que la jeune femme a déménagé
quelques jours auparavant. Elle ajoute que pour le moment
il n’y a pas encore de remplaçant.

Je lui demande si elle l’a vue au moment du dĂ©mĂ©nagement
et si elle sait oĂč elle est partie. Elle ne se rappelle pas
l’avoir vu. Il y avait juste des dĂ©mĂ©nageurs et le reprĂ©sentant de
la rĂ©gie qui gĂšre l’immeuble dont elle me communique les coordonnĂ©es.
Je la quitte en la remerciant aprÚs avoir décliné son
offre d’une tasse de cafĂ©. Je suis fort intriguĂ© par ce dĂ©mĂ©nagement.
À la rĂ©gie, usant du mĂȘme stratagĂšme, je tente d’obtenir
quelques informations plus précises sur Aïcha.

L’employĂ©e qui me reç§oit me dĂ©clare que mademoiselle
Amal a donné son congé par lettre recommandée en indiquant
qu’elle devait quitter rapidement la France pour des raisons
professionnelles. L’employĂ©e ajoute qu’elle a adressĂ© un chĂšque
couvrant l’ensemble des sommes dues et qu’elle leur a demandĂ©,
toujours par Ă©crit, de rĂ©gler tous les dossiers d’abonnements
en cours
 eau, Ă©lectricitĂ©, etc. Elle prĂ©cise que ce n’est pas une
pratique courante mais que dÚs lors que tout est réglé rubis sur
l’ongle il n’y a pas lieu de se poser d’autres questions.

« Le chÚque était-il à son nom ?

– Je n’ai pas le droit de vous rĂ©pondre ! Pourquoi me posez-
vous cette question ? Qui ĂȘtes-vous ? »
Je dois justifier ma curiositĂ© en indiquant qu’AĂŻcha Amal
nous doit de l’argent et que si elle quitte le pays nous avons besoin
de connaütre sa nouvelle adresse ou au moins sa banque. À
demi-rassurĂ©e, l’employĂ©e consent Ă  me rĂ©pondre. Elle n’a pas
conservĂ© le chĂšque mais se souvient que celui-ci n’était pas au

– 114 –


nom d’AĂŻcha. C’était une sociĂ©tĂ© ou une association, me dit-elle.
Je lui fais promettre de me rappeler pour me préciser
l’information en la remerciant pour son amabilitĂ©. Je quitte la
rĂ©gie et reviens sur mes pas. Je demande Ă  l’employĂ©e si elle se
rappelle le nom de l’entreprise de dĂ©mĂ©nagement. Elle me rĂ©pond
affirmativement car un représentant de la régie était présent
au moment du déménagement. Elle me donne le nom et
l’adresse.

Sur-le-champ je file au siÚge de la société de déménagement
qui se trouve dans le 20e arrondissement. C’est une sociĂ©tĂ©
implantée depuis longtemps. Les immeubles datent du début du
siĂšcle. Il y a un unique et immense bureau oĂč travaillent plusieurs
employĂ©s. C’est un dĂ©cor d’une autre Ă©poque. Je traverse
la salle et me dirige vers la table qui me paraĂźt ĂȘtre celle du chef
de bureau. Il répond sans aucune réticence à mes questions. La
commande Ă©manait d’un certain Institut d’études pour le dĂ©veloppement
personnel situé en Suisse. Les meubles sont déposés
en garde. Les affaires personnelles et le linge ont été expédiés à
l’adresse du centre qui a payĂ© la facture de dĂ©mĂ©nagement et de
garde pour une période de deux ans. Le chef de bureau
m’indique que la commande Ă©tait accompagnĂ©e d’une lettre
dactylographiĂ©e et signĂ©e d’une mademoiselle Amal. Il me montre
ces documents. Je note l’adresse sur mon calepin.

Je décide de passer à la Grande Combe avant de me rendre
sur le territoire de la Confédération pour tenter de retrouver
Aïcha et savoir si elle est encore vivante ou morte et ce qui s’est
passé à la Grande Combe un soir de janvier.

Je renonce Ă  mon Ă©tat d’agent d’assurance pour endosser
celui de journaliste afin de rencontrer Jean-Baptiste.

Sous le couvert de ma nouvelle identité et sous le prétexte
de la prĂ©paration d’un reportage sur les conditions de dĂ©roulement
de certains séminaires professionnels pour cadres diri

– 115 –


geants, je prends rendez-vous avec Jean-Baptiste qui accepte de
me rencontrer la semaine suivante.

Six jours plus tard


Un soleil froid de fin d’hiver Ă©carte le voile de grisaille et
me salue à la descente de l’auto de location que j’ai prise une
heure plus tĂŽt. La brume s’esquive en dĂ©chirant sa traĂźne aux
branches des arbres qui tentent de se débarrasser des lambeaux
Ă©vanescents en s’ébrouant doucement. Le chĂąteau de la Grande
Combe est tel que mon ami me l’a dĂ©crit. Sa toiture d’ardoises
brille sous l’effet de la soudaine clartĂ©. Je me dirige vers le porche
d’entrĂ©e et actionne la sonnerie. </p>

J’attends quelques secondes avant d’entendre une porte
s’ouvrir. Une femme vĂȘtue d’une blouse blanche apparaĂźt dans
la cour intérieure et se dirige vers la grille derriÚre laquelle je
suis planté.

« Qui ĂȘtes-vous et que dĂ©sirez-vous ? »

Je dĂ©cline mon identitĂ© et indique que j’ai rendez-vous
avec le directeur du centre. Elle entrouvre un battant du portail
et me fait entrer. Elle doit ĂȘtre une des personnes chargĂ©es du
ménage ou de la cuisine. Je lui emboßte le pas jusque dans le
hall d’entrĂ©e oĂč elle me prie de patienter quelques instants.

Jean-Baptiste me tend la main en me souhaitant le bonjour
et en me demande si j’ai trouvĂ© le chemin sans difficultĂ©. Il me
propose de le suivre dans la bibliothĂšque afin de nous y installer
pour l’entretien que j’ai souhaitĂ© avoir avec lui pour les besoins
de mon reportage.

Nous prenons place dans des fauteuils qui me semblent
ĂȘtre de style Louis XIII bien que je n’aie qu’une connaissance
assez superficielle des styles de mobilier. J’accepte la tasse de

– 116 –


cafĂ© qu’il me propose et que la femme rencontrĂ©e quelques instants
auparavant nous apporte.

Voulez-vous me rappeler le nom du journal pour lequel
vous travaillez et le sujet précis de votre reportage ? Il veut également
connaütre les raisons qui m’ont conduit à choisir le centre
de formation professionnelle de la Grande Combe. Je lui réponds
que je le connais de réputation par des amis qui ont eu
l’occasion d’y sĂ©journer dans le passĂ©. Ma rĂ©ponse semble lui
suffire et nous abordons l’entretien proprement dit. Je
l’interroge sur les types de stages organisĂ©s, sur les profils des
participants, leurs nombres, les sociétés clientes, les intervenants

Il me répond sans détour, visiblement trÚs détendu.

Le chĂąteau – m’explique-t-il – a Ă©tĂ© rachetĂ©, il y a une dizaine
d’annĂ©es par une association Ă  vocation socioculturelle
désirant offrir aux entreprises et aux cabinets spécialisés dans la
formation et le conseil une structure hÎteliÚre bien adaptée à
leurs besoins. PropriĂ©tĂ© d’un agriculteur local, le chĂąteau Ă©tait Ă 
l’époque en piteux Ă©tat. La toiture Ă©tait en partie dĂ©truite, les
murs menaçaient ruine par endroit, l’intĂ©rieur Ă©tait Ă  l’abandon.
L’humiditĂ© rongeait les peintures Ă  fresque. La chapelle servait
de feniùre. L’association a obtenu des aides de l’État qui, par
ailleurs, a classĂ© le site. L’association a Ă©tĂ© autorisĂ©e Ă  rĂ©nover et
Ă  moderniser les bĂątiments Ă  deux conditions : Ne pas modifier
l’aspect intĂ©rieur et extĂ©rieur de l’ensemble et accepter d’ouvrir
une partie du chĂąteau aux visites durant les mois d’étĂ©. Les
principaux travaux de rĂ©novation et d’adaptation aux activitĂ©s
envisagées ont duré deux ans. Il a été nommé à cette époque
directeur du nouveau centre.

Il me propose, ensuite, de me servir de guide afin que je
puisse découvrir les salles de réunion, le lieu de détente aménagé
dans l’ancienne chapelle ainsi que l’étage supĂ©rieur comportant
les galeries desservant les chambres. Lorsque je pénÚtre
dans l’ancienne chapelle le rĂ©cit de mon ami dĂ©boule dans mon

– 117 –


esprit. J’imagine les Ă©vĂ©nements tragiques qu’il m’a relatĂ©s.
Mais tout est calme, propre et en ordre. Un billard français est
disposé au centre de la salle. Mon mentor me montre le soupirail
du cachot puis la petite galerie surplombant la salle et destinée
à l’origine à accueillir le maütre du lieu et ses proches durant
les offices religieux.

Tout est parfaitement conforme à la description qui m’en a
été faite.

En ressortant de la chapelle je m’approche de la margelle
du puits et m’étonne qu’elle soit comblĂ©e de terre.

Jean-Baptiste m’explique que pour des raisons de sĂ©curitĂ©
il a fait boucher le puits tout en conservant la superstructure
afin de respecter l’aspect original de la cour du chñteau. Je lui
demande si cela remonte Ă  l’époque de l’acquisition du chĂąteau.
Il me rĂ©pond que le puits a Ă©tĂ© comblĂ© depuis prĂ©s d’un mois. Il
a profitĂ© de l’absence de stagiaires pour faire effectuer ces travaux.

Je reste lĂ , sur place, perplexe, face au puits, jusqu'Ă  ce que
mon hĂŽte m’invite Ă  le suivre pour dĂ©couvrir les peintures ornant
les galeries.

Il est prĂ©s de midi. Nous regagnons le hall d’accueil et je
m’apprĂȘte Ă  prendre congĂ© de mon hĂŽte lorsqu'une trĂšs jeune
fille entre. À la description qui m’en a Ă©tĂ© faite, je reconnais
Blandine. Jean-Baptiste lui demande d’aller l’attendre à la cuisine
en lui disant qu’il en a pour un instant. Il me dit, en souriant,
que c’est sa fille. Elle est là pour les vacances de printemps,
me précise-t-il.

Au moment de nous séparer, je lui demande, comme si cela
venait de me traverser soudainement l’esprit, s’il connaüt
l’Institut d’études pour le dĂ©veloppement personnel situĂ© prĂ©s

– 118 –


de Lausanne en Suisse. Il reste muet durant un bref instant, visiblement
surpris par cette question qu’il n’attendait pas. Il se
ressaisit et me demande de rĂ©pĂ©ter le nom comme s’il avait mal
compris. Je lui repose ma question en lui disant qu’un ami m’en
a parlĂ©. J’ai cru comprendre que c’est un organisme qui oeuvre,
lui aussi, dans le domaine du conseil en management, lui dis-je.
Jean-Baptiste me rĂ©pond, d’un ton qui ne me convainc pas, que
ce nom ne lui évoque rien. Il ajoute que les organismes de
conseil et de formation sont trĂšs nombreux et que, de plus, celui-
ci n’est mĂȘme pas en France. J’ai le sentiment qu’il me ment
mais il me paraĂźt difficile de pousser plus loin mes interrogations
sans risquer de me dĂ©voiler. L’entretien est terminĂ©. Nous
prenons congé.

Le chĂąteau s’efface bientĂŽt du rĂ©troviseur. Je prends la
route en direction de la Suisse afin de rendre visite à l’Institut
d’études pour le dĂ©veloppement personnel. J’ignore pourquoi
mais j’ai l’intuition qu’Aïcha ne s’y trouve pas. A-t-elle jamais
quitté la Grande Combe ? Si ce que Jean-Baptiste a déclaré se
rĂ©vĂšle exact il est fort probable que la malheureuse n’a pas Ă©tĂ©
relĂąchĂ©e par ses bourreaux. Qu’en ont-ils fait ? Jean-Baptiste at-
il agit sur ordre et avec Pierre comme il l’a prĂ©tendu ou bien at-
il commis seul ce forfait ? Que s’est-il vraiment passĂ© ce soir lĂ 
et qu’est devenue cette jeune femme ?

Le lendemain, j’arrive à la petite ville suisse de M
 et me
présente, toujours sous ma couverture de journaliste, au centre
d’études pour le dĂ©veloppement personnel. Je dois montrer
patte blanche Ă  la grille d’entrĂ©e verrouillant l’accĂšs au bĂątiment
situĂ© au milieu d’un vaste parc en partie arborĂ©. Le bĂątiment
ressemble à un hÎtel de style traditionnel de cette région.
J’aperçois quelques personnes assises dans une salle de rĂ©union.
Elles Ă©coutent attentivement l’exposĂ© d’une femme
blonde qui doit ĂȘtre l’animatrice. Elle semble donner des
conseils à l’un des participants qui fait face aux autres. Il s’agit
probablement d’un exercice d’expression orale.

– 119 –


Mon attente est brĂšve. Le directeur vient Ă  ma rencontre.
C’est un homme d’une cinquantaine d’annĂ©es, aux cheveux grisonnant
et un peu longs, lui donnant l’allure d’un Ă©tudiant vieillissant
mais au visage vif et à l’allure sportive. Il me conduit à
son bureau et m’offre du cafĂ©. Son accueil est cordial. J’ai prĂ©parĂ©
mon interview. Il se prĂȘte de fort bonne grĂące Ă  mes questions
et me propose une visite des lieux. Nous parcourons trois
salles de réunion équipées de rétroprojecteur, de postes de TV
et de magnétoscopes. Le cadre est luxueux. Un salon-
bibliothĂšque et une salle de gymnastique complĂštent le dispositif.
La salle de restaurant est éclairée par de larges baies donnant
sur le parc et les montagnes toutes proches. Les chambres
vastes et confortables sont Ă  l’étage. Le directeur m’explique que
la clientĂšle de l’Institut est composĂ©e d’entreprises qui envoient
leurs cadres supĂ©rieurs afin qu’ils participent Ă  des exercices
destinés à mieux gérer leur stress et leurs capacités et, également,
afin de rencontrer des personnalités éminentes de tous
horizons qui abordent avec eux les sujets les plus divers. Actuellement
un journaliste britannique spĂ©cialisĂ© dans l’étude des
relations internationales Nord-Sud est invitĂ© ainsi qu’une amĂ©ricaine,
auteur de plusieurs ouvrages et dirigeante d’un cabinet
de conseil en recrutement de New York. La semaine prochaine,
le PDG d’un groupe international en gestion financiùre viendra
faire une confĂ©rence sur l’évolution du systĂšme mondial de
transactions financiĂšres, me dit-il.

Au terme de la visite, je lui demande Ă  rencontrer une amie
perdue de vue jusqu’au moment oĂč je prĂ©tends avoir appris par
hasard qu’elle Ă©tait nommĂ©e Ă  son centre. Quel est son nom ?
Aïcha Amal ! J’observe attentivement son visage. Il reste parfaitement
maĂźtre de lui. Il s’étonne que je puisse la connaĂźtre en
disant qu’il s’agit là d’une coïncidence extraordinaire. Il me
confirma qu’elle vient d’ĂȘtre recrutĂ©e par l’Institut pour assurer
une fonction de relations publiques et de communication. Il
ajoute que l’Institut a son siĂ©ge au Canada et que l’établissement

– 120 –


suisse n’est, en quelque sorte, qu’une filiale. Il se dit vraiment
dĂ©solĂ©, m’exposant que, malheureusement, il m’est impossible
de la rencontrer car elle est actuellement en formation au siĂšge
social de l’Institut situĂ© Ă  Fredericton au Nouveau-Brunswick.
Je ne manquerais pas de lui faire-part, dĂšs que possible, de votre
visite, m’assure-t-il, arborant un large sourire.

Au moment de nous séparer, je lui fais part de mes visites
dans d’autres institutions de conseil et de formation en France.
Connaissez-vous un certain Emmanuel Cohen ? Trùs à l’aise, il
me rĂ©pond que c’est un ami de longue date.

Je reprends la route de l’aĂ©roport de GenĂšve-Cointrain.
Quelques heures plus tard, je suis de retour Ă  mon domicile parisien
guĂšre plus avancĂ© qu’auparavant sur le sort d’AĂŻcha.
J’appelle mon ami et lui rends compte de mon pĂ©riple. Comme
lui, je ne peux que souhaiter qu’elle soit toujours vivante et en
bonne santé.

* * *

– 121 –


ÉPILOGUE

À toutes fins utiles j’ai consignĂ© par Ă©crit tout ce que Marc
m’a appris au sujet de son enquĂȘte ainsi que le rĂ©cit que
m’avaient fait les protagonistes de ces Ă©vĂ©nements et le mystĂšre
qui les enveloppait. Je ne savais pas vraiment ce qu’il convenait
de faire. Tout révéler à la police ? Mais dire quoi ? Avec quels
éléments ? Quelles preuves ? Aucune plainte, aucun cadavre

Et puis
 N’allait-on pas m’accuser d’avoir tout inventĂ© ? Un
auteur dramatique ! Pensez donc ! Imagination débridée et difficultés
Ă  faire la part des choses entre la fiction et la rĂ©alité  Je
n’étais pas crĂ©dible
 Et puis, je dois bien l’avouer, une histoire
chassant l’autre, j’ai laissĂ© mon rĂ©cit au fond d’un tiroir
 Jusqu’à
cette soirĂ©e singuliĂšre oĂč l’on frappa Ă  ma porte alors que
j’étais en panne d’inspiration.

Marc Ă©tait lĂ , plantĂ© devant moi. J’hĂ©sitai, je ne sais pourquoi
Ă  le faire entrer. Je l’avais presque oubliĂ©. Il m’affirma
m’avoir appelĂ© au tĂ©lĂ©phone Ă  plusieurs reprises durant toute la
journĂ©e. J’ai du bredouiller quelque vague excuse
 Il entra et
me demanda si j’étais intĂ©ressĂ© par certaines informations
concernant des individus dont je lui avais parlé au printemps
dernier. Cette histoire, que j’avais oubliĂ©e me revint Ă  l’esprit.

– En bon flic que je suis, je ne lñche jamais complùtement
une affaire avant qu’elle soit dĂ©finitivement rĂ©solue et classĂ©e

MĂȘme les affaires trĂšs spĂ©ciales que mon ami l’écrivain me
charge de dĂ©mĂȘler ! J’ai donc poursuivi, Ă  titre personnel, mon
enquĂȘte sur Emmanuel, Pierre et les autres. Regarde ! Me dit-il,
En me tendant une feuille dactylographiée.
– 122 –


C’est une lettre confidentielle Ă  diffusion restreinte destinĂ©e
à certains milieux économiques et financiers.

Je saisis la feuille et porte mon regard sur l’article que
Marc me montre du doigt. Un dénommé Pierre Ablys est pressenti
pour occuper la fonction d’Executive Manager d’une filiale
d’un groupe d’équipementier automobile implantĂ©e Ă  Toronto.

Quant à Emmanuel Cohen, Marc m’indique qu’il vient
d’écrire un nouvel ouvrage sur les mĂ©thodes de management. Il
a Ă©tĂ© rĂ©cemment invitĂ© sur le plateau d’une Ă©mission de TV
consacrĂ©e Ă  l’évolution de la formation professionnelle des cadres
d’entreprise. On le voit souvent, me dit Marc, au bras d’une
jeune fille fort jolie et discrÚte surnommée Blanche.

« Ah ! me lance-t-il, derniÚre nouvelle : Triste et banale à la
fois. La gendarmerie de Marvejols a été appelée, il y a deux mois
pour constater la mort d’une adolescente vivant au sein d’une
communauté. La victime est Blandine, la fille cadette de Jean-
Baptiste. Elle s’est pendue à une poutre dans une ancienne
grange. Les gendarmes et le Procureur ont conclu au suicide
sans autre cause extérieure. Elle souffrait, semble-t-il, de troubles
dépressifs. Affaire réglée, mon ami ! Tu peux dormir tranquille
et attaquer un nouveau roman
 Mais attention ! Hein !
Cette fois-ci, invente tes personnages ! »

AprĂšs son dĂ©part, j’ai ouvert un tiroir dans lequel j’avais
glissé mon manuscrit. Tout bien réfléchi, il me semblait plus
raisonnable de détruire mon ouvrage. Je savais que, se faisant,
je renvoyais au nĂ©ant les individus que j’avais imaginĂ©s et dont
le destin m’avait Ă©chappĂ©.

Je pris, une à une, les pages et je me mis à les déchirer.

– 123 –


Quelques jours s’écoulĂšrent. La sonnerie de mon portable
retentit. C’était Marc. Je savais ce qu’il allait me dire. Je dĂ©crochais
:

–Allî ! Salut ! Tu ne devineras la derniùre qui vient
d’arriver !

– Si, je crois.
– Comment ça, tu crois ?
– Je parie que tu ne retrouves plus aucune trace dans tes
papiers, tes fichiers, la presse, et dans je ne sais quoi d’autres
d’Emmanuel, de Pierre, Blandine et tous les autres
 Je me
trompe ?
– Comment as-tu devinĂ© ? Qui t’en a parlĂ© ?
– Je le sais, car c’est moi qui les ai fait disparaütre !
Je ne laissais pas à Marc le temps de me répondre
 Et
puis, que pouvais-je lui dire ? Aurait-il compris ?
* * *

– 124 –


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Mars 2005

—

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Alain Mourgue
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