Le diable au corps
Raymond Radiguet
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Je
vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je ? Est-ce ma faute si j'eus
douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre ? Sans doute, les
troubles qui me vinrent de cette période extraordinaire furent d'une sorte qu'on
n'éprouve jamais à cet âge ; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous
vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais me conduire dans
une aventure où déjà un homme eût éprouvé de l'embarras. Je ne suis pas le seul.
Et mes camarades garderont de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de
leurs aînés. Que ceux déjà qui m'en veulent se représentent ce que fut la guerre
pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances.
Nous
habitions à F..., au bord de la Marne.
Mes
parents condamnaient plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec
nous et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu de s'y perdre.
Je
n'ai jamais été un rêveur. Ce qui me semble rêve aux autres, plus crédules, me
paraissait à moi aussi réel que le fromage au chat, malgré la cloche de verre.
Pourtant la cloche existe.
La
cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses maîtres qui la
cassent et s'y coupent les mains.
Jusqu'à douze ans, je ne vois
aucune amourette, sauf pour une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir,
par un gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais mon
amour. Je m'autorisais de cet amour pour solliciter un rendez-vous. Ma lettre
lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît en classe. J'avais
distingué la seule fillette qui me ressemblât, parce qu'elle était propre, et
allait à l'école accompagnée d'une petite, comme moi de mon petit frère. Afin
que ces deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque sorte. A
ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon frère, qui ne savait pas
écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai à mon frère mon entremise, et notre
chance de tomber juste sur deux soeurs de nos âges et douées de noms de baptêmes
aussi exceptionnels. J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur
le bon genre de Carmen, lorsque après avoir déjeuné, avec mes parents qui me
gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.
A
peine mes camarades à leurs pupitres -- moi en haut de la classe, accroupi pour
prendre dans un placard, en ma qualité de premier, les volumes de la lecture à
haute voix --, le directeur entra. Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre
à la main. Mes jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai,
tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà, les élèves des
premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate, au fond de la classe, car ils
entendaient chuchoter mon nom. Enfin, le directeur m'appela, et pour me punir
finement, tout en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves,
me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune faute. Il me
demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il me pria de le suivre dans son
bureau. Nous n'y allâmes point. Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce
qui troubla fort mes notions de morale, fut qu'il considérait comme aussi grave
d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient communiqué ma
déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de papier à lettres. Il me menaça
d'envoyer cette feuille chez moi. Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda,
mais me dit qu'il conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne
pourrait plus cacher ma mauvaise conduite.
Ce
mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et les trompait, comme,
à l'école, ma facilité, véritable paresse, me faisait prendre pour un bon élève.
Je
rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don Juan. J'en fus
extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me citât le nom d'une oeuvre que je
connaissais et que ne connaissaient pas mes camarades. Son « Bonjour, Don Juan »
et mon sourire entendu transformèrent la classe à mon égard. Peut-être
avait-elle déjà su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter
une lettre à une « fille », comme disent les écoliers dans leur dur langage. Cet
enfant s'appelait Messager ; je ne l'avais pas élu d'après son nom, mais, quand
même, ce nom m'avait inspiré confiance.
A une
heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à mon père ; à quatre, je
brûlais de lui raconter tout. Rien ne m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le
compte de la franchise. Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme
toute, ravi qu'il connût ma prouesse.
J'avouai donc, ajoutant avec
orgueil que le directeur m'avait promis une discrétion absolue (comme à une
grande personne). Mon père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes
pièces ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette visite, il
parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce. -- Quoi ? dit alors le
directeur surpris et très ennuyé ; il vous a raconté cela ? Il m'avait supplié
de me taire, disant que vous le tueriez.
Ce
mensonge du directeur l'excusait ; il contribua encore à mon ivresse d'homme.
J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades et des clignements d'yeux du
maître. Le directeur cachait sa rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais
déjà : mon père, choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon
année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement de juin.
Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix, mes couronnes, se
réservait de dire la chose, après la distribution. Ce jour venu, grâce à une
injustice du directeur qui craignait confusément les suites de son mensonge,
seul de la classe, je reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix
d'excellence. Mauvais calcul : l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car
le père du prix d'excellence retira son fils.
Des
élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.
Ma
mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son esprit, cela voulait
dire : pour prendre le train. Je restai deux ans à la maison et travaillai seul.
Je me
promettais des joies sans bornes, car, réussissant à faire en quatre heures le
travail que ne fournissaient pas en deux jours mes anciens condisciples, j'étais
libre plus de la moitié du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui
était tellement notre rivière que mes soeurs disaient, en parlant de la Seine, «
une Marne ». J'allais même dans le bateau de mon père, malgré sa défense ; mais
je ne ramais pas, et sans m'avouer que ma peur n'était pas celle de lui
désobéir, mais la peur tout court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et
1914, deux cents livres y passent. Point ce que l'on nomme de mauvais livres,
mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins pour le mérite. Aussi,
bien plus tard, à l'âge où l'adolescent méprise les livres de la Bibliothèque
rose, je pris goût à leur charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les
aurais voulu lire pour rien au monde.
Le
désavantage de ces récréations alternant avec le travail était de transformer
pour moi toute l'année en fausses vacances. Ainsi, mon travail de chaque jour
était-il peu de chose, mais, comme, travaillant moins de temps que les autres,
je travaillais en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon
de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors qu'il
préférerait sans doute un mois de casserole.
Les
vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu puisque c'était pour
moi le même régime. Le chat regardait toujours le fromage sous la cloche. Mais
vint la guerre. Elle brisa la cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à
fouetter et le chat se réjouit.
A vrai
dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs livres de prix sous le
bras, se pressaient devant les affiches. Les mauvais élèves profitaient du
désarroi des familles.
Nous
allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à deux kilomètres de chez
nous, voir passer les trains militaires. Nous emportions des campanules et nous
les lancions aux soldats. Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les
bidons et en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet
ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais autant de vin
gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres de notre maison.
Bientôt, nous n'allâmes plus à
J.... Mes frères et mes soeurs commençaient d'en vouloir à la guerre, ils la
trouvaient longue. Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever
tard, il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction !
Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir. Au lieu de
quitter la table où les grandes personnes s'attardent, ils y restent pour
entendre mon père parler de départ. Sans doute n'y aurait-il plus de moyens de
transport. Il faudrait voyager très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma
petite. Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de diamètre
: « On te laissera seule sur la route. » Ma sanglote. Mais quel entrain pour
astiquer les machines ! Plus de paresse. Ils proposent de réparer la mienne. Ils
se lèvent dès l'aube pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne,
je découvre enfin les mobiles de ce patriotisme : un voyage à bicyclette !
Jusqu'à la mer ! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude. Ils eussent
brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait l'Europe était devenu leur
unique espoir.
L'égoïsme des enfants est-il
différent du nôtre ? L'été, à la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe,
et les cultivateurs la réclament.
Il est
rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs. L'attentat
autrichien, l'orage du procès Caillaux répandaient une atmosphère irrespirable,
propice à l'extravagance. Aussi mon vrai souvenir de guerre précède la guerre.
Voici
comment :
Nous
nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins, homme grotesque, nain à
barbiche blanche et à capuchon, conseiller municipal, nommé Maréchaud. Tout le
monde l'appelait le père Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions
de le saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus, il nous
aborda sur la route et nous dit : « Eh bien ! on ne salue pas un conseiller
municipal ? » Nous nous sauvâmes. A partir de cette impertinence, les hostilités
furent déclarées. Mais que pouvait contre nous un conseiller municipal ? En
revenant de l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec
d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge, n'était pas à
craindre.
La
veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes frères, quelle ne fut
pas ma surprise de voir un attroupement devant la grille des Maréchaud. Quelques
tilleuls élagués cachaient mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures
de l'après-midi, leur jeune bonne étant devenue folle se réfugiait sur le toit
et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le scandale,
avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de cette folle sur un toit
s'augmentait de ce que la maison parût abandonnée. Des gens criaient,
s'indignaient que ses maîtres ne fissent rien pour sauver cette malheureuse.
Elle titubait sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne.
J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne, envoyée par ma mère,
vint nous rappeler au travail. Sans cela, je serais privé de fête. Je partis la
mort dans l'âme, et priant Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque
j'irais chercher mon père à la gare.
Elle
était à son poste, mais les rares passants revenaient de Paris, se dépêchaient
pour rentrer dîner, et ne pas manquer le bal. Ils ne lui accordaient qu'une
minute distraite.
Du
reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que de répétition plus
ou moins publique. Elle devait débuter le soir, selon l'usage, les girandoles
lumineuses lui formant une véritable rampe. Il y avait à la fois celle de
l'avenue et celles du jardin, car les Maréchaud, malgré leur absence feinte,
n'avaient osé se dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette
maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur un pont de
navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants, contribuait beaucoup la voix de
cette femme : inhumaine, gutturale, d'une douceur qui donnait la chair de poule.
Les
pompiers d'une petite commune étant des « volontaires », ils s'occupent tout le
jour d'autre chose que de pompes. C'est le laitier, le pâtissier, le serrurier,
qui, leur travail fini, viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint
de lui-même. Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de
milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manoeuvres et des rondes de
nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent la foule.
Une
femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal, adversaire de
Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait bruyamment sur la folle.
Elle fit des recommandations au capitaine : « Essayez de la prendre par la
douceur ; elle en est tellement privée, la pauvre petite, dans cette maison où
on la bat. Surtout, si c'est la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans
place, qui la fait agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai
ses gages. »
Cette
charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule. La dame l'ennuyait.
On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers, au nombre de six, escaladèrent la
grille, cernèrent la maison, grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux
apparut-il sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit à
vociférer, à prévenir la victime.
--
Taisez-vous donc ! criait la dame, ce qui excitait les « En voilà un ! En voilà
un ! » du public. A ces cris, la folle, s'armant de tuiles, en envoya une sur le
casque du pompier parvenu au faîte. Les cinq autres redescendirent aussitôt.
Tandis
que les tirs, les manèges, les baraques, place de la Mairie, se lamentaient de
voir si peu de clientèle, une nuit où la recette devait être fructueuse, les
plus hardis voyous escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour
suivre la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec cette
profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude qu'on a raison, que
tout le monde se trompe. Les voyous, qui préféraient ce spectacle à la foire,
voulaient cependant combiner les plaisirs. Aussi, tremblant que la folle fût
prise en leur absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois.
D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls, comme pour la
revue de Vincennes, se contentaient d'allumer des feux de Bengale, des pétards.
On
imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé au milieu de ce bruit
et de ces lueurs.
Le
conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé sur un petit mur de la
grille, improvisait un discours sur la couardise des propriétaires. On
l'applaudit.
Croyant que c'était elle qu'on
applaudissait, la folle saluait, un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle
en jetait une chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle
remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille, capitaine
corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.
La
foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec mon père, tandis
que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au coeur qu'ont les enfants,
conduisait les siens au manège en montagnes russes. Certes, j'éprouvais cet
étrange besoin plus vivement que mes frères. J'aimais que mon coeur batte plus
vite et irrégulièrement. Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait
davantage. « Comme tu es pâle », avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte des
feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.
-- Je
crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle à mon père.
-- Oh,
répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder n'importe quoi,
sauf un lapin qu'on écorche.
Mon
père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce spectacle me
bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi. Je lui demandai de me
prendre sur ses épaules pour mieux voir. En réalité, j'allais m'évanouir, mes
jambes ne me portaient plus.
Maintenant, on ne comptait qu'une
vingtaine de personnes. Nous entendîmes les clairons. C'était la retraite aux
flambeaux.
Cent
torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière douce des rampes,
le magnésium éclate pour photographier une nouvelle étoile. Alors, agitant ses
mains en signe d'adieu, et croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait
la prendre, elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un
fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de pierre. Jusqu'ici
j'avais essayé de supporter tout, bien que mes oreilles tintassent et que le
coeur me manquât. Mais quand j'entendis des gens crier : « Elle vit encore », je
tombai, sans connaissance, des épaules de mon père.
Revenu
à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes très tard, en silence,
allongés dans l'herbe.
Au
retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche, le fantôme de la
bonne ! C'était le père Maréchaud en bonnet de coton, contemplant les dégâts, sa
marquise, ses tuiles, ses pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang,
son prestige détruit.
Si
j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux que tout autre
l'étrange période de la guerre, et combien, plus que le pittoresque, me frappait
la poésie des choses.
Nous
entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait que des uhlans
avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres de chez nous. Tandis que
ma tante parlait d'une amie, enfuie dès les premiers jours, après avoir enterré
dans son jardin des pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le
moyen d'emporter nos vieux livres ; c'est ce qu'il me coûtait le plus de perdre.
Enfin,
au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux nous apprirent que
c'était inutile.
Mes
soeurs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires aux blessés.
Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre il est vrai, à tous leurs
beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient à J..., les paniers étaient
presque vides !
Je
devais entrer au lycée Henri-IV ; mais mon père préféra me garder encore un an à
la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver fut de courir chez notre
marchande de journaux, pour être sûr d'avoir un exemplaire du Mot, journal qui
me plaisait et paraissait le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard.
Mais
le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades. Sous prétexte de
quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me promenai, endimanché, une jeune
personne à ma droite. Je tenais le tronc ; elle, la corbeille d'insignes. Dès la
seconde quête, des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où
l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous nous empressions
de recueillir, le matin, le plus d'argent possible, remettions à midi notre
récolte à la dame patronnesse et allions toute la journée polissonner sur les
coteaux de Chennevières. Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter
avec sa. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi précoce que
moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre mépris commun pour ceux de
notre âge nous rapprochait encore. Nous seuls, nous jugions capables de
comprendre les choses ; et, enfin, nous seuls, nous trouvions dignes des femmes.
Nous nous croyions des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René
allait au lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième. Il ne
devait pas apprendre le grec ; il me fit cet extrême sacrifice de convaincre ses
parents de le lui laisser apprendre. Ainsi nous serions toujours ensemble. Comme
il n'avait pas fait sa première année, c'était s'obliger à des répétitions
particulières. Les parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente,
devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât pas le grec. Ils
y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils supportaient ses autres
camarades, j'étais, du moins, le seul ami qu'ils approuvassent.
Pour
la première fois, nul jour des vacances de cette année ne me fut pesant. Je
connus donc que personne n'échappe à son âge, et que mon dangereux mépris
s'était fondu comme glace dès que quelqu'un avait bien voulu prendre garde à
moi, de la façon qui me convenait. Nos communes avances raccourcirent de moitié
la route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire.
Le
jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux.
Avec
lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvait avancer d'un pas,
j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le trajet qui sépare Henri-IV de la
gare de la Bastille, où nous prenions notre train.
Trois
ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir que les
polissonneries du jeudi -- avec les petites filles que les parents de mon ami
nous fournissaient innocemment, invitant ensemble à goûter les amis de leur fils
et les amies de leur fille , menues faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous
dérobaient, sous prétexte de jeux à gages.
La
belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères et moi, dans de
longues promenades. Un de nos buts favoris était Ormesson, et de suivre le
Morbras, rivière large d'un mètre, traversant des prairies où poussent des
fleurs qu'on ne rencontre nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des
touffes de cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où
commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de pétales blancs
et roses. Ce sont les aubépines.
Un
dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous prîmes le train
pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre à pied à Ormesson. Mon père me
dit que nous retrouverions à La Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les
connaissais pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue d'une
exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents parler de la visite
d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton empli des oeuvres de sa fille,
âgée de dix-huit ans. Marthe était malade. Son père aurait voulu lui faire une
surprise : que ses aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma
mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche ; on y
sentait la bonne élève de cours de dessin, tirant la langue, léchant les
pinceaux.
Sur le
quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient. M. et Mme Grangier
devaient être du même âge, approchant de la cinquantaine. Mais Mme Grangier
paraissait l'aînée de son mari ; son inélégance, sa taille courte, firent
qu'elle me déplut au premier coup d'oeil.
Au
cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait souvent les
sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles il fallait une minute
pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les motifs de me déplaire, sans que je
me reprochasse d'être injuste, je souhaitais qu'elle employât des façons de
parler assez communes. Sur ce point, elle me déçut.
Le
père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier, adoré de ses
soldats. Mais où était Marthe ? Je tremblais à la perspective d'une promenade
sans autre compagnie que celle de ses parents. Elle devait venir par le prochain
train, « dans un quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête à
temps. Son frère arriverait avec elle ».
Quand
le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied du wagon. «
Attends bien que le train s'arrête », lui cria sa mère. Cette imprudente me
charma.
Sa
robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime pour l'opinion des
inconnus. Elle donnait la main à un petit garçon qui paraissait avoir onze ans.
C'était son frère, enfant pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes
trahissaient la maladie.
Sur la
route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait derrière, entre les
Grangier.
Mes
frères, eux, bâillaient avec ce nouveau petit camarade chétif, à qui l'on
défendait de courir.
Comme
je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit modestement que
c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune importance. Je jugeai bon, pour
la première fois, de ne pas lui dire que je trouvais ces sortes de fleurs
ridicules.
Sous
son chapeau, elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.
--
Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.
C'était un madrigal.
-- On
me le dit quelquefois ; mais, quand vous viendrez à la maison, je vous montrerai
des photographies de maman lorsqu'elle était jeune, je lui ressemble beaucoup.
Voulant dissiper le malaise de
cette réponse pénible, et ne comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être
que pour moi, puisque heureusement, Marthe ne voyait point sa mère avec mes
yeux, je lui dis :
--
Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses vous iraient
mieux.
Je
restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une femme. Je pensais à la
façon dont j'étais coiffé, moi.
--
Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin de se justifier !)
; d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais j'étais déjà en retard et je
craignais de manquer le second train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention
d'ôter mon chapeau.
«
Quelle fille était-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin la querelle à
propos de ses mèches ? »
J'essayais de deviner ses goûts en
littérature ; je fus heureux qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la
façon dont elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne. J'y
discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre ses goûts. Son
fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et s'il lui
conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres. Il lui avait défendu
Les Fleurs du mal. Désagréablement
surpris d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle
désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire. Je fus heureux
de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe. Après la première surprise
désagréable, je me félicitai de son étroitesse, d'autant mieux que j'eusse
craint, s'il avait lui aussi goûté Les
Fleurs du mal, que leur futur appartement ressemblât à celui de La Mort des amants. Je me demandai
ensuite ce que cela pouvait bien me faire.
Son
fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi qui n'y allais
jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant que j'y travaillai souvent.
Mais, craignant ensuite que mon mensonge fût découvert, je la priai de n'en
point parler à mon père. Il ignorait, dis-je, que je manquais des cours de
gymnastique, pour me rendre à la Grande- Chaumière. Car je ne voulais pas
qu'elle pût se figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me
défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît secret entre
nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique avec elle.
J'étais fier aussi d'être préféré
à la campagne, car nous n'avions pas encore fait allusion au décor de notre
promenade. Quelquefois ses parents l'appelaient : « Regarde, Marthe, à ta
droite, comme les coteaux de Chennevières sont jolis », ou bien, son frère
s'approchait d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de
cueillir. Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils ne
se fâchassent point.
Nous
nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur, je regrettais
d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité les choses. « Après une
conversation moins sentimentale, plus naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir
Marthe, et m'attirer la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de
ce village. » Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes, et
pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation tellement en dehors
de nos inquiétudes communes ne pourrait que rompre le charme. Je croyais qu'il
s'était passé des choses graves. C'était d'ailleurs vrai, simplement, je le sus
dans la suite, parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même
sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me figurais lui
avoir adressé des paroles significatives. Je croyais avoir déclaré mon amour à
une personne insensible. J'oubliais que M. et Mme Grangier eussent pu entendre
sans le moindre inconvénient tout ce que j'avais dit à leur fille ; mais moi,
aurais-je pu le lui dire en leur présence ?
--
Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses parents et mon père
m'empêchent de me pencher sur son cou et de l'embrasser.
Profondément en moi, un autre
garçon se félicitait de ces trouble-fête. Celui-ci pensait :
--
Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle ! Car je n'oserais pas
davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.
Ainsi
triche le timide.
Nous
reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne demi-heure à l'attendre,
nous nous assîmes à la terrasse d'un café. Je dus subir les compliments de Mme
Grangier. Ils m'humiliaient. Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore
qu'un lycéen, qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire de
la grenadine ; j'en commandais aussi. Le matin encore, je me serais cru
déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y comprenait rien. Il me
laissait toujours servir les apéritifs. Je tremblai qu'il ne plaisantât sur ma
sagesse. Il le fit, mais à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que
je buvais de la grenadine pour faire comme elle.
Arrivés à F..., nous dîmes adieu
aux Grangier. Je promis à Marthe de lui porter, le jeudi suivant, la collection
du journal Le Mot et Une Saison en Enfer.
--
Encore un titre qui plairait à mon fiancé !
Elle
riait.
--
Voyons, Marthe ! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel manque de
soumission choquait toujours.
Mon
père et mes frères s'étaient ennuyé, qu'importe ! Le bonheur est égoïste.
Le
lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter à René, à qui je
disais tout, ma journée du dimanche. Mais je n'étais pas d'humeur à supporter
qu'il me raillât de n'avoir pas embrassé Marthe en cachette. Autre chose
m'étonnait ; c'est qu'aujourd'hui je trouvais René moins différent de mes
camarades.
Ressentant de l'amour pour Marthe,
j'en ôtais à René, à mes parents, à mes soeurs.
Je me
promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la voir avant le jour de
notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir, ne pouvant attendre, je sus trouver
à ma faiblesse de bonnes excuses qui me permissent de porter après dîner le
livre et les journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de mon
amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurais bien l'y contraindre.
Pendant un quart d'heure, je
courus comme un fou jusqu'à sa maison. Alors, craignant de la déranger pendant
son repas, j'attendis, en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que
pendant ce temps mes palpitations de coeur s'arrêteraient. Elles augmentaient,
au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques minutes, d'une
fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement, voulant savoir ce que je
faisais, réfugié contre cette porte. Elle me décida. Je sonnai. J'entrai dans la
maison. Je demandai à la domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt,
Mme Grangier parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai,
comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé « Madame » par
convenance et que je voulais voir « Mademoiselle ». Rougissant, je priai Mme
Grangier de m'excuser de la déranger à pareille heure, comme s'il eût été une
heure du matin : ne pouvant venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à
sa fille.
--
Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait pu vous
recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze jours plus tôt qu'il ne
pensait. Il est arrivé hier, et Marthe dîne ce soir chez ses futurs
beaux-parents.
Je
m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la revoir jamais,
croyais-je, m'efforçais de ne plus penser à Marthe, et, par cela même, ne
pensant qu'à elle.
Pourtant, un mois après, un matin,
sautant de mon wagon à la gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un
autre. Elle allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de son
mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.
--
Tiens, dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde, vous aurez mon
beau- père pour professeur de géographie.
Vexé
qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation n'eût été de mon
âge, je lui répondis aigrement que ce serait assez drôle.
Elle
fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.
Nous
arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces paroles que je
croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe une heure plus tard, après le
cours de dessin. Je fus heureux qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas
de sagesse, ne me fît aucun reproche, et plutôt semblât me remercier d'un tel
sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange elle ne me
proposât point de l'accompagner dans ses courses, mais qu'elle me donnât son
temps comme je lui donnais le mien.
Nous
étions maintenant dans le jardin du Luxembourg ; neuf heures sonnèrent à
l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais dans ma poche, par miracle,
plus d'argent que n'en a d'habitude un collégien de deux ans, ayant la veille
vendu mes timbres-poste les plus rares à la bourse aux timbres, qui se tient
derrière le Guignol des Champs-Elysées.
Au
cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait chez ses
beaux- parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi. La demie de neuf
heures sonnait. Marthe sursauta, point encore habituée à ce qu'on abandonnât
pour elle tous ses devoirs de classe. Mais, voyant que je restais sur ma chaise
de fer, elle n'eut pas le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur
les bancs de Henri-IV.
Nous
restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta du bassin et se
secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après la sieste, et le visage
encore enduit de sommeil, secoue ses rêves. Elle faisait avec ses bras des
mouvements de gymnastique. J'en augurai mal pour notre entente.
-- Ces
chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser d'être debout.
Elle
portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était assise. Je ne pus
m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage imprime sur la peau.
--
Allons, accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes décidés à ne pas
aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première fois allusion à ce que je
négligeais pour elle.
Je
l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant de commander ce
qui lui plaisait et ne me plaisait pas ; par exemple, évitant le rose, qui
m'importune, et qui était sa couleur favorite.
Après
ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe qu'elle ne déjeunât pas
chez ses beaux-parents. Ne pensant pas qu'elle pouvait leur mentir pour le
simple plaisir de rester en ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à
me suivre dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain.
Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire. D'ailleurs, il
ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. A son refus, empreint d'une véritable
déception, je pensai qu'elle viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de
tout pour la convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses
beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant jusqu'au
dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route du supplice. Je voyais
approcher la rue, sans que rien ne se produisît. Mais soudain, Marthe, frappant
à la vitre, arrêta le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.
Elle
me dit :
--
Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère que je suis dans un
quartier trop éloigné pour arriver à temps.
Au
bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience, j'avisais une
marchande de fleurs et je choisis une à une des roses rouges, dont je fis faire
une botte. Je ne pensais pas tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour
elle de mentir encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les
roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à une académie de
dessin ; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait, ce soir, à ses parents,
mensonge auquel s'ajouterait celui des roses, m'étaient des faveurs plus douce
qu'un baiser. Car, ayant souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de
petites filles, et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je
désirais peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était
restée, jusqu'à ce jour, inconnue.
Marthe
sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge. Je donnai au
chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.
Elle
s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche du barman, la grâce
avec laquelle il secouait les gobelets d'argent, les noms bizarres ou poétiques
des mélanges. Elle respirait de temps en temps les roses rouges dont elle se
promettait de faire une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette
journée. Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le
trouvai beau. Sentant quelle importance elle attachait à mes opinions, je
poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très beau, mais d'un air peu
convaincu, pour lui donner à penser que le lui disais par politesse. Ce qui,
selon moi, devait jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer
sa reconnaissance.
Mais,
l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage. Son fiancé, dont elle
savait les goûts, s'en était remis complètement à elle du soin de choisir leur
mobilier. Mais sa mère voulait à toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui
promettant de ne pas faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait,
ce jour-là, choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher. Bien que je me
promis de ne montrer d'extrême plaisir ou déplaisir à aucune des paroles de
Marthe, il me fallut faire un effort pour continuer de marcher sur le boulevard
d'un pas tranquille qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon
coeur.
Cette
obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance. Il fallait donc
l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre ! Puis, j'entrevis le moyen
de choisir une chambre pour Marthe et pour moi.
J'oubliais si vite son fiancé,
qu'au bout d'un quart d'heure de marche, on m'aurait surpris en me rappelant
que, dans cette chambre, un autre dormirait auprès d'elle.
Son
fiancé goûtait le style Louis XV.
Le
mauvais goût de Marthe était autre ; elle aurait plutôt versé dans le japonais.
Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était à qui jouerait le plus vite.
Au moindre mot de Marthe, devinant ce qui la tentait, il me fallait lui désigner
le contraire, qui ne me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de
céder à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui
dérangeait moins son oeil.
Elle
murmurait : « Lui voulait une chambre rose. » N'osant même plus m'avouer ses
propres goûts, elle les attribuait à son fiancé. Je devinai que dans quelques
jours nous les raillerions ensemble.
Pourtant, je ne comprenais pas
bien cette faiblesse. « Si elle ne m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle
de me céder, de sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux
miennes ? » Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire
que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.
Marthe
m'avait dit : « Au moins laissons-lui l'étoffe rose. » -- « Laissons-lui ! »
Rien que pour ce mot, je me sentais près de lâcher prise. Mais « lui laisser
l'étoffe rose » équivalait à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien
ces murs roses gâcheraient les meubles simples que « nous avions choisis », et,
reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire peindre les murs de
sa chambre à la chaux !
C'était le coup de grâce. Toute la
journée, Marthe avait été tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle
se contenta de me dire : « En effet, vous avez raison. »
A la
fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas que j'avais fait.
J'étais parvenu à transformer meuble à meuble, ce mariage d'amour, ou plutôt
d'amourette, en un mariage de raison, et lequel ! puisque la raison n'y tenait
aucune place, chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un
mariage d'amour.
En me
quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils, elle m'avait prié
de l'aider les jours suivants dans le choix des autres meubles. Je le lui
promis, mais à condition qu'elle me jurât de ne jamais le dire à son fiancé,
puisque la seule raison qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il
avait de l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle, de son
bon plaisir, qui deviendrait le leur.
Quand
je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de mon père, qu'il avait
déjà appris mon escapade. Naturellement il ne savait rien ; comment aurait-il pu
le savoir ?
« Bah
! Jacques s'habituera bien à cette chambre », avait dit Marthe. En me couchant,
je me répétai que, si elle songeait à son mariage avant de dormir, elle devait,
ce soir, l'envisager de tout autre sorte qu'elle ne l'avait fait les jours
précédents. Pour moi, quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance,
bien vengé de son Jacques : je pensais à la nuit de noces dans cette chambre
austère, dans « ma » chambre !
Le
lendemain matin, je guettais dans la rue le facteur qui devait m'apporter une
lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai, jetant les autres dans la boite
de notre grille. Procédé trop simple pour ne pas en user toujours.
Manquer la classe voulait dire,
selon moi, que j'étais amoureux de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que
le prétexte de cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir
goûté en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter seul,
puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.
L'année scolaire touchait à sa
fin, et je voyais avec terreur que ma paresse allait rester impunie, alors que
je souhaitais le renvoi du collège, un drame, enfin, qui clôturât cette période.
A
force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose, si on la veut avec
ardeur, on ne remarque plus le crime de ses désirs. Certes, je ne cherchais pas
à faire de la peine à mon père ; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait
lui en faire le plus. Les classes m'avaient toujours été un supplice ; Marthe et
la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me rendais bien
compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement parce qu'il me rappelait
quelque chose du collège. Je souffrais, et cette crainte me rendait même
physiquement malade, dans la niaiserie de mes condisciples.
Pour
le malheur de René, je lui avais fait trop bien partager mon vice. Aussi,
lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était renvoyé de Henri-IV, je
crus l'être moi- même. Il fallait l'apprendre à mon père, car il me saurait gré
de lui dire moi-même, avant la lettre du censeur, lettre trop grave à
subtiliser.
Nous
étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis que mon père fût à
Paris pour prévenir ma mère. La perspective de quatre jours de trouble dans son
ménage l'alarma plus que la nouvelle. Puis, je partis au bord de la Marne, où
Marthe m'avait dit qu'elle me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut
une chance. Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie,
j'aurais pu, ensuite, lutter contre mon père ; tandis que l'orage éclatant après
une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas, comme il convenait.
Je revins chez nous un peu après l'heure où je savais que mon père avait coutume
d'y être. Il « savait » donc. Je me promenai dans le jardin, attendant que mon
père me fît venir. Mes soeurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque
chose. Un de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans la
chambre où mon père s'était étendu.
Des
éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce fut pire. Mon père
se taisait ; ensuite, sans aucune colère, avec une voix même plus douce que de
coutume, il me dit :
-- Eh
bien, que comptes-tu faire maintenant ?
Les
larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim d'abeilles,
bourdonnaient dans ma tête. A une volonté, j'eusse pu opposer la mienne, même
impuissante. Mais devant une telle douceur, je ne pensais qu'à me soumettre.
-- Ce
que tu m'ordonneras de faire.
--
Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu le voulais ;
continue. Sans doute auras-tu à coeur de m'en faire repentir.
Dans
l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à croire que les
larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait même pas de larmes. Devant
sa générosité, j'avais honte du présent et de l'avenir. Car je sentais que quoi
que je lui dise, je mentirais. « Au moins que ce mensonge le réconforte,
pensai-je, en attendant de lui être une source de nouvelles peines. » Ou plutôt
non, je cherche encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire
un travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme elle, à
mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une minute. Je feignis de
vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le dire. Encore une fois, mon père ne
dit pas non, à condition que je continuasse d'apprendre chez nous ce que
j'aurais dû apprendre au collège, mais avec la liberté de peindre.
Quand
les liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un de vue, il suffit de
manquer une fois un rendez-vous. A force de penser à Marthe, j'y pensai de moins
en moins. Mon esprit agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs
de notre chambre. A force de le voir, ils ne le voient plus.
Chose
incroyable ! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais pas menti comme je le
craignais.
Lorsque quelque chose, venu de
l'extérieur, m'obligeait à penser moins paresseusement à Marthe, j'y pensais
avec amour, avec la mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «
Bah ! me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir le lit et
coucher dedans. »
Une
chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait pas. Il me fit à ce
sujet sa première scène, croyant que j'avais soustrait la lettre, que j'avais
feint ensuite de lui annoncer gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu
son indulgence. En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé
du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il rien, lorsque, au
début des vacances, nous reçûmes une lettre du proviseur.
Il
demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour l'année suivante.
La
joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu le vide sentimental
dans lequel je me trouvais, car, si je croyais ne plus aimer Marthe, je la
considérais du moins comme le seul amour qui eût été digne de moi. C'est dire
que je l'aimais encore.
J'étais dans ces dispositions de
coeur quand, à la fin de novembre, un mois après avoir reçu une lettre de faire
part de son mariage, je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe
qui commençait par ces lignes : « Je ne comprends rien à votre silence. Pourquoi
ne venez-vous pas me voir ? Sans doute avez-vous oublié que vous avez choisi mes
meubles ?....»
Marthe
habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque trottoir réunissait au
plus une douzaine de villas. Je m'étonnai que la sienne fut si grande. En
réalité, Marthe habitait seulement le haut, les propriétaires et un vieux ménage
se partageant le bas.
Quand
j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une fenêtre, à défaut d'une
présence humaine, révélait celle du feu. A voir cette fenêtre illuminée par des
flammes inégales, comme des vagues, je crus à un commencement d'incendie. La
porte de fer du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable
négligence. Je cherchai la sonnette : je ne la trouvai point. Enfin, gravissant
les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les vitres du
rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais des voix. Une vieille
femme ouvrit la porte : je lui demandai où demeurait Mme Lacombe (tel était le
nouveau nom de Marthe) : « C'est au-dessus. » Je montai l'escalier dans le noir,
trébuchant, me cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur.
Je faillis lui sauter au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après
avoir échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me
trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai pourquoi « il
y avait le feu ».
--
C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du salon un feu de
bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais.
En
entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu encombrée de
meubles, et que les tentures, les gros tapis doux comme un poil de bête,
rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect d'une boîte, je fus à la fois heureux
et malheureux comme un dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des
fautes.
Marthe
s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant la braise, et
prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire aux cendres.
--
Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier ? Ce sont mes beaux-parents qui
en ont fait venir pour moi une provision de leur propriété du Midi.
Marthe
semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette chambre qui était mon
oeuvre. Peut-être cet élément détruisait-il un tout, qu'elle comprenait mal.
Au
contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait comme moi de se
sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de l'autre. Son visage calme et
sérieux ne m'avait jamais paru plus beau que dans cette lumière sauvage. A ne
pas se répandre dans la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on
s'en éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.
Marthe
ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement, elle restait
grave.
Mon
esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai différente. C'est
que, maintenant que j'étais sûr de ne plus l'aimer, je commençais à l'aimer. Je
me sentais incapable de calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors,
et encore à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à coup,
je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert les yeux de tout
autre : je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe. Au contraire, j'y vis la
preuve que mon amour était mort, et qu'une belle amitié le remplacerait. Cette
longue perspective d'amitié me fit admettre soudain combien un autre sentiment
eût été criminel, lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir et
qui ne pouvait la voir.
Pourtant, autre chose m'aurait dû
renseigner sur mes véritables sentiments. Il y a quelques mois, quand je
rencontrais Marthe, mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de
trouver laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart des
choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne pensais pas comme elle,
je me donnais tort. Après la grossièreté de mes premiers désirs, c'était la
douceur d'un sentiment plus profond qui me trompait. Je ne me sentais plus
capable de rien entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à
respecter Marthe, parce que je commençais à l'aimer.
Je
revins tous les soirs ; je ne pensai même pas à la prier de me montrer sa
chambre, encore moins à lui demander comment Jacques trouvait nos meubles. Je ne
souhaitais rien d'autre que ces fiançailles éternelles, nos corps étendus près
de la cheminée, se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un
seul de mes gestes suffît à chasser le bonheur.
Mais
Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule. Dans ma paresse
heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que je ne l'aimais pas, elle
s'imagina que je me lasserais vite de ce salon silencieux, si elle ne faisait
rien pour m'attacher à elle.
Nous
nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.
Je me
sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que nous pensions en même
temps aux mêmes choses, que lui parler m'eût semblé absurde, comme de parler
haut quand on est seul. Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût
été de me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole ou le
geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus subtils.
A me
voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce mutisme délicieux, Marthe
se figura que je m'ennuyais de plus en plus. Elle se sentait prête à tout pour
me distraire.
Sa
chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt je croyais qu'elle
dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour mettre ses bras autour de mon cou,
et une fois réveillée, les yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve
triste. Elle ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil
pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les effleurant à
peine pour qu'elle ne se réveillât point ; toutes caresses qui ne sont pas,
comme on croit, la menue monnaie de l'amour, mais, au contraire, la plus rare,
et auxquelles seule la passion puisse recourir. Moi, je les croyais permises à
mon amitié. Pourtant, je commençai à me désespérer sérieusement de ce que seul
l'amour nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour,
pensai-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour en avoir,
j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer. Je désirais Marthe
et ne le comprenais pas.
Quand
elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras, je me penchais sur
elle pour voir son visage entouré de flammes. C'était jouer avec le feu. Un jour
que je m'approchais trop sans pourtant que mon visage touchât le sien, je fus
comme l'aiguille qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à
l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille ? C'est ainsi que je
sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore les yeux, mais
visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je l'embrassai, stupéfait de mon
audace, alors qu'en réalité c'était elle qui, lorsque j'approchais de son
visage, avait attiré ma tête contre sa bouche. Ses deux mains accrochaient à mon
cou ; elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un naufrage. Et
je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve, ou bien que je me noie
avec elle.
Maintenant, elle s'était assise,
elle tenait ma tête sur ses genoux, caressant mes cheveux, et me répétant très
doucement : « Il faut que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir. » Je
n'osais pas la tutoyer ; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais
longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas lui parler
directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je sentais combien il était
encore plus impossible de lui dire vous. Mes larmes me brûlaient. S'il en
tombait une sur la main de Marthe, je m'attendais toujours à l'entendre pousser
un cri. Je m'accusai d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été
fou de poser mes lèvres contres les siennes, oubliant que c'était elle qui
m'avait embrassé. « Il faut que t'en ailles, ne plus jamais revenir. » Mes
larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine. Ainsi la fureur du loup pris
lui fait autant de mal que le piège. Si j'avais parlé, ç'aurait été pour
injurier Marthe. Mon silence l'inquiéta ; elle y voyait de la résignation. «
Puisqu'il est trop tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être
clairvoyante, après tout, j'aime autant qu'il souffre. » Dans ce feu, je
grelottais, je claquais des dents. A ma véritable peine qui me sortait de
l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le spectateur qui ne
veut pas s'en aller parce que le dénouement lui déplaît. Je lui dis : « Je ne
m'en irai pas. Vous vous êtes moquée de moi. Je ne veux plus vous voir. »
Car si
je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais pas non plus revoir
Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez elle.
Mais
elle sanglotait : « Tu es un enfant. Tu ne comprends donc pas que si je te
demande de t'en aller, c'est que je t'aime. »
Haineusement, je lui dis que je
comprenais fort bien qu'elle avait des devoirs et que son mari Était à la
guerre.
Elle
secouait la tête : « Avant toi, j'étais heureuse, je croyais aimer mon fiancé.
Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre. C'est toi qui m'as montré que je
ne l'aimais pas. Mon devoir n'est pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne
pas mentir à mon mari, mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas
méchante ; bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur de
ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi ! »
Ce mot
d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient les passions que
j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus possible l'émotion adorable de voir
une fille de dix-neuf ans pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.
La
saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que l'on goûte pour la
première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté, c'est dans l'habitude que nous
trouvons les plus grands plaisirs. Quelques minutes après, non seulement j'étais
habitué à la bouche de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et
c'est alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.
Ce
soir-là, Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me sentir plus près
d'elle, je me blottissais sous cape, et je la tenais par la taille. Elle ne
disait plus qu'il ne fallait pas nous revoir ; au contraire, elle était triste à
la pensée que nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait
lui jurer mille folies.
Devant
la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe repartir seule, et
l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces enfantillages n'eussent-ils
jamais pris fin, car elle voulait m'accompagner encore. J'acceptai, à condition
qu'elle me laisserait à moitié route.
J'arrivai une demi-heure en retard
pour le dîner. C'était la première fois. Je mis ce retard sur le compte du
train. Mon père fit semblant de le croire.
Plus
rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement que dans mes rêves.
Jusqu'ici tout ce que j'avais
convoité, enfant, il en avait fallu faire mon deuil. D'autre part, la
reconnaissance me gâtait les jouets offerts. Quel prestige aurait pour un enfant
un jouet qui se donne lui-même ! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi ;
ce n'est pas moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure,
embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise. Dans mon délire,
je la mordais aux endroits où sa peau tait nue, pour que sa mère la soupçonnât
d'avoir un amant. J'aurais voulu pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie
d'enfant retrouvait le vieux sens des tatouages. Marthe disait : « Oui,
mords-moi, marque-moi, je voudrais que tout le monde sache. »
J'aurais voulu pouvoir embrasser
ses seins. Je n'osais pas le lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir
elle-même, comme ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses
lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.
Nous
lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent des lettres que son
mari lui envoyait, chaque jour, du front. A leur inquiétude, on devinait que
celles de Marthe se faisaient de moins en moins tendres et de plus en plus
rares. Je ne voyais pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient
une seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.
Marthe, qui souvent maintenant me
demandait s'il était vrai que je l'avais aimée dès notre première rencontre, me
reprochait de ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne serait pas
mariée, prétendait-elle ; car, si elle avait éprouvé pour Jacques une sorte
d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop longues, par la faute de
la guerre, avaient peu à peu effacé l'amour de son coeur. Elle n'aimait déjà
plus Jacques quand elle l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de
permission accordés à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.
Il fut
malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime pas. Et Jacques aimait
toujours davantage. Ses lettres étaient de quelqu'un qui souffre, mais plaçant
trop haut sa Marthe pour la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que
lui, la suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu faire : « Je
me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune de mes paroles te
blesse. » Marthe lui répondait seulement qu'il se trompait, qu'elle ne lui
reprochait rien.
Nous
étions alors au début de mars. Le printemps était précoce. Les jours où elle ne
m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous un peignoir, attendait que je
revinsse de mes cours de dessin, étendue devant la cheminée où brûlait toujours
l'olivier de ses beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa
provision. Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle qu'on éprouve en face
de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à Daphnis. Ici c'est Chloé
qui avait reçu quelques leçons, et Daphnis n'osait lui demander de les lui
apprendre. Au fait, ne considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge,
livrée, la première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois prise
par lui de force ?
Le
soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi qui me croyais un
homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en faire ma maîtresse. Chaque jour,
allant chez elle, je me promettais de ne pas sortir qu'elle le fût.
Le
jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918, tout en suppliant
de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un peignoir, semblable au sien,
qu'elle voulait me voir mettre chez elle. Dans ma joie, je faillis faire un
calembour, moi qui n'en faisais jamais. Ma robe prétexte ! Car il me semblait
que ce qui jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule, de
me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord, je pensai à mettre cette
robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant ce que son cadeau contenait de
reproches.
Dès le
début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son appartement, afin que
je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin, si, par hasard, elle était en ville.
Je pouvais me servir moins innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je
quittai Marthe en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais
j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible.
A
dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain avec René une
longue promenade dans la forêt de Senart. Je devais pour cela partir à cinq
heures du matin. Comme toute la maison dormirait encore, personne ne pourrait
deviner l'heure à laquelle j'étais parti, et si j'avais découché.
A
peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut préparer
elle-même un panier rempli de provisions, pour la route. J'étais consterné, ce
panier détruisait tout le romanesque et le sublime de mon acte. Moi qui goûtais
d'avance l'effroi de Marthe quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais
maintenant à ses éclats de rire en voyant paraître ce Prince Charmant, un panier
de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était muni de tout,
elle ne voulut rien entendre. Résister davantage, c'était éveiller les soupçons.
Ce qui
fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres. Tandis que ma mère
emplissait le panier qui me gâtait d'avance ma première nuit d'amour, je voyais
les yeux pleins de convoitise de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en
cachette, mais une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le
plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté.
Il
fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait assez sûre.
Je
m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que mes parents
dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures sonnaient à la mairie, et
que mes parents étaient couchés depuis quelque temps déjà, je ne pus attendre.
Ils habitaient au premier étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes
bottines afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les tenant
d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause des bouteilles, j'ouvris
avec précaution une petite porte d'office. Il pleuvait. Tant mieux ! la pluie
couvrirait le bruit. Apercevant que la lumière n'était pas encore éteinte dans
la chambre de mes parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en
route. Déjà la précaution des bottines était impossible ; à cause de la pluie,
je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader le mur pour ne point
ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai du mur, contre lequel j'avais
pris soin, après le dîner, de poser une chaise de jardin pour faciliter mon
évasion. Ce mur était garni de tuiles à son faîte. La pluie les rendait
glissantes. Comme je m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla
le bruit de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais le
panier avec mes dents ; je tombai dans une flaque. Une longue minute, je restai
debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes parents, pour voir s'ils
bougeaient, s'étant aperçus de quelque chose. La fenêtre resta vide. J'étais
sauf !
Pour
me rendre chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais cacher mon panier dans un
buisson et le reprendre le lendemain. La guerre rendait cette chose dangereuse.
En effet, au seul endroit où il y eût des buissons et où il était possible de
cacher le panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai
longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. Je cachai
tout de même mes victuailles.
La
grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait toujours dans la
boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin sur la pointe des pieds, puis
montai les marches du perron. J'ôtai encore mes bottines avant de prendre
l'escalier.
Marthe
était si nerveuse ! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant dans sa chambre.
Je tremblai ; je ne trouvai pas le trou de la serrure. Enfin, je tournai la clef
lentement, afin de ne réveiller personne. Je butai dans l'antichambre contre le
porte-parapluies. Je craignais de prendre les sonnettes pour les commutateurs.
J'allai à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de fuir.
Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais tout d'un coup
apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme !
J'ouvris. Je murmurai :
--
Marthe ?
Elle
répondit :
--
Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu ne venir que demain
matin. Tu as donc ta permission huit jours plus tôt ?
Elle
me prenait pour Jacques !
Or, si
je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais du même coup qu'elle
me cachait déjà quelque chose. Jacques devait donc venir dans huit jours !
J'allumai. Elle restait tournée
contre le mur. Il était simple de dire : « C'est moi », et pourtant, je ne le
disais pas. Je l'embrassai dans le cou.
-- Ta
figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.
Alors,
elle se retourna et poussa un cri.
D'une
seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre la peine de
s'expliquer ma présence nocturne :
--
Mais, mon pauvre chéri, tu vas prendre mal ! Déshabille-toi vite.
Elle
courut ranimer le feu dans le salon. A son retour dans la chambre, comme je ne
bougeais pas, elle dit :
--
Veux-tu que je t'aide ?
Moi
qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me déshabiller et qui en
envisageais le ridicule, je bénissais la pluie grâce à quoi ce déshabillage
prenait un sens maternel. Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la
cuisine, pour voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu
sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda : c'était fou de
rester nu ; il fallait me frictionner à l'eau de Cologne.
Puis,
Marthe ouvrit une armoire et jeta un costume de nuit. « Il devait être de ma
taille. » Un costume de Jacques ! Et je pensais à l'arrivée, fort possible, de
ce soldat, puisque Marthe y avait cru.
J'étais dans le lit. Marthe m'y
rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. Car, même en ses bras, je me méfiais de
ma timidité. Les ténèbres me donneraient du courage. Marthe me répondit
doucement :
--
Non. Je veux te voir t'endormir.
A
cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais la touchante
douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir ma maîtresse et, ne
pouvant deviner ma timidité maladive, admettait que je m'endormisse auprès
d'elle. Depuis quatre mois, je disais l'aimer, et ne lui en donnais pas cette
preuve dont les hommes sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour.
J'éteignis de force.
Je me
retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer chez Marthe. Mais
comme l'attente devant la porte, celle devant l'amour ne pouvait être bien
longue. Du reste, mon imagination se promettait de telles voluptés qu'elle
n'arrivait plus à les concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de
ressembler au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers
moments d'amour.
Elle
fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous désenlaçâmes, et ses
yeux admirables, valaient bien mon malaise.
Son
visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir toucher
l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans les tableaux religieux.
Soulagé de mes craintes, il m'en
venait d'autres.
C'est
que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité n'avait osés
jusqu'alors, je tremblais que Marthe appartînt à son mari plus qu'elle ne
voulait le prétendre.
Comme
il m'est impossible de comprendre ce que je goûte pour la première fois, je
devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour davantage.
En
attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme : la jalousie.
J'en
voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage reconnaissant, tout ce
que valent les liens de la chair. Je maudissais l'homme qui avait avant moi
éveillé son corps. Je considérais ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. A
toute autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère enfantine,
mais ce voeu devenait presque aussi criminel que si j'eusse tué. Je devais à la
guerre mon bonheur naissant ; j'en attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle
servirait ma haine comme un anonyme commet le crime à notre place.
Maintenant, nous pleurons ensemble
; c'est la faute du bonheur. Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son
mariage. « Mais alors, serais-je dans ce lit choisi par moi ? Elle vivrait chez
ses parents ; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait appartenu à Jacques,
mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, et ne pouvant comparer, peut-être
regretterait-elle encore, espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la
certitude de tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe
pour trouver notre bonheur criminel. »
Nous
pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de peu. Enlever Marthe !
Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi, ce serait me l'enlever, puisqu'on
nous séparerait. Déjà, nous envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de
notre amour. Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout,
qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, et, me
mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle rupture. Marthe
m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille. Dans quinze ans, la vie ne
fera encore que commencer pour moi, des femmes m'aimeront, qui auront l'âge
qu'elle a. « Je ne pourrais que souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en
mourrai. Si tu restes, ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir
sacrifier ton bonheur. »
Malgré
mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez convaincu du
contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être, et mes plus mauvaises raisons
lui semblaient bonnes. Elle répondait : « Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens
bien que tu ne mens pas. » Moi, dans les craintes de Marthe, je sentais ma
confiance moins solide. Alors mes consolations étaient molles. Je lui disais : «
Mais non, mais non, tu es folle. » Hélas ! j'étais trop sensible à la jeunesse
pour ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa jeunesse se
fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
Bien
que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il était à l'état
d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
Donc,
les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent davantage que
celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer des autres ; en réalité,
elles nous achevaient. Les coqs, plus nombreux, chantaient. Ils avaient chanté
toute la nuit. Je m'aperçus de ce mensonge poétique : les coqs chantent au lever
du soleil. Ce n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais
Marthe le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que la
première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je la serrai contre
moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle n'avait pas encore passé une
nuit blanche avec Jacques.
Mes
transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel. Nous
croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que
l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres,
s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais
pour lui faire penser que je partageais ses inquiétudes : « Tu me délaisseras,
d'autres hommes te plairont », elle m'affirmait d'être sûre d'elle. Moi, de mon
côté, je me persuadais peu à peu que je lui resterais même quand elle serait
moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel bonheur de
son énergie.
Le
sommeil nous avait surpris dans notre nudité. A mon réveil, la voyant
découverte, je craignis qu'elle n'eût pris froid. Je tâtai son corps. Il était
brûlant. La voir dormir me procurait une volupté sans égale. Au bout de dix
minutes, cette volupté me parut insupportable. J'embrassai Marthe sur l'épaule.
Elle ne s'éveilla pas. Un second baiser, moins chaste, agit avec la violence
d'un réveille-matin. Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de
baisers, comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir
rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui est était vrai,
et me retrouvait au réveil.
Il
était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la
sonnette. Je pensai à Jacques : « Pourvu qu'il ait une arme. » Moi qui avais si
peur de la mort, je ne tremblai pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fût
Jacques, à condition qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec calme ne
compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même
pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de
quitter ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble ?
Je
n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant peut-être que Jacques ne
tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon égoïsme. Savais-je même de ces deux
drames, lequel était le pire ?
Comme
Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait sonné chez les
propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.
--
Tais-toi, ne bouge pas ! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. J'avais
complètement oublié qu'elle passerait après la messe.
J'étais heureux d'être témoin d'un
de ses sacrifices. Dès qu'une maîtresse, un ami, sont en retard de quelques
minutes à un rendez-vous, je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à
sa mère, je savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.
Nous
entendîmes la grille du jardin se refermer après un conciliabule (évidemment,
Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait vu ce matin sa fille).
Marthe regarda derrière les volets et me dit : « C'était bien elle. » Je ne pus
résister au plaisir de voir, moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de
messe à la main, inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se
retourna encore vers les volets clos.
Maintenant qu'il ne me restait
plus rien à désirer, je me sentais devenir injuste. Je m'affectais de ce que
Marthe pût mentir sans scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de
pouvoir mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout à soi,
et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis encore le reproche de
m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors, j'avais maté mon despotisme,
ne me sentant pas le droit de régner sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies.
Je gémissais : « Bientôt tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari,
aussi brutal. -- Il n'est pas brutal », disait-elle. Je reprenais de plus belle
: « Alors, tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente
: dans huit jours tu pourras me tromper avec lui. »
Elle
se mordait les lèvres, pleurait : « Qu'ai-je donc fait qui te rende aussi
méchant ? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier jour de bonheur. »
-- Il
faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton premier jour de
bonheur.
Ces
sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais rien de ce que je
disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le dire. Il m'était impossible
d'expliquer à Marthe que mon amour grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge
ingrat, et cette taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion.
Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.
La
bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe les prit. Il y
en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes : « Fais-en, dit elle, ce
que bon te semble. » J'eus honte. Je lui demandai de les lire, mais de les
garder pour elle. Marthe, par un de ces réflexes qui nous poussent aux pires
bravades, déchira une des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait
être longue. Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais
cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir. Je fis,
malgré tout, un effort, et, voulant qu'elle ne déchirât point la seconde lettre,
je gardai pour moi que d'après cette scène il était impossible que Marthe ne fût
pas méchante. Sur ma demande, elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer
la première lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde : «
Le Ciel nous récompense de ne pas avoir déchiré la lettre. Jacques m'y annonce
que les permissions viennent d'être suspendues dans son secteur, il ne viendra
pas avant un mois. »
L'amour seul excuse de telles
fautes de goût.
Ce
mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que s'il avait fallu
prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain l'importance d'un spectre. Nous
déjeunâmes tard. Vers cinq heures, nous allâmes nous promener au bord de l'eau.
Marthe resta stupéfaite lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous
l'oeil de la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais
plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de l'indécence de
notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre. Nos doigts s'enlaçaient. Ce
premier dimanche de soleil avait fait pousser les promeneurs à chapeau de
paille, comme la pluie les champignons. Les gens qui connaissaient Marthe
n'osaient pas lui dire bonjour ; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur
disait bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle
m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison. Elle riait,
puis sa figure s'assombrissait ; alors elle me remerciait, en me serrant les
doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant de risques. Nous repassâmes chez
elle pour y déposer le panier. A vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous
forme d'envoi aux armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était
si choquante que je la gardai pour moi.
Marthe
voulait suivre la Marne jusqu'à la Varenne. Nous dînerions en face de l'île
d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée de l'Écu de France, le premier
musée que j'avais vu, tout enfant, et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe
comme d'une chose très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée
était une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce point. Les
ciseaux de Fulbert ! tout ! j'avais tout cru. Je prétendis avoir fait à Marthe
une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait pas, car il était peu dans mes
habitudes de plaisanter. A vrai dire, cette déconvenue me rendait mélancolique.
Je me disais : Peut-être moi qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de
Marthe, y verrai-je un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France !
Car je
doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais si je n'étais pas
pour elle un passe-temps, un caprice dont elle pourrait se détacher du jour au
lendemain, la paix la rappelant à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a
des moments où une bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois
ivres, les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur
montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères que s'ils
se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas mentir sont
précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à soi-même. Croire une femme «
au moment où elle ne peut mentir », c'est croire à la fausse générosité d'un
avare.
Ma
clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté. Je me jugeais
moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque aucun âge n'échappe à la
naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas la moindre. Cette prétendue
clairvoyance m'assombrissait tout, me faisait douter de Marthe. Plutôt, je
doutais de moi-même, ne me trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois
plus de preuves de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.
Je
savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on aime, par la
crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez Marthe cette pudeur
navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer son esprit.
Je
revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents m'interrogèrent
sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme la forêt de Senart et ses
fougères deux fois hautes comme moi. Je parlai aussi de Brunoy, charmant village
où nous avions déjeuné. Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant :
-- A
propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très étonné en apprenant
qu'il faisait une grande promenade avec toi.
J'étais rouge de dépit. Cette
aventure, et bien d'autres, m'apprirent que, malgré certaines dispositions, je
ne suis pas fait pour le mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents
n'ajoutèrent rien d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.
Mon
père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier amour. Il
l'encourageait plutôt, ravi que ma précocité s'affirmât d'une façon ou d'une
autre. Il avait aussi toujours eu peur que je tombasse entre les mains d'une
mauvaise femme. Il était content de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne
devait se cabrer que le jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le
divorce.
Ma
mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon oeil. Elle était jalouse.
Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle trouvait Marthe
antipathique, ne se rendant pas compte que toute femme, du fait de mon amour, le
lui serait devenue. D'ailleurs, elle se préoccupait plus que mon père du
qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait que Marthe pût se compromettre avec un gamin de
mon âge. Puis elle avait été élevée à F. Dans toutes ces petites villes de
banlieue, du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent les
mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais, en outre, le
voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions plus délurés. Chacun y
doit tenir son rang. C'est ainsi que pour avoir une maîtresse, dont le mari
était soldat, je vis peu à peu, et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner
mes camarades. Ils disparurent par ordre hiérarchique : depuis le fils du
notaire, jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces
mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une folle. Elle
reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait connaître, et de fermer
les yeux. Mais, estimant que c'était à mon père d'agir, et mon père se taisant,
elle gardait le silence.
Je
passais toutes mes nuits avec Marthe. J'y arrivais à dix heures et demie, j'en
repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus par-dessus les murs. Je me
contentais d'ouvrir la porte avec ma clef ; mais cette franchise exigeait
quelques soins. Pour que la cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir
son battant avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.
A la
maison, personne ne se doutait de mes absences ; il n'en allait pas de même à
J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires et le vieux ménage me voyaient
d'un assez mauvais oeil, répondant à peine à mes saluts.
Le
matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible, je descendais, mes
souliers à la main. Je les remettais en bas. Un matin, je croisai dans
l'escalier le garçon laitier. Il tenait ses boîtes de lait à la main ; je
tenais, moi, mes souliers. Il me souhaita le bonjour avec un sourire terrible.
Marthe était perdue. Il allait le raconter dans tout J. Ce qui me torturait
encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence d'un garçon
laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment m'y prendre.
L'après-midi, je n'osai rien en
dire à Marthe. D'ailleurs, cet épisode était inutile pour que Marthe fût
compromise. C'était depuis longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même
comme maîtresse bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien.
Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai Marthe sans
forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis quatre jours, il guettait
mon départ à l'aube. Il avait d'abord refusé de croire, mais il ne lui restait
aucun doute. Le vieux ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se
plaignait du bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée,
voulait partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans nos
rendez-vous. Nous nous en sentions incapables : le pli était pris. Alors Marthe
commença de comprendre bien des choses qui l'avaient surprise. La seule amie
qu'elle chérît vraiment, une jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses
lettres. J'appris que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne pas revoir Marthe.
Je fis
promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce fût, soit chez ses
parents, soit avec son mari, elle montrerait de la fermeté. Les menaces du
propriétaire, quelques rumeurs, me donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer
à la fois, une explication entre Marthe et Jacques.
Marthe
m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la permission de Jacques, à
qui elle avait déjà parlé de moi. Je refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et
de voir Marthe avec un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être
de onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de rester deux
jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire chaque jour. J'attendis trois
jours avant de me rendre à la poste restante, pour être sûr de trouver une
lettre. Il y en avait déjà quatre. Je ne pus les prendre : il me manquait un des
papiers d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que j'avais
falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste restante n'étant permis
qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais, au guichet, avec l'envie de jeter du
poivre dans les yeux de la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres
qu'elle tenait et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste,
j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez mes parents.
Décidément, j'avais encore fort à
faire pour devenir un homme. En ouvrant la première lettre de Marthe, je me
demandai comment elle exécuterait ce tour de force : écrire une lettre d'amour.
J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile : il n'y est besoin
que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe admirables, et dignes des plus
belles que j'avais lues. Pourtant, Marthe m'y disait des choses bien ordinaires,
et son supplice de vivre loin de moi.
Il
m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais à considérer
Jacques comme « le mari ». Peu à peu, j'oubliais sa jeunesse, je voyais en lui
un barbon.
Je
n'écrivais pas à Marthe ; il y avait tout de même trop de risques. Au fond, je
me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne pas lui écrire, éprouvant, comme
devant toute nouveauté, la crainte vague de n'être pas capable, et que mes
lettres la choquassent ou lui parussent naïves.
Ma
négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner sur ma table de
travail une lettre de Marthe, elle disparut ; le lendemain, elle reparut sur la
table. La découverte de cette lettre dérangeait mes plans : j'avais profité de
la permission de Jacques, de mes longues heures de présence, pour faire croire
chez moi que je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré
fanfaron pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je
commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que mon père
apprenait la véritable cause de ma sagesse.
Je
profitais de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie de dessin ; car,
depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe. Je ne sais pas si mon
père le devinait ; du moins s'étonnait-il malicieusement, et d'une manière qui
me faisais rougir, de la monotonie des modèles. Je retournais donc à la
Grande-Chaumière, travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études
pour le reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine visite
du mari.
Je
revis aussi René, renvoyé d'Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand. Je l'y
cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous nous fréquentions en
cachette, car depuis son renvoi d'Henri-IV, et surtout depuis Marthe, ses
parents, qui naguère me considéraient comme un bon exemple, lui avaient défendu
ma compagnie.
René,
pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant, me plaisantait
sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses pointes, je lui dis
lâchement que je n'avais pas de véritable amour. Son admiration pour moi, qui,
ces derniers temps, avait faibli, s'en accrut séance tenante.
Je
commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me tourmentait le plus,
c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon énervement était celui d'un pianiste
sans piano, d'un fumeur sans cigarettes.
René,
qui se moquait de mon coeur, était pourtant épris d'une femme qu'il croyait
aimer sans amour. Ce gracieux animal, Espagnole blonde, se désarticulait si bien
qu'il devait sortir d'un cirque. René qui feignait la désinvolture était fort
jaloux. Il me supplia, mi- riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service
bizarre. Ce service, pour qui connaît le collège, était l'idée type d'un
collégien. Il désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc
de lui faire des avances pour se rendre compte.
Ce
service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour rien au monde
je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame vint me tirer
d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la timidité, qui empêche
certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha de respecter René et Marthe. Du
moins espérais-je y trouver du plaisir, mais j'étais comme le fumeur habitué à
une seule marque. Il ne me resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui
je jurai que sa maîtresse repoussait toute avance.
Vis-à-vis de Marthe, je
n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais. J'avais beau me dire que je ne lui
pardonnerais jamais si elle me trompait, je n'y pus rien. « Ce n'est pas pareil
», me donnai-je comme excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte
dans ses réponses. De même j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe,
mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait pas.
Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.
Jacques ne comprenait rien à
l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt bavarde, ne lui adressait pas la parole.
S'il lui demandait : « Qu'as-tu ? » elle répondait : « Rien. »
Mme
Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle l'accusait de
maladresse envers sa fille, se repentait de la lui avoir donnée. Elle attribuait
à cette maladresse de Jacques le brusque changement survenu dans le caractère de
sa fille. Elle voulut la reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours
après son arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres
caprices, encourageait sans se rendre compte son amour pour moi. Marthe était
née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle à Jacques, lui rappelait le
temps heureux où elle s'appartenait. Elle devait dormir dans sa chambre de jeune
fille. Jacques voulut que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il
provoqua une crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre
virginale.
M.
Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita pour dire à son
mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien à la délicatesse féminine. Elle
se sentait flattée que l'âme de sa fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce
que Marthe ôtait à son mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses
scrupules sublimes. Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.
Les
jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de sortir. Jacques
savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de l'accompagner. Marthe, ne
pouvant confier à personne les lettres à mon adresse, les mettait elle-même à la
poste.
Je me
félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu lui écrire, en réponse
au récit des tortures qu'elle infligeait, je fusse intervenu en faveur de la
victime. A certains moments, je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur ; à
d'autres, je me disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime de
me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins « sentimental » que
la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe
continuât de désespérer Jacques.
Il
repartit sans courage.
Tous
mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante dans laquelle vivait
Marthe. Car ses parents et son mari étaient les seuls à ignorer notre liaison,
les propriétaires n'osant rien apprendre à Jacques par respect pour l'uniforme.
Mme Grangier se félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme
avant son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque Marthe, le
lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait à J....
Je l'y
revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir été si méchante.
Mais quand je lus la première lettre de Jacques, je fus pris de panique. Il
disait combien, s'il n'avait plus l'amour de Marthe, il lui serait facile de se
faire tuer.
Je ne
démêlai pas le « chantage ». Je me vis responsable d'une mort, oubliant que je
l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible et plus injuste. De
quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait une blessure. Marthe avait beau
me répéter qu'il était moins inhumain de ne plus flatter l'espoir de Jacques,
c'est moi qui l'obligeais de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa
femme les seules lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait
en se cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si elle
n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait mes remords.
Je vis
combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir qui débordait de ses
lettres, en réponse aux nôtres.
J'admirais mon attitude, vis-à-vis
du pauvre Jacques, alors que j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un
crime sur la conscience.
Une
période heureuse succéda au drame. Hélas ! un sentiment de provisoire
subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule. Je n'avais de volonté pour
rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être m'oublierait, et retournerait au devoir,
ni pour pousser Jacques dans la mort. Notre union était donc à la merci de la
paix, du retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me resterait.
Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui reprendre de force. Notre
bonheur était un château de sable. Mais ici la marée n'étant pas à heure fixe,
j'espérais qu'elle monterait le plus tard possible.
Maintenant, c'est Jacques, charmé,
qui défendait Marthe contre sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour,
l'aigreur aidant, avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons.
Autre chose lui paraissait suspect : Marthe refusait d'avoir des domestiques, au
grand scandale de sa famille et, encore plus, de sa belle-famille. Mais que
pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu notre allié, grâce aux
raisons que je lui donnais par l'intermédiaire de Marthe.
C'est
alors que J... ouvrit le feu sur elle.
Les
propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la saluait. Seuls
les fournisseurs étaient professionnellement tenus à moins de morgue. Aussi,
Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger des paroles, s'attardait dans
les boutiques. Lorsque j'étais chez elle, si elle s'absentait pour acheter du
lait et des gâteaux, et qu'au bout de cinq minutes elle ne fût pas de retour,
l'imaginant sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière
ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être laissé prendre
à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je m'emportais. Je l'accusais
d'avoir des goûts vulgaires, de trouver un charme à la conversation des
fournisseurs. Ceux-ci, dont j'interrompais les propos, me détestaient.
L'étiquette des cours est assez
simple, comme tout ce qui est noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole
des petites gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge. Rien
ne les choquerait plus que la révérence d'un vieille duchesse à quelque jeune
prince. On devine la haine du pâtissier, de la crémière, à voir un gamin
interrompre leurs rapports familiers avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé
mille excuses, à cause de ces conversations.
Les
propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en permission. Marthe
l'invita à prendre le thé.
Le
soir, nous entendîmes des éclats de voix : on lui défendait de revoir la
locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à aucun des mes actes, rien
ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.
Le
lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans doute était-ce un
pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna la tête pour ne pas avoir à dire
bonjour.
Ces
escarmouches peinaient Marthe ; assez intelligente et assez amoureuse pour se
rendre compte que le bonheur ne réside dans la considération des voisins, elle
était comme ces poètes qui savent que la vraie poésie est chose « maudite »,
mais qui, malgré leur certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les
suffrages qu'ils méprisent.
Les
conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes aventures. M. Marin qui
habitait en dessous de chez Marthe, vieillard à barbe grise et de stature noble,
était un ancien conseiller municipal de J.... Retiré dès avant la guerre, il
aimait servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa main.
Se contentant de désapprouver la politique communale, il vivait avec sa femme,
ne recevant et ne rendant de visites qu'aux approches de la nouvelle année.
Depuis
quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous, d'autant plus distinct
que nous entendions, de notre chambre, les moindres bruits du rez-de-chaussée.
Des frotteurs vinrent. La bonne, aidée par celle du propriétaire, astiquait
l'argenterie dans le jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre.
Nous sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les Marin,
sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter le maire et le
supplier de lui accorder huit litres de lait. Autoriserait-il aussi la marchande
à faire de la crème ?
Les
permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine de notables parurent
à l'heure dite avec leurs femmes, chacune fondatrice d'une société d'allaitement
maternel ou de secours aux blessés, dont elle était la présidente, et les
autres, sociétaires. La maîtresse de cette maison, pour faire « genre »,
recevait devant la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour
transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient l'économie et
inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs étaient- elles des gâteaux sans
farine, des crèmes au lichen, etc. Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin
: « Oh ! ça ne paie pas de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même. »
M.
Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa « rentrée politique ».
Or, la
surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion d'un de mes
camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables, me l'apprit. Jugez de ma
stupeur quand je sus que la distraction des Marin était de se tenir sous notre
chambre vers la fin de l'après- midi et de surprendre nos caresses.
Sans
doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs plaisirs. Bien
entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce dévergondage sur le compte
de la morale. Ils voulaient faire partager leur révolte par tout ce que la
commune comptait de gens comme il faut.
Les
invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et avait dressé la
table sous la chambre. Elle piaffait. Elle eût voulu la canne du régisseur pour
annoncer le spectacle. Grâce à l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait
pour mystifier sa famille et par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je
n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais au visage
décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de l'horloge, et à
l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures, les couples se retirèrent
bredouilles, traitant tout bas les Marin d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé
de soixante-dix ans, d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et
merveilles, et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses. En
ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un moyen avantageux
pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en personnage, avait paru juste
quelques minutes ; ces quelques minutes et les huit litres de lait firent
chuchoter qu'il était du dernier bien avec la fille des Marin, institutrice à
l'école. Le mariage de Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu
digne d'une institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.
Je
poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent souhaité faire
entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive ardeur. Ne pouvant plus y
tenir, et au risque de la chagriner, je lui dis quel était le but du raout. Nous
en rîmes ensemble aux larmes.
Mme
Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous pardonna pas son
désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle ne pouvait l'assouvir, ne
disposant plus de moyens, et n'osant user de lettres anonymes.
Nous
étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle et n'y couchais que
si je pouvais inventer chez moi un mensonge pour y rester le matin. Je
l'inventais une ou deux fois la semaine. La perpétuelle réussite de mon mensonge
me surprenait. En réalité, mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence
il fermait les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques
ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq heures du
matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Senart. Mais ma mère ne
préparait plus de panier.
Mon
père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me reprochait ma
paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient vite, comme les vagues.
Rien
n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que, étant amoureux,
on paresse. L'amour sent confusément que son seul dérivatif réel est le travail.
Aussi le considère-t-il comme un rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour
est paresse bienfaisante, comme la molle pluie qui féconde.
Si la
jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce qui infirme nos
systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux médiocres, à cause du nombre.
Pour un esprit en marche, la paresse n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris
que dans ces longues journées qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où
j'observais mon coeur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.
Quand
je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les jours, nous nous
promenions après dîner, le long de la Marne, jusqu'à onze heures. Je détachais
le canot de mon père. Marthe ramait ; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses
genoux. Je la gênais. Soudain, un coup de rame me cognant, me rappelait que
cette promenade ne durerait pas toute la vie.
L'amour veut faire partager sa
béatitude. Ainsi, une maîtresse de nature assez froide devient caressante, nous
embrasse dans le cou, invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire
une lettre. Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail
la distrayait de moi ; jamais tant envie de toucher ses cheveux, de la
décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me précipitais sur
elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât ses rames, et que le canot
dérivât, prisonnier des herbes, des nénuphars blancs et incapable de se
contenir, alors que me poussait surtout la manie de déranger, si forte. Puis,
nous amarrions le canot derrière les hautes touffes. Ma crainte d'être visibles
ou de chavirer, me rendait nos ébats mille fois plus voluptueux.
Aussi
ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui rendait ma
présence chez Marthe très difficile.
Ma
soi-disant idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder Jacques,
d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer que jamais d'autres
lèvres que les miennes ne s'y étaient mises, n'était que du libertinage. Me
l'avouais-je ? Tout amour comporte sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse.
Étais-je à ce dernier stade où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans
certaines recherches. Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle
s'avivait de ces mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude.
Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui vite
deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais dans le rythme
qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit en usant de supercheries pour
dérouter l'organisme.
J'aimais tant cette rive gauche de
la Marne, que je fréquentais l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler
celle que j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers,
aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions le canot
à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Notre égoïsme, dans sa
cachette, oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour,
comme nous y sacrifiions Jacques.
Un
parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des joies plus brutales,
plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans amour avec la première venue,
affadissait les autres.
J'appréciais déjà le sommeil
chaste, libre, le bien-être de se sentir seul dans un lit aux draps frais.
J'alléguais des raisons de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe.
Elle admirait ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne
une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui, comédiennes de
race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.
Je me
reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées à me demander si
j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon amour sophistiquait tout. De même
que je traduisais faussement les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens
plus profond, j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort ; un certain
choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché juste. Mes
jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché auprès d'elle, l'envie
qui me prenait, d'une seconde à l'autre, d'être couché seul, chez mes parents,
me faisait augurer l'insupportable d'une vie commune. D'autre part, je ne
pouvais imaginer de vivre sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de
l'adultère.
J'en
voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler la maison de
Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux, que je n'avais pas choisis
pour mon plaisir, mais afin de déplaire à Jacques. Je m'en fatiguais, sans
excuses. Je regrettais de n'avoir pas laissé Marthe les choisir seule. Sans
doute m'eussent-ils d'abord déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer,
par amour pour elle. J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à
Jacques.
Marthe
me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais amèrement : «
J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons pas ces meubles. »
Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que j'avais oublié que ces
meubles venaient de moi, elle n'osait me le rappeler. Elle se lamentait
intérieurement de ma mauvaise mémoire.
Dans
les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques où, enfin, il ne
l'entretenait pas que de son amour. Il était malade. On l'évacuait à l'hôpital
de Bourges. Je ne me réjouissais pas de le savoir malade, mais qu'il eût quelque
chose à dire me soulageait. Passant par J., le lendemain ou le surlendemain, il
suppliait Marthe qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me
montra cette lettre. Elle attendait un ordre.
L'amour lui donnait une nature
d'esclave. Aussi, en face d'une telle servitude préambulaire, avais-je du mal à
ordonner ou défendre. Selon moi, mon silence voulait dire que je consentais.
Pouvais-je l'empêcher d'apercevoir son mari pendant quelques secondes ? Elle
garda le même silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas
chez elle le surlendemain.
Le surlendemain, un commissionnaire m'apporta
chez mes parents un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe.
Elle m'attendrait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais
encore de l'amour pour elle.
Je
courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour, si peu en
rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus son coeur changé.
Simplement, Marthe avait pris mon
silence de l'avant-veille pour un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la
moindre convention tacite. A des heures d'angoisse succédait le grief de me voir
en vie, puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur ne
pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour ses devoirs
envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais irrité. Je faillis lui dire
: « Pour une fois que je ne mens pas. » Nous pleurâmes.
Mais
ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes, si l'un des deux
n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe envers Jacques n'était pas
flatteuse. Je l'embrassai, la berçai. « Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.
» Nous nous promîmes de ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la
plaignant un peu de croire que c'est chose possible.
A
J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant devant leur
maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la suppliait de le rassurer.
Il lui demandait de venir à Bourges. « Il faut que tu partes », dis-je, de façon
que cette simple phrase ne sentît pas le reproche.
--
J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.
C'était pousser trop loin
l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient d'amour ses paroles, ses actes les plus
choquants, me conduisait vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me
calmai. Je lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme un
enfant qui demande la lune.
Je lui
représentai combien il était amoral qu'elle se fît accompagner par moi. Que ma
réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un amant outragé, sa portée s'en
accrut. Pour la première fois, elle m'entendait prononcer le mot de « morale ».
Ce mot vint à merveille, car, si peu méchante, elle devait bien connaître des
crises de doute, comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle
eût pu me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les
excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la première
fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que jusqu'alors je considérais
que nous n'avions rien fait de mal.
Marthe
regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle comprenait,
maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.
-- Du
moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.
Ce mot
de « morale » prononcé à la légère m'instituait son directeur de conscience.
J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un pouvoir nouveau. La puissance
ne se montre que si l'on en use avec injustice. Je répondis donc que je ne
voyais aucun crime à ce qu'elle n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs
qui la persuadèrent : fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces
motifs l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de sa
belle-famille.
A la
force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la façonnais peu à peu
à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et de détruire sciemment notre
bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que ce fût mon oeuvre, me ravissait et me
fâchait. J'y voyais une raison de notre entente. J'y discernais aussi la cause
de désastres futurs. En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon
incertitude, qui, le jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je
la sentais comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le
château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir plus loin.
Il
arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique. Regard, démarche :
plusieurs fois des étrangers nous prirent pour frère et soeur. C'est qu'il
existe en nous des germes de ressemblance que développe l'amour. Un geste, une
inflexion de voix, tôt ou tard, trahissent les amants les plus prudents.
Il
faut admettre que si le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c'est
que celle- ci est moins raisonnable que notre coeur. Sans doute, sommes-nous
tous des Narcisse, aimant et détestant leur image, mais à qui toute autre est
indifférente. C'est cet instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous
criant « halte ! » devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en
admirer d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est la
seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans la société,
seuls les esprits grossiers semblent ne point pêcher contre la morale,
poursuivant toujours le même type. Ainsi certains hommes s'acharnent sur les «
blondes », ignorant que souvent les ressemblances les plus profondes sont les
plus secrètes.
Marthe, depuis quelques jours,
semblait distraite, sans tristesse. Distraite, avec tristesse, j'aurais pu
m'expliquer sa préoccupation par l'approche du quinze juillet, date à laquelle
il lui faudrait rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence,
sur une plage de la Manche. A son tour, Marthe se taisait, sursautant au bruit
de ma voix. Elle supportait l'insupportable : visites de famille, avanies,
sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de son père, qui lui supposait un
amant, sans y croire.
Pourquoi supportait-elle tout ?
Était-ce la suite de mes leçons lui reprochant d'attacher trop d'importance aux
choses, de s'affecter des moindres ? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur
singulier, dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque
je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrît dans mon
mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais de ne plus m'aimer,
parce qu'elle se taisait.
Marthe
n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.
J'eusse voulu paraître heureux de
cette nouvelle. Mais d'abord elle me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je
pouvais devenir responsable de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais
aussi de n'être pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait
parlé que contrainte. Elle tremblait que cet enfant qui devait nous rapprocher
nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se dissipèrent.
Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, et cet enfant
signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre amour, qu'il ne punissait
aucun crime.
Alors
que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison pour que je ne la
quittasse jamais, cette grossesse me consterna. A notre âge, il me semblait
impossible, injuste, que nous eussions un enfant qui entraverait notre jeunesse.
Pour la première fois, je me rendais à des craintes d'ordre matériel : nous
serions abandonnés de nos familles.
Aimant
déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je ne me voulais pas
responsable de son existence dramatique. J'eusse été moi-même incapable de la
vivre.
L'instinct est notre guide ; un
guide qui nous conduit à notre perte. Hier, Marthe redoutait que sa grossesse
nous éloignât l'un de l'autre. Aujourd'hui qu'elle ne m'avait jamais tant aimé,
elle croyait que mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet
enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour à Marthe, de
même qu'au début de notre liaison mon coeur lui donnait ce qu'il retirait aux
autres.
Maintenant, posant ma bouche sur
le ventre de Marthe, ce n'était plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant.
Hélas ! Marthe n'était plus ma maîtresse, mais une mère.
Je
n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait toujours un témoin
près de nous, à qui nous devions rendre compte de nos actes. Je pardonnais mal
ce brusque changement dont je rendais Marthe seule responsable, et pourtant, je
sentais que je lui aurais encore pardonné si elle m'avait menti. A certaines
secondes, je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre
amour, mais que son fils n'était pas le mien.
Comme
un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté me tourner. Je
sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils ne serait heureux qu'à la
condition de se croire celui de Jacques. Certes, ce subterfuge me consternait.
Il faudrait renoncer à Marthe. D'autre part, j'avais beau me trouver un homme,
le fait actuel était trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire
possible une aussi folle (je pensais : une aussi sage) existence.
Car,
enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire, il retrouverait,
comme tant d'autres soldats trompés à cause des circonstances exceptionnelles,
une épouse triste, docile, dont rien ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant
ne pouvait s'expliquer pour son mari que si elle supportait son contact aux
vacances. Ma lâcheté l'en supplia.
De
toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins pénible. Je
m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en eus l'explication plus
tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de Jacques à sa dernière permission
et comptait, feignant de m'obéir, se refuser au contraire à lui, à Granville,
sous prétexte des malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de
dates dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de
doutes à personne. « Bah ! me disais-je, nous avons du temps devant nous. Les
parents de Marthe redouteront le scandale. Ils l'emmèneront à la campagne et
retarderont la nouvelle. »
La
date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier de cette
absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe. Si je n'y parvenais
pas, si mon amour était trop vert pour se détacher de lui-même, je savais bien
que je retrouverais Marthe aussi fidèle.
Elle
partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J... la nuit
précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer l'oeil de la nuit. Je
ferais une telle provision de caresses, que je n'aurais plus besoin de Marthe
pour le reste de mes jours.
Un
quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.
En
général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la première fois, à
côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse été seul.
A mon
réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me réveiller. Il ne me
restait plus qu'une demi-heure avant le train. J'enrageais d'avoir laissé perdre
par le sommeil les dernières heures que nous avions à passer ensemble. Elle
pleurait aussi de partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes
à autre chose qu'à boire nos larmes.
Marthe
me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous, et de lui écrire
sur sa table.
Je
m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne pouvais vaincre
mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais lâchement l'aimer moins, je
mettais ce désir sur le compte du départ, de cette « dernière fois » si fausse,
puisque je sentais bien qu'il n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le
voulût.
A la
gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents, je l'embrassai
sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le fait que, sa belle-famille
surgissant, il se produirait un drame décisif.
Revenu
à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre chez Marthe, je
tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai de lire, je jouai à
cache-cache avec mes soeurs, ce qui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans. Le
soir, pour ne pas éveiller les soupçons, il fallut que j'allasse me promener.
D'habitude, jusqu'à la Marne, la route m'était légère. Ce soir-là, je me
traînai, les cailloux me tordant le pied et précipitant mes battements de coeur.
Étendu dans la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi
incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin charitable. Je
regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine. Peu à peu, ma tête se
vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière succion, plus longue, la tête
est vide. Je m'endormis.
Le
froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez nous. La
maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père me reçut avec dureté.
Ma mère avait été un peu malade : on avait envoyé la femme de chambre me
réveiller pour que j'allasse chercher le docteur. Mon absence était donc
officielle.
Je
supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du bon juge qui, entre
mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule innocente pour permettre au
criminel de se justifier. Je ne me justifiai d'ailleurs pas, c'était trop
difficile. Je laissai croire à mon père que je rendrais de J..., et, lorsqu'il
m'interdit de sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore
mon complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.
J'attendais le facteur. C'était ma
vie. J'étais incapable du moindre effort pour oublier.
Marthe
m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse que pour ouvrir
ses lettres. Pouvais-je m'en servir ? J'avais trop de hâte. Je déchirais les
enveloppes. Chaque fois, honteux, je me promettais de garder la lettre un quart
d'heure, intacte. J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre
de l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je remettais
ce régime au lendemain.
Un
jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, je déchirais
une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier eurent jonché le jardin,
je me précipitai, à quatre pattes. La lettre contenait une photographie de
Marthe. Moi si superstitieux et qui interprétais les faits les plus minces dans
un sens tragique, j'avais déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du Ciel.
Mes transes ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la
lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La crainte qu'il
arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail absurde qui me brouillait
les yeux et les nerfs.
Un
spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout en m'accusant de
méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas que d'autres que moi pussent
voir son corps.
Du
reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois à Granville, je me
félicitais de la présence de Jacques. Je me rappelais sa photographie en blanc
que Marthe m'avait montrée le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que
les jeunes hommes sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus forts,
plus élégants que moi.
Son
mari la protégerait contre eux.
A
certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse tout le monde, je
rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que j'étais l'amant de Marthe, et,
m'autorisant de ce titre, de la lui recommander. Parfois, j'enviais Marthe,
adorée par Jacques et par moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son
bonheur ? Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu
connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne devions pas
être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la haine redressait cette pente
douce.
Dans
chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son insistance me
rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me reprochant de ne jamais
aller sur la tombe de ma grand-mère. Je n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces
devoirs ennuyeux localisent la mort, l'amour.
Ne
peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs qu'en un
cimetière, ou dans certaine chambre ? Je n'essayais pas de l'expliquer à Marthe
et lui racontais que je me rendais chez elle ; de même, à ma tante, que j'étais
allé au cimetière. Pourtant, je devais aller chez Marthe ; mais dans de
singulières circonstances.
Je
rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à laquelle ses
correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement me fit prendre goût aux
enfantillages de cette petite personne. Je lui proposer de venir goûter à J...,
en cachette, le lendemain. Je lui cachais l'absence de Marthe, pour qu'elle ne
s'effarouchât pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir.
J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire. J'agissais comme
ces enfants qui, liant connaissance, cherchent à s'étonner entre eux. Je ne
résistais pas à voir surprise ou colère sur la figure d'ange de Svéa, quand je
serais tenu de lui apprendre l'absence de Marthe.
Oui,
c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner parce que je ne trouvais rien à
lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait d'une sorte d'exotisme et me
surprenait à chaque phrase. Rien de plus délicieux que cette soudaine intimité
entre personnes qui se comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix
d'or, émaillée de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais
à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon désir de
renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.
Ce qui
gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure d'une élève de l'école
Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une heure par jour, sans grand profit, le
français et la machine à écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés.
Chaque lettre était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit
d'un sac à main affreux, évidemment son oeuvre, un étui à cigarettes orné d'une
couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait pas, mais portait
toujours cet étui, parce que ses amies fumaient. Elle me parlait de coutumes
suédoises que je feignais de connaître : nuit de la Saint-Jean, confitures de
myrtilles. Ensuite, elle tira de son sac une photographie de sa soeur jumelle,
envoyée de Suède la veille ; à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau
haut de forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa soeur lui ressemblait
tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa propre image.
Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie d'embrasser cette espiègle
naïve. Je dus avoir une expression bien bestiale, car je la vis peureuse,
cherchant des yeux le signal d'alarme.
Le
lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis que Marthe était
à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai : « Elle m'a défendu de vous laisser
partir avant son retour. » Je comptais ne lui avouer mon stratagème que trop
tard.
Heureusement, elle était
gourmande. Ma gourmandise à moi prenait une forme inédite. Je n'avais aucune
faim pour la tarte, la glace à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace
dont elle approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces
involontaires.
Ce
n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise. Ses joues
m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.
Je
parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprît bien. Excité par cette
amusante dînette, je m'énervais, moi toujours silencieux, de ne pouvoir parler
vite. J'éprouvais un besoin de bavardage, de confidences enfantines.
J'approchais mon oreille de sa bouche. Je buvais ses petites paroles.
Je
l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle comme d'un
oiseau qu'on grise.
J'espérais que sa griserie
servirait mes desseins, car peu importait qu'elle me donnât ses lèvres de bon
coeur ou non. Je pensai à l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me
répétai-je, en somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un
fruit, ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.
Je
tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais voulu la
déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me levai, me penchai à
l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet encore. Je ne concluais pas de son
silence que mes baisers lui fissent plaisir ; mais, incapable de s'indigner,
elle ne trouvait aucune façon polie de me repousser en français. Je mordillais
ses joues, m'attendant à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.
Enfin,
j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente victime, fermant
cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus consistait à remuer faiblement
la tête de droite à gauche, et de gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais
ma bouche y trouvait l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je
n'avais jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas une
flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour croire qu'il en irait
de même ensuite et que je bénéficierais d'un viol facile.
Je
n'avais jamais déshabillé de femmes ; j'avais plutôt été déshabillé par elles.
Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par lui ôter ses souliers et ses
bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand je voulus dégrafer son
corsage, Svéa se débattit comme un petit diable qui ne veut pas aller se coucher
et que l'on dévêt de force. Elle me rouait de coups de pieds. J'attrapais ses
pieds au vol, je les emprisonnais, les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme
la gourmandise s'arrête après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que
je lui apprisse ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis
promettre, si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue.
Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai entendre. Le
plaisir du mystère lui fit répondre « à demain », quand, rassasié d'elle, je lui
demandai par politesse si nous nous reverrions un jour.
Je ne
retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas sonner à la porte
close. Je sentais combien blâmable pour la morale courante était ma conduite.
Car sans doute sont-ce les circonstances qui m'avaient fait paraître Svéa si
précieuse. Ailleurs que dans la chambre de Marthe, l'eussé-je désirée ?
Mais
je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe que je délaissai
la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré d'elle tout le sucre.
Quelques jours après, je reçus une
lettre de Marthe. Elle en contenait une de son propriétaire, lui disant que sa
maison n'était pas une maison de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef
de son appartement, où j'avais emmené une femme. « J'ai une preuve de ta
traîtrise », ajoutait Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute
souffrirait-elle, mais elle préférait souffrir que d'être dupe.
Je
savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge, ou même au besoin
de la vérité, pour les anéantir. Mais il me vexait que, dans une lettre de
rupture, Marthe ne me parlât pas de suicide. Je l'accusai de froideur. Je
trouvai sa lettre indigne d'une explication. Car moi, dans une situation
analogue, sans penser au suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir
menacer Marthe. Trace indélébile de l'âge et du collège : je croyais certains
mensonges commandés par le code passionnel.
Une
besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait : m'innocenter
vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de confiance en moi qu'en son
propriétaire. Je lui expliquai combien habile était cette manoeuvre de la
coterie Marin. En effet, Svéa était venue la voir un jour où j'écrivais chez
elle, et si j'avais ouvert c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la
fenêtre, et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser
croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans doute,
venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.
Ainsi
pouvais-je annoncer à Marthe que le coeur de Svéa lui demeurait intact. Et je
terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler de Marthe, chez elle, avec
sa plus intime compagne.
Cette
alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte de nos actes, alors
que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre compte, à moi pas plus qu'aux autres.
Il
faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands avantages puisque tous
les hommes remettent leur liberté entre ses mains. Je souhaitais d'être assez
fort pour me passer d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs.
J'ignorais que servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi par
son coeur que l'esclave de ses sens.
Comme
l'abeille butine et enrichit la ruche -- de tous ses désirs qui le prennent dans
la rue --, un amoureux enrichit son amour. Il en fait bénéficier sa maîtresse.
Je n'avais pas encore découvert cette discipline qui donne aux natures infidèles
la fidélité. Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la
femme qu'il aime, son désir plus vif parce que insatisfait laissera croire à
cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe, mais la morale,
selon les gens, est sauve. A de tels calculs, commence le libertinage. Qu'on ne
condamne donc pas trop vite certains hommes capables de tromper leur maîtresse
au plus fort de leur amour ; qu'on ne les accuse pas d'être frivoles. Ils
répugnent à ce subterfuge et ne songent même pas à confondre leur bonheur et
leurs plaisirs.
Marthe
attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui pardonner ses reproches.
Je le fis, non sans façons. Elle écrivit au propriétaire, le priant ironiquement
d'admettre qu'en son absence j'ouvrisse à une de ses amies.
Quand
Marthe revint, aux derniers jours d'août, elle n'habita pas J..., mais la maison
de ses parents, qui prolongeaient leur villégiature. Ce nouveau décor où Marthe
avait toujours vécu me servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir
secret du sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes
parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir jeunes et
qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter de Marthe avant que
l'abîmât sa maternité.
Cette
chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence de Jacques, était notre
chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais que mes yeux la rencontrassent en
première communiante. Je l'obligeais à regarder fixement une autre image d'elle,
bébé, pour que notre enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison
qui l'avait vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais
son berceau, dont je voulais qu'il servît encore, et je lui faisais sortir ses
brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.
Je ne
regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient pas le charme du
plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient rien m'apprendre. Au
contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces meubles auxquels, petite, elle
avait dû se cogner la tête. Et puis, nous vivions seuls, sans conseiller
municipal, sans propriétaire. Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages,
nous promenant presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous
couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche, de
chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous disputions les prunes
que je ramassais, toutes blessées, tièdes de soleil. Mon père n'avait pu obtenir
que je m'occupasse de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de
Marthe. Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une journée
chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant, à étancher la soif
de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire le désir d'une femme.
J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise : je comprenais toute sa force.
Les fleurs s'épanouissant grâce à mes soins, les poules dormant à l'ombre après
que je leur avais jeté des graines : que de bonté ? -- Que d'égoïsme ! Des
fleurs mortes, des poules maigres eussent mis de la tristesse dans notre île
d'amour. Eau et graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et
qu'aux poules.
Dans
ce renouveau du coeur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes découvertes. Je
prenais le libertinage provoqué par le contact avec cette maison de famille pour
la fin du libertinage. Aussi, cette dernière semaine d'août et ce mois de
septembre furent-ils ma seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me
blessais, ni ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à
seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions à la
campagne ; nous y resterions éternellement jeunes.
Étendu
contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un brin d'herbe,
j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle serait notre vie. Marthe,
depuis son retour, cherchait un appartement pour nous à Paris. Ses yeux se
mouillèrent, quand je lui déclarai que je désirais vivre à la campagne : « Je
n'aurais jamais osé te l'offrir, me dit- elle. Je croyais que tu t'ennuierais,
seul avec moi, que tu avais besoin de la ville. -- Comme tu me connais mal »,
répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions allés nous
promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis, quand par hasard, ayant
dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions le dernier train, j'avais respiré ces
roses. Dans la cour de la gare, les manoeuvres déchargeaient d'immenses caisses
qui embaument. J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train
des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.
Marthe
disait : « Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu pas de trouver
Mandres laide ? N'est-il pas sage de choisir un lieu moins beau, mais d'un
charme plus égal ? »
Je me
reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des roses me faisait
oublier les dix autres mois, et le fait de choisir Mandres m'apportait encore
une preuve de la nature éphémère de notre amour.
Souvent, ne dînant pas à F... sous
prétexte de promenades ou d'invitations, je restais avec Marthe.
Un
après-midi, je trouvai près d'elle un jeune homme en uniforme d'aviateur.
C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se leva et vint m'embrasser
dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne. « Devant Paul, rien à craindre, mon
chéri, dit-elle. Je lui ai tout raconté. » J'étais gêné, mais enchanté que
Marthe eût avoué à son cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et
superficiel, et qui ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas
réglementaire, parut ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à
Jacques qu'il méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.
Paul
évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait été le théâtre. Je
questionnais, avide de cette conversation qui me montrait Marthe sous un jour
inattendu. En même temps, je ressentais de la tristesse. Car j'étais trop près
de l'enfance pour en oublier les jeux inconnus des parents, soit que les grandes
personnes ne gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent
comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.
Comme
nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire, et le raout des
Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière de Paris.
Je
remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet de vivre
ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant que divertissement,
mais qu'il hurlerait avec les loups le jour d'un scandale.
Marthe
se levait de table et servait. Les domestiques avaient suivi Mme Grangier à la
campagne, car, toujours par prudence, Marthe prétendait n'aimer vivre que comme
Robinson. Ses parents, croyant leur fille romanesque, et que les romanesques
sont pareils aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.
Nous
restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleurs bouteilles. Nous étions
gais, d'une gaieté que nous regretterions sans doute, car Paul agissait en
confident d'un adultère quelconque. Il raillait Jacques. En me taisant, je
risquais de lui faire sentir son manque de tact ; je préférai me prendre au jeu
plutôt qu'à humilier ce cousin facile.
Lorsque nous regardâmes l'heure,
le dernier train pour Paris était passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je
regardai Marthe d'un tel oeil, qu'elle ajouta : « Bien entendu, mon chéri, tu
restes. » J'eus l'illusion d'être chez moi, époux de Marthe, et de recevoir un
cousin de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit
bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement du monde.
A la
fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison c'était quitter le
bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il nous faudrait choisir, vivre dans
le mensonge ou dans la vérité, pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait
que Marthe ne fût pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre
enfant, j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa
grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques. J'eus donc une
occasion de constater qu'elle me mentait parfois, car, au mois de mai, après le
séjour de Jacques, elle m'avait juré qu'il ne l'avait pas approchée.
La
nuit descendait de plus en plus tôt ; et la fraîcheur des soirs empêchait nos
promenades. Il nous était difficile de nous voir à J... Pour qu'un scandale
n'éclatât pas, il nous fallait prendre des précautions de voleurs, guetter dans
la rue l'absence des Marin et du propriétaire.
La
tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais pas assez froides
pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès cinq heures. Chez mes
parents, se coucher le jour signifiait : être malade, ce lit de cinq heures me
charmait. Je n'imaginais pas que d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe,
couché, arrêté, au milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la
regarder. Suis-je donc monstrueux ? Je ressentais des remords du plus noble
emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son ventre saillir,
je me considérais comme un vandale. Au début de notre amour, quand je la
mordais, ne me disait-elle pas : « Marque-moi » ? Ne l'avais-je pas marquée de
la pire façon ?
Maintenant Marthe ne m'était pas
seulement la plus aimée, ce qui ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses,
mais elle me tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis ; je les
redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service en nous
détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos maîtresses
insupportables et indignes de nous. C'est notre seule sauvegarde. Lorsqu'il n'en
va plus ainsi, elles risquent de devenir les leurs.
Mon
père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense contre sa
soeur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter, et c'est sans
rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi, il se déclarait prêt à
tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait ses parents, son mari... Le
lendemain, il me laissait libre.
Je
devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je l'accablais dans
le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant de mettre trop tard en
oeuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que je connusse Marthe ? Il
s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique circulait dans la maison. Quel
exemple pour mes deux frères ! Mon père prévoyait déjà de ne rien pouvoir leur
répondre un jour, lorsqu'ils justifieraient leur indiscipline par la mienne.
Jusqu'alors, il croyait à une
amourette, mais, de nouveau, ma mère surprit une correspondance. Elle lui porte
triomphalement ces pièces de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de
notre enfant !
Ma
mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir raisonnablement un
petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait impossible d'être grand-mère
à son âge. Au fond, c'était pour elle la meilleure preuve que cet enfant n'était
pas le mien.
L'honnêteté peut rejoindre les
sentiments les plus vifs. Ma mère, avec sa profonde honnêteté, ne pouvait
admettre qu'une femme trompât son mari. Cet acte lui représentait un tel
dévergondage qu'il ne pouvait s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe
signifiait pour ma mère qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux
peut être un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne pas «
savoir ». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause de son amour pour
moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse de ces bruits, me certifia
qu'ils précédaient notre liaison, et même son mariage.
Après
avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute retenue, et,
quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours, envoyait la femme de chambre
chez Marthe, avec un mot à mon adresse, m'ordonnant de rentrer d'urgence ; sinon
il déclarerait ma fuite à la préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour
détournement de mineur.
Marthe
sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à la femme de
chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première visite. Je rentrais un
peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait de m'appartenir. Mon père
n'ouvrait pas la boucle, ni ma mère. Je fouillais le code sans trouver les
articles de loi concernant les mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne
croyais pas que ma conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après
avoir épuisé vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix
fois l'article « mineur », sans découvrir rien qui nous concernât.
Le
lendemain, mon père me laissait libre encore.
Pour
ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite, je les résume en
trois lignes : il me laissait agir à ma guise. Puis, il en avait honte. Il
menaçait, plus furieux contre lui que contre moi. Ensuite, la honte de s'être
mis en colère le poussait à lâcher les brides.
Mme
Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la campagne, par les
insidieuses questions des voisins. Feignant de croire que j'étais un frère de
Jacques, ils lui apprenaient notre vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne
pouvait se retenir de prononcer mon nom à propos de rien, de supporter quelque
chose que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le doute sur
la personnalité du frère de Jacques.
Elle
pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de Jacques, mettrait
un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à M. Grangier, par crainte d'un
éclat. Mais elle mettait cette discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme
dont il importait d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver
à sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait par
sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul avec sa femme la
priait de ménager leur pauvre petite, innocente, à qui ces continuelles
suppositions finiraient par tourner la tête. A quoi Mme Grangier répondait
quelquefois par un simple sourire, de façon à lui laisser entendre que leur
fille avait avoué.
Cette
attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour de Jacques,
m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé complètement sa
fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à son mari et à son gendre, lui
aurait, devant eux, donné raison. Au fond, Mme Grangier admirait Marthe de
tromper son mari, ce qu'elle-même n'avait jamais osé faire, soit par scrupules,
soit par manque d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle,
incomprise. Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un
garçon aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la «
délicatesse féminine ».
Les
Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient, habitant Paris,
rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant toujours plus bizarre,
leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient inquiets de l'avenir. Ils se
demandaient ce que serait ce ménage dans quelques années. Toutes les mères, par
principes, ne souhaitent rien tant pour leur fils que le mariage, mais
désapprouvent la femme qu'ils choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc
d'avoir une telle femme. Quand à Mlle Lacombe, la principale raison de ses
médisances venait de ce que Marthe, détenait, seule, le secret d'une idylle
poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer. Cette
soeur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disait que Marthe tromperait
Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.
L'acharnement de son épouse et de
sa fille forçait parfois à sortir de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait
Marthe. Alors, mère et fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme
Lacombe exprimait : « Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent
ensorceler nos hommes. » Celui de Mlle Lacombe : « C'est parce que je ne suis
pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier. » En réalité, la malheureuse,
sous prétexte qu'« autre temps autres moeurs » et que le mariage ne se concluait
plus à l'ancienne mode, faisait fuir les maris en ne se montrant pas assez
rebelle. Ses espoirs de mariage duraient ce que dure une saison balnéaire. Les
jeunes gens promettaient de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle
Lacombe. Ils ne donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,
qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût trouvé si
facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul un nigaud comme son
frère avait pu se laisser prendre.
Pourtant, quels que fussent les
soupçons des familles, personne ne pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un
autre père que Jacques. J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où
j'accusais Marthe d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à
voir partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme
Grangier glissait sur le commencement du drame, qu'elle fermerait les yeux
jusqu'au bout.
L'orage approchait. Mon père
menaçait d'envoyer certaines lettres à Mme Grangier. Je souhaitais qu'il
exécutât ses menaces. Puis, je réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres
à son mari. Du reste, l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât
point. Et j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,
directement qu'il fallait que mon père les communiquât.
Le
jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse sauté au cou.
Enfin ! Enfin, il me rendait le service d'apprendre à Jacques ce qui importait
qu'il sût. Je plaignais mon père de croire mon amour si faible. Et puis, ces
lettres mettraient un terme à celles où Jacques s'attendrissait sur notre
enfant. Ma fièvre m'empêchait de comprendre ce que cet acte avait de fou,
d'impossible. Je commençai seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme,
le lendemain, me rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait
inhumain. Certes. Mais où se trouve l'humain et l'inhumain ?
J'épuisais ma force nerveuse en
lâcheté, en audace, éreinté par les mille contradictions de mon âge aux prises
avec une aventure d'homme.
*****
L'amour anesthésiait en moi tout
ce qui n'était pas Marthe. Je ne pensais pas que mon père pût souffrir. Je
jugeais de tout si faussement et si petitement que je finissais par croire la
guerre déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour
pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois, oserai-je
l'avouer, par esprit de représailles !
Je
n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père faisait porter
chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer plus souvent à la maison, de
me montrer raisonnable. Alors, je m'écriais : « Vas-tu, toi aussi, prendre parti
contre moi ? » Je serrais les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un
état pareil, à la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,
Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée lui donnait
une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je penserais à elle, elle
insistait pour que je rentrasse.
Je
m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer de tactique. Je
feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout à coup, elle avait une autre
figure. A me voir si sage (ou si léger), la peur la prenait que je l'aimasse
moins. A son tour, elle me suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être
rassurée.
Pourtant, une fois, rien ne
réussit. Depuis déjà trois jours, je n'avais mis les pieds chez mes parents, et
j'affirmai à Marthe mon intention de passer encore une nuit avec elle. Elle
essaya tout pour me détourner de cette décision : caresses, menaces. Elle sut
même feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais pas chez
mes parents, elle coucherait chez les siens.
Je
répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau geste. Eh bien !
elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de la Marne. Elle prendrait
froid, puis mourrait ; elle serait enfin délivrée de moi : « Aie au moins pitié
de notre enfant, disait Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir. »
Elle m'accusait de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En
face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père : elle me
trompait avec n'importe qui ; je ne serais pas dupe. « Une seule raison, lui
dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes amants. » Que répondre à
d'aussi folles injustices ? Elle se détourna. Je lui reprochais de ne point
bondir dans l'outrage. Enfin, je travaillais si bien qu'elle consentit à passer
la nuit avec moi. A condition que ce ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour
rien au monde que ses propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes
parents qu'elle était là.
Où
dormir ?
Nous
étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser d'une tête les
grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, mais nous restions
incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience, certaines choses
compliquées nous paraissaient toutes simples, des choses très simples, par
contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions jamais osé nous servir de la
garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il fût possible d'expliquer à la
concierge, en lui glissant une pièce, que nous viendrons quelquefois.
Il
nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je tremblais à la
perspective d'en franchir le seuil.
L'enfance cherche des prétextes.
Toujours appelée à se justifier devant les parents, il est fatal qu'elle mente.
Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel
borgne, je pensais devoir me justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous
faudrait du linge et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une
valise. Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et soeur. Jamais
je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait expulser
des casinos) m'exposant à des mortifications.
Le
voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux personnes dans
notre wagon : une femme reconduisait son mari, capitaine, à la gare de l'Est. Le
wagon n'était ni chauffé, ni éclairé. Marthe appuyait sa tête contre la vitre
humide. Elle subissait le caprice d'un jeune garçon cruel. J'étais assez
honteux, et je souffrais, pensant combien Jacques, toujours si tendre avec elle,
méritait mieux que moi d'être aimé.
Je ne
pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la tête : « J'aime
mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi qu'heureuse avec lui. » Voilà
de ces mots d'amour qui ne veulent rien dire, et que l'on a honte de rapporter,
mais qui, prononcés par la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre
la phrase de Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste ? Peut-on être
heureux avec quelqu'un que l'on aime pas ?
Et je
demandais, je me demande encore si l'amour vous donne le droit d'arracher une
femme à une destinée, peut-être médiocre, mais pleine de quiétude. « J'aime
mieux être malheureuse avec toi. » ; ces mots contenaient-ils un reproche
inconscient ? Sans doute, Marthe, parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi
ces heures dont, avec Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux
me donnaient-ils le droit d'être cruel ?
Nous
descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que je l'imagine la
chose la plus propre du monde, était, dans ce hall de la gare, plus sale que la
chaleur dans un port de mer, et sans la gaieté qui compense. Marthe se plaignait
de crampes. Elle s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté,
sa jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants !
Je
croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux baissés.
J'étais bien loin de l'orgueil paternel.
Nous
errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare de Lyon. A chaque
hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise excuse. Je disais à Marthe
que je cherchais un hôtel convenable, un hôtel de voyageurs, rien que des
voyageurs.
Place
de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe m'enjoignit
d'interrompre ce supplice.
Tandis
qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant je ne sais trop
quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre. Il était facile de
répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant une excuse comme un rat d'hôtel
pris sur le fait, je lui demandais Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant,
et craignant qu'il me répondît : « Vous moquez-vous, jeune homme ? Elle est dans
la rue. » Il consulta les registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,
expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en trouverions
pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un voleur qui s'échappe.
Tout à
l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe de force
m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, la pauvre petite. Je
retins mes larmes et quand elle me demanda où nous chercherions un lit, je la
suppliai de ne pas en vouloir à un malade, et de retourner sagement elle à J.,
moi chez mes parents. Malade et sagement ! elle fit un sourire machinal en
entendant ces mots déplacés.
Ma
honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre, Marthe avait
le malheur de me dire : « Tout de même, comme tu as été méchant », je
m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire, elle se taisait,
avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle agît ainsi, parce qu'elle me
considérait comme un malade, un dément. Alors, je n'avais de cesse que je ne lui
eusse fait dire qu'elle n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne
fallait pas cependant que je profitasse de sa clémence ; qu'un jour, lasse de
mes mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et qu'elle me
laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec cette énergie, et bien que
je ne crusse pas à ses menaces ; j'éprouvais une douleur délicieuse, comparable,
en plus fort, à l'émoi que me donnent les montagnes russes. Alors, je me
précipitais sur Marthe, l'embrassais plus passionnément que jamais.
--
Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la serrant dans mes
bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut même pas l'être une esclave,
mais seul un médium, elle répétait, pour me plaire, des phrases auxquelles elle
ne comprenait rien.
Cette
nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte après tant
d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une vie peut boiter de la
sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de retour, épuisée, atterrée,
claquant des dents, comprit tout. Peut-être même vit-elle qu'au bout de cette
course d'une année, dans une voiture follement conduite, il ne pouvait y avoir
d'autre issue que la mort.
Le
lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus l'y rejoindre
; elle me repoussa, tendrement. « Je ne me sens pas très bien, disait-elle,
va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon rhume. » Elle toussait,
avait la fièvre. Elle me dit, en souriant, pour n'avoir pas l'air de formuler un
reproche, que c'était la veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son
affolement, elle m'empêcha d'aller chercher le docteur. « Ce n'est rien,
disait-elle. Je n'ai besoin que de rester au chaud. » En réalité, elle ne
voulait pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux de ce
vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré que le refus de
Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent, et plus fortes que tout à
l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner chez mes parents, Marthe me demanda
si je pouvais faire un détour, et déposer une lettre chez le docteur.
Le
lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci dans
l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement. Son air
calme me fit du bien : ce n'était qu'une attitude professionnelle.
J'entrai chez Marthe. Où
était-elle ? La chambre était vide. Marthe pleurait, la tête cachée sous les
couvertures. Le médecin la condamnait à garder la chambre, jusqu'à la
délivrance. De plus, son état exigeait des soins ; il fallait qu'elle demeurât
chez ses parents. On nous séparait.
Le
malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En admettant cette
séparation sans révolte, je ne montrais pas de courage. Simplement, je ne
comprenais point. J'écoutais, stupide, l'arrêt du médecin, comme un condamné sa
sentence. S'il ne pâlit point : « Quel courage ! » dit-on. Pas du tout : c'est
plutôt manque d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il
entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus nous voir,
que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée par le docteur. Il avait
promis de n'avertir personne, Marthe exigeant d'arriver chez sa mère à
l'improviste.
Je fis
arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La troisième fois que le
cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme croyait surprendre notre
troisième baiser, il surprenait le même. Je quittais Marthe sans prendre les
moindres dispositions pour correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme
une personne qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses
se montraient aux fenêtres.
Ma
mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes soeurs rirent parce que je
laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à soupe. Le plancher chavirait.
Je n'avais pas le pied marin pour la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir
comparer mieux qu'au mal de mer ces vertiges du coeur et de l'âme. La vie sans
Marthe, c'était une longue traversée. Arriverais-je ? Comme, aux premiers
symptômes du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir
sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours, le mal,
moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.
Les
parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne se contentaient
pas d'escamoter les lettres. Ils les brûlaient devant elle, dans la cheminée de
sa chambre. Les siennes étaient écrites au crayon, à peine lisibles. Son frère
les mettait à la poste.
Je
n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les bonnes
conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un an, j'étais devenu un
étranger pour mes soeurs. Elles se réapprivoisaient, se réhabituaient à moi. Je
prenais la plus petite sur mes genoux, et, profitant de la pénombre, la serrais
avec une telle violence, qu'elle se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je
pensais à mon enfant, mais j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir
pour lui une tendresse plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fût autre
chose que frère ou soeur ?
Mon
père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont engendrés par le
calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais plus ? Au bruit de la
sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais. Je guettais dans ma prison
les moindres signes de délivrance.
A
force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose, mes oreilles,
un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de l'armistice.
Pour
moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le voyais au chevet
de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir. J'étais perdu.
Mon
père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui : « On ne manque
pas une fête pareille. » Je n'osais refuser. Je craignais de paraître un
monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie de malheur, il ne me déplaisait pas
d'aller voir la joie des autres.
Avouerai-je qu'elle ne m'inspira
pas grande envie. Je me sentais seul capable d'éprouver les sentiments qu'on
prête à la foule. Je cherchais le patriotisme. Mon injustice, peut- être, ne me
montrait que l'allégresse d'un congé inattendu : les cafés ouverts plus tard, le
droit pour les militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais
pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me
distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une
Sainte-Catherine.
Depuis
quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares après-midi où il
tomba de la neige, mes frères me remirent un message du petit Grangier. C'était
une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle me priait de venir au plus vite. Que
pouvait-elle me vouloir ? La chance d'être en contact, même indirect, avec
Marthe, étouffa mes inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de
revoir sa fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse,
comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère, aucun geste
ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse, et la porte se
refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les réponses, les arguments de
mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent pu laisser à Mme Grangier, de
l'amant de sa fille une image moins piteuse que celle d'un collégien pris en
faute. Je prévoyais la scène, seconde par seconde.
Lorsque je pénétrai dans le petit
salon, il me sembla revivre ma première visite. Cette visite signifiait alors
que je ne reverrais peut-être plus Marthe.
Mme
Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car elle s'efforçait
d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé pour rien. Elle prétendit
qu'elle m'avait envoyé ce message pour obtenir un renseignement trop compliqué à
demander par écrit, mais qu'entre temps, elle avait eu ce renseignement. Cet
absurde mystère me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe. Près de la
Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre une grille. Il avait reçu
une boule de neige en pleine figure. Il pleurnichait. Je le cajolai, je
l'interrogeai sur Marthe. Sa soeur m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait
rien entendre, mais leur père avait dit : « Marthe est au plus mal, j'exige
qu'on obéisse. »
Je
compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange, de Mme Grangier.
Elle m'avait appelé, par respect pour son époux, et la volonté d'une mourante.
Mais l'alerte passée, Marthe saine et sauve, on reprenait la consigne J'eusse dû
me réjouir. Je regrettais que la crise n'eut pas duré le temps de me laisser
voir la malade.
Deux
jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion à ma visite. Sans
doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait de notre avenir, sur un ton
spécial, serein, céleste, qui me troublait un peu. Serait-il vrai que l'amour
est la forme la plus violente de l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon
trouble, je me dis que j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui
m'entretenait plus que de moi-même.
Nous
l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères, tout essoufflés,
nous annoncèrent que le petit Grangier avait un neveu. Je ne compris pas leur
air de triomphe, ni pourquoi ils avaient tant couru. Ils ne se doutaient certes
pas de ce que la nouvelle pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un
oncle était pour mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle
tenait donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur
émerveillement.
C'est
l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous reconnaissons avec le
plus de difficulté, si on le change un peu de place. Dans le neveu du petit
Grangier, je ne reconnus pas tout de suite l'enfant de Marthe, ‹ mon enfant.
L'affolement que dans un lieu
public produit un court-circuit, j'en fus le théâtre. Tout à coup, il faisait
noir en moi Dans cette nuit, mes sentiments se bousculaient ; je me cherchais,
je cherchais à tâtons des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts
comme je l'avais vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de
trahison. Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter.
Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui naissait en
janvier ? Toutes les explications que je cherchais à cette anormalité, c'est ma
jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma certitude fut faite. Cet enfant
était celui de Jacques. N'était-il pas venu en permission neuf mois auparavant.
Ainsi, depuis ce temps, Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà
menti au sujet de cette permission ! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être
pendant ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps
après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée !
Je
n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être celui de Jacques.
Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais pu souhaiter lâchement qu'il
en fût ainsi, il me fallait bien avouer, aujourd'hui, que je croyais être en
face de l'irréparable, que, bercé pendant des mois par la certitude de ma
paternité, j'aimais cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi
fallait-il que je ne me sentisse le coeur d'un père, qu'au moment où j'apprenais
que je ne l'étais pas !
On le
voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme jeté à l'eau, en
pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais plus rien. Une chose surtout
que je ne comprenais pas, c'était l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce
fils légitime. A certains moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait
pas voulu que cet enfant fût le mien, à d'autres moments, je n'y voulais plus
voir qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs
fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.
J'avais commencé une lettre
d'injures Je croyais la lui devoir, par dignité ! Mais les mots ne venaient pas,
car mon esprit était ailleurs, dans des régions plus nobles.
Je
déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler mon coeur. Je
demandais pardon à Marthe Pardon de quoi ? Sans doute que ce fils fût celui de
Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.
L'homme très jeune est un animal
rebelle à la douleur. Déjà, j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais
presque cet enfant de l'autre. Mais avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en
reçus une de Marthe, débordante de joie. -- Ce fils était le nôtre, né deux mois
avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. « J'ai failli mourir »,
disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.
Car je
n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de cette naissance au
monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient oncles. Avec joie, je me
méprisais : comment avoir pu douter de Marthe ? Ces remords, mêlés à mon
bonheur, me la faisaient aimer plus fort que jamais, mon fils aussi. Dans mon
incohérence, je bénissais la méprise. Somme toute, j'étais content d'avoir fait
connaissance, pour quelques instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais.
Mais rien ne ressemble moins aux choses elles-mêmes ; que ce qui en est tout
près. Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle se
présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas : « Ce n'est pas elle », dit-il, en
mourant.
Dans
sa lettre Marthe me disait encore « Il te ressemble ». J'avais vu des
nouveau-nés, mes frères et mes soeurs, et je savais que seul l'amour d'une femme
peut leur découvrir la ressemblance qu'elle souhaite. « Il a mes yeux »,
ajoutait-elle. Et seul aussi son désir de nous voir réunis en un seul être
pouvait lui faire reconnaître ses yeux.
Chez
les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient Marthe, mais s'en
faisaient les complices, afin que le scandale ne « rejaillît » pas sur la
famille. Le médecin, autre complice de l'ordre, cachant que cette naissance
était prématurée, se chargerait d'expliquer au mari, par quelque fable, la
nécessité d'une couveuse.
Les
jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques devait être
auprès d'elle. Aucune permission, ne m'avait si peu atteint, que celle-ci,
accordée au malheureux pour la naissance de son fils. Dans un dernier sursaut de
puérilité, je souriais même à la pensée que ces jours de congé, il me les
devait.
Notre
maison respirait le calme.
Les
vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite
pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que nous interprétons
tout de travers.
Je me
croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais de savoir Marthe
dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient en fétiche.
Un
homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain de l'ordre
autour de lui. Sa vie change. Il classe ses papiers. Il se lève tôt, il se
couche de bonne heure. Il renonce à ses vices. Son entourage se félicite. Aussi
sa mort brutale semble-t-elle d'autant plus injuste. Il allait vivre heureux.
De
même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du condamné. Je me
croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma tendresse me rapprochait
de mon père, de ma mère parce que quelque chose en moi savait que j'aurais, sous
peu, besoin de la leur.
Un
jour, à midi, mes frères revinrent de l'école nous criant que Marthe était
morte.
La
foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas. Mais c'est
pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que je ne ressentais
rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa mes frères. « Sortez,
bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous. » Moi, j'avais la sensation de
durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite, comme une seconde déroule aux
yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une existence, la certitude me dévoila
mon amour avec tout ce qu'il avait de monstrueux. Parce que mon père pleurait,
je sanglotais. Alors, ma mère me prit en main. Les yeux secs, elle me soigna
froidement, tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine.
Ma
syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours, à mes frères. Les
autres jours, ils ne comprirent plus. On ne leur avait jamais interdit les jeux
bruyants. Ils se taisaient. Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule
me faisaient perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer
la mort de Marthe.
Marthe
! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais qu'il n'y eût rien,
après la mort. Ainsi, est-il insupportable que la personne que nous aimons se
trouve en nombreuse compagnie dans une fête où nous ne sommes pas. Mon coeur
était à l'âge où l'on ne pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant
que je désirais pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau, où la rejoindre un
jour.
La
seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après. Sachant que mon
père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait les connaître. Nous sommes
toujours avides de surprendre ce qui touche aux êtres que nous aimons. Je voulus
voir l'homme auquel Marthe avait accordé sa main.
Retenant mon souffle et marchant
sur la pointe des pieds, je me dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais
juste pour entendre :
-- Ma
femme est morte en l'appelant. Pauvre petit ! N'est-ce pas ma seule raison de
vivre ?
En
voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que l'ordre, à la
longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je pas d'apprendre que
Marthe était morte en m'appelant et que mon fils aurait une existence
raisonnable ?