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NOUVELLES INSOLITES

Alain MOURGUE


Nouvelles Insolites. Alain Mourgue

L'APPETIT VIENT EN MANGEANT


Nouvelles Insolites. Alain Mourgue

Au festin de l'amour, Clara et moi avons consommé avec avidité
nos désirs. Insatiables convives et indifférents au temps qui élimait
sournoisement nos coeurs, nous n'avons pris garde Ă  l'invisible
présence de l'habitude. L'indésirable invitée prit pension à notre
table. Elle partagea notre lit et apaisa insensiblement nos sens.
Trois années avaient passé. J'étais conscient qu'un hiver précoce
engourdissait notre passion. Clara éprouvait-elle la même
sensation ? Je l'ignore. Nous n'en n'avons jamais parlé,
probablement de crainte que les mots ne brisent l'espoir que tout
était encore possible. Mon conformisme, mon confort devrais-je
dire, m'inclina à penser que tout cela était naturel. Je me persuadai
qu'il en était de même pour elle. N'a-t-on pas la fâcheuse
propension à jauger les émotions d'autrui à l'aune de nos petites
lâchetés ou de notre coupable inattention ? Nous nous
satisfaisions de l'illusion d'une communion des sentiments qui
n'était plus qu'une communauté réduite aux acquêts. Nous
achetâmes un appartement que nous remplîmes compulsivement
d'objets rares et chers afin de nous entourer de souvenirs
communs qui seraient les fragiles garants d'un avenir partagé.

Tout me semblait installé pour l'éternité. Le jour vint où Clara
changea sa coiffure puis ses tenues vestimentaires qui devinrent
plus vaporeuses, plus aguichantes. J'eus l'impression dérangeante
que ses baisers devenaient légers, distraits... Ses réunions de
travail se firent plus tardives et plus longues. Un soir, l'esprit
taraudé par le doute, je décidai d'éteindre la lumière de
l'appartement et de guetter son retour par la fenĂŞtre du salon qui
donnait sur la rue. Mon coeur battait anormalement vite et fort. Je
me reprochai de me laisser envahir par la suspicion. Soudain, un
véhicule se rangea le long du trottoir. J'aperçus deux silhouettes
qui s'enlacèrent tendrement. Mes tempes se mirent à bourdonner
lorsqu'une portière s'ouvrit et que je reconnus Clara. Je
m'empressai d'actionner l'interrupteur et fis semblant d'être plongé
dans la lecture attentive d'un insipide dossier. Nous nous jouâmes
la comédie mais le ver de la jalousie était dans le fruit. Clara était à
moi. Elle n'avait pas le droit de me tromper. N'étions-nous pas
heureux ? Qu'avait-elle besoin d'aller chercher ailleurs ce qu'elle
avait ici ? Les jours et les semaines passèrent. Ce que j'avais vu et


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surtout ce que j'imaginais nourrissaient désormais en moi une
haine qui ne cessait de croître au point, parfois, de me suffoquer.

D'abord fugitive puis tenace, l'idée de me venger s’insinua en moi
sournoisement. Au début, je n’y pris point garde mais elle devint,
avec le temps, envahissante et lancinante. Elle s’installa en
maîtresse des lieux et congédia toutes mes autres pensées. Me
venger... oui, mais comment ? La voir me sourire chaque matin et
chaque soir de son air innocent, sentir son corps contre moi,
respirer son parfum, tout cela me devint insupportable. Je ne
pouvais pas et surtout je ne voulais plus nier l'évidence. Clara
devait s’effacer, disparaître… Je n’osai pas encore prononcer les
mots mais ils étaient gravés dans mon esprit comme une épitaphe
sur une pierre tombale. Je fis mine de les chasser comme on écarte
d’un geste machinal une mouche importune mais la vérité était là et
je m’enhardis à la regarder en face… Clara devait mourir!

Songer Ă  un meurtre, l'imaginer, en parler mĂŞme... est une chose,
mais le commettre en est une autre. Obsédé, je décidai de préparer
avec patience et minutie l'exécution de ma sentence. La conception
de mon dessein devint un jeu auquel je consacrai beaucoup de
temps et d'énergie. J'avais un objectif à la fois simple et naïf:
Réaliser le crime parfait ! Après tout, pourquoi fallait-il croire les
doctes experts en morale qui, pratiquant avec application la
méthode Coué, ne cessaient d'affirmer stupidement que le crime
parfait n'existe pas ? Il suffisait de lire les statistiques criminelles
pour savoir qu'un grand nombre d'affaires n'était jamais élucidé.

Peu à peu, je mis au point un scénario qui me sembla impeccable.
Trois conditions devaient être absolument observées: Brouiller les
pistes, ne laisser aucune trace et avoir un solide alibi.

Au début, encore un peu effrayé de ma folle audace, je laissai au
rayon des tabous les mots meurtre, crime, assassinat... leur
préférant des euphémismes tels que l'élimination ou la disparition...
Cela me rassérénait et me donnait bonne conscience. J’avais le
sentiment de devoir accomplir une tâche pénible mais nécessaire.
Cependant, j’avais le sentiment de rester dans le fantasme et je
savais qu’il me fallait franchir le miroir au-delà duquel j’entrerai
irrémédiablement dans le monde de la réalité. Il était indispensable
que je m'approprie l'usage des mots interdits, que je les banalise,
afin de m'aguerrir.


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L'assassinat de Clara devait s'inscrire dans une série d'agressions
dont les motivations apparentes n'auraient rien Ă  voir avec le crime
passionnel et dont la réalisation serait fatalement attribuée à un
individu révélant un profil psychologique bien éloigné du mien. La
nécessité de ne laisser aucune trace excluait à mes yeux l'usage
d'une arme à feu aisément identifiable et dont l'acquisition aurait
soulevé d'insolubles difficultés. Je dus opter pour l'arme blanche
malgré ma répugnance à l’idée d'approcher ma victime, de sentir sa
chaleur, de supporter son regard. Ne devient pas assassin qui veut !

Le premier numéro de la série fut une jeune femme ressemblant à
Clara. Je l'avais remarquée dans un grand magasin et l'avais suivie
Ă  tout hasard. Je m'empressai d'oublier son nom. Elle vivait seule et
logeait dans un petit appartement de la banlieue sud. Le quartier
était tranquille. Un soir où Clara avait prétendu devoir assister à
l’une de ses réunions, je me rendis sur les lieux de mon futur forfait
en prenant soin d'utiliser les transports en commun. Prendre ma
voiture m’était apparu dangereux. Un accident de la circulation, une
contravention… Autant d’incidents susceptibles de tout faire
échouer. La pluie froide éclaboussait la chaussée. J'avais glissé un
long couteau à découper la viande dans la poche intérieure de mon
manteau sur lequel j'avais enfilé un ciré bon marché. Durant le
trajet, je me donnai du courage en songeant au mensonge de ma
compagne. Des images insoutenables défilèrent dans ma tête. Je
sentis un picotement au bout des doigts. Mon coeur refusait
obstinément de battre à un rythme raisonnable. J’imaginai Clara
dans les bras de son amant. Cette image me revigora. La haine et la
colère dissipèrent mon angoisse et mes scrupules. Sans trop
songer à la suite des évènements, entre rêve et éveil, tel un
somnambule, j'entrai dans l'immeuble et sonnai Ă  la porte de mon
innocente proie. J’inspirai profondément. Mon fichu muscle
cardiaque n’en faisait qu’à sa tête et tentait de faire exploser ma
poitrine. Je répondis à la voix douce qui m'interrogea que j'étais un
inspecteur de police chargé de recueillir des témoignages
concernant une agression survenue dans le quartier. Je doutai que
ma carte de membre du club de judo pourrait faire illusion au cas
où mon interlocutrice exigerait une preuve de ma qualité. Mon
sourire lui inspira confiance. Je repoussai la porte et lui demandai
de me présenter ses papiers d'identité. Elle se retourna. Je bondis
sur elle. Ma main gauche obstrua sa bouche tandis que la droite
commença à frapper. Elle se débattit. Une chaise se renversa. J'eus
peur de perdre tout contrĂ´le et de m'enfuir mais, insensible Ă  mes
états d'âme, ma main poursuivait sa besogne. Je ne sais combien


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de coups de couteau furent portés. Elle était inerte, baignant dans
son sang qui maculait mon ciré. Je repris mon souffle et mes
esprits. Mes mains tremblaient. J'entrepris de déshabiller ma
victime. Je retournai le corps sur le dos et me mis Ă  tracer deux
sillons sanglants en forme de croix sur l'abdomen. Les branches se
croisaient au nombril. C'était, de mon point de vue, la signature
d'un psychopathe dont la secrète signification alimenterait
sûrement les cogitations des psychologues. Je rinçai le couteau
puis le remis à sa place. Je roulai mon ciré dans un sac que j'avais
apporté avec moi et nettoyai mes chaussures et mes gants avant de
quitter discrètement l'appartement. M'étant assuré que personne ne
m'avait vu, je sortis de l'immeuble et me fondis dans la nuit. Le ciré
fut abandonné dans une poubelle. Clara était toujours absente
lorsque je fis couler sur mes épaules endolories l'eau chaude de la
douche. Je fus soudain saisi d'une irrépressible envie de vomir.
J'étais dégoûté et horrifié par mon acte. Je pensai que seul mon
désir de vengeance me permettrait de résister. Mes nuits furent
peuplées de cauchemars et j'eus peur de parler en dormant. Clara
m'affirma qu'il n'en était rien. Je craignis que mon agitation
nocturne n'éveillât en elle quelques soupçons.

Les médias parlèrent du crime. Bien que les policiers n'aient pas
révélé l'existence du signe énigmatique tracé par le maniaque, les
journalistes évoquaient l'oeuvre d'un sadique.

Je laissai s'écouler un mois avant de passer à la deuxième étape de
mon plan.

Prétextant un déplacement professionnel, au demeurant tout à fait
réel, je quittai l'appartement en fin d'après-midi. J'étais persuadé
que Clara profiterait de cette opportunité pour rejoindre son amant.
Il me restait à espérer qu'elle regagnerait le domicile conjugal après
ses ébats. Quittant discrètement mon hôtel, je repris la route. De
retour chez moi, je m'installai sur le canapé et attendis dans
l'obscurité. Le bruit de la clé dans la serrure me tira de la torpeur
dans laquelle j'avais sombré. Je me levai silencieusement et me
collai contre le mur près de la porte du salon. La lumière jaillit. Je
fus ébloui un instant. Clara entra et me vit. Ses yeux bleu trahirent
la surprise et l'incompréhension qui l'assaillaient. Elle ouvrit la
bouche. Elle allait hurler. Elle n'en eut pas le temps. La lame
s'enfonça prés du coeur. Les coups se succédèrent. Son corps
devint mou et s'affala sur la moquette. J'entrepris de me livrer Ă  ma
macabre mise en scène. Une sorte d'exaltation s'empara de moi. Ma


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respiration était haletante mais mes mains cessèrent rapidement de
trembler. Mon macabre devoir achevé, je quittai l'appartement et
repris la route en priant un improbable Dieu qu'aucun incident ne
viendrait contrarier le déroulement de mon oeuvre.

Je ne voulus pas être la première personne à découvrir le corps. Le
premier témoin ne deviendrait-il pas le principal suspect ? Feignant
d'avertir ma compagne, je laissai un message sur le répondeur de
son portable afin de l'informer que je rentrerai le lendemain soir.
Notre femme de ménage découvrit le corps. La police m'accueillit à
mon retour. Je simulai la stupéfaction, la douleur et la colère en
prenant soin de doser convenablement chaque ingrédient de ma
comédie. Je révélai d'insoupçonnables dons de tragédien. Mon
emploi du temps fut naturellement épluché. Ne voulant pas dormir
sur les lieux du drame, je pris une chambre dans un hĂ´tel du centre
ville. Durant les jours qui suivirent, les policiers me rendirent visite
Ă  plusieurs reprises. Les limiers reniflaient, fouillaient, retournaient
l'humus du temps passé et des alibis mais en vain. Je m'appliquai à
jouer consciencieusement le rĂ´le du compagnon inconsolable,
accablé et désireux de découvrir l'identité de l'ignoble assassin.

Un nouveau mois s'écoula. Le temps était venu de passer au
dernier acte.

Une jeune étudiante fit les frais de ma machiavélique détermination.
Mes coups furent mieux assurés, mes mains plus calmes, mon
souffle plus maîtrisé. Je contrôlai la situation. Un curieux sentiment
de puissance s'empara de moi. J'ôtai les vêtements sans hâte. Je
pris le temps de contempler le corps dénudé et ensanglanté étendu
devant moi. En artisan minutieux, j'incisai avec application le
velours de son ventre. Tout cela me sembla tellement facile !

La presse dénonça l'incompétence des policiers persuadés d'avoir
Ă  faire Ă  un redoutable maniaque. Les femmes seules, brunes et
aux yeux d'azur se sentirent menacées. Je m'offris le délectable
plaisir d'adresser mes reproches au commissaire chargé de
l'enquête. Combien d'autres meurtres épouvantables faudrait-il
avant qu'il ne mette la main sur leur auteur ?

J'avais accompli ma tâche. Clara avait payé son infidélité. Enfin
soulagé, la satisfaction du devoir accompli avait dissipé tout
remords envers les deux malheureuses qui m'avaient servi de
leurre.


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Le temps passa, cinq ou six mois peut-être... De la première page
des quotidiens, l'affaire du tueur fou n'occupa plus que
d'épisodiques entrefilets. La police affirma, contre toute évidence,
qu'elle suivait des pistes. Pouvait-elle dire autre chose ?

Après l'orage dévastateur qui s'était abattu sur mon existence, ma
vie reprit son cours normal, régulier et sans remous. Mais au-delà
des apparences, je sentis en moi quelque chose de changé,
d'étrange... Comme si un autre moi-même partageait mon âme.

Ce fut au cours d'un dimanche de juin que mon insolite locataire
s'installa définitivement aux commandes de mon esprit. Le temps
était beau. Tout respirait la vie et le bonheur. Au détour d'une rue
mon coeur fit un bond. J'aperçus Clara ! C'était naturellement
impossible puisqu'elle était morte. Je me ressaisis. La jeune femme
qui marchait devant moi n'était pas un fantôme mais elle incarnait
le cauchemar qui ne cessait de me hanter. Mécaniquement je lui
emboîtai le pas. Pourquoi portai-je toujours ce fichu couteau sur
moi ? Ses pas me conduisirent Ă  un petit immeuble. Instinctivement,
je la suivis. Elle tourna la clé et ouvrit une porte. Avant qu'elle ne la
referme je m'engouffrai dans l'appartement et la bousculai. Elle
n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Son regard
traduisit une horreur indicible lorsque la lame ressortit de sa chair
avant de s'y lover de nouveau. Elle tenta en vain de protester ou de
me supplier. Ses yeux reflétaient le sourire illuminant mon visage.
Sa vie s'enfuyait au rythme saccadé de mon étreinte...

Quand avez-vous compris que l'assassinat de Clara avait libéré des
pulsions que vous ne soupçonniez pas ?

La question du psychiatre désigné par la justice me tira de ma
rĂŞverie. C'est vrai. Le passage Ă  l'acte avait agi sur moi comme un
révélateur de la face sombre de ma personnalité. Fleurs
vénéneuses, le besoin puis le désir et enfin le plaisir de tuer avaient
éclos en moi.

Au fond, si je vous comprends bien... L'appétit vous est venu en
mangeant !

Copyright©Alain Mourgue 2006


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UN ETE NU


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PROLOGUE

Apercevant la devanture d’une petite librairie à l’angle d’une ruelle étroite
de la vieille ville, j’eus la curiosité d’entrer. Le timbre grêle d’une
clochette retentit lorsque je poussai la porte. J’entrai. La boutique était
sombre et déserte. La minuscule pièce était encombrée de livres anciens.
Je dus attendre quelques instants que mes yeux s’habituassent à la
pénombre. Je m’avançai dans l’étroite allée qui serpentait entre tables et
étagères surchargées et poussiéreuses jusqu’à une petite porte
entr’ouverte. Une pâle lumière sourdait de l’entrebâillement. J’appelai.
Personne ne répondit. Je n’osai point pousser plus avant ma curiosité
mais je m’enhardis à jeter un coup d’oeil aux volumes. Mes pieds
heurtèrent un livre posé sur le plancher. Je le saisis et commençai à le
feuilleter. La couverture et plusieurs feuillets étaient endommagés. La
page contenant le titre et le nom de l’auteur avait été arrachée. Quelques
gravures illustraient le texte dont le contenu m’intrigua. C’était un recueil
de légendes publié à compte d’auteur peu de temps après la première
guerre mondiale.
On y parlait d’un château en ruine, de brigands, d’un trésor, de
malédiction et d’une femme énigmatique. Comme il me restait encore
quelques jours à passer dans la région et que les distractions y étaient
fort rares, je décidai de lire cet ouvrage qui me parut intéressant autant
qu’étrange. J’appelai encore une fois, vainement. Je griffonnai sur une
feuille un petit mot à l’adresse du propriétaire du lieu en lui indiquant
l’hôtel où j’étais descendu deux semaines plus tôt et le posai sur un coin
de table. J’y ajoutai quelques billets en supposant que la somme
l’indemniserait honnêtement. Je lançai un dernier regard circulaire avant
de quitter la boutique mon livre sous le bras.
La neige recommença à tomber. Les rues étaient désertes. Je regagnai
mon hôtel et me réfugiai dans ma chambre en attendant l’heure du dîner.
Je jetai négligemment mes chaussures sur le sol et m’étendis sur le lit.
J’entamai la lecture de mon acquisition insolite.


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CHAPITRE 1

« Les flancs du pic que je voulais gravir étaient plus escarpés qu’ils ne
m’avaient d’abord semblé. Je mis plus d’une heure à atteindre le
sommet. Lorsque j’y parvins, un vent violent gifla mon visage. Tout
autour de moi se pressaient des montagnes. La vallée par laquelle j’étais
arrivé se rétrécissait en amont d’un torrent qui en érodait inlassablement
les parois pour se frayer un chemin jusqu’à la rivière qui dévalait vers
une plaine lointaine et improbable. Nulle trace de vie humaine ne se
manifestait. J’eus le sentiment d’être à mille lieues du monde habité. Je
déchirai le silence d’un cri dont l’écho se répercuta contre les parois
basaltiques.
Je foulais une herbe rase d’où affleuraient des rochers moussus. Seuls,
les restes délabrés d’une tour témoignaient de l’existence d’un château
dont l’enceinte avait été détruite après que le dernier seigneur du lieu fut
capturé et exécuté sur ordre du roi. Les paysans de la région avaient
voulu effacer tout indice du repaire de celui qui fut, en son temps,
surnommé « tête noire ».
J’examinai attentivement les ruines, cherchant un hypothétique signe qui
me mettrait sur une piste. J’arpentai ce qui avait été la cour à la
recherche d’un ancien puits. Je sondai le sol à coups de talon, espérant
déceler une cave oubliée. Combien de temps ai-je passé à fouiller et à
scruter ? Les rayons du soleil éclaboussaient les sommets en
disparaissant lentement derrière l’horizon. Je demeurai immobile,
songeur. Bientôt le ciel tira à lui le voile crépusculaire. Il était temps de
regagner l’hôtel.
La descente fut aussi périlleuse que l’escalade avait été pénible. Mon
automobile était garée au bord de l’étroite route. Je fis demi-tour.
Quelques minutes plus tard j’aperçus les ombres des premières maisons
du village qui, depuis l’arrivée du chemin de fer puis de l’automobile, se
donnait des allures de station thermale Ă  la mode.


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Après avoir garé l’auto à l’intérieur d’une ancienne écurie, je pris place à
ma table dans la grande salle à manger. Quelques curistes étaient déjà
installés. J’avalai un frugal repas avant de regagner ma chambre.
Je m’étendis tout habillé sur le lit. Je n’avais pas sommeil bien que je
fusse fatigué. Les heures passèrent, égrainées par la pendule du salon
de l’hôtel situé au rez-de-chaussée. La demeure était silencieuse.
Soudain, la porte s’ouvrit doucement. Je ne l’avais pas fermée à clé. Je
restai immobile et muet, les yeux grands ouverts. La pièce était baignée
de la lueur diaphane de la lune. J’avais entendu parler d’auberges, au
siècle passé, dont les tenanciers assassinaient les voyageurs de
passage afin de les détrousser. Mes hôtes ne m’avaient pas paru
inquiétants mais les assassins portent-ils au visage les stigmates de
leurs méfaits ? Je me tins prêt à défendre chèrement ma vie. La porte
continua à s’ouvrir très lentement, sans bruit.
Une silhouette sombre se dessina dans l’encadrement et s’approcha de
mon lit. Je retins mon souffle, prĂŞt Ă  bondir. Lorsque que la silhouette fut
tout prés de moi, je vis qu’il s’agissait d’une femme. Elle était revêtue
d’une capeline noire. Elle posa une main sur mon épaule et s’apercevant
que j’étais éveillé, elle posa son index sur ses lèvres pour me signifier
que je devais garder le silence. Elle approcha son visage du mien et me
chuchota que sa maîtresse occupait une chambre de l’auberge. Elle
m’avait aperçu ce soir de retour de mon excursion et désirait me voir.
L’heure était tardive et le rendez-vous insolite mais ma curiosité et, je
dois l’avouer, le désir de rencontrer une femme que j’imaginai aussitôt
jeune, belle et voluptueuse, me décidèrent à renoncer à toute méfiance.
J’enfilai mes chaussures et emboîtai le pas du mystérieux émissaire.
Nous parcourûmes quelques mètres dans le couloir avant de nous
arrĂŞter devant une porte. Mon guide frappa doucement et ouvrit la porte.
Elle s’effaça pour me laisser entrer puis referma derrière moi. La pièce
était plongée dans l’obscurité. Un épais rideau devait certainement
obstruer la fenêtre. Je tentai de percer les ténèbres. Un souffle discret et
un parfum subtil m’indiquèrent une présence. Je n’osai pas parler.
J’attendis, immobile. Une lampe de chevet répandit soudainement une
lumière tamisée et dévoila mon inconnue.
Elle était comme je l’imaginai, en mieux peut-être. Vêtue d’une simple
robe de nuit en soie blanche, elle était assise sur le bord de son lit. Elle
était brune et semblait grande et svelte. Sa peau était d’une étonnante
blancheur. Elle me sourit et me fit signe d’approcher. Je fis deux ou trois
pas. Elle se leva. Elle était belle. La lueur de la lampe se reflétait dans
ses pupilles. Elle me tendit une main et me pria de la prendre. Nous
n’avions pas encore prononcé une seule parole. Je la regardai comme
fasciné. La situation était tellement inattendue que je me pris à songer
un instant que c’était un rêve et non la réalité. Le timbre harmonieux de


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sa voix me confirma que j’étais éveillé. « Je vous ai vu arriver ce soir et
j’ai eu envie de vous rencontrer. Vous allez penser qu’il s’agit-là d’une
attitude bien effrontée de la part d’une femme… Vous boirez bien avec
moi une coupe de champagne ? » Avant que je ne puisse lui répondre,
la femme qui m’avait conduit jusqu’ici et qui devait être la servante ou la
demoiselle de compagnie, posa sur un guéridon un plateau sur lequel
étaient disposées deux coupes de champagne. Je ne sais par quel
chemin elle était entrée dans la chambre. Elle s’effaça dans l’ombre
aussi mystérieusement qu’elle en était sortie. Décidément, pensai-je,
rien de ce qui est en train de se dérouler ici n’est banal. Mon intérêt en
fut aiguisé.
D’un air malicieux, ma belle inconnue me remercia d’avoir accepté son
invitation et déclara qu’après une journée aussi épuisante que celle que
j’avais eue, la fraîcheur du vin serait d’un réel réconfort. Je fus tenté de
lui demander par quel sortilège elle avait pu savoir ce que j’avais fait de
ma journée. Connaissait-elle le but de mon voyage ? Etait-elle
simplement une aventurière en quête de nouvelles amours et friande de
mystères ? Je décidai d’entrer dans son jeu, si jeu il y avait, et ne
répondis point. Je me contentai de la regarder et de lui sourire.
L’éclat de ses yeux était fascinant.
Son regard s’accrochait à moi et ne me quittait pas. Son parfum était
envoûtant. Je remarquai un médaillon en argent suspendu à une chaîne
autour de son cou. Il était étrange. Je n’en avais jamais vu de semblable.
Il était formé d’un carré au centre duquel une pyramide renversée
enserrait un disque. Elle remarqua mon regard. Elle devait s’attendre à
une question de ma part mais, je ne sais pourquoi, quelque chose en
moi m’incitait à ne pas poser de question. J’avais le sentiment que les
explications viendraient en leur temps. Elle parut étonnée de ma
discrétion et s’approcha de moi.
Elle reprit donc la parole. Elle était veuve depuis trois ans et se
languissait, aussi était-elle venue prendre les eaux dans cette petite
station en espérant que la rencontre de la société l’aiderait à rompre son
ennui. Elle me demanda pour quelle raison elle ne m’avait pas encore vu
au casino. Je dus lui avouer que je n’étais pas joueur, craignant qu’elle
ne songeât plutôt à l’avarice. Surprise de mon ma méfiance à l’égard du
hasard et, me prenant la main, elle me fit promettre, d’un ton doux et
impérieux à la fois, de l’accompagner le lendemain soir à la table de jeu.
J’avais envie de refuser mais je voulais la retrouver. Je consentis à son
désir et l’invitai à souper. Ravie, elle accepta et posa délicatement ses
lèvres sur les miennes. Je la pris dans mes bras mais elle se libéra
doucement en me disant que nous avions tout le temps et qu’il n’était
pas souhaitable de nous hâter. La patience est soeur du désir, me
murmura-t-elle à l’oreille. Nous vidâmes nos coupes puis elle s’approcha


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de la porte. J’étais troublé mais n’osai point insister. A l’instant où je
sortis de sa chambre, elle me retint par le bras et me recommanda dans
un souffle plein de promesse et de mystère d’abandonner mes
recherches. La porte se referma silencieusement avant que je ne puisse
lui demander s’il s’agissait d’une menace ou d’un bien étrange conseil.
Je restai planté dans le couloir, perplexe. Oubliant l’objet de ma
présence en cette région, je ne pensai désormais plus qu’à revoir ma
belle inconnue.

Un ancien document que j’avais déniché dans les étagères
poussiéreuses des archives départementales faisait état de l’existence
légendaire d’un trésor que le sieur de M*** avait eu le temps d’enterrer
près de son château avant qu’il ne fut pris et condamné. Malgré les
tourments que lui infligèrent ses bourreaux, il n’avoua jamais le lieu où il
avait dissimulé le fabuleux butin qu’il avait amassé au cours de ses
pillages. Je m’étais mis en tête de le découvrir. Cela faisait maintenant
plus d’un mois que j’arpentais la contrée. J’étais persuadé que le trésor
se trouvait effectivement à proximité des ruines du château. Son ancien
occupant n’avait certainement pas pu rompre l’encerclement pour
pouvoir le transporter loin d’ici. J’essayai d’imaginer les six semaines de
siège, les tentatives avortées pour rompre l’étau des assaillants et
l’angoisse du châtiment annoncé en cas de défaite.
Mon inconnue avait-elle remarqué mes allées et venues ? Soupçonnait-
elle le motif qui m’animait ? Comment aurait-elle pu le dévoiler ? Je ne
m’étais confié à personne.
Dès l’aube, je repris la route en direction du château de la R***. N’ayant
rien découvert au sommet du pic et supposant que si le fort avait été
aussi méticuleusement démoli c’était certainement pour d’autres raisons
que le seul souci d’effacer des mémoires tout souvenir du brigand, j’en
déduisis qu’il fallait orienter mes recherches à l’entour. J’ouvris une fois
encore le calepin sur lequel j’avais recopié le texte du document
d’archive. Au cours de son interrogatoire, le seigneur de M*** reconnut
avoir possédé des pièces d’or et de la vaisselle en argent pour une
somme évaluée à près de neuf mille francs. C’était une somme
considérable. Il avoua avoir placé son butin dans un coffre et avoir enfoui
celui-ci au bord de la rivière de V*** à proximité du village de A***. Il
affirma avoir agit seul, sans la présence ou l’aide de complices et indiqua
qu’il n’avait laissé nulle indication sur place susceptible de localiser la
cachette. Il était le seul à en connaître l’endroit précis. Ses tourmenteurs
tentèrent probablement de lui extorquer des aveux complets mais leurs
efforts furent vains. L’homme fut exécuté en place publique sans avoir
jamais révélé le lieu où il avait dissimulé son trésor. Des recherches
furent certainement entreprises dans la région indiquée par le condamné


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mais, à l’évidence, on ne trouva rien. L’endroit supposé de la
dissimulation du coffre se trouvait à une centaine de kilomètres du
château dans lequel l’homme et sa bande s’étaient retranchés. Il me
parut invraisemblable qu’il soit parvenu à transporter secrètement un
coffre lourdement chargé sur une telle distance, seul et sans être repéré
par les centaines de soldats qui, depuis des semaines, encerclaient la
forteresse.
Toutefois, sa déclaration fut certainement rendue crédible par le fait qu’il
était parvenu à quitter discrètement son château pour tenter d’aller quérir
de l’aide auprès d’anciens alliés. Il avait été capturé grâce à la trahison
d’un de ses parents soucieux de se faire pardonner par le roi quelques
anciennes vilenies. C’est après sa capture que ses compagnons
commirent l’erreur de tenter une sortie en force qui tourna mal et se
solda par la prise de la forteresse.
Le petit torrent qui coule au pied de l’ancien château est appelé la V***.
Le nom ressemble étonnement à celui que le seigneur de M*** livra à
ses bourreaux. Avait-il voulu brouiller les pistes en livrant une part de
vérité associée à un mensonge ? Il est vrai que dans la région,
l’homonymie des toponymes n’est pas rare et les confusions sont
toujours possibles.
Je rangeai mes notes et commençai à longer le cours d’eau. Je faillis
tomber à plusieurs reprises tant les rives étaient encombrées de pierres
et de racines. Je n’espérai pas trouver de suite l’objet de mes
recherches. L’environnement avait certainement changé depuis cinq
siècles mais j’avais du mal à admettre que le sieur de M*** ait réellement
enterré son magot sans laisser un signe quelconque pour se repérer.
Quel signe ? Une pierre ? Un arbre ? Tous ces éléments bougent ou
disparaissent au fil du temps. Je réfléchissais tout en trébuchant le long
du torrent.
La faim se rappela à moi. Résigné, je dus remettre au lendemain la
poursuite de mes recherches. Il était près de seize heures lorsque
j’entrai dans le hall de l’hôtel. Le directeur avait eu l’obligeance de me
faire préparer une légère collation pour mon retour. Je me rendis ensuite
dans ma chambre afin d’y prendre un peu de repos avant de m’apprêter
pour la soirée. J’avais oublié, ou presque, le visage et le parfum de celle
qui m’avait si étonnement invité la veille. Mon désir de la revoir s’aviva.
Je ne connaissais pas son nom mais, déjà, elle occupait toutes mes
pensées.
J’allumai une cigarette et m’étendis sur le lit, rêvant.


Nouvelles Insolites. Alain Mourgue

CHAPITRE 2

Elle me rejoignit dans le hall du casino où je l’attendais. Elle n’était pas
accompagnée de sa suivante. Je vins au-devant d’elle. Elle me gratifia
de son sourire et prit mon bras. Nous entrâmes dans la salle. De
nombreux joueurs étaient à l’oeuvre. Nous prîmes quelques jetons.
N’ayant jamais mis les pieds dans un casino avant ce soir, je me sentis
assez maladroit et n’osai guère avouer ma totale inexpérience de ce
genre d’endroit. Je fis mine de m’intéresser aux décorations de style
pompier tout en observant le rituel des habitués. Je remarquai que ma
compagne me guettait d’un oeil amusé, pas dupe de mon manège. Elle
ne me dit rien, probablement afin de ne point accroître mon embarras.
Elle passa devant moi. Je la suivis. Nous approchâmes d’une table
autour de laquelle se pressaient des joueurs.
Les regards étaient rivés à la boule qui sautillait puis vacillait avant de
s’immobiliser sur un numéro. Des grappes de mains entouraient le tapis.
Les unes fines et blanches, les autres rouges et boudinées, presque
toutes ornées de bagues. Des doigts étaient allongés, immobiles,
comme endormis, d’autres s’agitaient fiévreusement, s’enlaçant en une
étreinte douloureuse. Un homme d’un certain âge laissa son siège à ma
compagne. Allez ! Donnez-moi vos jetons ! me-fit-elle en riant. Je vois
bien que vous en êtes embarrassé. Faites-moi confiance ! Nous jouons
ensemble ! D’accord ? Sa dernière question était de pure forme. Elle
n’attendait aucune réponse de ma part, persuadée qu’elle menait le
jeu…Mais lequel ?
Le croupier plaça les jetons sur des cases numérotées puis relança la
roulette. Je remarquai les expressions qui animaient ou figeaient les
visages. Certains étaient impassibles ou feignaient de l’être. Je supposai
qu’il s’agissait-là d’habitués qui avaient appris à maîtriser leurs émotions.
D’autres, moins nombreux, ne parvenaient pas à dissimuler l’angoisse et
l’espoir mêlés. Seules les mains semblaient échapper à tout contrôle.
J’observais celles de ma belle inconnue. Elles demeuraient immobiles,
feignant de se désintéresser de la course sautillante de la boule,
affichant une sorte de distinction hautaine à l’égard de leurs fébriles


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voisines. J’étais tout à mes réflexions lorsque ma compagne se tourna
vers moi en me disant : Vous avez vu ? Nous avons gagné ! Je vous l’ai
bien dit ! Il faut me faire confiance ! Ne faites pas cette tĂŞte-lĂ  ! Je sais
que vous n’aimez pas jouer et que vous vous méfiez du hasard. Vous ne
voulez pas essayer ? Non ? Alors, venez…Allons souper ! Nous
échangeâmes les jetons contre un paquet de billets. Elle m’en tendit la
moitié. Je n’ai rien gagné ! Lui-dis-je. Tout est à vous. Elle me glissa les
billets dans une de mes poches. Je vais finir par croire que vous ne
voulez rien recevoir de moi, me répondit-elle en riant. Cessez de vous
poser d’inutiles questions. Ces billets facilement gagnés devraient vous
aider à vous détourner de votre quête. Avant que je ne puisse lui
demander une explication elle posa délicatement son index sur mes
lèvres et, toujours souriante, ajouta : Posez-moi plutôt la question que
tout homme ne manque d’adresser à une inconnue qui l’invite.
J’interprétai cette remarque comme une invitation à lui demander son
nom. Ce que je fis. Enfin ! J’ai bien cru que vous ne me le demanderiez
jamais ! S’exclama-t-elle. Appelez-moi Eve. Oui, je sais ce que vous
allez me dire… Mais ne suis-je pas votre tentatrice ! Va pour Eve, lui
répondis-je. Vous ne me demandez pas comment je m’appelle ? Ajoutai-
je. Je pourrais le faire, encore que cela ne soit point tout Ă  fait
convenable de la part d’une femme vis-à-vis d’un homme qu’elle ne
connaît que depuis quelques heures. Mais à quoi bon se soucier des
convenances et surtout de feindre. Je ne comprends pas très bien ce
que vous voulez dire, lui fis-je remarquer. Je veux dire qu’il me paraît
vain de faire semblant. Je connais votre nom. Ma stupéfaction fut telle
qu’elle éclata de rire en pressant mon bras. Vous savez bien que les
femmes sont curieuses ! Me lança-t-elle. Curieuses au double sens du
terme !
Dehors, la nuit était douce. Nous gagnâmes à pied le restaurant qui se
trouvait à moins de deux cents mètres du casino. J’y avais réservé une
table.
Nous devisâmes sur divers sujets jusqu’à l’instant où elle me demanda
la raison pour laquelle je m’intéressais à un prétendu trésor. Elle
connaissait donc le motif de ma présence ici. Je ne pris pas la peine de
paraître surpris mais lui demandai comment l’avait-elle appris puisque je
ne m’étais confié à personne. Elle ne me répondit point mais m’affirma
que j’avais tort de perdre mon temps en de vaines et dangereuses
recherches. Elle ajouta que rien ne permettait d’avoir la certitude que le
trésor existât et que si, néanmoins, tel était le cas il était peu probable
que l’on pourrait en retrouver la cache. Le temps avait passé et toutes
les recherches menées au fil des siècles écoulés n’avaient jamais abouti.
Elle précisa d’un ton où je sentis confusément une sorte de mise en
garde que les trésors constitués de biens volés portent souvent malheur


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à ceux qui les convoitent. Il y a bien d’autres trésors qui s’offrent à vos
yeux et que vous ne voyez pas, me dit-elle. Cessez donc de rechercher
ce qui n’est peut-être qu’utopie et source de désagrément. Je me
défendis de toute intention cupide et me retranchai derrière ma seule
curiosité et mon goût pour les énigmes. Vous devriez vous enquérir du
sort tragique qui a frappé ceux qui ont tenté de découvrir l’emplacement
de cet hypothétique butin, me dit-elle. Certains agissaient par cupidité et
d’autres n’étaient mus que par la curiosité, comme vous. Pourtant, les
uns et les autres ont tous péris tragiquement aux premiers jours de l’été
de leur existence, cette période où les êtres ont le sentiment de tenir la
vie à pleines mains. Leur imprudence les a privés des promesses de
cette saison qui ne fut pour eux qu’un été trop bref, un été nu. Ces
étranges paroles instillèrent en moi une sorte d’indicible malaise au point
de me faire renoncer à lui demander d’où elle tenait ses informations.
Après quelques instants de silence, je me contentai de lui dire que les
légendes de trésors maudits sont légion et que les destins de ceux qui
les ont recherchés n’avaient, en général, rien à voir avec l’objet de leur
entreprise à moins d’avoir été occasionnellement des règlements de
comptes entre concurrents. Elle me pressa les mains dans les siennes et
me demanda pourquoi je croyais en l’existence d’un trésor caché tout en
affichant une grande incrédulité à l’égard de prétendues malédictions.
Mon attitude lui parut contradictoire. Vous m’êtes sympathique, me dit-
elle en souriant. Seulement sympathique ? Fis-je en lui rendant son
sourire. Non ! Plus que ça…Mais est-ce bien loyal de votre part de me
pousser Ă  vous faire un tel aveu ? Je ne peux vous dire pourquoi mais je
sais que vous courrez un grave danger si vous poursuivez vos
recherches. Je vous en supplie, abandonnez-les ! Vous avez mieux Ă 
faire ! Je ne comprenais pas son insistance à me détourner de mon
entreprise et elle m’apparaissait de plus en plus mystérieuse, inquiétante
et fascinante à la fois. En même temps, ma vanité fut flattée à la pensée
que je ne lui étais pas indifférent. Je songeai qu’il s’agissait
vraisemblablement d’un habile subterfuge de sa part afin que je
m’intéressasse à elle. Nous poursuivîmes notre conversation jusqu’à la
fin du repas. Je crus lire dans son regard un désir qui s’était emparé de
moi. Nous regagnâmes l’hôtel bras dessus bras dessous tels des
amoureux que nous étions en train de devenir. Je dois admettre qu’en
cet instant un violent désir s’emparait de mon corps et dispersait dans la
nuit toutes les questions sans réponses qui agitaient mon esprit. Une fois
de plus, ce fut elle qui prit l’initiative. Elle me conduisit dans sa chambre
oĂą nous attendait une bouteille de champagne. Elle me tendit sa coupe.
Je la lui emplis…
Je me réveillais alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Je mis
quelques minutes avant de réaliser que j’étais étendu sur le lit d’Eve. Le


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souvenir des délices de la nuit me revint aussitôt en mémoire. Je tendis
un bras sur le côté. Ma main caressa le drap et ne sentit point de
présence. Je me dressai et regardai autour de moi. J’étais seul. Je me
levai et m’aperçu que j’étais nu. J’enfilai rapidement mes vêtements et
me rendis dans la salle de bain. Elle était vide. La penderie l’était
également ! Pourquoi était-elle ainsi partie ? Je revins près du lit et
aperçus une enveloppe posée sur la table de nuit. Elle était à mon nom.
Je la décachetai, en sortis un billet que je m’empressai de déplier. Une
fine écriture parcourait la feuille. « Très cher ami, notre nuit a été
merveilleuse et son souvenir ne s’effacera pas de mon esprit ni de mon
corps. Souvenez-vous de ce dont je vous ai prié instamment hier soir.
Abandonnez vos recherches. Détournez-vous de votre fatal projet.
Sauvez-vous ! Je vous attends ! A bientôt. Bien tendrement, votre Eve »
Je ne sus quoi penser. Pourquoi avait-elle agi de la sorte ? Je relus le
feuillet. Elle m’attendait…Mais où ? Je ne connaissais presque rien d’elle.
Je désirai la retrouver, à tout prix.
Je regagnai ma chambre et préparai hâtivement mes affaires. Arrivé à la
réception de l’hôtel, je demandai au concierge, sans autre artifice, s’il
pouvait me donner le nom et l’adresse de la jeune femme dont je ne
connaissais que le prénom. Il commença par refuser puis à hésiter et
finit par céder à mon insistance…Et aussi aux billets que j’avais
indirectement gagnés la veille au casino. Il ajouta qu’elle avait quitté
l’hôtel à la première heure avec sa dame de compagnie. Un employé de
l’hôtel les avait conduites jusqu’à la gare.
Je grimpai dans mon auto et pris la route bien déterminé à la retrouver. »


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CHAPITRE 3

Je jetai un coup d’oeil à ma montre. Le temps avait filé. Je refermai le
livre et éteignis la lumière. Cette histoire semblait, somme toute, assez
banale. Un homme rencontre une belle inconnue qui joue la femme
mystérieuse et fatale en jetant sur lui son dévolu. Piqué au jeu, l’homme
n’entend plus que sa vanité et son désir. L’amant imprudent cède à la
belle et se retrouve pris dans les rets d’un filet tissé de mystère.
Un trésor, une malédiction…Ce récit ressemblait à bien des romans
populaires où l’auteur mêle plus ou moins adroitement amour et secret
afin de tenter de tenir en haleine son lecteur jusqu’à un prévisible happy
end.
Après tout, je m’étais peut-être emballé un peu vite pour ce bouquin qui
ne présentait pas d’intérêt particulier. Qu’importe ! Il me fallait tuer le
temps encore quelques jours. Je décidai de reprendre ma lecture le
lendemain soir.
Au matin je partis en direction de la librairie où j’avais fait mon
acquisition de manière peu orthodoxe. J’eus la surprise de constater que
le rideau métallique était baissé. Une affichette y était apposée
annonçant aux rares chalands que le propriétaire était absent pour
quelques jours. Cela m’étonna mais j’imaginai que l’individu avait du
s’absenter brusquement pour se rendre au chevet d’une vieille mère
malade ou, pourquoi pas ? Etait-il parti sur les traces d’une inconnue
rencontrée la veille ? Cette idée saugrenue m’amusa et les rares
passants parurent intrigués par le sourire que cette idée imprima sur
mes lèvres. Après mon passage infructueux à la poste, je dépensai le
temps qu’il me restait à flâner dans les rues jusqu’à l’heure du déjeuner.
J’attendis un dossier que j’avais demandé à un ami afin de pouvoir
poursuivre activement mon enquête. Mon métier de détective privé
m’offrait ainsi d’imprévisibles séjours dans des villes où les aléas des
enquêtes me contraignaient parfois à une longue attente. En fait, j’étais à
la recherche d’un jeune homme qui avait disparu depuis plusieurs
semaines et que sa mère et son beau-père m’avaient prié de retrouver
en pensant qu’il s’agissait probablement d’une énième escapade


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amoureuse avec quelque aventurière en quête de riches héritiers.
J’avais pour consigne de localiser le fugueur de vingt-cinq ans,
d’informer ses géniteurs et, le cas échéant, d’écarter aussi discrètement
que radicalement la présumée croqueuse d’héritage. Surtout, ne vous
figurez-pas que j’avais pour mission d’éliminer physiquement quelqu’un !
Je suis pacifique. Je ne porte pas d’arme et me contente de faire
travailler mes méninges. Je devais donc, dis-je, écarter l’indésirable
aventurière supposée en imaginant quelque ruse de mon cru ou, à
défaut, une coquette liasse de billets de banque destinée à l’indemniser
de ses efforts et à l’inciter à jeter son dévolu sur une autre victime.
Tout à mes réflexions, je regagnai le restaurant où j’avais pris mes
habitudes. J’avais demandé que la table proche de la devanture me soit
réservée afin de pouvoir lorgner la rue tout en déjeunant. En outre, la
table était placée en fond de salle, m’offrant ainsi une vue panoramique
sur celle-ci. Nul ne pouvait entrer ou sortir de l’établissement sans que je
le voie. Des clients étaient déjà installés. J’aperçus quelques habitués.
Je me dirigeai droit vers ma place. Ce n’est qu’au dernier instant que je
pris conscience qu’une femme y était attablée, feuilletant distraitement
un magazine. Je marquai un temps d’arrêt. Elle semblait assez jeune,
entre trente et quarante ans. Une petite mèche des ses cheveux noirs
m’empêchait d’apercevoir ses yeux. Elle portait un élégant tailleur… Je
fis demi-tour et me dirigea vers le comptoir derrière lequel officiait le
patron. Il se douta immédiatement de la raison qui me conduisait vers lui.
Il me fit signe d’approcher et me glissa à l’oreille tout en fixant la jeune
femme que celle-ci lui avait demandé si c’était bien là que j’avais
l’habitude de déjeuner et avait insisté pour prendre place à la table qui
m’était réservée. Le patron lut sur mon visage ma contrariété. Il
m’expliqua qu’il avait cru que j’étais au courant et que je connaissais
cette personne. Mes réflexes professionnels prirent instantanément le
dessus. Je fis mine d’avoir oublié ce rendez-vous et m’excusai auprès de
mon hôte. Si cette femme prétendait me connaître et avait insisté pour
m’attendre à ma table c’était probablement pour une bonne raison. Peut-
être était-ce en rapport avec l’affaire qui m’occupait ? Etait-elle la
maîtresse du fils indigne que je recherchais ? J’allais le savoir. Je pris
place en face de la jeune femme. La blancheur de son teint me frappa.
Plongeant mon regard dans les eaux vertes de ses yeux je lui demandai :
Nous nous connaissons ? Excusez mon attitude désinvolte à votre égard,
me répondit-elle, je désirais vous entretenir d’une affaire qui vous
intéressera certainement. Me permettez-vous de rester à votre table ?
J’acquiesçai. Elle me déclara qu’il importait peu que je sache comment
elle m’avait trouvé ni qui elle était, du moins pour le moment. Monsieur
Anglard, je sais que vous ĂŞtes Ă  la recherche de Victor Malleret. Je crois
pouvoir vous aider. Avez-vous entendu parler de l’affaire Teiscaroy ?


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Comment connaissez-t-elle mon nom ? Je repoussai Ă  plus tard la
résolution de cette petite énigme. Je me souvins vaguement avoir
entendu parler de cette affaire policière qui avait défrayé la presse à la
fin des années 50. Je n’en connaissais pas les détails. A l’époque, j’étais
beaucoup trop jeune pour lire ce genre d’articles dans les journaux. Mon
interlocutrice étant apparemment plus jeune que moi, je ne comprenais
pas très bien en quoi une affaire vieille de cinquante ans pouvait la
concerner et m’intéresser. Pourquoi voulez-vous me parler de cette
histoire qui n’intéresse plus personne ? Je suis certaine qu’elle va vous
passionner monsieur Anglard ! Me répondit-elle, ajoutant aussitôt : Etes-
vous certain de connaître les motifs de la disparition de Victor ? C’est
pour le coup que je fus vraiment intrigué. Qu’avait à voir mon enquête
avec une affaire remontant à de nombreuses années ? Je ne savais quoi
penser mais j’acceptai le rendez-vous qu’elle me fixa afin de me conter
son récit. Nous convîmes de nous retrouver dans le courant de l’aprèsmidi
à la « brasserie des voyageurs » qui offrait un cadre parfaitement
adapté à notre entretien.
Je tentai, à la fin du déjeuner, de voir où elle se rendait avant notre
rendez-vous mais elle parvint à m’échapper.
A quinze heures, je la retrouvai assise sur une banquette de cuir de la
brasserie. Nous commandâmes deux cafés. . Son parfum était envoûtant.
Un curieux médaillon était suspendu à une chaîne autour de son cou.
L’espace d’une fraction de secondes, j’eus le sentiment d’avoir déjà vu
ce bijou… Le garçon posa les deux tasses de café sur la table. L’endroit
était calme, presque désert. La jeune femme but une gorgée de café
puis entama son récit.


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CHAPITRE 4

Vous vous rappelez certainement l’étrange assassinat de Teiscaroy dont
le corps fut retrouvé dans sa villa. Au terme d’une longue enquête
infructueuse, l’affaire fut classée. La police et la justice estimèrent qu’il
avait été victime d’un ou de plusieurs cambrioleurs qu’il avait
probablement surpris au retour de son bureau, tard dans la nuit.
Puissant entrepreneur de travaux publics, Jules Teiscaroy était
davantage craint qu’aimé. Son décès tragique fut pour certains
l’occasion de raviver de vieilles rumeurs tenaces qui avaient couru sur
son compte.
On tenta même d’exhumer une certaine affaire particulièrement trouble à
laquelle il fut mêlé durant la guerre. A la Libération, de nombreux
collaborateurs furent arrêtés et jugés. Certains d’entre eux furent
exécutés sans autre forme de procès. Ce fut l’époque des règlements de
comptes tous azimuts. Dans les années qui suivirent, certaines fortunes
firent mystérieusement surface alimentant ainsi des rumeurs, des
ragots… Simple maçon avant la guerre, Teiscaroy devint rapidement un
important entrepreneur. Où avait-il trouvé l’argent nécessaire ?
A ceux qui osaient douter de la probité de l’homme, ses amis, car il en
avait quelques-uns, ne manquèrent pas de rappeler son passé de
Résistant. Cette qualité était supposée le mettre à l’abri de toute
suspicion malveillante.
Teiscaroy épousa une jeune veuve, Mélanie Malleret qui avait un
fils d’un premier mariage: Victor.
Vous voyez, monsieur Anglard, le lien qu’il y a entre mon histoire et votre
enquĂŞte ?
Deux ans après la mort de Teiscaroy, Mélanie se remaria avec un
dénommé Alcide Marsol.
Ce dernier était devenu, Dieu seul sait comment, l’associé de Teiscaroy.
Enfin ! Quand je dis que Dieu seul sait comment, je mens ! Moi, je
connais la vérité. Ne me demandez pas comment mais je vous invite à
me croire.
Marsol et Teiscaroy étaient amis avant la guerre.


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Après la défaite et la mise en place du régime de Vichy, les choses
devinrent assez compliquées. Certains choisirent d’oeuvrer à la
révolution nationale et de collaborer avec l’occupant, d’autres prirent les
chemins du Maquis tandis que la majorité de la population s’efforçait de
survivre.
Marsol entra dans la Milice. Teiscaroy fut-il tenté d’imiter son ami ? En
1943, désirant échapper au STO, il prend le maquis. Courageux et
même téméraire, notre homme prit rapidement des responsabilités au
sein de son réseau. Bientôt, il conduisit des opérations particulièrement
risquées dont il parvint à se tirer indemne chaque fois, comme par
miracle. C’est au cours de l’une d’elles que son destin bascula et qu’il se
constitua un véritable trésor. Tout se passa à l’issue du braquage de la
perception de M*** en mai 1944. Sur la route du retour, les trois hommes
du commando tombèrent sur un barrage de la Milice qui effectuait un
contrôle de répression du marché noir quelques kilomètres plus loin sur
une petite route départementale. Jules, qui était au volant, eut juste le
temps d’engager la traction sur l’étroite route empierrée qui mène au
village de A***. Des coups de feu claquèrent. Raymond Marsepoil, le
second membre de l’équipe, fut atteint d’une balle dans la nuque et tué
sur le coup. Quant à Jorge Puig-Sanchez dit « Catalogne », il fut
grièvement atteint à la tête et décéda quelques minutes plus tard. Jules
Teiscaroy dut abandonner un peu plus loin le véhicule endommagé. Il
s’empara de la recette et courut se mettre à l’abri dans les bois tout
proche au moment où arrivait un détachement de miliciens lancé à sa
poursuite. Il dissimula son butin près d’un ruisseau, la V***, qui coule au
pied d’un piton rocheux au sommet duquel se dressait au moyen-âge le
château de la R***. De retour au maquis, il annonça la mort de ses
camarades et déclara qu’il n’avait pas eu le temps de récupérer l’argent
qui était posé à l’arrière du véhicule près de Raymond Marsepoil.
La presse relata l’attaque de la perception et l’interception du groupe
mais ne dit rien au sujet de l’argent dérobé. A la libération, l’enquête
conduite à l’encontre de plusieurs anciens membres de la Milice ne
permit pas d’élucider l’affaire. Les enquêteurs conclurent que l’argent de
la perception avait certainement été conservé par la police politique de
Vichy qui comptait dans ses rangs un certain nombre d’anciens malfrats.
Quant Ă  Marsol, il purgea deux ans de prison avant de recouvrer la
liberté. Quand il découvrit la réussite de son ancien ami Teiscaroy, il fit
assez rapidement le lien entre cette situation et le braquage tragique Ă 
l’issue duquel le troisième membre du commando identifié sous le nom
de guerre de Janus était parvenu à s’échapper avec l’argent. La milice, à
l’époque avait fait le lien entre ce Janus et Jules Teiscaroy. La Milice
n’avait rien déclaré mais elle savait et Marsol était bien placé pour
connaître le dossier et s’en souvenir.


Nouvelles Insolites. Alain Mourgue

Il rendit visite à Teiscaroy et le menaça de tout révéler à moins que Jules
ne consente à l’associer à ses fructueuses affaires. C’est ce qui se
passa.
Marsol ouvrit une agence immobilière et profita de la reconstruction
d’après-guerre. Devenant l’amant de Mélanie, il apprit que Jules avait
converti en or une partie du butin de la perception qu’il avait dissimulé
dans les bois.
Que s’est-il passé cette nuit-là dans la villa de Teiscaroy ? Marsol a-t-il
été surpris en train de chercher des indices lui permettant de trouver le
trésor de son associé ? En tout cas l’implication de Marsol dans
l’assassinat ne faisait guère de doute… Sauf pour la police qui ne
songea point à rechercher de ce côté-ci…

La jeune femme s’interrompit. Je commandai deux nouveaux cafés et lui
fit remarquer que son récit pouvait avoir l’apparence de la réalité mais
que rien n’avait jamais été découvert permettant d’élucider le meurtre de
Teiscaroy. Quant à Marsol, il ne semblait pas s’être enrichi après ce
décès. Enfin, quelle relation y-avait-t-il entre cet épisode et la disparition
de Victor Malleret ? Son médaillon de forme carrée taraudait mon esprit.
En son centre, une pyramide renversée enserrait un disque. Je n’étais
plus très sûr de l’avoir déjà vu mais j’étais certain de le connaître. Il y
avait également un air de déjà vu ou d’entendu dans le récit que je
venais d’entendre. Et puis… Ce visage, cette peau, cette chevelure…
Cette femme ne m’était pas inconnue. Où l’avais-je rencontrée ? Par
quel sortilège connaissait-elle ou prétendait-elle connaître toute cette
histoire ? Où voulait-elle me conduire ? J’étais perdu dans mes pensées.
Elle avait repris le fil du récit.

… Et c’est ainsi que Victor a découvert le secret de son beau-père, Jules
Teiscaroy. Victor est sur la piste des lingots d’or enterrés près de
l’ancien château de la R***. Marsol doit s’en douter et c’est pourquoi il
vous a lancé sur sa piste afin que vous le découvriez au bon moment et
surtout au bon endroit. Monsieur Anglard, croyez-moi, vous ĂŞtes
manipulé. Marsol vous suit ou vous fait suivre, persuadé que vous allez
le conduire vers l’or. Laissez tomber !

Le château de la R*** ! Voilà, j’y suis ! C’est dans ce vieux bouquin que
j’avais lu ce nom. Les détails me revenaient à présent…. Le ruisseau de
la V***, le village de A***… Et puis…. Vous ! M’exclamai-je à voix haute.

Que vous arrive-t-il, monsieur Anglard ? Vous n’allez pas bien ?


Nouvelles Insolites. Alain Mourgue

C’est vous ! Mais c’est impossible ! Vous n’existez que dans le livre ! Où
avez-vous trouvé ce médaillon ?
Vous me semblez terriblement choqué. De quoi parlez-vous ?

Qui ĂŞtes-vous ?
Je suis celle qui veut vous protéger de votre curiosité. Je vous en prie,
abandonnez cette affaire !

J’ai été payé pour conduire mon enquête et je la mènerai à son terme.
Troublé, je me levai et quittai mon interlocutrice, oubliant de la saluer.
De retour à l’hôtel, je bouclai ma valise et réglai la note avant de sauter

dans ma voiture. Je pris la direction de A***. Je roulai toute la nuit.


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EPILOGUE

« Les flancs du pic que je voulais gravir étaient plus escarpés qu’ils ne
m’avaient d’abord semblé. Je mis plus d’une heure à atteindre le
sommet. Lorsque j’y parvins, un vent violent gifla mon visage. Tout
autour de moi se pressaient des montagnes. La vallée par laquelle j’étais
arrivé s’étrécissait en amont d’un torrent qui en érodait inlassablement
les parois pour se frayer un chemin jusqu’à la rivière naissante qui filait
vers une plaine lointaine et improbable. Nulle trace de vie humaine ne se
manifestait. J’eus le sentiment d’être à mille lieues du monde habité. Je
déchirai le silence d’un cri dont l’écho se répercuta contre les parois
basaltiques. »

Les premières phrases du livre me revinrent exactement à la mémoire.

Je descendis de l’auto. L’air était glacial. Le pic émergeait de la brume.
La tour ruinée du château dessinait une tache sombre déchirant la neige.
Soudain un cri brisa le silence. Il semblait surgir du fond du vallon
embrumé. J’avisai un étroit sentier et plongeai dans le brouillard. Le froid
humide me glaça jusqu’aux os. Un silence oppressant avait étouffé le cri.
Ce n’est qu’au bout de quelques mètres que je pris conscience que mes
pas étaient précédés d’empreintes. Evitant la chute à plusieurs reprises
je parvins au bord du ruisseau à la surface gelée. Avançant difficilement
sur les rochers, m’accrochant aux branches et aux troncs des arbres
enneigés j’allai dans la direction d’où le cri avait surgit.

A travers le voile de brume, allongé sur les pierres près du torrent, un
corps sombre et inerte apparut. Je m’approchai. L’homme, car il
s’agissait d’un homme, était étendu la face contre le sol. Je me penchai
dans l’intention de voir son visage et de m’assurer de son état lorsque


Nouvelles Insolites. Alain Mourgue

mes yeux se brouillèrent brusquement. Un bruit assourdissant envahit
mes oreilles. Une douleur extrême fit éclater mon crâne. Puis plus rien.

-Comment allez-vous ? Vous vous sentez mieux ? Répondez-moi !
Vous me voyez à présent ? Parlez, je vous en prie !

Où suis-je ? Qu’elle est cette voix ? Je me risque à ouvrir un oeil… Puis
le second. Quelle blancheur ! Est-ce la neige ?

Vous revenez de loin !
-Qui êtes-vous ? Que m’est-il arrivé ?
-Vous êtes sur un lit, en sécurité. Ne vous avais-je pas demandé
d’abandonner vos recherches ?
-Vous êtes….
-Eh oui ! Je suis ! Je suis celle qui veille sur vous. Je savais bien que
nous nous retrouvions !
-Eve ? Vous vous appelez bien Eve, n’est-ce pas ? Je reconnais votre
médaillon !
-C’est tout ce que vous reconnaissez ?
-Votre peau, vos yeux…
-Bon ! Je vois que vous allez déjà beaucoup mieux ! Je compte sur vous
pour m’inviter à souper après le casino. J’espère que vous avez fait des
progrès depuis notre dernière rencontre !

Copyright©Alain Mourgue 2006


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