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La Reine Margot

Alexandre Dumas
texte intégral libre de droits


TABLE

1-Le latin de M. de Guise
2-La chambre de la reine de Navarre
3-Un roi poĂšte
4-La soirée du 24 août 1572

-Du Louvre en particulier et de la vertu en général
6-La dette payée
7-La nuit du 24 août 1572
8-Les massacrés
9-Les massacreurs

-Mort, messe ou Bastille
11-L’aubĂ©pine du cimetiĂšre des Innocent
12-Les confidences
13-Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas

destinées
14-Seconde nuit de noces

-Ce que femme veut Dieu le veut
16-Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon
17-Le confrÚre de maßtre Ambroise Paré
18-Les revenants
19-Le logis de maßtre René, le parfumeur de la reine mÚre

-Les poules noires
21-L’appartement de Madame de Sauve
22-Sire, vous serez roi
23-Un nouveau converti
24-La rue Tizon et la rue Cloche-Percée

-Le manteau cerise
26-Margarita
27-La main de Dieu
28-La lettre de Rome
29-Le départ

-Maurevel
31-La chasse Ă  courre


1
Le latin de M. de Guise

Le lundi, dix-huitiĂšme jour du mois d’aoĂ»t 1572, il y
avait grande fĂȘte au Louvre.

Les fenĂȘtres de la vieille demeure royale,
ordinairement si sombres, étaient ardemment éclairées ;
les places et les rues attenantes, habituellement si
solitaires, dĂšs que neuf heures sonnaient Ă  Saint-
Germain l’Auxerrois, Ă©taient, quoiqu’il fĂ»t minuit,
encombrées de populaire.

Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant,
ressemblait, dans l’obscuritĂ©, Ă  une mer sombre et
houleuse dont chaque flot faisait une vague grondante ;
cette mer, Ă©pandue sur le quai, oĂč elle se dĂ©gorgeait par
la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de
l’Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du
Louvre et de son reflux la base de l’hîtel de Bourbon
qui s’élevait en face.

Il y avait, malgrĂ© la fĂȘte royale, et mĂȘme peut-ĂȘtre Ă 
cause de la fĂȘte royale, quelque chose de menaçant dans
ce peuple, car il ne se doutait pas que cette solennité, à
laquelle il assistait comme spectateur, n’était que le
prĂ©lude d’une autre remise Ă  huitaine, et Ă  laquelle il
serait conviĂ© et s’ébattrait de tout son coeur.

La cour célébrait les noces de madame Marguerite
de Valois, fille du roi Henri II et soeur du roi Charles
IX, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre. En effet, le
matin mĂȘme, le cardinal de Bourbon avait uni les deux
époux avec le cérémonial usité pour les noces des filles
de France, sur un théùtre dressé à la porte de Notre-
Dame.

Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort
donné à songer à quelques-uns qui voyaient plus clair
que les autres ; on comprenait peu le rapprochement de
deux partis aussi haineux que l’étaient Ă  cette heure le
parti protestant et le parti catholique : on se demandait
comment le jeune prince de Condé pardonnerait au duc
d’Anjou, frĂšre du roi, la mort de son pĂšre assassinĂ© Ă 
Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
jeune duc de Guise pardonnerait à l’amiral de Coligny
la mort du sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré.


Il y a plus : Jeanne de Navarre, la courageuse épouse du
faible Antoine de Bourbon, qui avait amené son fils
Henri aux royales fiançailles qui l’attendaient, Ă©tait
morte il y avait deux mois Ă  peine, et de singuliers
bruits s’étaient rĂ©pandus sur cette mort subite. Partout
on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu’un
secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine
de MĂ©dicis, craignant la rĂ©vĂ©lation de ce secret, l’avait
empoisonnée avec des gants de senteur qui avaient été
confectionnés par un nommé René, Florentin fort habile
dans ces sortes de matiĂšres. Ce bruit s’était d’autant
plus rĂ©pandu et confirmĂ©, qu’aprĂšs la mort de cette
grande reine, sur la demande de son fils, deux
médecins, desquels était le fameux Ambroise Paré,
avaient été autorisés à ouvrir et à étudier le corps, mais
non le cerveau. Or, comme c’était par l’odorat qu’avait
Ă©tĂ© empoisonnĂ©e Jeanne de Navarre, c’était le cerveau,
seule partie du corps exclue de l’autopsie, qui devait
offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
personne ne doutait qu’un crime n’eĂ»t Ă©tĂ© commis.

Ce n’était pas tout : le roi Charles, particuliĂšrement,
avait mis à ce mariage, qui non seulement rétablissait la
paix dans son royaume, mais encore attirait Ă  Paris les
principaux huguenots de France, une persistance qui
ressemblait Ă  de l’entĂȘtement. Comme les deux fiancĂ©s
appartenaient, l’un à la religion catholique, l’autre à la
religion rĂ©formĂ©e, on avait Ă©tĂ© obligĂ© de s’adresser pour
la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siÚge de
Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la
feue reine de Navarre ; elle avait un jour exprimé à
Charles IX ses craintes que cette dispense n’arrivñt
point, ce à quoi le roi avait répondu :

– N’ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus
que le pape, et aime plus ma soeur que je ne le crains.
Je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot non
plus, et si monsieur le pape fait trop la bĂȘte, je prendrai
moi-mĂȘme Margot par la main, et je la mĂšnerai Ă©pouser
votre fils en plein prĂȘche.
Ces paroles s’étaient rĂ©pandues du Louvre dans la
ville, et, tout en réjouissant fort les huguenots, avaient
considérablement donné à penser aux catholiques, qui
se demandaient tout bas si le roi les trahissait
réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie qui
aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement
inattendu.

C’était vis-Ă -vis de l’amiral de Coligny surtout, qui


depuis cinq ou six ans faisait une guerre acharnée au
roi, que la conduite de Charles IX paraissait
inexplicable : aprĂšs avoir mis sa tĂȘte Ă  prix Ă  cent
cinquante mille Ă©cus d’or, le roi ne jurait plus que par
lui, l’appelant son pĂšre et dĂ©clarant tout haut qu’il allait
confier désormais à lui seul la conduite de la guerre ;
c’est au point que Catherine de MĂ©dicis, elle-mĂȘme, qui
jusqu’alors avait rĂ©glĂ© les actions, les volontĂ©s et
jusqu’aux dĂ©sirs du jeune prince, paraissait commencer
Ă  s’inquiĂ©ter tout de bon, et ce n’était pas sans sujet,
car, dans un moment d’épanchement Charles IX avait
dit à l’amiral à propos de la guerre de Flandre :

– Mon pùre, il y a encore une chose en ceci à
laquelle il faut bien prendre garde : c’est que la reine
mĂšre, qui veut mettre le nez partout comme vous savez,
ne connaisse rien de cette entreprise ; que nous la
tenions si secrùte qu’elle n’y voie goutte, car,
brouillonne comme je la connais, elle nous gĂąterait tout.
Or, tout sage et expĂ©rimentĂ© qu’il Ă©tait, Coligny
n’avait pu tenir secrùte une si entiùre confiance ; et
quoiqu’il fĂ»t arrivĂ© Ă  Paris avec de grands soupçons,
quoique à son départ de Chùtillon une paysanne se fût
jetée à ses pieds, en criant : « Oh ! monsieur, notre bon
maütre, n’allez pas à Paris, car si vous y allez vous
mourrez, vous et tous ceux qui iront avec vous » ; ces
soupçons s’étaient peu Ă  peu Ă©teints dans son coeur et
dans celui de Téligny, son gendre, auquel le roi de son
cĂŽtĂ© faisait de grandes amitiĂ©s, l’appelant son frĂšre
comme il appelait l’amiral son pùre, et le tutoyant, ainsi
qu’il faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots, Ă  part quelques esprits chagrins et
défiants, étaient donc entiÚrement rassurés : la mort de
la reine de Navarre passait pour avoir été causée par
une pleurĂ©sie, et les vastes salles du Louvre s’étaient
emplies de tous ces braves protestants auxquels le
mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
de fortune bien inespĂ©rĂ©. L’amiral de Coligny, La
Rochefoucault, le prince de Condé fils, Téligny, enfin
tous les principaux du parti, triomphaient de voir tout-
puissants au Louvre et si bien venus Ă  Paris ceux-lĂ 
mĂȘmes que trois mois auparavant le roi Charles et la
reine Catherine voulaient faire pendre Ă  des potences
plus hautes que celles des assassins. Il n’y avait que le
marĂ©chal de Montmorency que l’on cherchait
vainement parmi tous ses frĂšres, car aucune promesse
n’avait pu le sĂ©duire, aucun semblant n’avait pu le
tromper, et il restait retirĂ© en son chĂąteau de l’Isle


Adam, donnant pour excuse de sa retraite la douleur
que lui causait encore la mort de son pÚre le connétable
Anne de Montmorency, tuĂ© d’un coup de pistolet par
Robert Stuart, Ă  la bataille de Saint-Denis. Mais comme
cet événement était arrivé depuis plus de trois ans et
que la sensibilité était une vertu assez peu à la mode à
cette Ă©poque, on n’avait cru de ce deuil prolongĂ© outre
mesure que ce qu’on avait bien voulu en croire.

Au reste, tout donnait tort au maréchal de
Montmorency ; le roi, la reine, le duc d’Anjou et le duc
d’Alençon faisaient à merveille les honneurs de la
royale fĂȘte.

Le duc d’Anjou recevait des huguenots eux-mĂȘmes
des compliments bien mérités sur les deux batailles de
Jarnac et de Moncontour, qu’il avait gagnĂ©es avant
d’avoir atteint l’ñge de dix-huit ans, plus prĂ©coce en
cela que n’avaient Ă©tĂ© CĂ©sar et Alexandre, auxquels on
le comparait en donnant, bien entendu, l’infĂ©rioritĂ© aux
vainqueurs d’Issus et de Pharsale ; le duc d’Alençon
regardait tout cela de son oeil caressant et faux ; la reine
Catherine rayonnait de joie et, toute confite en
gracieusetés, complimentait le prince Henri de Condé
sur son récent mariage avec Marie de ClÚves ; enfin
MM. de Guise eux-mĂȘmes souriaient aux formidables
ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne
discourait avec M. de Tavannes et l’amiral sur la
prochaine guerre qu’il Ă©tait plus que jamais question de
déclarer à Philippe II.

Au milieu de ces groupes allait et venait, la tĂȘte
lĂ©gĂšrement inclinĂ©e et l’oreille ouverte Ă  tous les
propos, un jeune homme de dix-neuf ans, à l’oeil fin,
aux cheveux noirs coupés trÚs court, aux sourcils épais,
au nez recourbĂ© comme un bec d’aigle, au sourire
narquois, Ă  la moustache et Ă  la barbe naissantes. Ce
jeune homme, qui ne s’était fait remarquer encore qu’au
combat d’Arnay-le-Duc oĂč il avait bravement payĂ© de
sa personne, et qui recevait compliments sur
compliments, Ă©tait l’élĂšve bien-aimĂ© de Coligny et le
hĂ©ros du jour ; trois mois auparavant, c’est-Ă -dire Ă 
l’époque oĂč sa mĂšre vivait encore, on l’avait appelĂ© le
prince de BĂ©arn ; on l’appelait maintenant le roi de
Navarre, en attendant qu’on l’appelñt Henri IV.

De temps en temps un nuage sombre et rapide


passait sur son front ; sans doute il se rappelait qu’il y
avait deux mois à peine que sa mÚre était morte, et
moins que personne il doutait qu’elle ne fĂ»t morte
empoisonnée. Mais le nuage était passager et
disparaissait comme une ombre flottante ; car ceux qui
lui parlaient, ceux qui le félicitaient, ceux qui le
coudoyaient, Ă©taient ceux-lĂ  mĂȘmes qui avaient
assassinĂ© la courageuse Jeanne d’Albret.

À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi
pensif, presque aussi soucieux que le premier affectait
d’ĂȘtre joyeux et ouvert, le jeune duc de Guise causait
avec Téligny. Plus heureux que le Béarnais, à vingt-
deux ans sa renommée avait presque atteint celle de son
pĂšre, le grand François de Guise. C’était un Ă©lĂ©gant
seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et
doué de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il
passait, que prĂšs de lui les autres princes paraissaient
peuple. Tout jeune qu’il Ă©tait, les catholiques voyaient
en lui le chef de leur parti, comme les huguenots
voyaient le leur dans ce jeune Henri de Navarre dont
nous venons de tracer le portrait. Il avait d’abord portĂ©
le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siĂšge
d’OrlĂ©ans, ses premiĂšres armes sous son pĂšre, qui Ă©tait
mort dans ses bras en lui dĂ©signant l’amiral Coligny
pour son assassin. Alors le jeune duc, comme Annibal,
avait fait un serment solennel : c’était de venger la mort
de son pùre sur l’amiral et sur sa famille, et de
poursuivre ceux de sa religion sans trĂȘve ni relĂąche,
ayant promis Ă  Dieu d’ĂȘtre son ange exterminateur sur
la terre jusqu’au jour oĂč le dernier hĂ©rĂ©tique serait
exterminĂ©. Ce n’était donc pas sans un profond
Ă©tonnement qu’on voyait ce prince, ordinairement si
fidĂšle Ă  sa parole, tendre la main Ă  ceux qu’il avait jurĂ©
de tenir pour ses éternels ennemis et causer
familiĂšrement avec le gendre de celui dont il avait
promis la mort Ă  son pĂšre mourant.
Mais, nous l’avons dit, cette soirĂ©e Ă©tait celle des
étonnements.

En effet, avec cette connaissance de l’avenir qui
manque heureusement aux hommes, avec cette faculté
de lire dans les coeurs qui n’appartient
malheureusement qu’à Dieu, l’observateur privilĂ©giĂ©
auquel il eĂ»t Ă©tĂ© donnĂ© d’assister Ă  cette fĂȘte, eĂ»t joui
certainement du plus curieux spectacle que fournissent
les annales de la triste comédie humaine.

Mais cet observateur qui manquait aux galeries
intérieures du Louvre, continuait dans la rue à regarder


de ses yeux flamboyants et Ă  gronder de sa voix
menaçante : cet observateur c’était le peuple, qui, avec
son instinct merveilleusement aiguisé par la haine,
suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le
faire le curieux devant les fenĂȘtres d’une salle de bal
hermétiquement fermée. La musique enivre et rÚgle le
danseur, tandis que le curieux voit le mouvement seul et
rit de ce pantin qui s’agite sans raison, car le curieux,
lui, n’entend pas la musique.

La musique qui enivrait les huguenots, c’était la
voix de leur orgueil.

Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au
milieu de la nuit, c’étaient les Ă©clairs de leur haine qui
illuminaient l’avenir.

Et cependant tout continuait d’ĂȘtre riant Ă  l’intĂ©rieur,
et mĂȘme un murmure plus doux et plus flatteur que
jamais courait en ce moment par tout le Louvre : c’est
que la jeune fiancĂ©e, aprĂšs ĂȘtre allĂ©e dĂ©poser sa toilette
d’apparat, son manteau traünant et son long voile, venait
de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de la belle
duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par
son frÚre Charles IX, qui la présentait aux principaux de
ses hĂŽtes.

Cette fiancĂ©e, c’était la fille de Henri II, c’était la
perle de la couronne de France, c’était Marguerite de
Valois, que, dans sa familiĂšre tendresse pour elle, le roi
Charles IX n’appelait jamais que ma soeur Margot.

Certes jamais accueil, si flatteur qu’il fĂ»t, n’avait Ă©tĂ©
mieux mĂ©ritĂ© que celui qu’on faisait en ce moment Ă  la
nouvelle reine de Navarre. Marguerite à cette époque
avait vingt ans Ă  peine, et dĂ©jĂ  elle Ă©tait l’objet des
louanges de tous les poĂštes, qui la comparaient les uns Ă 
l’Aurore, les autres Ă  CythĂ©rĂ©e. C’était en effet la
beautĂ© sans rivale de cette cour oĂč Catherine de
Médicis avait réuni, pour en faire ses sirÚnes, les plus
belles femmes qu’elle avait pu trouver. Elle avait les
cheveux noirs, le teint brillant, l’oeil voluptueux et
voilé de longs cils, la bouche vermeille et fine, le cou
élégant, la taille riche et souple, et, perdu dans une mule
de satin, un pied d’enfant. Les Français, qui la
possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une
si magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la
France s’en retournaient Ă©blouis de sa beautĂ© s’ils
l’avaient vue seulement, Ă©tourdis de sa science s’ils


avaient causĂ© avec elle. C’est que Marguerite Ă©tait non
seulement la plus belle, mais encore la plus lettrée des
femmes de son temps, et l’on citait le mot d’un savant
italien qui lui avait été présenté, et qui, aprÚs avoir
causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en
latin et en grec, l’avait quittĂ©e en disant dans son
enthousiasme : « Voir la cour sans voir Marguerite de
Valois, c’est ne voir ni la France ni la cour. »

Aussi les harangues ne manquaient pas au roi
Charles IX et Ă  la reine de Navarre ; on sait combien les
huguenots étaient harangueurs. Force allusions au
passĂ©, force demandes pour l’avenir furent adroitement
glissées au roi au milieu de ces harangues ; mais à
toutes ces allusions, il répondait avec ses lÚvres pùles et
son sourire rusé :

– En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre,
je donne mon coeur Ă  tous les protestants du royaume.
Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres,
car il avait rĂ©ellement deux sens : l’un paternel, et dont
en bonne conscience Charles IX ne voulait pas
surcharger sa pensĂ©e ; l’autre injurieux pour l’épousĂ©e,
pour son mari et pour celui-lĂ  mĂȘme qui le disait, car il
rappelait quelques sourds scandales dont la chronique
de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe
nuptiale de Marguerite de Valois.

Cependant M. de Guise causait, comme nous
l’avons dit, avec TĂ©ligny ; mais il ne donnait pas Ă 
l’entretien une attention si soutenue qu’il ne se
détournùt parfois pour lancer un regard sur le groupe de
dames au centre duquel resplendissait la reine de
Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors
celui du jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front
charmant autour duquel des étoiles de diamants
formaient une tremblante auréole, et quelque vague
dessein perçait dans son attitude impatiente et agitée.

La princesse Claude, soeur aßnée de Marguerite, qui
depuis quelques années déjà avait épousé le duc de
Lorraine, avait remarqué cette inquiétude, et elle
s’approchait d’elle pour lui en demander la cause,
lorsque chacun s’écartant devant la reine mĂšre, qui
s’avançait appuyĂ©e au bras du jeune prince de CondĂ©, la
princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut
alors un mouvement général dont le duc de Guise
profita pour se rapprocher de madame de Nevers, sa
belle-soeur, et par conséquent de Marguerite. Madame


de Lorraine, qui n’avait pas perdu la jeune reine des
yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu’elle avait
remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur
ses joues. Cependant le duc s’approchait toujours, et
quand il ne fut plus qu’à deux pas de Marguerite, celle-
ci, qui semblait plutĂŽt le sentir que le voir, se retourna
en faisant un effort violent pour donner Ă  son visage le
calme et l’insouciance ; alors le duc salua
respectueusement, et, tout en s’inclinant devant elle,
murmura Ă  demi-voix :

– Ipse attuli.
Ce qui voulait dire :

« Je l’ai apportĂ©, ou apportĂ© moi-mĂȘme. »

Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en
se relevant, laissa tomber cette réponse :

– Noctu pro more.
Ce qui signifiait :

« Cette nuit comme d’habitude. »

Ces douces paroles, absorbĂ©es par l’énorme collet
goudronnĂ© de la princesse comme par l’enroulement
d’un porte-voix, ne furent entendues que de la personne
Ă  laquelle on les adressait ; mais si court qu’eĂ»t Ă©tĂ© le
dialogue, sans doute il embrassait tout ce que les deux
jeunes gens avaient à se dire, car aprÚs cet échange de
deux mots contre trois, ils se séparÚrent, Marguerite le
front plus rĂȘveur, et le duc le front plus radieux
qu’avant qu’ils se fussent rapprochĂ©s. Cette petite scĂšne
avait eu lieu sans que l’homme le plus intĂ©ressĂ© Ă  la
remarquer eût paru y faire la moindre attention, car, de
son cĂŽtĂ©, le roi de Navarre n’avait d’yeux que pour une
seule personne qui rassemblait autour d’elle une cour
presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
cette personne était la belle madame de Sauve.

Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du
malheureux Semblançay et femme de Simon de Fizes,
baron de Sauve, Ă©tait une des dames d’atours de
Catherine de MĂ©dicis, et l’une des plus redoutables
auxiliaires de cette reine, qui versait Ă  ses ennemis le
philtre de l’amour quand elle n’osait leur verser le
poison florentin ; petite, blonde, tour à tour pétillante de
vivacitĂ© ou languissante de mĂ©lancolie, toujours prĂȘte Ă 


l’amour et à l’intrigue, les deux grandes affaires qui,
depuis cinquante ans, occupaient la cour des trois rois
qui s’étaient succĂ©dĂ© ; femme dans toute l’acception du
mot et dans tout le charme de la chose, depuis l’oeil
bleu languissant ou brillant de flammes jusqu’aux petits
pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours,
madame de Sauve s’était, depuis quelques mois dĂ©jĂ ,
emparée de toutes les facultés du roi de Navarre, qui
débutait alors dans la carriÚre amoureuse comme dans
la carriĂšre politique ; si bien que Marguerite de
Navarre, beautĂ© magnifique et royale, n’avait mĂȘme
plus trouvĂ© l’admiration au fond du coeur de son
époux ; et, chose étrange et qui étonnait tout le monde,
mĂȘme de la part de cette Ăąme pleine de tĂ©nĂšbres et de
mystĂšres, c’est que Catherine de MĂ©dicis, tout en
poursuivant son projet d’union entre sa fille et le roi de
Navarre, n’avait pas discontinuĂ© de favoriser presque
ouvertement les amours de celui-ci avec madame de
Sauve. Mais malgré cette aide puissante et en dépit des
moeurs faciles de l’époque, la belle Charlotte avait
résisté jusque-là ; et de cette résistance inconnue,
incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de
l’esprit de celle qui rĂ©sistait, Ă©tait nĂ©e dans le coeur du
Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire,
s’était repliĂ©e sur elle-mĂȘme et avait dĂ©vorĂ© dans le
coeur du jeune roi la timiditĂ©, l’orgueil et jusqu’à cette
insouciance, moitié philosophique, moitié paresseuse,
qui faisait le fond de son caractĂšre.

Madame de Sauve venait d’entrer depuis quelques
minutes seulement dans la salle de bal : soit dépit, soit
douleur, elle avait rĂ©solu d’abord de ne point assister au
triomphe de sa rivale, et, sous le prĂ©texte d’une
indisposition, elle avait laissé son mari, secrétaire
d’État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine
de MĂ©dicis s’était informĂ©e des causes qui tenaient sa
bien-aimée Charlotte éloignée ; et, apprenant que ce
n’était qu’une lĂ©gĂšre indisposition, elle lui avait Ă©crit
quelques mots d’appel, auxquels la jeune femme s’était
empressĂ©e d’obĂ©ir. Henri, tout attristĂ© qu’il avait Ă©tĂ©
d’abord de son absence, avait cependant respirĂ© plus
librement lorsqu’il avait vu M. de Sauve entrer seul ;
mais au moment oĂč, ne s’attendant aucunement Ă  cette
apparition, il allait en soupirant se rapprocher de
l’aimable crĂ©ature qu’il Ă©tait condamnĂ©, sinon Ă  aimer,
du moins à traiter en épouse, il avait vu au bout de la
galerie surgir madame de Sauve ; alors il était demeuré
cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui
l’enchaünait à elle comme un lien magique, et, au lieu


de continuer sa marche vers sa femme, par un
mouvement d’hĂ©sitation qui tenait bien plus Ă 
l’étonnement qu’à la crainte, il s’avança vers madame
de Sauve.

De leur cÎté les courtisans, voyant que le roi de
Navarre, dont on connaissait déjà le coeur inflammable,
se rapprochait de la belle Charlotte, n’eurent point le
courage de s’opposer Ă  leur rĂ©union ; ils s’éloignĂšrent
complaisamment, de sorte qu’au mĂȘme instant oĂč
Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les
quelques mots latins que nous avons rapportés, Henri,
arrivé prÚs de madame de Sauve, entamait avec elle en
français fort intelligible, quoique saupoudrĂ© d’accent
gascon, une conversation beaucoup moins mystérieuse.

– Ah ! ma mie ! lui dit-il, vous voilà donc revenue
au moment oĂč l’on m’avait dit que vous Ă©tiez malade et
oĂč j’avais perdu l’espĂ©rance de vous voir ?
– Votre MajestĂ©, rĂ©pondit madame de Sauve, aurait-
elle la prétention de me faire croire que cette espérance
lui avait beaucoup coûté à perdre ?
– Sang-diou ! je crois bien, reprit le BĂ©arnais ; ne
savez-vous point que vous ĂȘtes mon soleil pendant le
jour et mon étoile pendant la nuit ? En vérité je me
croyais dans l’obscuritĂ© la plus profonde, lorsque vous
avez paru tout Ă  l’heure et avez soudain tout Ă©clairĂ©.
– C’est un mauvais tour que je vous joue alors,
Monseigneur.
– Que voulez-vous dire, ma mie ? demanda Henri.
– Je veux dire que lorsqu’on est maütre de la plus
belle femme de France, la seule chose qu’on doive
dĂ©sirer, c’est que la lumiĂšre disparaisse pour faire place
Ă  l’obscuritĂ©, car c’est dans l’obscuritĂ© que nous attend
le bonheur.
– Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu’il est
aux mains d’une seule personne, et que cette personne
se rit et se joue du pauvre Henri.
– Oh ! reprit la baronne, j’aurais cru, au contraire,
moi, que c’était cette personne qui Ă©tait le jouet et la
risée du roi de Navarre.
Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et


cependant il rĂ©flĂ©chit qu’elle trahissait le dĂ©pit, et que le
dĂ©pit n’est que le masque de l’amour.

– En vĂ©ritĂ©, dit-il, chĂšre Charlotte, vous me faites lĂ 
un injuste reproche, et je ne comprends pas qu’une si
jolie bouche soit en mĂȘme temps si cruelle. Croyez-
vous donc que ce soit moi qui me marie ? Eh ! non,
ventre-saint gris ! ce n’est pas moi !
– C’est moi, peut-ĂȘtre ! reprit aigrement la baronne,
si jamais peut paraĂźtre aigre la voix de la femme qui
nous aime et qui nous reproche de ne pas l’aimer.
– Avec vos beaux yeux n’avez-vous pas vu plus
loin, baronne ? Non, non, ce n’est pas Henri de Navarre
qui épouse Marguerite de Valois.
– Et qui est-ce donc alors ?
– Eh, sang-diou ! c’est la religion rĂ©formĂ©e qui
épouse le pape, voilà tout.
– Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas
prendre Ă  vos jeux d’esprit, moi : Votre MajestĂ© aime
madame Marguerite, et je ne vous en fais pas un
reproche, Dieu m’en garde ! elle est assez belle pour
ĂȘtre aimĂ©e.
Henri rĂ©flĂ©chit un instant, et tandis qu’il
réfléchissait, un bon sourire retroussa le coin de ses
lĂšvres.

– Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me
semble, et cependant vous n’en avez pas le droit ;
qu’avez-vous fait, voyons ! pour m’empĂȘcher d’épouser
madame Marguerite ? Rien ; au contraire, vous m’avez
toujours désespéré.
– Et bien m’en a pris, Monseigneur ! rĂ©pondit
madame de Sauve.
– Comment cela ?
– Sans doute, puisque aujourd’hui vous en Ă©pousez
une autre.
– Ah ! je l’épouse parce que vous ne m’aimez pas.
– Si je vous eusse aimĂ©, Sire, il me faudrait donc
mourir dans une heure !

– Dans une heure ! Que voulez-vous dire, et de
quelle mort seriez-vous morte ?
– De jalousie... car dans une heure la reine de
Navarre renverra ses femmes, et Votre Majesté ses
gentilshommes.
– Est-ce lĂ  vĂ©ritablement la pensĂ©e qui vous
préoccupe, ma mie ?
– Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais,
elle me préoccuperait horriblement.
– Eh bien, s’écria Henri au comble de la joie
d’entendre cet aveu, le premier qu’il eĂ»t reçu, si le roi
de Navarre ne renvoyait pas ses gentilshommes ce
soir ?
– Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec
un Ă©tonnement qui cette fois n’était pas jouĂ©, vous dites
lĂ  des choses impossibles et surtout incroyables.
– Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire ?
– Il faudrait m’en donner la preuve, et cette preuve,
vous ne pouvez me la donner.
– Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri ! je vous la
donnerai, au contraire, s’écria le roi en dĂ©vorant la
jeune femme d’un regard embrasĂ© d’amour.
– Ô Votre MajestĂ© !... murmura la belle Charlotte en
baissant la voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non,
non ! il est impossible que vous échappiez au bonheur
qui vous attend.
– Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorĂ©e !
reprit le roi : Henri de France, Henri de Condé, Henri
de Guise, mais il n’y a qu’un Henri de Navarre.
– Eh bien ?
– Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre prùs de
vous toute cette nuit...
– Toute cette nuit ?
– Oui ; serez-vous certaine qu’il ne sera pas prùs
d’une autre ?

– Ah ! si vous faites cela, Sire, s’écria Ă  son tour la
dame de Sauve.
– Foi de gentilhomme, je le ferai.
Madame de Sauve leva ses grands yeux humides de
voluptueuses promesses et sourit au roi, dont le coeur
s’emplit d’une joie enivrante.

– Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous ?
– Oh ! en ce cas, rĂ©pondit Charlotte, en ce cas je
dirai que je suis véritablement aimée de Votre Majesté.
– Ventre-saint-gris ! vous le direz donc, car cela est,
baronne.
– Mais comment faire ? murmura madame de
Sauve.
– Oh ! par Dieu ! baronne, il n’est point que vous
n’ayez autour de vous quelque camĂ©riĂšre, quelque
suivante, quelque fille dont vous soyez sûre ?
– Oh ! j’ai Dariole, qui m’est si dĂ©vouĂ©e qu’elle se
ferait couper en morceaux pour moi : un véritable
trésor.
– Sang-diou ! baronne, dites à cette fille que je ferai
sa fortune quand je serai roi de France, comme me le
prédisent les astrologues.
Charlotte sourit ; car dÚs cette époque la réputation
gasconne du BĂ©arnais Ă©tait dĂ©jĂ  Ă©tablie Ă  l’endroit de
ses promesses.

– Eh bien, dit-elle, que dĂ©sirez-vous de Dariole ?
– Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
– Enfin ?
– Votre appartement est au-dessus du mien ?
– Oui.
– Qu’elle attende derriùre la porte. Je frapperai
doucement trois coups ; elle ouvrira, et vous aurez la
preuve que je vous ai offerte.

Madame de Sauve garda le silence pendant quelques
secondes ; puis, comme si elle eĂ»t regardĂ© autour d’elle
pour n’ĂȘtre pas entendue, elle fixa un instant la vue sur
le groupe oĂč se tenait la reine mĂšre ; mais si court que
fut cet instant, il suffit pour que Catherine et sa dame
d’atours Ă©changeassent chacune un regard.

– Oh ! si je voulais, dit madame de Sauve avec un
accent de sirÚne qui eût fait fondre la cire dans les
oreilles d’Ulysse, si je voulais prendre Votre MajestĂ© en
mensonge.
– Essayez, ma mie, essayez...
– Ah ! ma foi ! j’avoue que j’en combats l’envie.
– Laissez-vous vaincre : les femmes ne sont jamais
si fortes qu’aprĂšs leur dĂ©faite.
– Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour
oĂč vous serez roi de France.
Henri jeta un cri de joie.

C’était juste au moment oĂč ce cri s’échappait de la
bouche du Béarnais que la reine de Navarre répondait
au duc de Guise :

« Noctu pro more : Cette nuit comme d’habitude. »

Alors Henri s’éloigna de madame de Sauve aussi
heureux que l’était le duc de Guise en s’éloignant lui-
mĂȘme de Marguerite de Valois.

Une heure aprĂšs cette double scĂšne que nous venons
de raconter, le roi Charles et la reine mĂšre se retirĂšrent
dans leurs appartements ; presque aussitĂŽt les salles
commencÚrent à se dépeupler, les galeries laissÚrent
voir la base de leurs colonnes de marbre. L’amiral et le
prince de Condé furent reconduits par quatre cents
gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les
seigneurs lorrains et les catholiques, sortirent Ă  leur
tour, escortés des cris de joie et des applaudissements
du peuple.

Quant Ă  Marguerite de Valois, Ă  Henri de Navarre et
à madame de Sauve, on sait qu’ils demeuraient au
Louvre mĂȘme.


2

La chambre de la reine de Navarre

Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la
duchesse de Nevers, en son hÎtel qui était situé rue du
Chaume, en face de la rue de Bac, et aprùs l’avoir
remise Ă  ses femmes, passa dans son appartement pour
changer de costume, prendre un manteau de nuit et
s’armer d’un de ces poignards courts et aigus qu’on
appelait une foi de gentilhomme, lesquels se portaient
sans l’épĂ©e ; mais au moment oĂč il le prenait sur la table
oĂč il Ă©tait dĂ©posĂ©, il aperçut un petit billet serrĂ© entre la
lame et le fourreau.

Il l’ouvrit et lut ce qui suit :

« J’espĂšre bien que M. de Guise ne retournera pas
cette nuit au Louvre, ou, s’il y retourne, qu’il prendra
au moins la prĂ©caution de s’armer d’une bonne cotte de
mailles et d’une bonne Ă©pĂ©e. »

– Ah ! ah ! dit le duc en se retournant vers son valet
de chambre, voici un singulier avertissement, maĂźtre
Robin. Maintenant faites-moi le plaisir de me dire
quelles sont les personnes qui ont pénétré ici pendant
mon absence.
– Une seule, Monseigneur.
– Laquelle ?
– M. du Gast.
– Ah ! ah ! En effet, il me semblait bien reconnaütre
l’écriture. Et tu es sĂ»r que du Gast est venu, tu l’as vu ?
– J’ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlĂ©.
– Bon ; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et
mon épée.
Le valet de chambre, habitué à ces mutations de
costumes, apporta l’une et l’autre. Le duc alors revĂȘtit
sa jaquette, qui était en chaßnons de mailles si souples


que la trame d’acier n’était guĂšre plus Ă©paisse que du
velours ; puis il passa par-dessus son jacque des
chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses
couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient
jusqu’au milieu de ses cuisses, se coiffa d’un toquet de
velours noir sans plume ni pierreries, s’enveloppa d’un
manteau de couleur sombre, passa un poignard Ă  sa
ceinture, et, mettant son Ă©pĂ©e aux mains d’un page,
seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il prit
le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de l’hîtel, le
veilleur de Saint-Germain-l’Auxerrois venait
d’annoncer une heure du matin.
Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent
les rues Ă  cette Ă©poque, aucun accident n’arriva Ă 
l’aventureux prince par le chemin, et il arriva sain et
sauf devant la masse colossale du vieux Louvre, dont
toute les lumiĂšres s’étaient successivement Ă©teintes, et
qui se dressait, Ă  cette heure, formidable de silence et
d’obscuritĂ©.

En avant du chĂąteau royal s’étendait un fossĂ©
profond, sur lequel donnaient la plupart des chambres
des princes logĂ©s au palais. L’appartement de
Marguerite était situé au premier étage.

Mais ce premier Ă©tage, accessible s’il n’y eĂ»t point
eu de fossé, se trouvait, grùce au retranchement, élevé
de prÚs de trente pieds, et, par conséquent, hors de
l’atteinte des amants et des voleurs, ce qui n’empĂȘcha
point M. le duc de Guise de descendre résolument dans
le fossé.

Au mĂȘme instant, on entendit le bruit d’une fenĂȘtre
du rez-de-chaussĂ©e qui s’ouvrait. Cette fenĂȘtre Ă©tait
grillée ; mais une main parut, souleva un des barreaux
descellĂ© d’avance, et laissa pendre, par cette ouverture,
un lacet de soie.

– Est-ce vous, Gillonne ? demanda le duc à voix
basse.
– Oui, Monseigneur, rĂ©pondit une voix de femme
d’un accent plus bas encore.
– Et Marguerite ?
– Elle vous attend.

– Bien.
À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant
son manteau, déroula une petite échelle de corde. Le
prince attacha l’une des extrĂ©mitĂ©s de l’échelle au lacet
qui pendait. Gillonne tira l’échelle Ă  elle, l’assujettit
solidement ; et le prince, aprÚs avoir bouclé son épée à
son ceinturon, commença l’escalade, qu’il acheva sans
accident. DerriĂšre lui, le barreau reprit sa place, la
fenĂȘtre se referma, et le page, aprĂšs avoir vu entrer
paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenĂȘtres
duquel il l’avait accompagnĂ© vingt fois de la mĂȘme
façon, s’alla coucher, enveloppĂ© dans son manteau, sur
l’herbe du fossĂ© et Ă  l’ombre de la muraille.

Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d’eau
tombaient tiÚdes et larges des nuages chargés de soufre
et d’électricitĂ©.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n’était
rien moins que la fille de Jacques de Matignon,
marĂ©chal de France ; c’était la confidente toute
particuliùre de Marguerite, qui n’avait aucun secret
pour elle, et l’on prĂ©tendait qu’au nombre des mystĂšres
qu’enfermait son incorruptible fidĂ©litĂ©, il y en avait de
si terribles que c’étaient ceux-lĂ  qui la forçaient de
garder les autres.

Aucune lumiĂšre n’était demeurĂ©e ni dans les
chambres basses ni dans les corridors ; de temps en
temps seulement un éclair livide illuminait les
appartements sombres d’un reflet bleuñtre qui
disparaissait aussitĂŽt.

Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le
tenait par la main, atteignit enfin un escalier en spirale
pratiquĂ© dans l’épaisseur d’un mur et qui s’ouvrait par
une porte secrùte et invisible dans l’antichambre de
l’appartement de Marguerite.

L’antichambre, comme les autres salles du bas, Ă©tait
dans la plus profonde obscurité.

ArrivĂ©s dans cette antichambre, Gillonne s’arrĂȘta.

– Avez-vous apportĂ© ce que dĂ©sire la reine ?
demanda-t-elle Ă  voix basse.
– Oui, rĂ©pondit le duc de Guise ; mais je ne le
remettrai qu’à Sa MajestĂ© elle-mĂȘme.

– Venez donc et sans perdre un instant ! dit alors au
milieu de l’obscuritĂ© une voix qui fit tressaillir le duc,
car il la reconnut pour celle de Marguerite.
Et en mĂȘme temps une portiĂšre de velours violet
fleurdelisĂ© d’or se soulevant, le duc distingua dans
l’ombre la reine elle-mĂȘme, qui, impatiente, Ă©tait venue
au-devant de lui.
– Me voici, madame, dit alors le duc.
Et il passa rapidement de l’autre cĂŽtĂ© de la portiĂšre
qui retomba derriĂšre lui.
Alors ce fut, Ă  son tour, Ă  Marguerite de Valois de
servir de guide au prince dans cet appartement
d’ailleurs bien connu de lui, tandis que Gillonne, restĂ©e
à la porte, avait, en portant le doigt à sa bouche, rassuré
sa royale maĂźtresse.

Comme si elle eût compris les jalouses inquiétudes
du duc, Marguerite le conduisit jusque dans sa chambre
Ă  coucher ; lĂ  elle s’arrĂȘta.

– Eh bien, lui dit-elle, ĂȘtes-vous content, duc ?
– Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je
vous prie ?
– De cette preuve que je vous donne, reprit
Marguerite avec un léger accent de dépit, que
j’appartiens à un homme qui, le soir de son mariage, la
nuit mĂȘme de ses noces, fait assez peu de cas de moi
pour n’ĂȘtre pas mĂȘme venu me remercier de l’honneur
que je lui ai fait non pas en le choisissant, mais en
l’acceptant pour Ă©poux.
– Oh ! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous,
il viendra, surtout si vous le désirez.
– Et c’est vous qui dites cela, Henri, s’écria
Marguerite, vous qui, entre tous, savez le contraire de
ce que vous dites ! Si j’avais le dĂ©sir que vous me
supposez, vous eussé-je donc prié de venir au Louvre ?
– Vous m’avez priĂ© de venir au Louvre, Marguerite,
parce que vous avez le dĂ©sir d’éteindre tout vestige de
notre passé, et que ce passé vivait non seulement dans
mon coeur, mais dans ce coffre d’argent que je vous
rapporte.

– Henri, voulez-vous que je vous dise une chose ?
reprit Marguerite en regardant fixement le duc, c’est
que vous ne me faites plus l’effet d’un prince, mais
d’un Ă©colier ! Moi nier que je vous ai aimĂ© ! moi
vouloir Ă©teindre une flamme qui mourra peut-ĂȘtre, mais
dont le reflet ne mourra pas ! Car les amours des
personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent
toute l’époque qui leur est contemporaine. Non, non,
mon duc ! Vous pouvez garder les lettres de votre
Marguerite et le coffre qu’elle vous a donnĂ©. De ces
lettres que contient le coffre elle ne vous en demande
qu’une seule, et encore parce que cette lettre est aussi
dangereuse pour vous que pour elle.
– Tout est à vous, dit le duc ; choisissez donc là-
dedans celle que vous voudrez anéantir.
Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et
d’une main frĂ©missante prit l’une aprĂšs l’autre une
douzaine de lettres dont elle se contenta de regarder les
adresses, comme si à l’inspection de ces seules adresses
sa mémoire lui rappelait ce que contenaient ces lettres ;
mais arrivĂ©e au bout de l’examen elle regarda le duc, et,
toute pĂąlissante :

– Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n’est pas
là. L’auriez-vous perdue, par hasard ; car, quant à
l’avoir livrĂ©e...
– Et quelle lettre cherchez-vous, madame ?
– Celle dans laquelle je vous disais de vous marier
sans retard.
– Pour excuser votre infidĂ©litĂ© ?
Marguerite haussa les épaules.

– Non, mais pour vous sauver la vie. Celle oĂč je
vous disais que le roi, voyant notre amour et les efforts
que je faisais pour rompre votre future union avec
l’infante de Portugal, avait fait venir son frùre le bñtard
d’AngoulĂȘme et lui avait dit en lui montrant deux
épées : « De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou de
celle-lĂ  je te tuerai demain. » Cette lettre, oĂč est-elle ?
– La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa
poitrine.

Marguerite la lui arracha presque des mains, l’ouvrit
avidement, s’assura que c’était bien celle qu’elle
rĂ©clamait, poussa une exclamation de joie et l’approcha
de la bougie. La flamme se communiqua aussitĂŽt de la
mÚche au papier, qui en un instant fut consumé ; puis,
comme si Marguerite eĂ»t craint qu’on pĂ»t aller chercher
l’imprudent avis jusque dans les cendres, elle les Ă©crasa
sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse
action, avait suivi des yeux sa maĂźtresse.

– Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, ĂȘtes-
vous contente maintenant ?
– Oui ; car, maintenant que vous avez Ă©pousĂ© la
princesse de Porcian, mon frĂšre me pardonnera votre
amour ; tandis qu’il ne m’eĂ»t pas pardonnĂ© la rĂ©vĂ©lation
d’un secret comme celui que, dans ma faiblesse pour
vous, je n’ai pas eu la puissance de vous cacher.
– C’est vrai, dit le duc de Guise ; dans ce temps-là
vous m’aimiez.
– Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que
jamais.
– Vous ?...
– Oui, moi ; car jamais plus qu’aujourd’hui je n’eus
besoin d’un ami sincĂšre et dĂ©vouĂ©. Reine, je n’ai pas de
trîne ; femme, je n’ai pas de mari.
Le jeune prince secoua tristement la tĂȘte.

– Mais quand je vous dis, quand je vous rĂ©pĂšte,
Henri, que mon mari non seulement ne m’aime pas,
mais qu’il me hait, mais qu’il me mĂ©prise ; d’ailleurs, il
me semble que votre prĂ©sence dans la chambre oĂč il
devrait ĂȘtre fait bien preuve de cette haine et de ce
mépris.
– Il n’est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi
de Navarre le temps de congédier ses gentilshommes,
et, s’il n’est pas venu, il ne tardera pas à venir.
– Et moi je vous dis, s’écria Marguerite avec un
dĂ©pit croissant, moi je vous dis qu’il ne viendra pas.

– Madame, s’écria Gillonne en ouvrant la porte et en
soulevant la portiĂšre, madame, le roi de Navarre sort de
son appartement.
– Oh ! je le savais bien, moi, qu’il viendrait ! s’écria
le duc de Guise.
– Henri, dit Marguerite d’une voix brùve et en
saisissant la main du duc, Henri, vous allez voir si je
suis une femme de parole, et si l’on peut compter sur ce
que j’ai promis une fois. Henri, entrez dans ce cabinet.
– Madame, laissez-moi partir s’il en est temps
encore, car songez qu’à la premiùre marque d’amour
qu’il vous donne je sors de ce cabinet, et alors malheur
Ă  lui !
– Vous ĂȘtes fou ! entrez, entrez, vous dis-je, je
réponds de tout.
Et elle poussa le duc dans le cabinet.
Il était temps. La porte était à peine fermée derriÚre
le prince que le roi de Navarre, escorté de deux pages
qui portaient huit flambeaux de cire jaune sur deux
candélabres, apparut souriant sur le seuil de la chambre.
Marguerite cacha son trouble en faisant une
profonde révérence.

– Vous n’ĂȘtes pas encore au lit, madame ? demanda
le Béarnais avec sa physionomie ouverte et joyeuse ;
m’attendiez-vous, par hasard ?
– Non, monsieur, rĂ©pondit Marguerite, car hier
encore vous m’avez dit que vous saviez bien que notre
mariage était une alliance politique, et que vous ne me
contraindriez jamais.
– À la bonne heure ; mais ce n’est point une raison
pour ne pas causer quelque peu ensemble. Gillonne,
fermez la porte et laissez-nous.
Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la
main comme pour ordonner aux pages de rester.

– Faut-il que j’appelle vos femmes ? demanda le roi.
Je le ferai si tel est votre désir, quoique je vous avoue
que, pour les choses que j’ai à vous dire, j’aimerais

mieux que nous fussions en tĂȘte-Ă -tĂȘte.

Et le roi de Navarre s’avança vers le cabinet.

– Non ! s’écria Marguerite en s’élançant au-devant
de lui avec impĂ©tuositĂ© ; non, c’est inutile, et je suis
prĂȘte Ă  vous entendre.
Le BĂ©arnais savait ce qu’il voulait savoir ; il jeta un
regard rapide et profond vers le cabinet, comme s’il eĂ»t
voulu, malgré la portiÚre qui le voilait, pénétrer dans
ses plus sombres profondeurs ; puis, ramenant ses
regards sur sa belle épousée pùle de terreur :

– En ce cas, madame, dit-il d’une voix parfaitement
calme, causons donc un instant.
– Comme il plaira Ă  Votre MajestĂ©, dit la jeune
femme en retombant plutît qu’elle ne s’assit sur le
siĂšge que lui indiquait son mari.
Le BĂ©arnais se plaça prĂšs d’elle.

– Madame, continua-t-il, quoi qu’en aient dit bien
des gens, notre mariage est, je le pense, un bon mariage.
Je suis bien Ă  vous et vous ĂȘtes bien Ă  moi.
– Mais..., dit Marguerite effrayĂ©e.
– Nous devons en consĂ©quence, continua le roi de
Navarre sans paraĂźtre remarquer l’hĂ©sitation de
Marguerite, agir l’un avec l’autre comme de bons alliĂ©s,
puisque nous nous sommes aujourd’hui jurĂ© alliance
devant Dieu. N’est-ce pas votre avis ?
– Sans doute, monsieur.
– Je sais, madame, combien votre pĂ©nĂ©tration est
grande, je sais combien le terrain de la cour est semé de
dangereux abümes ; or, je suis jeune, et, quoique je n’aie
jamais fait de mal à personne, j’ai bon nombre
d’ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
celle qui porte mon nom et qui m’a jurĂ© affection au
pied de l’autel ?
– Oh ! monsieur, pourriez-vous penser...
– Je ne pense rien, madame, j’espùre, et je veux
m’assurer que mon espĂ©rance est fondĂ©e. Il est certain
que notre mariage n’est qu’un prĂ©texte ou qu’un piĂšge.

Marguerite tressaillit, car peut-ĂȘtre aussi cette
pensĂ©e s’était-elle prĂ©sentĂ©e Ă  son esprit.

– Maintenant, lequel des deux ? continua Henri de
Navarre. Le roi me hait, le duc d’Anjou me hait, le duc
d’Alençon me hait, Catherine de MĂ©dicis haĂŻssait trop
ma mĂšre pour ne point me haĂŻr.
– Oh ! monsieur, que dites-vous ?
– La vĂ©ritĂ©, madame, reprit le roi, et je voudrais,
afin qu’on ne crĂ»t pas que je suis dupe de l’assassinat
de M. de Mouy et de l’empoisonnement de ma mùre, je
voudrais qu’il y eĂ»t ici quelqu’un qui pĂ»t m’entendre.
– Oh ! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l’air
le plus calme et le plus souriant qu’elle pĂ»t prendre,
vous savez bien qu’il n’y a ici que vous et moi.
– Et voilà justement ce qui fait que je m’abandonne,
voilà ce qui fait que j’ose vous dire que je ne suis dupe
ni des caresses que me fait la maison de France, ni de
celles que me fait la maison de Lorraine.
– Sire ! Sire ! s’écria Marguerite.
– Eh bien, qu’y a-t-il, ma mie ? demanda Henri
souriant Ă  son tour.
– Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien
dangereux.
– Non, pas quand on est en tĂȘte-Ă -tĂȘte, reprit le roi.
Je vous disais donc...
Marguerite était visiblement au supplice ; elle eût
voulu arrĂȘter chaque parole sur les lĂšvres du BĂ©arnais ;
mais Henri continua avec son apparente bonhomie :

– Je vous disais donc que j’étais menacĂ© de tous
cĂŽtĂ©s, menacĂ© par le roi, menacĂ© par le duc d’Alençon,
menacĂ© par le duc d’Anjou, menacĂ© par la reine mĂšre,
menacé par le duc de Guise, par le duc de Mayenne, par
le cardinal de Lorraine, menacé par tout le monde,
enfin. On sent cela instinctivement ; vous le savez,
madame. Eh bien ! contre toutes ces menaces qui ne
peuvent tarder de devenir des attaques, je puis me

dĂ©fendre avec votre secours ; car vous ĂȘtes aimĂ©e, vous,
de toutes les personnes qui me détestent.

– Moi ? dit Marguerite.
– Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une
bonhomie parfaite ; oui, vous ĂȘtes aimĂ©e du roi
Charles ; vous ĂȘtes aimĂ©e, il appuya sur le mot, du duc
d’Alençon ; vous ĂȘtes aimĂ©e de la reine Catherine ;
enfin, vous ĂȘtes aimĂ©e du duc de Guise.
– Monsieur..., murmura Marguerite.
– Eh bien ! qu’y a-t-il donc d’étonnant que tout le
monde vous aime ? ceux que je viens de vous nommer
sont vos frĂšres ou vos parents. Aimer ses parents ou ses
frùres, c’est vivre selon le coeur de Dieu.
– Mais enfin, reprit Marguerite oppressĂ©e, oĂč
voulez-vous en venir, monsieur ?
– J’en veux venir à ce que je vous ai dit ; c’est que si
vous vous faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon
alliĂ©e, je puis tout braver ; tandis qu’au contraire, si
vous vous faites mon ennemie, je suis perdu.
– Oh ! votre ennemie, jamais, monsieur ! s’écria
Marguerite.
– Mais mon amie, jamais non plus ?...
– Peut-ĂȘtre.
– Et mon alliĂ©e ?
– Certainement.
Et Marguerite se retourna et tendit la main au roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans
les siennes bien plus dans un dĂ©sir d’investigation que
par un sentiment de tendresse :

– Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous
accepte pour alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans
que nous nous connussions, sans que nous nous
aimassions ; on nous a mariés sans nous consulter, nous
qu’on mariait. Nous ne nous devons donc rien comme
mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au

devant de vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce
que je vous disais hier. Mais nous, nous nous allions
librement, sans que personne nous y force, nous, nous
allions comme deux coeurs loyaux qui se doivent
protection mutuelle et s’allient ; c’est bien comme cela
que vous l’entendez ?

– Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de
retirer sa main.
– Eh bien, continua le BĂ©arnais les yeux toujours
fixés sur la porte du cabinet, comme la premiÚre preuve
d’une alliance franche est la confiance la plus absolue,
je vais, madame, vous raconter dans ses détails les plus
secrets le plan que j’ai formĂ© Ă  l’effet de combattre
victorieusement toutes ces inimitiés.
– Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à
son tour et malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis
que le Béarnais, voyant sa ruse réussir, souriait dans sa
barbe.
– Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans
paraĂźtre remarquer le trouble de la jeune femme ; je
vais...
– Monsieur, s’écria Marguerite en se levant
vivement et en saisissant le roi par le bras, permettez
que je respire ; l’émotion... la chaleur... j’étouffe.
En effet Marguerite était pùle et tremblante comme si elle allait se laisser choir sur le tapis.
Henri marcha droit Ă  une fenĂȘtre situĂ©e Ă  bonne
distance et l’ouvrit. Cette fenĂȘtre donnait sur la riviĂšre.

Marguerite le suivit.

– Silence ! silence ! Sire ! par pitiĂ© pour vous,
murmura-t-elle.
– Eh ! madame, fit le BĂ©arnais en souriant Ă  sa
maniĂšre, ne m’avez-vous pas dit que nous Ă©tions seuls ?
– Oui, monsieur ; mais n’avez-vous pas entendu dire
qu’à l’aide d’une sarbacane, introduite à travers un
plafond ou Ă  travers un mur, on peut tout entendre ?
– Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le
BĂ©arnais. Vous ne m’aimez pas, c’est vrai ; mais vous

ĂȘtes une honnĂȘte femme.

– Que voulez-vous dire, monsieur ?
– Je veux dire que si vous Ă©tiez capable de me trahir,
vous m’eussiez laissĂ© continuer puisque je me trahissais
tout seul. Vous m’avez arrĂȘtĂ©. Je sais maintenant que
quelqu’un est cachĂ© ici ; que vous ĂȘtes une Ă©pouse
infidÚle, mais une fidÚle alliée, et dans ce moment-ci,
ajouta le BĂ©arnais en souriant, j’ai plus besoin, je
l’avoue, de fidĂ©litĂ© en politique qu’en amour...
– Sire..., murmura Marguerite confuse.
– Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit
Henri, quand nous nous connaĂźtrons mieux.
Puis, haussant la voix :

– Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus
librement Ă  cette heure, madame ?
– Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
– En ce cas reprit le BĂ©arnais, je ne veux pas vous
importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects
et quelques avances de bonne amitié ; veuillez les
accepter comme je vous les offre, de tout mon coeur.
Reposez-vous donc et bonne nuit.
Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de
reconnaissance et Ă  son tour lui tendit la main.

– C’est convenu, dit-elle.
– Alliance politique, franche et loyale ? demanda
Henri.
– Franche et loyale, rĂ©pondit la reine.
Alors le Béarnais marcha vers la porte, attirant du
regard Marguerite comme fascinée. Puis, lorsque la
portiÚre fut retombée entre eux et la chambre à
coucher :

– Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix
basse, merci ! Vous ĂȘtes une vraie fille de France. Je
pars tranquille. À dĂ©faut de votre amour, votre amitiĂ©

ne me fera pas défaut. Je compte sur vous, comme de
votre cÎté vous pouvez compter sur moi. Adieu,
madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant
doucement ; puis, d’un pas agile, il retourna chez lui en
se disant tout bas dans le corridor :

– Qui diable est chez elle ? Est-ce le roi, est-ce le
duc d’Anjou, est-ce le duc d’Alençon, est-ce le duc de
Guise, est-ce un frùre, est-ce un amant, est-ce l’un et
l’autre ? En vĂ©ritĂ©, je suis presque fĂąchĂ© d’avoir
demandé maintenant ce rendez-vous à la baronne ; mais
puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole
m’attend... n’importe ; elle perdra un peu, j’en ai peur, à
ce que j’ai passĂ© par la chambre Ă  coucher de ma
femme pour aller chez elle, car, ventre-saint-gris ! cette
Margot, comme l’appelle mon beau-frùre Charles IX,
est une adorable créature.
Et d’un pas dans lequel se trahissait une lĂ©gĂšre
hĂ©sitation Henri de Navarre monta l’escalier qui
conduisait à l’appartement de madame de Sauve.
Marguerite l’avait suivi des yeux jusqu’à ce qu’il
eût disparu, et alors elle était rentrée dans sa chambre.
Elle trouva le duc Ă  la porte du cabinet : cette vue lui
inspira presque un remords.

De son cÎté le duc était grave, et son sourcil froncé
dénonçait une amÚre préoccupation.

– Marguerite est neutre aujourd’hui, dit-il,
Marguerite sera hostile dans huit jours.
– Ah ! vous avez Ă©coutĂ© ? dit Marguerite.
– Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet ?
– Et vous trouvez que je me suis conduite autrement
que devait se conduire la reine de Navarre ?
– Non, mais autrement que devait se conduire la
maĂźtresse du duc de Guise.
– Monsieur, rĂ©pondit la reine, je puis ne pas aimer
mon mari, mais personne n’a le droit d’exiger de moi
que je le trahisse. De bonne foi, trahiriez-vous le secret
de la princesse de Porcian, votre femme ?
– Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la

tĂȘte, c’est bien. Je vois que vous ne m’aimez plus
comme aux jours oĂč vous me racontiez ce que tramait
le roi contre moi et les miens.

– Le roi Ă©tait le fort et vous Ă©tiez les faibles. Henri
est le faible et vous ĂȘtes les forts. Je joue toujours le
mĂȘme rĂŽle, vous le voyez bien.
– Seulement vous passez d’un camp à l’autre.
– C’est un droit que j’ai acquis, monsieur, en vous
sauvant la vie.
– Bien, madame ; et comme quand on se sĂ©pare on
se rend entre amants tout ce qu’on s’est donnĂ©, je vous
sauverai la vie Ă  mon tour, si l’occasion s’en prĂ©sente,
et nous serons quittes.
Et sur ce le duc s’inclina et sortit sans que
Marguerite fĂźt un geste pour le retenir. Dans
l’antichambre il trouva Gillonne, qui le conduisit
jusqu’à la fenĂȘtre du rez-de-chaussĂ©e, et dans les fossĂ©s
son page avec lequel il retourna à l’hîtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rĂȘveuse, alla se
placer Ă  sa fenĂȘtre.

– Quelle nuit de noces ! murmura-t-elle ; l’époux me
fuit et l’amant me quitte !
En ce moment passa de l’autre cĂŽtĂ© du fossĂ©, venant
de la Tour du Bois, et remontant vers le moulin de la
Monnaie, un écolier le poing sur la hanche et chantant :

Pourquoi doncques, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher Ă  ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dedans un cloßtre enfermée ?


Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ton front, ta lĂšvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton,
LĂ -bas, aprĂšs que Caron
T’aura mise en sa nacelle ?
AprÚs ton dernier trépas,
Belle, tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blĂȘmie ;
Et quand, mort, je te verrai,
Aux ombres je n’avouerai
Que jadis tu fus ma mie.
Doncques, tandis que tu vis,
Change, maütresse, d’avis,
Et ne m’épargne ta bouche ;
Car au jour oĂč tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m’avoir Ă©tĂ© farouche.

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec
mĂ©lancolie ; puis, lorsque la voix de l’écolier se fut
perdue dans le lointain, elle referma la fenĂȘtre et appela
Gillonne pour l’aider à se mettre au lit.


3

Un roi poĂšte

Le lendemain et les jours qui suivirent se passĂšrent
en fĂȘtes, ballets et tournois.

La mĂȘme fusion continuait de s’opĂ©rer entre les
deux partis. C’étaient des caresses et des
attendrissements Ă  faire perdre la tĂȘte aux plus enragĂ©s
huguenots. On avait vu le pĂšre Cotton dĂźner et faire
débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
remonter la Seine en bateau de symphonie avec le
prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa
mélancolie habituelle, et ne pouvait plus se passer de
son beau-frÚre Henri. Enfin la reine mÚre était si
joyeuse et si occupée de broderies, de joyaux et de
panaches, qu’elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette
Capoue nouvelle, commençaient Ă  revĂȘtir les
pourpoints de soie, Ă  arborer les devises et Ă  parader
devant certains balcons comme s’ils eussent Ă©tĂ©
catholiques. De tous cĂŽtĂ©s c’était une rĂ©action en faveur
de la religion réformée, à croire que toute la cour allait
se faire protestante. L’amiral lui-mĂȘme, malgrĂ© son
expĂ©rience, s’y Ă©tait laissĂ© prendre comme les autres, et
il en avait la tĂȘte tellement montĂ©e, qu’un soir il avait
oublié, pendant deux heures, de mùcher son cure-dent,
occupation à laquelle il se livrait d’ordinaire depuis
deux heures de l’aprĂšs-midi, moment oĂč son dĂźner
finissait, jusqu’à huit heures du soir, moment auquel il
se remettait Ă  table pour souper.

Le soir oĂč l’amiral s’était laissĂ© aller Ă  cet
incroyable oubli de ses habitudes, le roi Charles IX
avait invité à goûter avec lui, en petit comité, Henri de
Navarre et le duc de Guise. Puis, la collation terminée,
il avait passé avec eux dans sa chambre, et là il leur
expliquait l’ingĂ©nieux mĂ©canisme d’un piĂšge Ă  loups
qu’il avait inventĂ© lui-mĂȘme, lorsque, s’interrompant
tout Ă  coup :

– Monsieur l’amiral ne vient-il donc pas ce soir ?

demanda-t-il ; qui l’a aperçu aujourd’hui et qui peut me
donner de ses nouvelles ?

– Moi, dit le roi de Navarre, et au cas oĂč Votre
Majesté serait inquiÚte de sa santé, je pourrais la
rassurer, car je l’ai vu ce matin à six heures et ce soir à
sept.
– Ah ! ah ! fit le roi, dont les yeux un instant
distraits se reposÚrent avec une curiosité perçante sur
son beau-frĂšre, vous ĂȘtes bien matineux, Henriot, pour
un jeune marié !
– Oui, Sire, rĂ©pondit le roi de BĂ©arn, je voulais
savoir de l’amiral, qui sait tout, si quelques
gentilshommes que j’attends encore ne sont point en
route pour venir.
– Des gentilshommes encore ! vous en aviez huit
cents le jour de vos noces, et tous les jours il en arrive
de nouveaux, voulez-vous donc nous envahir ? dit
Charles IX en riant.
Le duc de Guise fronça le sourcil.

– Sire, rĂ©pliqua le BĂ©arnais, on parle d’une
entreprise sur les Flandres, et je réunis autour de moi
tous ceux de mon pays et des environs que je crois
pouvoir ĂȘtre utiles Ă  Votre MajestĂ©.
Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait
parlé à Marguerite le jour de ses noces, écouta plus
attentivement.

– Bon ! bon ! rĂ©pondit le roi avec son sourire fauve,
plus il y en aura, plus nous serons contents ; amenez,
amenez, Henri. Mais qui sont ces gentilshommes ? des
vaillants, j’espùre ?
– J’ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront
jamais ceux de Votre Majesté, ceux de monsieur le duc
d’Anjou ou ceux de monsieur de Guise, mais je les
connais et sais qu’ils feront de leur mieux.
– En attendez-vous beaucoup ?
– Dix ou douze encore.
– Vous les appelez ?

– Sire, leurs noms m’échappent, et, Ă  l’exception de
l’un d’eux, qui m’est recommandĂ© par TĂ©ligny comme
un gentilhomme accompli et qui s’appelle de la Mole,
je ne saurais dire...
– De la Mole ! n’est-ce point un Lerac de La Mole,
reprit le roi fort versé dans la science généalogique, un
Provençal ?
– PrĂ©cisĂ©ment, Sire ; comme vous voyez, je recrute
jusqu’en Provence.
– Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire
moqueur, je vais plus loin encore que Sa Majesté le roi
de Navarre, car je vais chercher jusqu’en PiĂ©mont tous
les catholiques sĂ»rs que j’y puis trouver.
– Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu
m’importe, pourvu qu’ils soient vaillants.
Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit,
mĂȘlaient huguenots et catholiques, avait pris une mine
si indifférente que le duc de Guise en fut étonné lui-
mĂȘme.

– Votre MajestĂ© s’occupe de nos Flamands ? dit
l’amiral à qui le roi, depuis quelques jours, avait
accordĂ© la faveur d’entrer chez lui sans ĂȘtre annoncĂ©, et
qui venait d’entendre les derniùres paroles du roi.
– Ah ! voici mon pĂšre l’amiral, s’écria Charles IX
en ouvrant les bras ; on parle de guerre, de
gentilshommes, de vaillants, et il arrive ; ce que c’est
que l’aimant, le fer s’y tourne ; mon beau-frùre de
Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
pour votre armée. Voilà ce dont il était question.
– Et ces renforts arrivent, dit l’amiral.
– Avez-vous eu des nouvelles, monsieur ? demanda
le Béarnais.
– Oui, mon fils, et particuliùrement de M. de La
Mole ; il était hier à Orléans, et sera demain ou aprÚs-
demain Ă  Paris.
– Peste ! monsieur l’amiral est donc nĂ©cromant,
pour savoir ainsi ce qui se fait Ă  trente ou quarante

lieues de distance ! Quant Ă  moi, je voudrais bien savoir
avec pareille certitude ce qui se passa ou ce qui s’est
passé devant Orléans !

Coligny resta impassible Ă  ce trait sanglant du duc
de Guise, lequel faisait évidemment allusion à la mort
de François de Guise, son pÚre, tué devant Orléans par
Poltrot de MĂ©rĂ©, non sans soupçon que l’amiral eut
conseillé le crime.

– Monsieur, rĂ©pliqua-t-il froidement et avec dignitĂ©,
je suis nécromant toutes les fois que je veux savoir bien
positivement ce qui importe Ă  mes affaires ou Ă  celles
du roi. Mon courrier est arrivĂ© d’OrlĂ©ans il y a une
heure, et, grĂące Ă  la poste, a fait trente-deux lieues dans
la journée. M. de La Mole, qui voyage sur son cheval,
n’en fait que dix par jour, lui, et arrivera seulement le
24. VoilĂ  toute la magie.
– Bravo, mon pĂšre ! bien rĂ©pondu, dit Charles IX.
Montrez Ă  ces jeunes gens que c’est la sagesse en mĂȘme
temps que l’ñge qui ont fait blanchir votre barbe et vos
cheveux : aussi allons-nous les envoyer parler de leurs
tournois et de leurs amours, et rester ensemble Ă  parler
de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui font les
bons rois, mon pùre. Allez, messieurs, j’ai à causer avec
l’amiral.
Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre
d’abord, le duc de Guise ensuite ; mais, hors de la porte,
chacun tourna de son cÎté aprÚs une froide révérence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine
inquiétude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux
haines sans craindre qu’il n’en jaillüt quelque nouvel
éclair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son
esprit, vint Ă  lui, et appuyant son bras au sien :

– Soyez tranquille, mon pùre, je suis là pour
maintenir chacun dans l’obĂ©issance et le respect. Je suis
vĂ©ritablement roi depuis que ma mĂšre n’est plus reine,
et elle n’est plus reine depuis que Coligny est mon pùre.
– Oh ! Sire, dit l’amiral, la reine Catherine...
– Est une brouillonne. Avec elle il n’y a pas de paix
possible. Ces catholiques italiens sont enragés et
n’entendent rien qu’à exterminer. Moi, tout au
contraire, non seulement je veux pacifier, mais encore
je veux donner de la puissance Ă  ceux de la religion.

Les autres sont trop dissolus, mon pĂšre, et ils me
scandalisent par leurs amours et par leurs dérÚglements.
Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua
Charles IX en redoublant d’épanchement, je me dĂ©fie
de tout ce qui m’entoure, exceptĂ© de mes nouveaux
amis ! L’ambition des Tavannes m’est suspecte.
Vieilleville n’aime que le bon vin, et il serait capable de
trahir son roi pour une tonne de malvoisie.
Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe
son temps entre ses chiens et ses faucons. Le comte de
Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains : il n’y a de
vrais Français en France, je crois, Dieu me pardonne !
que moi, mon beau-frĂšre de Navarre et toi. Mais, moi,
je suis enchaßné au trÎne et ne puis commander des
armĂ©es. C’est tout au plus si on me laisse chasser Ă  mon
aise Ă  Saint-Germain et Ă  Rambouillet. Mon beau-frĂšre
de Navarre est trop jeune et trop peu expérimenté.
D’ailleurs, il me semble en tout point tenir de son pùre
Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n’y a que
toi, mon pĂšre, qui sois Ă  la fois brave comme Julius
César, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je
dois faire, en vérité : te garder comme conseiller ici, ou
t’envoyer lĂ -bas comme gĂ©nĂ©ral. Si tu me conseilles,
qui commandera ? Si tu commandes, qui me
conseillera ?

– Sire, dit Coligny, il faut vaincre d’abord, puis le
conseil viendra aprĂšs la victoire.
– C’est ton avis, mon pùre ? eh bien, soit. Il sera fait
selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et
moi, pour Amboise.
– Votre MajestĂ© quitte Paris ?
– Oui. Je suis fatiguĂ© de tout ce bruit et de toutes ces
fĂȘtes. Je ne suis pas un homme d’action, moi, je suis un
rĂȘveur. Je n’étais pas nĂ© pour ĂȘtre roi, j’étais nĂ© pour
ĂȘtre poĂšte. Tu feras une espĂšce de conseil qui
gouvernera tant que tu seras Ă  la guerre ; et pourvu que
ma mĂšre n’en soit pas, tout ira bien. Moi, j’ai dĂ©jĂ 
prévenu Ronsard de venir me rejoindre ; et là, tous les
deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants,
sous nos grands bois, aux bords de la riviĂšre, au
murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de
Dieu, seule compensation qu’il y ait en ce monde aux
choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par lesquels
je l’invite à me rejoindre ; je les ai faits ce matin.
Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son


front jaune et poli comme de l’ivoire, et dit avec une
espÚce de chant cadencé les vers suivants :

Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois
Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,
Mais, pour ton souvenir, pense que je n’oublie
Continuer toujours d’apprendre en poĂ©sie,
Et pour ce j’ai voulu t’envoyer cet Ă©crit,
Pour enthousiasmer ton fantastique esprit.
Donc ne t’amuse plus aux soins de ton mĂ©nage,
Maintenant n’est plus temps de faire jardinage ;
Il faut suivre ton roi, qui t’aime par sus tous,
Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,
Et crois, si tu ne viens me trouver Ă  Amboise,
Qu’entre nous adviendra une bien grande noise.

– Bravo ! Sire, bravo ! dit Coligny ; je me connais
mieux en choses de guerre qu’en choses de poĂ©sie, mais
il me semble que ces vers valent les plus beaux que
fassent Ronsard, Dorat et mĂȘme Michel de l’Hospital,
chancelier de France.
– Ah ! mon pĂšre ! s’écria Charles IX, que ne dis-tu
vrai ! car le titre de poĂšte, vois-tu, est celui que
j’ambitionne avant toutes choses ; et, comme je le disais
il y a quelques jours à mon maßtre en poésie :
L’art de faire des vers, dĂ»t-on s’en indigner,
Doit ĂȘtre Ă  plus haut prix que celui de rĂ©gner ;
Tous deux également nous portons des couronnes :
Mais roi, je les reçus, poÚte, tu les donnes ;


Ton esprit, enflammĂ© d’une cĂ©leste ardeur,

Éclate par soi-mĂȘme et moi par ma grandeur.

Si du cĂŽtĂ© des dieux je cherche l’avantage,

Ronsard est leur mignon et je suis leur image.

Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,

Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps ;

Elle t’en rend le maütre et te fait introduire

OĂč le plus fier tyran n’a jamais eu d’empire.

– Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre MajestĂ©
s’entretenait avec les Muses, mais j’ignorais qu’elle en
eût fait son principal conseil.
– Aprùs toi, mon pùre, aprùs toi ; et c’est pour ne pas
me troubler dans mes relations avec elles que je veux te
mettre Ă  la tĂȘte de toutes choses. Écoute donc : il faut en
ce moment que je réponde à un nouveau madrigal que
mon grand et cher poĂšte m’a envoyĂ©... je ne puis donc
te donner Ă  cette heure tous les papiers qui sont
nécessaires pour te mettre au courant de la grande
question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en
outre, une espÚce de plan de campagne qui avait été fait
par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le
remettrai demain matin.
– À quelle heure, Sire ?
– À dix heures ; et si par hasard j’étais occupĂ© de
vers, si j’étais enfermĂ© dans mon cabinet de travail... eh
bien, tu entrerais tout de mĂȘme, et tu prendrais tous les
papiers que tu trouverais sur cette table, enfermés dans
ce portefeuille rouge ; la couleur est éclatante, et tu ne
t’y tromperas pas ; moi, je vais Ă©crire Ă  Ronsard.
– Adieu, Sire.
– Adieu, mon pùre.

– Votre main ?
– Que dis-tu, ma main ? dans mes bras, sur mon
coeur, c’est là ta place. Viens, mon vieux guerrier,
viens.
Et Charles IX, attirant à lui Coligny qui s’inclinait,
posa ses lĂšvres sur ses cheveux blancs.

L’amiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant qu’il put le voir,
tendit l’oreille tant qu’il put l’entendre ; puis, lorsqu’il
ne vit et n’entendit plus rien, il laissa, comme c’était
son habitude, retomber sa tĂȘte pĂąle sur son Ă©paule, et
passa lentement de la chambre oĂč il se trouvait dans son
cabinet d’armes.

Ce cabinet Ă©tait la demeure favorite du roi ; c’était lĂ 
qu’il prenait ses leçons d’escrime avec PompĂ©e, et ses
leçons de poésie avec Ronsard. Il y avait réuni une
grande collection d’armes offensives et dĂ©fensives des
plus belles qu’il avait pu trouver. Aussi toutes les
murailles étaient tapissées de haches, de boucliers, de
piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons,
et le jour mĂȘme un cĂ©lĂšbre armurier lui avait apportĂ©
une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle
étaient incrustés en argent ces quatre vers que le poÚte
royal avait composĂ©s lui-mĂȘme :

Pour maintenir la foy,

Je suis belle et fidĂšle ;

Aux ennemis du roy

Je suis belle et cruelle.

Charles IX entra donc, comme nous l’avons dit,
dans ce cabinet, et, aprÚs avoir fermé la porte principale
par laquelle il était entré, il alla soulever une tapisserie
qui masquait un passage donnant sur une chambre oĂč
une femme agenouillée devant un prie-Dieu disait ses
priĂšres.


Comme ce mouvement s’était fait avec lenteur et
que les pas du roi, assourdis par le tapis, n’avaient pas
eu plus de retentissement que ceux d’un fantîme, la
femme agenouillĂ©e, n’ayant rien entendu, ne se retourna
point et continua de prier, Charles demeura un instant
debout, pensif et la regardant.

C’était une femme de trente-quatre Ă  trente-cinq ans,
dont la beauté vigoureuse était relevée par le costume
des paysannes des environs de Caux. Elle portait le haut
bonnet qui avait été si fort à la mode à la Cour de
France pendant le rùgne d’Isabeau de Baviùre, et son
corsage rouge Ă©tait tout brodĂ© d’or, comme le sont
aujourd’hui les corsages des contadines de Nettuno et
de Sora. L’appartement qu’elle occupait depuis tantît
vingt ans était contigu à la chambre à coucher du roi, et
offrait un singulier mĂ©lange d’élĂ©gance et de rusticitĂ©.
C’est qu’en proportion Ă  peu prĂšs Ă©gale, le palais avait
déteint sur la chaumiÚre, et la chaumiÚre sur le palais.
De sorte que cette chambre tenait un milieu entre la
simplicité de la villageoise et le luxe de la grande dame.

En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était agenouillée
Ă©tait de bois de chĂȘne merveilleusement sculptĂ©,
recouvert de velours Ă  crĂ©pines d’or ; tandis que la
bible, car cette femme était de la religion réformée,
tandis que la bible dans laquelle elle lisait ses priĂšres
était un de ces vieux livres à moitié déchirés, comme on
en trouve dans les plus pauvres maisons.

Or, tout Ă©tait Ă  l’avenant de ce prie-Dieu et de cette
bible.

– Eh ! Madelon ! dit le roi.
La femme agenouillĂ©e releva la tĂȘte en souriant, Ă 
cette voix familiĂšre ; puis, se levant :

– Ah ! c’est toi, mon fils ! dit-elle.
– Oui, nourrice, viens ici.
Charles IX laissa retomber la portiĂšre et alla
s’asseoir sur le bras du fauteuil. La nourrice parut.

– Que me veux-tu, Charlot ? dit-elle.

– Viens ici et rĂ©ponds tout bas.
La nourrice s’approcha avec cette familiaritĂ© qui
pouvait venir de cette tendresse maternelle que la
femme conçoit pour l’enfant qu’elle a allaitĂ©, mais Ă 
laquelle les pamphlets du temps donnent une source
infiniment moins pure.

– Me voilà, dit-elle, parle.
– L’homme que j’ai fait demander est-il là ?
– Depuis une demi-heure.
Charles se leva, s’approcha de la fenĂȘtre, regarda si
personne n’était aux aguets, s’approcha de la porte,
tendit l’oreille pour s’assurer que personne n’était aux
Ă©coutes, secoua la poussiĂšre de ses trophĂ©es d’armes,
caressa un grand lévrier qui le suivait pas à pas,
s’arrĂȘtant quand son maĂźtre s’arrĂȘtait, reprenant sa
marche quand son maĂźtre se remettait en mouvement ;
puis, revenant Ă  sa nourrice :

– C’est bon, nourrice, fais-le entrer.
La bonne femme sortit par le mĂȘme passage qui lui
avait donnĂ© entrĂ©e, tandis que le roi allait s’appuyer Ă 
une table sur laquelle étaient posées des armes de toute
espĂšce.

Il y était à peine, que la portiÚre se souleva de
nouveau et donna passage à celui qu’il attendait.

C’était un homme de quarante ans Ă  peu prĂšs, Ă 
l’oeil gris et faux, au nez recourbĂ© en bec de chat-huant,
au faciÚs élargi par des pommettes saillantes : son
visage essaya d’exprimer le respect et ne put fournir
qu’un sourire hypocrite sur ses lĂšvres blĂȘmies par la
peur.

Charles allongea doucement derriĂšre lui une main
qui se porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle
invention, et qui partait à l’aide d’une pierre mise en
contact avec une roue d’acier, au lieu de partir à l’aide
d’une mùche, et regarda de son oeil terne le nouveau
personnage que nous venons de mettre en scĂšne ;
pendant cet examen il sifflait avec une justesse et mĂȘme
avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse
favoris.


AprĂšs quelques secondes, pendant lesquelles le
visage de l’étranger se dĂ©composa de plus en plus :

– C’est bien vous, dit le roi, que l’on nomme
François de Louviers-Maurevel ?
– Oui, Sire.
– Commandant des pĂ©tardiers ?
– Oui, Sire.
– J’ai voulu vous voir.
Maurevel s’inclina.

– Vous savez, continua Charles en appuyant sur
chaque mot, que j’aime Ă©galement tous mes sujets.
– Je sais, balbutia Maurevel, que Votre MajestĂ© est
le pĂšre de son peuple.
– Et que huguenots et catholiques sont Ă©galement
mes enfants.
Maurevel resta muet ; seulement, le tremblement qui
agitait son corps devint visible au regard perçant du roi,
quoique celui auquel il adressait la parole fût presque
cachĂ© dans l’ombre.

– Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez
fait une si rude guerre aux huguenots ?
Maurevel tomba Ă  genoux.

– Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
– Je crois, continua Charles IX en arrĂȘtant de plus en
plus sur Maurevel un regard qui, de vitreux qu’il Ă©tait
d’abord, devenait presque flamboyant ; je crois que
vous aviez bien envie de tuer à Moncontour M. l’amiral
qui sort d’ici ; je crois que vous avez manquĂ© votre
coup, et qu’alors vous ĂȘtes passĂ© dans l’armĂ©e du duc
d’Anjou, notre frĂšre ; enfin, je crois qu’alors vous ĂȘtes
passé une seconde fois chez les princes, et que vous y
avez pris du service dans la compagnie de M. de Mouy
de Saint-Phale...
– Oh !Sire !

– Un brave gentilhomme picard ?
– Sire, Sire, s’écria Maurevel, ne m’accablez pas !
– C’était un digne officier, continua Charles IX, – et
au fur et à mesure qu’il parlait, une expression de
cruautĂ© presque fĂ©roce se peignait sur son visage, –
lequel vous accueillit comme un fils, vous logea, vous
habilla, vous nourrit.
Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.

– Vous l’appeliez votre pùre, je crois, continua
impitoyablement le roi, et une tendre amitié vous liait
au jeune de Mouy, son fils ?
Maurevel, toujours Ă  genoux, se courbait de plus en
plus, écrasé sous la parole de Charles IX, debout,
impassible et pareil Ă  une statue dont les lĂšvres seules
eussent été douées de vie.

– À propos continua le roi, n’était-ce pas dix mille
Ă©cus que vous deviez toucher de M. de Guise au cas oĂč
vous tueriez l’amiral ?
L’assassin, consternĂ©, frappait le parquet de son
front.

– Quant au sieur de Mouy, votre bon pùre, un jour
vous l’escortiez dans une reconnaissance qu’il poussait
vers Chevreux. Il laissa tomber son fouet et mit pied Ă 
terre pour le ramasser. Vous étiez seul avec lui, alors
vous prütes un pistolet dans vos fontes, et, tandis qu’il
se penchait, vous lui brisĂątes les reins ; puis le voyant
mort, car vous le tuĂątes du coup, vous prĂźtes la fuite sur
le cheval qu’il vous avait donnĂ©. VoilĂ  l’histoire, je
crois ?
Et comme Maurevel demeurait muet sous cette
accusation, dont chaque détail était vrai, Charles IX se
remit Ă  siffler avec la mĂȘme justesse et la mĂȘme
mĂ©lodie le mĂȘme air de chasse.

– Or çà, maütre assassin, dit-il au bout d’un instant,
savez-vous que j’ai grande envie de vous faire pendre ?
– Oh ! MajestĂ© ! s’écria Maurevel.
– Le jeune de Mouy m’en suppliait encore hier, et
en vérité je ne savais que lui répondre, car sa demande

est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

– D’autant plus juste que, comme vous le disiez, je
suis le pĂšre de mon peuple, et que, comme je vous
répondais, maintenant que me voilà raccommodé avec
les huguenots ils sont tout aussi bien mes enfants que
les catholiques.
– Sire, dit Maurevel complĂštement dĂ©couragĂ©, ma
vie est entre vos mains, faites-en ce que vous voudrez.
– Vous avez raison, et je n’en donnerais pas une
obole.
– Mais, Sire, demanda l’assassin, n’y a-t-il donc pas
un moyen de racheter mon crime ?
– Je n’en connais guĂšre. Toutefois, si j’étais Ă  votre
place, ce qui n’est pas, Dieu merci !...
– Eh bien, Sire ! si vous Ă©tiez Ă  ma place ?...
murmura Maurevel, le regard suspendu aux lĂšvres de
Charles.
– Je crois que je me tirerais d’affaire, continua le
roi.
Maurevel se releva sur un genou et sur une main en
fixant ses yeux sur Charles pour s’assurer qu’il ne
raillait pas.

– J’aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute,
continua le roi, mais j’aime beaucoup aussi mon cousin
de Guise ; et si lui me demandait la vie d’un homme
dont l’autre me demanderait la mort, j’avoue que je
serais fort embarrassé. Cependant, en bonne politique
comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout
vaillant capitaine qu’il est, est bien petit compagnon,
comparé à un prince de Lorraine.
Pendant ces paroles, Maurevel se redressait
lentement et comme un homme qui revient Ă  la vie.

– Or, l’important pour vous serait donc, dans la
situation extrĂȘme oĂč vous ĂȘtes, de gagner la faveur de
mon cousin de Guise ; et Ă  ce propos je me rappelle une
chose qu’il me contait hier.

Maurevel se rapprocha d’un pas.

– « Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les
matins, à dix heures, passe dans la rue Saint-Germainl’Auxerrois,
revenant du Louvre, mon ennemi mortel ;
je le vois passer d’une fenĂȘtre grillĂ©e du rez-dechaussĂ©e
; c’est la fenĂȘtre du logis de mon ancien
précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer
tous les jours mon ennemi, et tous les jours je prie le
diable de l’abĂźmer dans les entrailles de la terre. » Dites
donc, maßtre Maurevel, continua Charles, si vous étiez
le diable, ou si du moins pour un instant vous preniez sa
place, cela ferait peut-ĂȘtre plaisir Ă  mon cousin de
Guise ?
Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lĂšvres,
pñles encore d’effroi, laissùrent tomber ces mots :

– Mais, Sire, je n’ai pas le pouvoir d’ouvrir la terre,
moi.
– Vous l’avez ouverte, cependant, s’il m’en souvient
bien, au brave de Mouy. AprĂšs cela, vous me direz que
c’est avec un pistolet... Ne l’avez-vous plus, ce
pistolet ?...
– Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu prùs
rassurĂ©, mais je tire mieux encore l’arquebuse que le
pistolet.
– Oh ! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu
importe, et mon cousin de Guise, j’en suis sĂ»r, ne
chicanera pas sur le choix du moyen !
– Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la
justesse de laquelle je pusse compter, car peut-ĂȘtre me
faudra-t-il tirer de loin.
– J’ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit
Charles IX, avec lesquelles je touche un Ă©cu d’or Ă  cent
cinquante pas. Voulez-vous en essayer une ?
– Oh ! Sire ! avec la plus grande joie, s’écria
Maurevel en s’avançant vers celle qui Ă©tait dĂ©posĂ©e
dans un coin, et qu’on avait apportĂ©e le jour mĂȘme Ă 
Charles IX.
– Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la
rĂ©serve pour moi-mĂȘme. J’aurai un de ces jours une

grande chasse, oĂč j’espĂšre qu’elle me servira. Mais
toute autre Ă  votre choix.

Maurevel dĂ©tacha une arquebuse d’un trophĂ©e.

– Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il ?
demanda l’assassin.
– Est-ce que je sais cela, moi ? rĂ©pondit Charles IX
en écrasant le misérable de son regard dédaigneux.
– Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia
Maurevel.
Le roi haussa les épaules.

– Ne demandez rien, dit-il ; M. de Guise ne
rĂ©pondrait pas. Est-ce qu’on rĂ©pond Ă  ces choses-lĂ  ?
C’est Ă  ceux qui ne veulent pas ĂȘtre pendus Ă  deviner.
– Mais enfin à quoi le reconnaütrai-je ?
– Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il
passait devant la fenĂȘtre du chanoine.
– Mais beaucoup passent devant cette fenĂȘtre. Que
Votre MajestĂ© daigne seulement m’indiquer un signe
quelconque.
– Oh ! c’est bien facile. Demain, par exemple, il
tiendra sous son bras un portefeuille de maroquin
rouge.
– Sire, il suffit.
– Vous avez toujours ce cheval que vous a donnĂ© M.
de Mouy, et qui court si bien ?
– Sire, j’ai un barbe des plus vites.
– Oh ! je ne suis pas en peine de vous ! seulement il
est bon que vous sachiez que le cloĂźtre a une porte de
derriĂšre.
– Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
– Eh ! mille dĂ©mons ! priez le diable bien plutĂŽt ;
car ce n’est que par sa protection que vous pouvez
éviter la corde.

– Adieu, Sire.
– Adieu. Ah ! à propos, monsieur de Maurevel, vous
savez que si d’une façon quelconque on entend parler
de vous demain avant dix heures dumatin, ou si l’on
n’en entend pas parler aprùs, il y a une oubliette au
Louvre !
Et Charles IX se remit Ă  siffler tranquillement et
plus juste que jamais son air favori.


4

La soirée du 24 août 1572

Notre lecteur n’a pas oubliĂ© que dans le chapitre
prĂ©cĂ©dent il a Ă©tĂ© question d’un gentilhomme nommĂ©
La Mole, attendu avec quelque impatience par Henri de
Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme l’avait
annoncĂ© l’amiral, entrait Ă  Paris par la porte Saint-
Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et
jetant un regard assez dédaigneux sur les nombreuses
hÎtelleries qui étalaient à sa droite et à sa gauche leurs
pittoresques enseignes, laissa pénétrer son cheval tout
fumant jusqu’au coeur de la ville, oĂč, aprĂšs avoir
traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont Notre-
Dame, et longĂ© les quais, il s’arrĂȘta au bout de la rue de
Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l’Arbre-
Sec, et à laquelle, pour la plus grande facilité de nos
lecteurs, nous conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme
à sa gauche une magnifique plaque de tÎle grinçant sur
sa tringle, avec accompagnement de sonnettes, appelait
son attention, il fit une seconde halte pour lire ces
mots : À la Belle-Étoile, Ă©crits en lĂ©gende sous une
peinture qui représentait le simulacre le plus flatteur
pour un voyageur affamĂ© : c’était une volaille rĂŽtissant
au milieu d’un ciel noir, tandis qu’un homme à manteau
rouge tendait vers cet astre d’une nouvelle espùce ses
bras, sa bourse et ses voeux.

– Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui
s’annonce bien, et l’hĂŽte qui la tient doit ĂȘtre, sur mon
Ăąme, un ingĂ©nieux compĂšre. J’ai toujours entendu dire
que la rue de l’Arbre-Sec Ă©tait dans le quartier du
Louvre ; et pour peu que l’établissement rĂ©ponde Ă 
l’enseigne, je serai à merveille ici.
Pendant que le nouveau venu se dĂ©bitait Ă  lui-mĂȘme
ce monologue, un autre cavalier, entrĂ© par l’autre bout
de la rue, c’est-Ă -dire par la rue Saint-HonorĂ©, s’arrĂȘtait
et demeurait aussi en extase devant l’enseigne de la
Belle-Étoile.


Celui des deux que nous connaissons, de nom du
moins, montait un cheval blanc de race espagnole, et
Ă©tait vĂȘtu d’un pourpoint noir, garni de jais. Son
manteau était de velours violet foncé : il portait des
bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé, et
un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son
costume Ă  son visage, nous dirons que c’était un
homme de vingt-quatre Ă  vingt-cinq ans, au teint
basané, aux yeux bleus, à la fine moustache, aux dents
éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure lorsque
s’ouvrait, pour sourire d’un sourire doux et
mĂ©lancolique, une bouche d’une forme exquise et de la
plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le
premier venu un contraste complet. Sous son chapeau, Ă 
bords retroussés, apparaissaient, riches et crépus, des
cheveux plutĂŽt roux que blonds ; sous ses cheveux, un
oeil gris brillait Ă  la moindre contrariĂ©tĂ© d’un feu si
resplendissant, qu’on eĂ»t dit alors un oeil noir.

Le reste du visage se composait d’un teint rosĂ©,
d’une lĂšvre mince, surmontĂ©e d’une moustache fauve et
de dents admirables. C’était en somme, avec sa peau
blanche, sa haute taille et ses larges épaules, un fort
beau cavalier dans l’acception ordinaire du mot, et
depuis une heure qu’il levait le nez vers toutes les
fenĂȘtres, sous le prĂ©texte d’y chercher des enseignes, les
femmes l’avaient fort regardĂ© ; quant aux hommes, qui
avaient peut-ĂȘtre Ă©prouvĂ© quelque envie de rire en
voyant son manteau étriqué, ses chausses collantes et
ses bottes d’une forme antique, ils avaient achevĂ© ce
rire commencé par un Dieu vous garde ! des plus
gracieux, à l’examen de cette physionomie qui prenait
en une minute dix expressions différentes, sauf
toutefois l’expression bienveillante qui caractĂ©rise
toujours la figure du provincial embarrassé.

Ce fut lui qui s’adressa le premier à l’autre
gentilhomme qui, ainsi que nous l’avons dit, regardait
l’hîtellerie de la Belle-Étoile.

– Mordi ! monsieur, dit-il avec cet horrible accent
de la montagne qui ferait au premier mot reconnaĂźtre un
Piémontais entre cent étrangers, ne sommes-nous pas
ici prĂšs du Louvre ? En tout cas, je crois que vous avez
eu mĂȘme goĂ»t que moi : c’est flatteur pour ma
seigneurie.
– Monsieur, rĂ©pondit l’autre avec un accent

provençal qui ne le cĂ©dait en rien Ă  l’accent piĂ©montais
de son compagnon, je crois en effet que cette hĂŽtellerie
est prĂšs du Louvre. Cependant, je me demande encore
si j’aurai l’honneur d’avoir Ă©tĂ© de votre avis. Je me
consulte.

– Vous n’ĂȘtes pas dĂ©cidĂ©, monsieur ? la maison est
flatteuse, pourtant. AprĂšs cela, peut-ĂȘtre me suis-je
laissé tenter par votre présence. Avouez néanmoins que
voilĂ  une jolie peinture ?
– Oh ! sans doute ; mais c’est justement ce qui me
fait douter de la rĂ©alitĂ© : Paris est plein de pipeurs, m’at-
on dit, et l’on pipe avec une enseigne aussi bien
qu’avec autre chose.
– Mordi ! monsieur, reprit le PiĂ©montais, je ne
m’inquiùte pas de la piperie, moi, et si l’hîte me fournit
une volaille moins bien rĂŽtie que celle de son enseigne,
je le mets Ă  la broche lui-mĂȘme et je ne le quitte pas
qu’il ne soit convenablement rissolĂ©. Entrons,
monsieur.
– Vous achevez de me dĂ©cider, dit le Provençal en
riant ; montrez-moi donc le chemin, monsieur, je vous
prie.
– Oh ! monsieur, sur mon ñme, je n’en ferai rien, car
je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal
de Coconnas.
– Et moi, monsieur, je ne suis que le comte JosephHyacinthe-
Boniface de Lerac de la Mole, tout Ă  votre
service.
– En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et
entrons ensemble.
Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que
les deux jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux
en jetùrent la bride aux mains d’un palefrenier, se
prirent par le bras, et, ajustant leurs épées, se dirigÚrent
vers la porte de l’hîtellerie, sur le seuil de laquelle se
tenait l’hîte. Mais, contre l’habitude de ces sortes de
gens, le digne propriĂ©taire n’avait paru faire aucune
attention Ă  eux, occupĂ© qu’il Ă©tait de confĂ©rer trĂšs
attentivement avec un grand gaillard sec et jaune enfoui
dans un manteau couleur d’amadou, comme un hibou


sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si prÚs de
l’hîte et de l’homme au manteau amadou avec lequel il
causait, que Coconnas, impatienté de ce peu
d’importance qu’on accordait à lui et à son compagnon,
tira la manche de l’hĂŽte. Celui-ci parut alors se rĂ©veiller
en sursaut et congédia son interlocuteur par un « Au
revoir. Venez tantĂŽt, et surtout tenez-moi au courant de
l’heure. »

– Eh ! monsieur le drîle, dit Coconnas, ne voyez-
vous pas que l’on a affaire à vous ?
– Ah ! pardon, messieurs, dit l’hîte ; je ne vous
voyais pas.
– Eh ! mordi ! il fallait nous voir ; et maintenant que
vous nous avez vus, au lieu de dire « monsieur » tout
court, dites « monsieur le comte », s’il vous plaĂźt.
La Mole se tenait derriĂšre, laissant parler Coconnas,
qui paraissait avoir pris l’affaire à son compte.

Cependant il était facile de voir à ses sourcils
froncĂ©s qu’il Ă©tait prĂȘt Ă  lui venir en aide quand le
moment d’agir serait arrivĂ©.

– Eh bien, que dĂ©sirez-vous, monsieur le comte ?
demanda l’hîte du ton le plus calme.
– Bien... c’est dĂ©jĂ  mieux, n’est-ce pas ? dit
Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la
tĂȘte un signe affirmatif. Nous dĂ©sirons, M. le comte et
moi, attirés que nous sommes par votre enseigne,
trouver Ă  souper et Ă  coucher dans votre hĂŽtellerie.
– Messieurs, dit l’hĂŽte, je suis au dĂ©sespoir ; mais il
n’y a qu’une chambre, et je crains que cela ne puisse
vous convenir.
– Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole ; nous
irons loger ailleurs.
– Ah ! mais non, mais non, dit Coconnas. Je
demeure, moi ; mon cheval est harassé. Je prends donc
la chambre, puisque vous n’en voulez pas.
– Ah ! c’est autre chose, rĂ©pondit l’hĂŽte en

conservant toujours le mĂȘme flegme impertinent. Si
vous n’ĂȘtes qu’un, je ne puis pas vous loger du tout.

– Mordi ! s’écria Coconnas, voici, sur ma foi ! un
plaisant animal. Tout Ă  l’heure nous Ă©tions trop de
deux, maintenant nous ne sommes pas assez d’un ! Tu
ne veux donc pas nous loger, drĂŽle ?
– Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce
ton, je vous répondrai avec franchise.
– RĂ©ponds, alors, mais rĂ©ponds vite.
– Eh bien, j’aime mieux ne pas avoir l’honneur de
vous loger.
– Parce que ?... demanda Coconnas blĂȘmissant de
colĂšre.
– Parce que vous n’avez pas de laquais, et que, pour
une chambre de maĂźtre pleine, cela me ferait deux
chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la
chambre de maĂźtre, je risque fort de ne pas louer les
autres.
– Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se
retournant, ne vous semble-t-il pas comme Ă  moi que
nous allons massacrer ce gaillard-lĂ  ?
– Mais c’est faisable, dit La Mole en se prĂ©parant
comme son compagnon à rouer l’hîtelier de coups de
fouet.
Mais malgrĂ© cette double dĂ©monstration, qui n’avait
rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes
qui paraissaient si dĂ©terminĂ©s, l’hĂŽtelier ne s’étonna
point, et se contentant de reculer d’un pas afin d’ĂȘtre
chez lui :

– On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs
arrivent de province. À Paris, la mode est passĂ©e de
massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs
chambres. Ce sont les grands seigneurs qu’on massacre
et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais
appeler mes voisins ; de sorte que ce sera vous qui serez
roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
gentilshommes.
– Mais il se moque de nous, s’écria Coconnas
exaspéré, mordi !

– GrĂ©goire, mon arquebuse ! dit l’hĂŽte en
s’adressant Ă  son valet, du mĂȘme ton qu’il eĂ»t dit : « Un
siÚge à ces messieurs. »
– Trippe del papa ! hurla Coconnas en tirant son
épée ; mais échauffez-vous donc, monsieur de La
Mole !
– Non pas, s’il vous plaüt, non pas ; car tandis que
nous nous échaufferons, le souper refroidira, lui.
– Comment ! vous trouvez ? s’écria Coconnas.
– Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison ;
seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout
quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu
de nous dire brutalement : Messieurs, je ne veux pas de
vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse :
Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire :
chambre de maĂźtre, tant ; chambre de laquais, tant ;
attendu que si nous n’avons pas de laquais nous
comptons en prendre.
Et, ce disant, La Mole Ă©carta doucement l’hĂŽtelier,
qui étendait déjà la main vers son arquebuse, fit passer
Coconnas et entra derriĂšre lui dans la maison.

– N’importe, dit Coconnas, j’ai bien de la peine à
remettre mon Ă©pĂ©e dans le fourreau avant de m’ĂȘtre
assurĂ© qu’elle pique aussi bien que les lardoires de ce
gaillard-lĂ .
– Patience, mon cher compagnon, dit La Mole,
patience ! Toutes les auberges sont pleines de
gentilshommes attirĂ©s Ă  Paris pour les fĂȘtes du mariage
ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
trouverions plus d’autres logis ; et puis, c’est peut-ĂȘtre
la coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y
arrivent.
– Mordi ! comme vous ĂȘtes patient ! murmura
Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en
foudroyant l’hîte de ses regards. Mais que le coquin
prenne garde Ă  lui : si sa cuisine est mauvaise, si son lit
est dur, si son vin n’a pas trois ans de bouteille, si son
valet n’est pas souple comme un jonc....
– Là, là, là, mon gentilhomme, fit l’hîte en aiguisant
sur un repassoir le couteau de sa ceinture ; lĂ ,

tranquillisez-vous, vous ĂȘtes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tĂȘte :

– C’est quelque huguenot, murmura-t-il ; les traütres
sont si insolents depuis le mariage de leur Béarnais
avec mademoiselle Margot !
Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hÎtes
s’ils l’avaient vu, il ajouta :

– Eh ! eh ! ce serait drĂŽle qu’il me fĂ»t justement
tombé des huguenots ici... et que...
– Çà ! souperons-nous ? demanda aigrement
Coconnas, interrompant les apartés de son hÎte.
– Mais, comme il vous plaira, monsieur, rĂ©pondit
celui-ci, radouci sans doute par la derniÚre pensée qui
lui était venue.
– Eh bien, il nous plaĂźt, et promptement, rĂ©pondit
Coconnas.
Puis se retournant vers La Mole :

– Çà, monsieur le comte, tandis que l’on nous
prépare notre chambre, dites moi : est-ce par hasard
vous avez trouvé Paris une ville gaie, vous ?
– Ma foi, non, dit La Mole ; il me semble n’y avoir
vu encore que des visages effarouchés ou rébarbatifs.
Peut-ĂȘtre aussi les Parisiens ont-ils peur de l’orage.
Voyez comme le ciel est noir et comme l’air est lourd.
– Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n’estce
pas ?
– Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
– Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons
ensemble.
– Hein ! fit La Mole, n’est-il pas un peu tard pour
sortir.
– Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont
précis. Arriver au plus vite à Paris, et, aussitÎt arrivé,
communiquer avec le duc de Guise.

À ce nom du duc de Guise, l’hîte s’approcha, fort
attentif.

– Il me semble que ce maraud nous Ă©coute, dit
Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort
rancunier, et qui ne pouvait passer au maĂźtre de la
Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les
voyageurs.
– Oui, messieurs, je vous Ă©coute, dit celui-ci en
mettant la main Ă  son bonnet, mais pour vous servir.
J’entends parler du grand duc de Guise et j’accours. À
quoi puis-je vous ĂȘtre bon, mes gentilshommes ?
– Ah ! ah ! ce mot magique, à ce qu’il paraüt, car
d’insolent te voilĂ  devenu obsĂ©quieux. Mordi ! maĂźtre,
maütre... comment t’appelles-tu ?
– MaĂźtre La HuriĂšre, rĂ©pondit l’hĂŽte s’inclinant.
– Eh bien, maütre La Huriùre, crois-tu que mon bras
soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a
le privilĂšge de te rendre si poli ?
– Non, monsieur le comte, mais il est moins long,
rĂ©pliqua La HuriĂšre. D’ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous
dire que ce grand Henri est notre idole, Ă  nous autres
Parisiens.
– Quel Henri ? demanda La Mole.
– Il me semble qu’il n’y en a qu’un, dit l’aubergiste.
– Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je
vous invite à ne pas dire de mal ; c’est Henri de
Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi
son mérite.
– Ceux-lĂ , je ne les connais pas, rĂ©pondit l’hĂŽte.
– Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et
comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous
invite Ă  n’en pas mĂ©dire devant moi.
L’hĂŽte, sans rĂ©pondre Ă  M. de La Mole, se contenta
de toucher légÚrement à son bonnet, et continuant de
faire les doux yeux Ă  Coconnas :

– Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise ?
Monsieur est un gentilhomme bien heureux ; et sans

doute qu’il vient pour... ?

– Pour quoi ? demanda Coconnas.
– Pour la fĂȘte, rĂ©pondit l’hĂŽte avec un singulier
sourire.
– Vous devriez dire pour les fĂȘtes, car Paris en
regorge, de fĂȘtes, Ă  ce que j’ai entendu dire ; du moins
on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne
s’amuse-t-on pas beaucoup à Paris, hein ?
– Mais modĂ©rĂ©ment, monsieur, jusqu’à prĂ©sent du
moins, rĂ©pondit l’hĂŽte ; mais on va s’amuser, je
l’espùre.
– Les noces de Sa MajestĂ© le roi de Navarre attirent
cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La
Mole.
– Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, rĂ©pondit
brusquement La HuriĂšre ; puis se reprenant : Ah !
pardon, dit-il ; ces messieurs sont peut-ĂȘtre de la
religion ?
– Moi, de la religion ! s’écria Coconnas ; allons
donc ! je suis catholique comme notre saint-pĂšre le
pape.
La HuriĂšre se retourna vers La Mole comme pour
l’interroger ; mais ou La Mole ne comprit pas son
regard, ou il ne jugea point Ă  propos d’y rĂ©pondre
autrement que par une autre question.

– Si vous ne connaissez point Sa MajestĂ© le roi de
Navarre, maĂźtre La HuriĂšre, dit-il, peut-ĂȘtre connaissez-
vous M. l’amiral ? J’ai entendu dire que M. l’amiral
jouissait de quelque faveur Ă  la cour ; et comme je lui
étais recommandé, je désirerais, si son adresse ne vous
Ă©corche pas la bouche, savoir oĂč il loge.
– Il logeait rue de BĂ©thisy, monsieur, ici Ă  droite,
rĂ©pondit l’hĂŽte avec une satisfaction intĂ©rieure qui ne
put s’empĂȘcher de devenir extĂ©rieure.
– Comment, il logeait ? demanda La Mole ; est-il
donc déménagé ?
– Oui, de ce monde peut-ĂȘtre.

– Qu’est-ce Ă  dire ? s’écriĂšrent ensemble les deux
gentilshommes, l’amiral dĂ©mĂ©nagĂ© de ce monde !
– Quoi ! monsieur de Coconnas, poursuivit l’hîte
avec un malin sourire, vous ĂȘtes de ceux de Guise, et
vous ignorez cela ?
– Quoi cela ?
– Qu’avant-hier, en passant sur la place SaintGermain-
l’Auxerrois, devant la maison du chanoine
Pierre Piles, l’amiral a reçu un coup d’arquebuse.
– Et il est tuĂ© ? s’écria La Mole.
– Non, le coup lui a seulement cassĂ© le bras et coupĂ©
deux doigts ; mais on espÚre que les balles étaient
empoisonnées.
–€“ Comment, misĂ©rable ! s’écria La Mole, on
espĂšre !...
– Je veux dire qu’on croit, reprit l’hîte ; ne nous
fĂąchons pas pour un mot : la langue m’a fourchĂ©.
Et maĂźtre La HuriĂšre, tournant le dos Ă  La Mole, tira
la langue à Coconnas de la façon la plus goguenarde,
accompagnant ce geste d’un coup d’oeil d’intelligence.

– En vĂ©ritĂ© ! dit Coconnas rayonnant.
– En vĂ©ritĂ© ! murmura La Mole avec une
stupéfaction douloureuse.
– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire,
messieurs, rĂ©pondit l’hĂŽte.
– En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans
perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri ?
– C’est possible, puisqu’il y loge.
– Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y
trouverai-je le duc de Guise ?
– C’est probable, car je viens de le voir passer il n’y
a qu’un instant, avec deux cents gentilshommes.
– Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.

– Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
– Mais votre souper, mes gentilshommes ? demanda
maĂźtre La HuriĂšre.
– Ah ! dit La Mole, je souperai peut-ĂȘtre chez le roi
de Navarre.
– Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
– Et moi, dit l’hîte, aprùs avoir suivi des yeux les
deux gentilshommes qui prenaient le chemin du
Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, emmécher mon
arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui
peut arriver.

5

Du Louvre en particulier et de la vertu en général

Les deux gentilshommes, renseignés par la premiÚre
personne qu’ils rencontrùrent, prirent la rue d’Averon,
la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, et se trouvùrent
bientÎt devant le Louvre, dont les tours commençaient à
se confondre dans les premiĂšres ombres du soir.

– Qu’avez-vous donc ? demanda Coconnas à La
Mole, qui, arrĂȘtĂ© Ă  la vue du vieux chĂąteau, regardait
avec un saint respect ces ponts-levis, ces fenĂȘtres
étroites et ces clochetons aigus qui se présentaient tout
Ă  coup Ă  ses yeux.
– Ma foi, je n’en sais rien, dit La Mole, le coeur me
bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure ; mais
je ne sais pourquoi ce palais me paraĂźt sombre, et, dirai-
je ? terrible !
– Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui
m’arrive, mais je suis d’une allĂ©gresse rare. La tenue est
pourtant quelque peu négligée, continua-t-il en
parcourant des yeux son costume de voyage. Mais,
bah ! on a l’air cavalier. Puis, mes ordres me
recommandaient la promptitude. Je serai donc le
bienvenu, puisque j’aurai ponctuellement obĂ©i.
Et les deux jeunes gens continuĂšrent leur chemin
agitĂ©s chacun des sentiments qu’ils avaient exprimĂ©s.

Il y avait bonne garde au Louvre ; tous les postes
semblaient doublés. Nos deux voyageurs furent donc
d’abord assez embarrassĂ©s. Mais Coconnas, qui avait
remarqué que le nom du duc de Guise était une espÚce
de talisman prùs des Parisiens, s’approcha d’une
sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant,
demanda si, grùce à lui, il ne pourrait point pénétrer
dans le Louvre.

Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet
ordinaire ; cependant, il demanda à Coconnas s’il
n’avait point le mot d’ordre.


Coconnas fut forcĂ© d’avouer qu’il ne l’avait point.

– Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat.
À ce moment, un homme qui causait avec l’officier
du poste, et qui, tout en causant, avait entendu
Coconnas réclamer son admission au Louvre,
interrompit son entretien, et, venant Ă  lui :

– Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise ? dit-il.
– Moi, vouloir lui parler, rĂ©pondit Coconnas en
souriant.
– Imbossible ! le dugu e il ĂȘtre chez le roi.
– Cependant j’ai une lettre d’avis pour me rendre à
Paris.
– Ah ! fous afre eine lettre d’afis ?
– Oui, et j’arrive de fort loin.
– Ah ! fous arrife de fort loin ?
– J’arrive du PiĂ©mont.
– Pien ! pien ! C’est autre chose. Et fous fous
abbelez... ?
– Le comte Annibal de Coconnas.
– Pon ! pon ! Tonnez la lettre, monsir Annipal,
tonnez.
– Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit
La Mole se parlant Ă  lui-mĂȘme ; ne pourrai-je point
trouver le pareil pour me conduire chez le roi de
Navarre.
– Mais tonnez donc la lettre, continua le
gentilhomme allemand en étendant la main vers
Coconnas qui hésitait.
– Mordi ! reprit le PiĂ©montais, dĂ©fiant comme un
demi-Italien, je ne sais si je dois... Je n’ai pas l’honneur
de vous connaĂźtre, moi, monsieur.

– Je suis Pesme. J’abbartiens à M. le dugue de
Gouise.
– Pesme, murmura Coconnas ; je ne connais pas ce
nom-lĂ .
– C’est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit
la sentinelle. La prononciation vous trompe, voilĂ  tout.
Donnez votre lettre Ă  monsieur, allez, j’en rĂ©ponds.
– Ah ! monsieur de Besme, s’écria Coconnas, je le
crois bien si je vous connais !... comment donc ! avec le
plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon
hĂ©sitation. Mais on doit hĂ©siter quand on veut ĂȘtre
fidĂšle.
– Pien, pien, dit de Besme, il n’y afre pas besoin
d’exguses.
– Ma foi, monsieur, dit La Mole en s’approchant à
son tour, puisque vous ĂȘtes si obligeant, voudriez-vous
vous charger de ma lettre comme vous venez de le faire
de celle de mon compagnon ?
– Comment fous abbelez-vous ?
– Le comte Lerac de La Mole.
– Le gonte Lerag de La Mole.
– Oui.
– Che ne gonnais pas.
– Il est tout simple que je n’ai pas l’honneur d’ĂȘtre
connu de vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le
comte de Coconnas, j’arrive ce soir de bien loin.
– Et t’oĂč arrifez-vous ?
– De Provence.
– Avec eine lettre ?
– Oui, avec une lettre.
– Pour monsir de Gouise ?
– Non, pour Sa MajestĂ© le roi de Navarre.

– Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir,
répondit Besme avec un froid subit, che ne buis donc
bas me charger de votre lettre.
Et Besme, tournant les talons Ă  La Mole, entra dans
le Louvre en faisant signe Ă  Coconnas de le suivre.

La Mole demeura seul.

Au mĂȘme moment, par la porte du Louvre, parallĂšle
à celle qui avait donné passage à Besme et à Coconnas,
sortit une troupe de cavaliers d’une centaine d’hommes.

– Ah ! ah ! dit la sentinelle à son camarade, c’est de
Mouy et ses huguenots ; ils sont rayonnants. Le roi leur
aura promis la mort de l’assassin de l’amiral ; et comme
c’est dĂ©jĂ  lui qui a tuĂ© le pĂšre de Mouy, le fils fera
d’une pierre deux coups.
– Pardon, fit La Mole s’adressant au soldat, mais
n’avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier Ă©tait
monsieur de Mouy ?
– Oui-da, mon gentilhomme.
– Et que ceux qui l’accompagnaient Ă©taient...
– Étaient des parpaillots... Je l’ai dit.
– Merci, dit La Mole, sans paraütre remarquer le
terme de mépris employé par la sentinelle. Voilà tout ce
que je voulais savoir.
Et se dirigeant aussitĂŽt vers le chef des cavaliers :

– Monsieur, dit-il en l’abordant, j’apprends que vous
ĂȘtes monsieur de Mouy.
– Oui, monsieur, rĂ©pondit l’officier avec politesse.
– Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion,
m’enhardit à m’adresser à vous, monsieur, pour vous
demander un service.
– Lequel, monsieur ?... Mais, d’abord, à qui ai-je
l’honneur de parler ?
– Au comte Lerac de La Mole.

Les deux jeunes gens se saluĂšrent.

– Je vous Ă©coute, monsieur, dit de Mouy.
– Monsieur, j’arrive d’Aix, porteur d’une lettre de
M. d’Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est
adressée au roi de Navarre et contient des nouvelles
importantes et pressées... Comment puis-je lui remettre
cette lettre ? comment puis-je entrer au Louvre ?
– Rien de plus facile que d’entrer au Louvre,
monsieur, répliqua de Mouy ; seulement, je crains que
le roi de Navarre ne soit trop occupé à cette heure pour
vous recevoir. Mais n’importe, si vous voulez me
suivre, je vous conduirai jusqu’à son appartement. Le
reste vous regarde.
– Mille fois merci !
– Venez, monsieur, dit de Mouy.
De Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux
mains de son laquais, s’achemina vers le guichet, se fit
reconnaĂźtre de la sentinelle, introduisit La Mole dans le
chñteau, et, ouvrant la porte de l’appartement du roi :

– Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous.
Et saluant La Mole, il se retira.

La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.

L’antichambre Ă©tait vide, une des portes intĂ©rieures
était ouverte.

Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.

Il frappa et appela sans que personne répondßt. Le
plus profond silence régnait dans cette partie du
Louvre.

– Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette Ă©tiquette
si sévÚre ? On va et on vient dans ce palais comme sur
une place publique.
Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur
résultat que la premiÚre fois.

– Allons, marchons devant nous, pensa-t-il ; il
faudra bien que je finisse par rencontrer quelqu’un.

Et il s’engagea dans le couloir, qui allait toujours
s’assombrissant.

Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il
Ă©tait entrĂ© s’ouvrit, et deux pages parurent, portant des
flambeaux et Ă©clairant une femme d’une taille
imposante, d’un maintien majestueux, et surtout d’une
admirable beauté.

La lumiĂšre porta en plein sur La Mole, qui demeura
immobile.

La femme s’arrĂȘta, de son cĂŽtĂ©, comme La Mole
s’était arrĂȘtĂ© du sien.

– Que voulez-vous, monsieur ? demanda-t-elle au
jeune homme d’une voix qui bruit à ses oreilles comme
une musique délicieuse.
– Oh ! madame, dit La Mole en baissant les yeux,
excusez-moi, je vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a
eu l’obligeance de me conduire jusqu’ici, et je
cherchais le roi de Navarre.
– Sa MajestĂ© n’est point ici, monsieur ; elle est, je
crois, chez son beau frĂšre. Mais, en son absence, ne
pourriez-vous dire Ă  la reine...
– Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si
quelqu’un daignait me conduire devant elle.
– Vous y ĂȘtes, monsieur.
– Comment ! s’écria La Mole.
– Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
La Mole fit un mouvement tellement brusque de
stupeur et d’effroi que la reine sourit.

– Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m’attend
chez la reine mĂšre.
– Oh ! madame, si vous ĂȘtes si instamment attendue,
permettez-moi de m’éloigner, car il me serait
impossible de vous parler en ce moment. Je suis
incapable de rassembler deux idĂ©es ; votre vue m’a
Ă©bloui. Je ne pense plus, j’admire.

Marguerite s’avança pleine de grĂące et de beautĂ©
vers ce jeune homme qui, sans le savoir, venait d’agir
en courtisan raffiné.

– Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J’attendrai et
l’on m’attendra.
– Oh ! pardonnez-moi, madame, si je n’ai point
saluĂ© d’abord Votre MajestĂ© avec tout le respect qu’elle
a le droit d’attendre d’un de ses plus humbles <br/> serviteurs, mais...
– Mais, continua Marguerite, vous m’aviez prise
pour une de mes femmes.
– Non, madame, mais pour l’ombre de la belle
Diane de Poitiers. On m’a dit qu’elle revenait au
Louvre.
– Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m’inquiùte
plus de vous, et vous ferez fortune Ă  la cour. Vous aviez
une lettre pour le roi, dites-vous ? C’était fort inutile.
Mais, n’importe, oĂč est-elle ? Je la lui remettrai...
Seulement, hĂątez-vous, je vous prie.
En un clin d’oeil La Mole Ă©carta les aiguillettes de
son pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée
dans une enveloppe de soie.

Marguerite prit la lettre et regarda l’écriture.

– N’ĂȘtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
– Oui, madame. Oh ! mon Dieu ! aurais-je le
bonheur que mon nom fût connu de Votre Majesté ?
– Je l’ai entendu prononcer par le roi mon mari, et
par mon frĂšre le duc d’Alençon. Je sais que vous ĂȘtes
attendu.
Et elle glissa dans son corsage, tout raide de
broderies et de diamants, cette lettre qui sortait du
pourpoint du jeune homme, et qui était encore tiÚde de
la chaleur de sa poitrine. La Mole suivait avidement des
yeux chaque mouvement de Marguerite.

– Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la
galerie au-dessous, et attendez jusqu’à ce qu’il vienne
quelqu’un de la part du roi de Navarre ou du duc
d’Alençon. Un de mes pages va vous conduire.

À ces mots Marguerite continua son chemin. La
Mole se rangea contre la muraille. Mais le passage était
si étroit, et le vertugadin de la reine de Navarre si large,
que sa robe de soie effleura l’habit du jeune homme,
tandis qu’un parfum pĂ©nĂ©trant s’épandait lĂ  oĂč elle
avait passé.

La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant
qu’il allait tomber, chercha un appui contre le mur.

Marguerite disparut comme une vision.

– Venez-vous, monsieur ? dit le page chargĂ© de
conduire La Mole dans la galerie inférieure.
– Oh ! oui, oui, s’écria La Mole enivrĂ©, car comme
le jeune homme lui indiquait le chemin par lequel
venait de s’éloigner Marguerite, il espĂ©rait, en se hĂątant,
la revoir encore.
En effet en arrivant au haut de l’escalier, il l’aperçut
Ă  l’étage infĂ©rieur ; et soit hasard, soit que le bruit de
ses pas fĂ»t arrivĂ© jusqu’à elle, Marguerite ayant relevĂ©
la tĂȘte, il put la voir encore une fois.

– Oh ! dit-il, en suivant le page, ce n’est pas une
mortelle, c’est une dĂ©esse ; et, comme dit Virgilius
Maro :
Et vera incessu patuit dea.

– Eh bien ? demanda le jeune page.
– Me voici, dit La Mole ; pardon, me voici.
Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit
une premiĂšre porte, puis une seconde et s’arrĂȘtant sur le
seuil :

– Voici l’endroit oĂč vous devez attendre, lui dit-il.
La Mole entra dans la galerie, dont la porte se
referma derriĂšre lui.

La galerie Ă©tait vide, Ă  l’exception d’un
gentilhomme qui se promenait, et qui, de son cÎté,
paraissait attendre.

Déjà le soir commençait à faire tomber de larges


ombres du haut des voûtes, et, quoique les deux
hommes fussent à peine à vingt pas l’un de l’autre, ils
ne pouvaient distinguer leurs visages. La Mole
s’approcha.

– Dieu me pardonne ! murmura-t-il quand il ne fut
plus qu’à quelques pas du second gentilhomme, c’est
M. le comte de Coconnas que je retrouve ici.
Au bruit de ses pas, le PiĂ©montais s’était dĂ©jĂ 
retournĂ©, et le regardait avec le mĂȘme Ă©tonnement qu’il
en était regardé.

– Mordi ! s’écria-t-il, c’est M. de La Mole, ou le
diable m’emporte ! Ouf ! que fais-je donc là ! je jure
chez le roi ; mais bah ! il paraĂźt que le roi jure bien
autrement encore que moi, et jusque dans les églises.
Eh, mais ! nous voici donc au Louvre ?...
– Comme vous voyez, M. de Besme vous a
introduit ?
– Oui. C’est un charmant Allemand que ce M. de
Besme... Et vous, qui vous a servi de guide ?
– M. de Mouy... Je vous disais bien que les
huguenots n’étaient pas trop mal en cour non plus... Et
avez-vous rencontré M. de Guise ?
– Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre
audience du roi de Navarre ?
– Non ; mais cela ne peut tarder. On m’a conduit ici,
et l’on m’a dit d’attendre.
– Vous verrez qu’il s’agit de quelque grand souper,
et que nous serons cĂŽte Ă  cĂŽte au festin. Quel singulier
hasard, en vérité ! Depuis deux heures le sort nous
marie... Mais qu’avez-vous ? vous semblez prĂ©occupĂ©...
– Moi ! dit vivement La Mole en tressaillant, car en
effet il demeurait toujours comme ébloui par la vision
qui lui Ă©tait apparue ; non, mais le lieu oĂč nous nous
trouvons fait naĂźtre dans mon esprit une foule de
réflexions.
– Philosophiques, n’est-ce pas ? c’est comme moi.
Quand vous ĂȘtes entrĂ©, justement, toutes les
recommandations de mon précepteur me revenaient à
l’esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous

Plutarque ?

– Comment donc ! dit La Mole en souriant, c’est un
de mes auteurs favoris.
– Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand
homme ne me paraĂźt pas s’ĂȘtre abusĂ© quand il compare
les dons de la nature Ă  des fleurs brillantes, mais
Ă©phĂ©mĂšres, tandis qu’il regarde la vertu comme une
plante balsamique d’un impĂ©rissable parfum et d’une
efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
– Est-ce que vous savez le grec, monsieur de
Coconnas ? dit La Mole en regardant fixement son
interlocuteur.
– Non pas ; mais mon prĂ©cepteur le savait, et il m’a
fort recommandé, lorsque je serais à la cour, de
discourir sur la vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi,
je suis cuirassĂ© sur ce sujet, je vous en avertis. À
propos, avez-vous faim ?
– Non.
– Il me semblait cependant que vous teniez à la
volaille embrochĂ©e de la Belle-Étoile ; moi, je meurs
d’inanition.
– Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle
occasion d’utiliser vos arguments sur la vertu et de
prouver votre admiration pour Plutarque, car ce grand
Ă©crivain dit quelque part : Il est bon d’exercer l’ñme Ă  la
douleur et l’estomac Ă  la faim. Prepon esti tĂȘn men
psuchĂȘn odunĂȘ, ton de gastĂ©ra semĂŽ askeĂŻn.
– Ah ça ! vous le savez donc, le grec ? s’écria
Coconnas stupéfait.
– Ma foi, oui ! rĂ©pondit La Mole ; mon prĂ©cepteur
me l’a appris, à moi.
– Mordi ! comte, votre fortune est assurĂ©e en ce
cas ; vous ferez des vers avec le roi Charles IX, et vous
parlerez grec avec la reine Marguerite.
– Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je
pourrai encore parler gascon avec le roi de Navarre.
En ce moment, l’issue de la galerie qui aboutissait
chez le roi s’ouvrit ; un pas retentit, on vit dans


l’obscuritĂ© une ombre s’approcher. Cette ombre devint
un corps. Ce corps était celui de M. de Besme.

Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de
reconnaĂźtre le sien, et fit signe Ă  Coconnas de le suivre.

Coconnas salua de la main La Mole.

De Besme conduisit Coconnas Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la
galerie, ouvrit une porte, et se trouva avec lui sur la
premiùre marche d’un escalier.

ArrivĂ© lĂ , il s’arrĂȘta, et regardant tout autour de lui,
puis en haut, puis en bas :

– Monsir de Gogonnas, dit-il, oĂč temeurez-fous ?
–“ À l’auberge de la Belle-Étoile, rue de l’Arbre-Sec.
– Pon, pon ! ĂȘtre Ă  teux pas t’izi... Rentez-fous fite Ă 
fotre hodel, et ste nuit...
Il regarda de nouveau autour de lui.

– Eh bien, cette nuit ? demanda Coconnas.
– Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche
Ă  fotre jabeau. Li mot di basse, il sera Gouise. Chut !
pouche glose.
– Mais à quelle heure dois-je venir ?
– Gand fous ententrez le doguesin.
– Comment, le doguesin ? demanda Coconnas.
– Foui, le doguesin : pum ! pum !...
– Ah ! le tocsin ?
– Oui, c’ĂȘtre cela que che tisais.
– C’est bien ! on y sera, dit Coconnas.
Et saluant de Besme, il s’éloigna en se demandant
tout bas :


– Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi
sonnera-t-on le tocsin ? N’importe ! je persiste dans
mon opinion : c’est un charmant TĂ©desco que M. de
Besme. Si j’attendais le comte de La Mole ?... Ah ! ma
foi, non ; il est probable qu’il soupera avec le roi de
Navarre.
Et Coconnas se dirigea vers la rue de l’Arbre-Sec,
oĂč l’attirait comme un aimant l’enseigne de la Belle-
Étoile.

Pendant ce temps une porte de la galerie
correspondant aux appartements du roi de Navarre
s’ouvrit, et un page s’avança vers M. de La Mole.

– C’est bien vous qui ĂȘtes le comte de La Mole ?
dit-il.
– C’est moi-mĂȘme.
– OĂč demeurez-vous ?
– Rue de l’Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
– Bon ! c’est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa
MajestĂ© vous fait dire qu’elle ne peut vous recevoir en
ce moment ; peut-ĂȘtre cette nuit vous enverra-t-elle
chercher. En tout cas, si demain matin vous n’aviez pas
reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
– Mais si la sentinelle me refuse la porte ?
– Ah ! c’est juste... Le mot de passe est Navarre ;
dites ce mot, et toutes les portes s’ouvriront devant
vous.
– Merci.
– Attendez, mon gentilhomme ; j’ai ordre de vous
reconduire jusqu’au guichet, de peur que vous ne vous
perdiez dans le Louvre.
– À propos, et Coconnas ? se dit La Mole à lui-
mĂȘme quand il se trouva hors du palais. Oh ! il sera
resté à souper avec le duc de Guise.
Mais en rentrant chez maĂźtre La HuriĂšre, la premiĂšre
figure qu’aperçut notre gentilhomme fut celle de
Coconnas attablé devant une gigantesque omelette au
lard.


– Oh ! oh ! s’écria Coconnas en riant aux Ă©clats, il
paraĂźt que vous n’avez pas plus dĂźnĂ© chez le roi de
Navarre que je n’ai soupĂ© chez M. de Guise.
– Ma foi, non.
– Et la faim vous est-elle venue ?
– Je crois que oui.
– MalgrĂ© Plutarque ?
– Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque
dit dans un autre endroit : « Qu’il faut que celui qui a
partage avec celui qui n’a pas. » Voulez-vous, pour
l’amour de Plutarque, partager votre omelette avec moi,
nous causerons de la vertu en mangeant ?
– Oh ! ma foi, non, dit Coconnas ; c’est bon quand
on est au Louvre, qu’on craint d’ĂȘtre Ă©coutĂ© et qu’on a
l’estomac vide. Mettez-vous là, et soupons.
– Allons, je vois que dĂ©cidĂ©ment le sort nous a faits
inséparables. Couchez-vous ici ?
– Je n’en sais rien.
– Ni moi non plus.
– En tout cas je sais bien oĂč je passerai la nuit, moi.
– OĂč cela ?
– OĂč vous la passerez vous-mĂȘme, c’est
immanquable.
Et tous deux se mirent Ă  rire, en faisant de leur
mieux honneur à l’omelette de maütre La Huriùre.


6

La dette payée

Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir
pourquoi M. de La Mole n’avait pas Ă©tĂ© reçu par le roi
de Navarre, pourquoi M. de Coconnas n’avait pu voir

M. de Guise, et enfin pourquoi tous deux, au lieu de
souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et du
chevreuil, soupaient à l’hîtel de la Belle-Étoile avec
une omelette au lard, il faut qu’il ait la complaisance de
rentrer avec nous au vieux palais des rois et de suivre la
reine Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue
de vue Ă  l’entrĂ©e de la grande galerie.
Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le
duc Henri de Guise, qu’elle n’avait pas revu depuis la
nuit de ses noces, Ă©tait dans le cabinet du roi. À cet
escalier que descendait Marguerite, il y avait une issue.
À ce cabinet oĂč Ă©tait M. de Guise, il y avait une porte.
Or, cette porte et cette issue conduisaient toutes deux Ă 
un corridor, lequel corridor conduisait lui-mĂȘme aux
appartements de la reine mÚre Catherine de Médicis.

Catherine de MĂ©dicis Ă©tait seule, assise prĂšs d’une
table, le coude appuyĂ© sur un livre d’heures entr’ouvert,
et la tĂȘte posĂ©e sur sa main encore remarquablement
belle, grùce au cosmétique que lui fournissait le
Florentin René, qui réunissait la double charge de
parfumeur et d’empoisonneur de la reine mùre.

La veuve de Henri II Ă©tait vĂȘtue de ce deuil qu’elle
n’avait point quittĂ© depuis la mort de son mari. C’était Ă 
cette époque une femme de cinquante-deux à
cinquante-trois ans Ă  peu prĂšs, qui conservait, grĂące Ă 
son embonpoint plein de fraĂźcheur, les traits de sa
premiÚre beauté. Son appartement, comme son
costume, Ă©tait celui d’une veuve. Tout y Ă©tait d’un
caractÚre sombre : étoffes, murailles, meubles.
Seulement, au-dessus d’une espùce de dais couvrant un
fauteuil royal, oĂč pour le moment dormait couchĂ©e la
petite levrette favorite de la reine mĂšre, laquelle lui
avait été donnée par son gendre Henri de Navarre et
avait reçu le nom mythologique de Phébé, on voyait


peint au naturel un arc-en-ciel entouré de cette devise
grecque que le roi François Ier lui avait donnée : PhÎs
pherei ĂȘ de kai aĂŻthzĂȘn, et qui peut se traduire par ce
vers français :

Il porte la lumiÚre et la sérénité.

Tout Ă  coup, et au moment oĂč la reine mĂšre
paraissait plongĂ©e au plus profond d’une pensĂ©e qui
faisait éclore sur ses lÚvres peintes avec du carmin un
sourire lent et plein d’hĂ©sitation, un homme ouvrit la
porte, souleva la tapisserie et montra son visage pĂąle en
disant :

– Tout va mal.
Catherine leva la tĂȘte et reconnut le duc de Guise.

– Comment, tout va mal ! rĂ©pondit-elle. Que voulez-
vous dire, Henri ?
– Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffĂ©
de ses huguenots maudits, et que, si nous attendons son
congé pour exécuter la grande entreprise, nous
attendrons encore longtemps et peut-ĂȘtre toujours.
– Qu’est-il donc arrivĂ© ? demanda Catherine en
conservant ce visage calme qui lui était habituel, et
auquel elle savait cependant si bien, selon l’occasion,
donner les expressions les plus opposées.
– Il y a que tout à l’heure, pour la vingtiùme fois,
j’ai entamĂ© avec Sa MajestĂ© cette question de savoir si
l’on continuerait de supporter les bravades que se
permettent, depuis la blessure de leur amiral, messieurs
de la religion.
– Et que vous a rĂ©pondu mon fils ? demanda
Catherine.
– Il m’a rĂ©pondu : « Monsieur le duc, vous devez
ĂȘtre soupçonnĂ© du peuple comme auteur de l’assassinat
commis sur mon second pùre monsieur l’amiral ;
défendez-vous comme il vous plaira. Quant à moi, je
me dĂ©fendrai bien moi-mĂȘme si l’on m’insulte... » Et
sur ce il m’a tournĂ© le dos pour aller donner Ă  souper Ă 
ses chiens.
– Et vous n’avez point tentĂ© de le retenir ?

– Si fait. Mais il m’a rĂ©pondu avec cette voix que
vous lui connaissez et en me regardant de ce regard qui
n’est qu’à lui : « Monsieur le duc, mes chiens ont faim,
et ce ne sont pas des hommes pour que je les fasse
attendre... » Sur quoi je suis venu vous prévenir.
– Et vous avez bien fait, dit la reine mùre.
– Mais que rĂ©soudre ?
– Tenter un dernier effort.
– Et qui l’essaiera ?
– Moi. Le roi est-il seul ?
– Non ! Il est avec M. de Tavannes.
– Attendez-moi ici. Ou plutît suivez-moi de loin.
Catherine se leva aussitĂŽt et prit le chemin de la
chambre oĂč se tenaient, sur des tapis de Turquie et des
coussins de velours, les lévriers favoris du roi. Sur des
perchoirs scellés dans la muraille étaient deux ou trois
faucons de choix et une petite pie-griĂšche avec laquelle
Charles IX s’amusait à voler les petits oiseaux dans le
jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu’on
commençait à bùtir.

Pendant le chemin la reine mĂšre s’était arrangĂ© un
visage pñle et plein d’angoisse, sur lequel roulait une
derniĂšre ou plutĂŽt une premiĂšre larme.

Elle s’approcha sans bruit de Charles IX, qui
donnait à ses chiens des fragments de gùteaux coupés
en portions pareilles.

– Mon fils ! dit Catherine avec un tremblement de
voix si bien jouĂ© qu’il fit tressaillir le roi.
– Qu’avez-vous, madame ? dit le roi en se
retournant vivement.
– J’ai, mon fils, rĂ©pondit Catherine, que je vous
demande la permission de me retirer dans un de vos
chñteaux, peu m’importe lequel, pourvu qu’il soit bien
éloigné de Paris.
– Et pourquoi cela, madame ? demanda Charles IX
en fixant sur sa mĂšre son oeil vitreux qui, dans certaines

occasions, devenait si pénétrant.

– Parce que chaque jour je reçois de nouveaux
outrages de ceux de la religion, parce qu’aujourd’hui je
vous ai entendu menacer par les protestants jusque dans
votre Louvre, et que je ne veux plus assister Ă  de pareils
spectacles.
– Mais enfin, ma mùre, dit Charles IX avec une
expression pleine de conviction, on leur a voulu tuer
leur amiral. Un infùme meurtrier leur avait déjà
assassiné le brave M. de Mouy, à ces pauvres gens.
Mort de ma vie, ma mĂšre ! il faut pourtant une justice
dans un royaume.
– Oh ! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la
justice ne leur manquera point, car si vous la leur
refusez, ils se la feront Ă  leur maniĂšre : sur M. de Guise
aujourd’hui, sur moi demain, sur vous plus tard.
– Oh ! madame, dit Charles IX laissant percer dans
sa voix un premier accent de doute, vous croyez ?
– Eh ! mon fils, reprit Catherine, s’abandonnant tout
entiÚre à la violence de ses pensées, ne savez-vous pas
qu’il ne s’agit plus de la mort de M. François de Guise
ou de celle de M. l’amiral, de la religion protestante ou
de la religion catholique, mais tout simplement de la
substitution du fils d’Antoine de Bourbon au fils de
Henri II ?
– Allons, allons, ma mùre, voici que vous retombez
encore dans vos exagérations habituelles ! dit le roi.
– Quel est donc votre avis, mon fils ?
– D’attendre, ma mùre ! d’attendre. Toute la sagesse
humaine est dans ce seul mot. Le plus grand, le plus
fort et le plus adroit surtout est celui qui sait attendre.
– Attendez donc ; mais moi je n’attendrai pas.
Et sur ce, Catherine fit une révérence, et, se
rapprochant de la porte, s’apprĂȘta Ă  reprendre le chemin
de son appartement.

Charles IX l’arrĂȘta.

– Enfin, que faut-il donc faire, ma mùre ! dit-il, car
je suis juste avant toute chose, et je voudrais que

chacun fût content de moi.

Catherine se rapprocha.

– Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui
caressait la pie-griùche du roi, et dites au roi ce qu’à
votre avis il faut faire.
– Votre MajestĂ© me permet-elle ? demanda le
comte.
– Dis, Tavannes ! dis.
– Que fait Votre MajestĂ© Ă  la chasse quand le
sanglier revient sur elle ?
– Mordieu ! monsieur, je l’attends de pied ferme, dit
Charles IX, et je lui perce la gorge avec mon épieu.
– Uniquement pour l’empĂȘcher de vous nuire, ajouta
Catherine.
– Et pour m’amuser, dit le roi avec un soupir qui
indiquait le courage poussĂ© jusqu’à la fĂ©rocitĂ© ; mais je
ne m’amuserais pas à tuer mes sujets, car enfin, les
huguenots sont mes sujets aussi bien que les
catholiques.
– Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots
feront comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu
dans la gorge : ils découdront votre trÎne.
– Bah ! vous croyez, madame, dit le roi d’un air qui
indiquait qu’il n’ajoutait pas grande foi aux prĂ©dictions
de sa mĂšre.
– Mais n’avez-vous pas vu aujourd’hui M. de Mouy
et les siens ?
– Oui, je les ai vus, puisque je les quitte ; mais que
m’a-t-il demandĂ© qui ne soit pas juste ? Il m’a demandĂ©
la mort du meurtrier de son pùre et de l’assassin de
l’amiral ! Est-ce que nous n’avons pas puni M. de
Montgommery de la mort de mon pĂšre et de votre
époux, quoique cette mort fût un simple accident ?
– C’est bien, Sire, dit Catherine piquĂ©e, n’en parlons
plus. Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui
lui donna la force, la sagesse et la confiance ; mais moi,
pauvre femme, que Dieu abandonne sans doute Ă  cause

de mes péchés, je crains et je cÚde.

Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit,
faisant signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites
était entré, de demeurer à sa place pour tenter encore un
dernier effort.

Charles IX suivit des yeux sa mĂšre, mais sans la
rappeler cette fois ; puis il se mit Ă  caresser ses chiens
en sifflant un air de chasse.

Tout à coup il s’interrompit.

– Ma mĂšre est bien un esprit royal, dit-il ; en vĂ©ritĂ©
elle ne doute de rien. Allez donc, d’un propos dĂ©libĂ©rĂ©,
tuer quelques douzaines de huguenots, parce qu’ils sont
venus demander justice ! N’est-ce pas leur droit aprùs
tout ?
– Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
– Ah ! vous ĂȘtes lĂ , monsieur ! dit le roi faisant
semblant de l’apercevoir pour la premiùre fois ; oui,
quelques douzaines ; le beau dĂ©chet ! Ah ! si quelqu’un
venait me dire : Sire, vous serez débarrassé de tous vos
ennemis à la fois, et demain il n’en restera pas un pour
vous reprocher la mort des autres, ah ! alors, je ne dis
pas !
– Et bien, Sire.
– Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez
Margot, remettez-la au perchoir. Ce n’est pas une
raison, parce qu’elle porte le nom de ma soeur la reine
de Navarre, pour que tout le monde la caresse.
Tavannes remit la pie sur son bñton, et s’amusa à
rouler et Ă  dĂ©rouler les oreilles d’un lĂ©vrier.
– Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l’on disait à
Votre Majesté : Sire, Votre Majesté sera délivrée
demain de tous ses ennemis.
– Et par l’intercession de quel saint ferait-on ce
miracle ?
– Sire, nous sommes aujourd’hui le 24 aoĂ»t, ce
serait donc par l’intercession de saint BarthĂ©lemy.
– Un beau saint, dit le roi, qui s’est laissĂ© Ă©corcher
tout vif !

– Tant mieux ! plus il a souffert, plus il doit avoir
gardé rancune à ses bourreaux.
– Et c’est vous, mon cousin, dit le roi, c’est vous qui
avec votre jolie petite Ă©pĂ©e Ă  poignĂ©e d’or, tuerez d’ici Ă 
demain dix mille huguenots ! Ah ! ah ! ah ! mort de ma
vie ! que vous ĂȘtes plaisant, monsieur de Guise !
Et le roi Ă©clata de rire, mais d’un rire si faux, que
l’écho de la chambre le rĂ©pĂ©ta d’un ton lugubre.

– Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en
frissonnant malgrĂ© lui au bruit de ce rire qui n’avait rien
d’humain. Un signe, et tout est prĂȘt. J’ai les Suisses, j’ai
onze cents gentilshommes, j’ai les chevau-lĂ©gers, j’ai
les bourgeois : de son cÎté, Votre Majesté a ses gardes,
ses amis, sa noblesse catholique... Nous sommes vingt
contre un.
– Eh bien, puisque vous ĂȘtes si fort, mon cousin,
pourquoi diable venez-vous me rebattre les oreilles de
cela ?... Faites sans moi, faites !...
Et le roi se retourna vers ses chiens.

Alors la portiĂšre se souleva et Catherine reparut.

– Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cĂ©dera.
Et la portiĂšre retomba sur Catherine sans que
Charles IX la vĂźt ou du moins fit semblant de la voir.

– Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je
sache si en agissant comme je le désire, je serai
agréable à Votre Majesté.
– En vĂ©ritĂ©, mon cousin Henri, vous me plantez le
couteau sur la gorge ; mais je résisterai, mordieu ! ne
suis-je donc pas le roi ?
– Non, pas encore, Sire ; mais, si vous voulez, vous
le serez demain.
– Ah çà ! continua Charles IX, on tuerait donc aussi
le roi de Navarre, le prince de Condé... dans mon
Louvre !... Ah !
Puis il ajouta d’une voix à peine intelligible :


– Dehors, je ne dis pas.
– Sire, s’écria le duc, ils sortent ce soir pour faire
dĂ©bauche avec le duc d’Alençon, votre frĂšre.
– Tavannes, dit le roi avec une impatience
admirablement bien jouée, ne voyez-vous pas que vous
taquinez mon chien ! Viens, Actéon, viens.
Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter
davantage, et rentra chez lui en laissant Tavannes et le
duc de Guise presque aussi incertains qu’auparavant.

Cependant une scùne d’un autre genre se passait
chez Catherine, qui, aprÚs avoir donné au duc de Guise
le conseil de tenir bon, était rentrée dans son
appartement, oĂč elle avait trouvĂ© rĂ©unies les personnes
qui, d’ordinaire, assistaient à son coucher.

À son retour Catherine avait la figure aussi riante
qu’elle Ă©tait dĂ©composĂ©e Ă  son dĂ©part. Peu Ă  peu elle
congédia de son air le plus agréable ses femmes et ses
courtisans ; il ne resta bientît prùs d’elle que madame
Marguerite, qui, assise sur un coffre prĂšs de la fenĂȘtre
ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses pensées.

Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa
fille, la reine mĂšre ouvrit la bouche pour parler, mais
chaque fois une sombre pensée refoula au fond de sa
poitrine les mots prĂȘts Ă  s’échapper de ses lĂšvres.

Sur ces entrefaites, la portiĂšre se souleva et Henri de
Navarre parut.

La petite levrette, qui dormait sur le trĂŽne, bondit et
courut Ă  lui.

– Vous ici, mon fils ! dit Catherine en tressaillant,
est-ce que vous soupez au Louvre ?
– Non, madame, rĂ©pondit Henri, nous battons la
ville ce soir avec MM. d’Alençon et de CondĂ©. Je
croyais presque les trouver occupés à vous faire la cour.
Catherine sourit.

– Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont
bien heureux de pouvoir courir ainsi... N’est-ce pas, ma
fille ?

– C’est vrai, rĂ©pondit Marguerite, c’est une si belle
et si douce chose que la liberté.
– Cela veut-il dire que j’enchaüne la vître,
madame ? dit Henri en s’inclinant devant sa femme.
– Non, monsieur ; aussi ce n’est pas moi que je
plains, mais la condition des femmes en général.
– Vous allez peut-ĂȘtre voir M. l’amiral, mon fils ?
dit Catherine.
– Oui, peut-ĂȘtre.
– Allez-y ; ce sera d’un bon exemple, et demain
vous me donnerez de ses nouvelles.
– J’irai donc, madame, puisque vous approuvez
cette démarche.
– Moi, dit Catherine, je n’approuve rien... Mais qui
va lĂ  ?... Renvoyez, renvoyez.
Henri fit un pas vers la porte pour exĂ©cuter l’ordre
de Catherine ; mais au mĂȘme instant la tapisserie se
souleva, et madame de Sauve montra sa tĂȘte blonde.

– Madame, dit-elle, c’est RenĂ© le parfumeur, que
Votre Majesté a fait demander.
Catherine lança un regard aussi prompt que l’éclair
sur Henri de Navarre.

Le jeune prince rougit légÚrement, puis presque
aussitît pñlit d’une maniùre effrayante. En effet, on
venait de prononcer le nom de l’assassin de sa mùre. Il
sentit que son visage trahissait son émotion, et alla
s’appuyer sur la barre de la fenĂȘtre.

La petite levrette poussa un gémissement.

Au mĂȘme instant deux personnes entraient, l’une
annoncĂ©e et l’autre qui n’avait pas besoin de l’ĂȘtre.

La premiÚre était René, le parfumeur, qui
s’approcha de Catherine avec toutes les obsĂ©quieuses
civilités des serviteurs florentins ; il tenait une boßte,
qu’il ouvrit, et dont on vit tous les compartiments
remplis de poudres et de flacons.


La seconde était madame de Lorraine, soeur aßnée
de Marguerite. Elle entra par une petite porte dérobée
qui donnait dans le cabinet du roi et, toute pĂąle et toute
tremblante, espĂ©rant n’ĂȘtre point aperçue de Catherine
qui examinait avec madame de Sauve le contenu de la
boĂźte apportĂ©e par RenĂ©, elle alla s’asseoir Ă  cĂŽtĂ© de
Marguerite, prĂšs de laquelle le roi de Navarre se tenait
debout, la main sur le front, comme un homme qui
cherche Ă  se remettre d’un Ă©blouissement.

En ce moment Catherine se retourna.

– Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous
retirer chez vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller
vous amuser par la ville.
Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié.

Madame de Lorraine saisit la main de Marguerite.

– Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilitĂ©, au
nom de M. de Guise, qui vous sauve comme vous
l’avez sauvĂ©, ne sortez pas d’ici, n’allez pas chez vous !
– Hein ! que dites-vous, Claude ? demanda
Catherine en se retournant.
– Rien, ma mùre.
– Vous avez parlĂ© tout bas Ă  Marguerite.
– Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame,
et pour lui dire mille choses de la part de la duchesse de
Nevers.
– Et oĂč est-elle, cette belle duchesse ?
– Prùs de son beau-frùre M. de Guise.
Catherine regarda les deux femmes de son oeil
soupçonneux, et fronçant le sourcil :

– Venez çà, Claude ! dit la reine mùre.
Claude obéit. Catherine lui saisit la main.

– Que lui avez-vous dit ? indiscrĂšte que vous ĂȘtes !
murmura-t-elle en serrant le poignet de sa fille Ă  la faire
crier.

– Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre,
n’avait rien perdu de la pantomime de la reine, de
Claude et de Marguerite ; madame, me ferez-vous
l’honneur de me donner votre main à baiser ?
Marguerite lui tendit une main tremblante.

– Que vous a-t-elle dit ? murmura Henri en se
baissant pour rapprocher ses lĂšvres de cette main.
– De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas
non plus !
Ce ne fut qu’un Ă©clair ; mais Ă  la lueur de cet Ă©clair,
si rapide qu’elle fĂ»t, Henri devina tout un complot.

– Ce n’est pas le tout, dit Marguerite ; voici une
lettre qu’un gentilhomme provençal a apportĂ©e.
– M. de La Mole ?
– Oui.
– Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant
dans son pourpoint.
Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer
sa main sur l’épaule du Florentin.

– Eh bien, maĂźtre RenĂ©, dit-il, comment vont les
affaires commerciales ?
– Mais assez bien, Monseigneur, assez bien,
rĂ©pondit l’empoisonneur avec son perfide sourire.
– Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme
vous le fournisseur de toutes les tĂȘtes couronnĂ©es de
France et de l’étranger.
– ExceptĂ© de celle du roi de Navarre, rĂ©pondit
effrontément le Florentin.
– Ventre-saint-gris ! maĂźtre RenĂ©, dit Henri, vous
avez raison ; et cependant ma pauvre mĂšre, qui achetait
aussi chez vous, vous a recommandé à moi en mourant,
maßtre René. Venez me voir demain ou aprÚs-demain
en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
parfumeries.
– Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine,

car on dit...

– Que j’ai le gousset fin, reprit Henri en riant ; qui
vous a dit cela, ma mĂšre ? est-ce Margot ?
– Non, mon fils, dit Catherine, c’est madame de
Sauve.
En ce moment madame la duchesse de Lorraine,
qui, malgrĂ© les efforts qu’elle faisait, ne pouvait se
contenir, Ă©clata en sanglots. Henri ne se retourna mĂȘme
pas.

– Ma soeur, s’écria Marguerite en s’élançant vers
Claude, qu’avez-vous ?
– Rien, dit Catherine en passant entre les deux
jeunes femmes, rien : elle a cette fiĂšvre nerveuse que
Mazille lui recommande de traiter avec des aromates.
Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur
encore que la premiÚre fois le bras de sa fille aßnée ;
puis, se retournant vers la cadette :

– Çà, Margot, dit-elle, n’avez-vous pas entendu que,
déjà, je vous ai invitée à vous retirer chez vous ? Si cela
ne suffit pas, je vous l’ordonne.
– Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite
tremblante et pĂąle, je souhaite une bonne nuit Ă  Votre
Majesté.
– Et j’espĂšre que votre souhait sera exaucĂ©. Bonsoir,
bonsoir.
Marguerite se retira toute chancelante en cherchant
vainement Ă  rencontrer un regard de son mari, qui ne se
retourna pas mĂȘme de son cĂŽtĂ©.

Il se fit un instant de silence pendant lequel
Catherine demeura les yeux fixés sur la duchesse de
Lorraine, qui de son cÎté, sans parler, regardait sa mÚre
les mains jointes.

Henri tournait le dos, mais voyait la scĂšne dans une
glace, tout en ayant l’air de friser sa moustache avec
une pommade que venait de lui donner René.

– Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous
toujours ?

– Ah ! oui ! c’est vrai ! s’écria le roi de Navarre.
Ah ! par ma foi ! j’oubliais que le duc d’Alençon et le
prince de CondĂ© m’attendent : ce sont ces admirables
parfums qui m’enivrent et, je crois, me font perdre la
mémoire. Au revoir, madame.
– Au revoir ! Demain, vous m’apprendrez des
nouvelles de l’amiral, n’est ce pas ?
– Je n’aurai garde d’y manquer. Eh bien, PhĂ©bĂ© !
qu’y a-t-il ?
– PhĂ©bĂ© ! dit la reine mĂšre avec impatience.
– Rappelez-la, madame, dit le BĂ©arnais, car elle ne
veut pas me laisser sortir.
La reine mĂšre se leva, prit la petite chienne par son
collier et la retint, tandis que Henri s’éloignait le visage
aussi calme et aussi riant que s’il n’eĂ»t pas senti au fond
de son coeur qu’il courait danger de mort.

DerriÚre lui, la petite chienne lùchée par Catherine
de MĂ©dicis s’élança pour le rejoindre ; mais la porte
était refermée, et elle ne put que glisser son museau
allongé sous la tapisserie en poussant un hurlement
lugubre et prolongé.

– Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de
Sauve, va chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont
dans mon oratoire, et reviens avec eux pour tenir
compagnie Ă  la duchesse de Lorraine qui a ses vapeurs.

7

La nuit du 24 août 1572

Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur
maigre souper, car les volailles de l’hîtellerie de la
Belle-Étoile ne flambaient que sur l’enseigne,
Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses quatre
pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table,
et dégustant un dernier verre de vin :

– Est-ce que vous allez vous coucher incontinent,
monsieur de la Mole ? demanda-t-il.
– Ma foi ! j’en aurais grande envie, monsieur, car il
est possible qu’on vienne me rĂ©veiller dans la nuit.
– Et moi aussi, dit Coconnas ; mais il me semble, en
ce cas, qu’au lieu de nous coucher et de faire attendre
ceux qui doivent nous envoyer chercher, nous ferions
mieux de demander des cartes et de jouer. Cela fait
qu’on nous trouverait tout prĂ©parĂ©s.
– J’accepterais volontiers la proposition, monsieur ;
mais pour jouer je possùde bien peu d’argent ; à peine si
j’ai cent Ă©cus d’or dans ma valise ; et encore, c’est tout
mon trĂ©sor. Maintenant, c’est Ă  moi de faire fortune
avec cela.
– Cent Ă©cus d’or ! s’écria Coconnas, et vous vous
plaignez ! Mordi ! mais moi, monsieur, je n’en ai que
six.
– Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de
votre poche une bourse qui m’a paru non seulement fort
ronde, mais on pourrait mĂȘme dire quelque peu
boursouflée.
– Ah ! ceci, dit Coconnas, c’est pour Ă©teindre une
ancienne dette que je suis obligé de payer à un vieil ami
de mon pĂšre que je soupçonne d’ĂȘtre comme vous tant
soit peu huguenot. Oui, il y a lĂ  cent nobles Ă  la rose,
continua Coconnas en frappant sur sa poche ; mais ces
cent nobles Ă  la rose appartiennent Ă  maĂźtre
Mercandon ; quant Ă  mon patrimoine personnel, il se

borne, comme je vous l’ai dit, Ă  six Ă©cus.

– Comment jouer, alors ?
– Et c’est prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de cela que je voulais
jouer. D’ailleurs, il m’était venu une idĂ©e.
– Laquelle ?
– Nous venons tous deux Ă  Paris dans un mĂȘme
but ?
– Oui.
– Nous avons chacun un protecteur puissant ?
– Oui.
– Vous comptez sur le vître comme je compte sur le
mien ?
– Oui.
– Eh bien, il m’était venu dans la pensĂ©e de jouer
d’abord notre argent, puis la premiùre faveur qui nous
arrivera, soit de la cour, soit de notre maĂźtresse...
– En effet, c’est fort ingĂ©nieux ! dit La Mole en
souriant ; mais j’avoue que je ne suis pas assez joueur
pour risquer ma vie tout entiĂšre sur un coup de cartes
ou de dés, car de la premiÚre faveur qui nous arrivera à
vous et à moi découlera probablement notre vie tout
entiĂšre.
– Eh bien, laissons donc là la premiùre faveur de la
cour, et jouons la premiĂšre faveur de notre maĂźtresse.
– Je n’y vois qu’un inconvĂ©nient, dit La Mole.
– Lequel ?
– C’est que je n’ai point de maütresse, moi.
– Ni moi non plus ; mais je compte bien ne pas
tarder Ă  en avoir une ! Dieu merci ! on n’est point taillĂ©
de façon à manquer de femmes.
– Aussi, comme vous dites, n’en manquerez-vous

point, monsieur de Coconnas ; mais, comme je n’ai
point la mĂȘme confiance dans mon Ă©toile amoureuse, je
crois que ce serait vous voler que de mettre mon enjeu
contre le vître. Jouons donc jusqu’à concurrence de vos
six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous ĂȘtes
gentilhomme, et votre parole vaut de l’or.

– À la bonne heure ! s’écria Coconnas, et voilĂ  qui
est parler ; vous avez raison, monsieur, la parole d’un
gentilhomme vaut de l’or, surtout quand ce
gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi, croyez que je
ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
premiĂšre faveur que je devrais recevoir.
– Oui, sans doute, vous pouvez la perdre ; mais moi,
je ne pourrais pas la gagner ; car, étant au roi de
Navarre, je ne puis rien tenir de M. le duc de Guise.
– Ah ! parpaillot ! murmura l’hîte tout en
fourbissant son vieux casque, je t’avais donc bien flairĂ©.
Et il s’interrompit pour faire le signe de la croix.

– Ah çà, dĂ©cidĂ©ment, reprit Coconnas en battant les
cartes que venait de lui apporter le garçon, vous en ĂȘtes
donc ?...
– De quoi ?
– De la religion.
– Moi ?
– Oui, vous.
– Eh bien ! mettez que j’en sois ! dit La Mole en
souriant. Avez-vous quelque chose contre nous ?
– Oh ! Dieu merci, non ; cela m’est bien Ă©gal. Je
hais profondément la huguenoterie, mais je ne déteste
pas les huguenots, et puis c’est la mode.
– Oui, rĂ©pliqua La Mole en riant, tĂ©moin
l’arquebusade de M. l’amiral ! Jouerons-nous aussi des
arquebusades ?
– Comme vous voudrez, dit Coconnas ; pourvu que
je joue, peu m’importe quoi.

– Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes
et en les rangeant dans sa main.
– Oui, jouez et jouez de confiance ; car, dussĂ©-je
perdre cent Ă©cus d’or comme les vĂŽtres, j’aurai demain
matin de quoi les payer.
– La fortune vous viendra donc en dormant ?
– Non, c’est moi qui irai la trouver.
– OĂč cela, dites-moi ? j’irai avec vous !
– Au Louvre.
– Vous y retournez cette nuit ?
– Oui, cette nuit j’ai une audience particuliùre du
grand duc de Guise.
Depuis que Coconnas avait parlĂ© d’aller chercher
fortune au Louvre, La HuriĂšre s’était interrompu de
fourbir sa salade et s’était venu placer derriĂšre la chaise
de La Mole, de maniÚre que Coconnas seul le pût voir,
et de là il lui faisait des signes que le Piémontais, tout à
son jeu et Ă  sa conversation, ne remarquait pas.

– Eh bien, voilà qui est miraculeux ! dit La Mole, et
vous aviez raison de dire que nous étions nés sous une
mĂȘme Ă©toile. Moi aussi j’ai rendez-vous au Louvre
cette nuit ; mais ce n’est pas avec le duc de Guise, moi,
c’est avec le roi de Navarre.
– Avez-vous un mot d’ordre, vous ?
– Oui.
– Un signe de ralliement ?
– Non.
– Eh bien, j’en ai un, moi. Mon mot d’ordre est...
À ces paroles du PiĂ©montais, La HuriĂšre fit un geste
si expressif, juste au moment oĂč l’indiscret
gentilhomme relevait la tĂȘte, que Coconnas s’arrĂȘta
pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par
lequel il venait de perdre trois écus. En voyant
l’étonnement qui se peignait sur le visage de son


partenaire, La Mole se retourna ; mais il ne vit pas autre
chose que son hÎte derriÚre lui, les bras croisés et coiffé
de la salade qu’il lui avait vu fourbir l’instant
auparavant.

– Qu’avez-vous donc ? dit La Mole à Coconnas.
Coconnas regardait l’hîte et son compagnon sans
répondre, car il ne comprenait rien aux gestes redoublés
de maĂźtre La HuriĂšre.

La Huriùre vit qu’il devait venir à son secours :

– C’est que, dit-il rapidement, j’aime beaucoup le
jeu, moi, et comme je m’étais approchĂ© pour voir le
coup sur lequel vous venez de gagner, monsieur m’aura
vu coiffĂ© en guerre, et cela l’aura surpris de la part d’un
pauvre bourgeois.
– Bonne figure, en effet ! s’écria La Mole en
éclatant de rire.
– Eh, monsieur ! rĂ©pliqua La HuriĂšre avec une
bonhomie admirablement jouée et un mouvement
d’épaule plein du sentiment de son infĂ©rioritĂ©, nous ne
sommes pas des vaillants, nous autres, et nous n’avons
pas la tournure raffinĂ©e. C’est bon pour les braves
gentilshommes comme vous de faire reluire les casques
dorés et les fines rapiÚres, et pourvu que nous montions
exactement notre garde...
– Ah ! ah ! dit La Mole en battant les cartes à son
tour, vous montez votre garde ?
– Eh ! mon Dieu, oui, monsieur le comte ; je suis
sergent d’une compagnie de milice bourgeoise.
Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner
les cartes, La HuriĂšre se retira en posant un doigt sur
ses lÚvres pour recommander la discrétion à Coconnas,
plus interdit que jamais.

Cette prĂ©caution fut cause sans doute qu’il perdit le
second coup presque aussi rapidement qu’il venait de
perdre le premier.

– Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six
écus ! Voulez-vous votre revanche sur votre fortune
future ?

– Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
– Mais avant de vous engager plus avant, ne me
disiez-vous pas que vous aviez rendez-vous avec M. de
Guise ?
Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les
gros yeux de La HuriĂšre qui rĂ©pĂ©taient le mĂȘme
avertissement.

– Oui, dit-il ; mais il n’est pas encore l’heure.
D’ailleurs, parlons un peu de vous, monsieur de la
Mole.
– Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon
cher monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort,
ou me voilà encore en train de vous gagner six écus.
– Mordi ! c’est la vĂ©ritĂ©... On me l’avait toujours dit,
que les huguenots avaient du bonheur au jeu. J’ai envie
de me faire huguenot, le diable m’emporte !
Les yeux de La HuriÚre étincelÚrent comme deux
charbons ; mais Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut
pas.

– Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la
façon dont la vocation vous est venue soit singuliÚre,
vous serez le bien reçu parmi nous.
Coconnas se gratta l’oreille.

– Si j’étais sĂ»r que votre bonheur vient de lĂ , dit-il,
je vous réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas
Ă©normĂ©ment Ă  la messe, moi, et dĂšs que le roi n’y tient
pas non plus...
– Et puis... c’est une si belle religion, dit La Mole, si
simple, si pure !
– Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis...
elle porte bonheur au jeu, car, le diable m’emporte ! il
n’y a d’as que pour vous ; et cependant je vous examine
depuis que nous avons les cartes aux mains : vous jouez
franc jeu, vous ne trichez pas... il faut que ce soit la
religion...
– Vous me devez six Ă©cus de plus, dit tranquillement

La Mole.

– Ah ! comme vous me tentez ! dit Coconnas, et si
cette nuit je ne suis pas content de M. de Guise...
– Eh bien ?
– Eh bien, demain je vous demande de me prĂ©senter
au roi de Navarre ; et, soyez tranquille, si une fois je me
fais huguenot, je serai plus huguenot que Luther, que
Calvin, que Mélanchthon et que tous les réformistes de
la terre.
– Chut ! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec
notre hĂŽte.
– Oh ! c’est vrai ! dit Coconnas en tournant les yeux
vers la cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas ; il est
trop occupé en ce moment.
– Que fait-il donc ? dit La Mole, qui, de sa place, ne
pouvait l’apercevoir.
– Il cause avec... Le diable m’emporte ! c’est lui !
– Qui, lui ?
– Cette espùce d’oiseau de nuit avec lequel il causait
dĂ©jĂ  quand nous sommes arrivĂ©s, l’homme au pourpoint
jaune et au manteau amadou. Mordi ! quel feu il y met !
Eh ! dites donc, maĂźtre La HuriĂšre ! est-ce que vous
faites de la politique, par hasard ?
Mais cette fois la réponse de maßtre La HuriÚre fut
un geste si énergique et si impérieux, que, malgré son
amour pour le carton peint, Coconnas se leva et alla Ă 
lui.

– Qu’avez-vous donc ? demanda La Mole.
– Vous demandez du vin, mon gentilhomme ? dit La
HuriĂšre saisissant vivement la main de Coconnas, on va
vous en donner. Grégoire ! du vin à ces messieurs !
Puis à l’oreille :

– Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie ! et
congédiez votre compagnon.

La HuriĂšre Ă©tait si pĂąle, l’homme jaune si lugubre,
que Coconnas ressentit comme un frisson, et se
retournant vers La Mole :

– Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous
prie de m’excuser. VoilĂ  cinquante Ă©cus que je perds en
un tour de main. Je suis en malheur ce soir, et je
craindrais de m’embarrasser.
– Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre
aise. D’ailleurs, je ne suis point fĂąchĂ© de me jeter un
instant sur mon lit. MaĂźtre La HuriĂšre !...
– Monsieur le comte ?
– Si l’on venait me chercher de la part du roi de
Navarre, vous me réveilleriez. Je serai tout habillé, et
par consĂ©quent vite prĂȘt.
– C’est comme moi, dit Coconnas ; pour ne pas faire
attendre Son Altesse un seul instant, je vais me préparer
le signe. MaĂźtre La HuriĂšre, donnez-moi des ciseaux et
du papier blanc.
– GrĂ©goire ! cria La HuriĂšre, du papier blanc pour
écrire une lettre, des ciseaux pour en tailler
l’enveloppe !
– Ah çà, dĂ©cidĂ©ment, se dit Ă  lui-mĂȘme le
Piémontais, il se passe ici quelque chose
d’extraordinaire.
– Bonsoir, monsieur de Coconnas ! dit La Mole. Et
vous, mon hĂŽte, faites-moi l’amitiĂ© de me montrer le
chemin de ma chambre. Bonne chance, notre ami !
Et La Mole disparut dans l’escalier tournant, suivi
de La HuriĂšre. Alors l’homme mystĂ©rieux saisit Ă  son
tour le bras de Coconnas, et, l’attirant à lui, il lui dit
avec volubilité :

– Monsieur, vous avez failli rĂ©vĂ©ler cent fois un
secret duquel dépend le sort du royaume. Dieu a voulu
que votre bouche fût fermée à temps. Un mot de plus, et
j’allais vous abattre d’un coup d’arquebuse. Maintenant
nous sommes seuls, heureusement, écoutez.
– Mais qui ĂȘtes-vous, pour me parler avec ce ton de
commandement ? demanda Coconnas.

– Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de
Maurevel ?
– Le meurtrier de l’amiral ?
– Et du capitaine de Mouy.
– Oui, sans doute.
– Eh bien, le sire de Maurevel, c’est moi.
– Oh ! oh ! fit Coconnas.
– Écoutez-moi donc.
– Mordi ! Je crois bien que je vous Ă©coute.
– Chut ! fit le sire de Maurevel en portant son doigt
Ă  sa bouche.
Coconnas demeura l’oreille tendue.

On entendit en ce moment l’hîte refermer la porte
d’une chambre, puis la porte du corridor, y mettre les
verrous, et revenir précipitamment du cÎté des deux
interlocuteurs.

Il offrit alors un siĂšge Ă  Coconnas, un siĂšge Ă 
Maurevel, et en prenant un troisiĂšme pour lui :

– Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel,
vous pouvez parler.
Onze heures sonnaient en Saint-Germainl’Auxerrois.
Maurevel compta l’un aprùs l’autre chaque
battement de marteau qui retentissait vibrant et lugubre
dans la nuit, et quand le dernier se fut éteint dans
l’espace :

– Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas
tout hĂ©rissĂ© Ă  l’aspect des prĂ©cautions que prenaient les
deux hommes, monsieur, ĂȘtes-vous bon catholique ?
– Mais je le crois, rĂ©pondit Coconnas.
– Monsieur, continua Maurevel, ĂȘtes-vous dĂ©vouĂ©
au roi ?
– De coeur et d’ñme. Je crois mĂȘme que vous
m’offensez, monsieur, en m’adressant une pareille

question.

– Nous n’aurons pas de querelle là-dessus ;
seulement, vous allez nous suivre.
– OĂč cela ?
– Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va
de votre fortune et peut-ĂȘtre de votre vie.
– Je vous prĂ©viens, monsieur, qu’à minuit j’ai
affaire au Louvre.
– C’est justement là que nous allons.
– M. de Guise m’y attend.
– Nous aussi.
– Mais j’ai un mot de passe particulier, continua
Coconnas un peu mortifiĂ© de partager l’honneur de son
audience avec le sire de Maurevel et maĂźtre La HuriĂšre.
– Nous aussi.
– Mais j’ai un signe de reconnaissance.
Maurevel sourit, tira de dessous son pourpoint une
poignée de croix en étoffe blanche, en donna une à La
HuriĂšre, une Ă  Coconnas, et en prit une pour lui. La
HuriĂšre attacha la sienne Ă  son casque, Maurevel en fit
autant de la sienne Ă  son chapeau.

– Oh çà ! dit Coconnas stupĂ©fait, le rendez-vous, le
mot d’ordre, le signe de ralliement, c’est donc pour tout
le monde ?
– Oui, monsieur ; c’est-à-dire pour tous les bons
catholiques.
– Il y a fĂȘte au Louvre alors, banquet royal, n’est-ce
pas ? s’écria Coconnas, et l’on en veut exclure ces
chiens de huguenots ?... Bon ! bien ! Ă  merveille ! Il y a
assez longtemps qu’ils y paradent.
– Oui, il y a fĂȘte au Louvre, dit Maurevel, il y a
banquet royal, et les huguenots y seront conviés... Il y a
plus, ils seront les hĂ©ros de la fĂȘte, ils paieront le
banquet, et, si vous voulez bien ĂȘtre des nĂŽtres, nous
allons commencer par aller inviter leur principal

champion, leur Gédéon, comme ils disent.

– M. l’amiral ? s’écria Coconnas.
– Oui, le vieux Gaspard, que j’ai manquĂ© comme un
imbĂ©cile, quoique j’aie tirĂ© sur lui avec l’arquebuse
mĂȘme du roi.
– Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je
fourbissais ma salade, j’affilais mon Ă©pĂ©e et je repassais
mes couteaux, dit d’une voix stridente maütre La
HuriĂšre travesti en guerre.
À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pñle,
car il commençait à comprendre.

– Quoi, vraiment ! s’écria-t-il, cette fĂȘte, ce
banquet... c’est... on va...
– Vous avez Ă©tĂ© bien long Ă  deviner, monsieur, dit
Maurevel, et l’on voit bien que vous n’ĂȘtes pas fatiguĂ©
comme nous des insolences de ces hérétiques.
– Et vous prenez sur vous, dit-il, d’aller chez
l’amiral, et de... ?
Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la
fenĂȘtre :

– Regardez, dit-il ; voyez-vous, sur la petite place,
au bout de la rue, derriĂšre l’église, cette troupe qui se
range silencieusement dans l’ombre ?
– Oui.
– Les hommes qui composent cette troupe ont,
comme maĂźtre La HuriĂšre, vous et moi, une croix au
chapeau.
– Eh bien ?
– Eh bien, ces hommes, c’est une compagnie de
Suisses des petits cantons, commandés par Toquenot ;
vous savez que messieurs des petits cantons sont les
compĂšres du roi.
– Oh ! oh ! fit Coconnas.
– Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui
passe sur le quai ; reconnaissez-vous son chef ?

– Comment voulez-vous que je le reconnaisse ? dit
Coconnas tout frémissant, je suis à Paris de ce soir
seulement.
– Eh bien, c’est celui avec qui vous avez rendez-
vous Ă  minuit au Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
– Le duc de Guise ?
– Lui-mĂȘme. Ceux qui l’escortent sont Marcel, ex-
prévÎt des marchands, et J. Choron, prévÎt actuel. Les
deux derniers vont mettre sur pied leurs compagnies de
bourgeois ; et tenez, voici le capitaine du quartier qui
entre dans la rue : regardez bien ce qu’il va faire.
– Il heurte à chaque porte. Mais qu’y a-t-il donc sur
les portes auxquelles il heurte ?
– Une croix blanche, jeune homme ; une croix
pareille Ă  celle que nous avons Ă  nos chapeaux.
Autrefois on laissait Ă  Dieu le soin de distinguer les
siens ; aujourd’hui nous sommes plus civilisĂ©s, et nous
lui épargnons cette besogne.
– Mais chaque maison à laquelle il frappe s’ouvre,
et de chaque maison sortent des bourgeois armés.
– Il frappera à la nître comme aux autres, et nous
sortirons Ă  notre tour.
– Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour
aller tuer un vieil huguenot ! Mordi ! c’est honteux !
c’est une affaire d’égorgeurs et non de soldats !
– Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous
répugnent, vous pourrez en choisir de jeunes. Il y en
aura pour tous les goûts. Si vous méprisez les
poignards, vous pourrez vous servir de l’épĂ©e ; car les
huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou
vieux, ont la vie dure.
– Mais on les tuera donc tous, alors ? s’écria
Coconnas.
– Tous.
– Par ordre du roi ?

– Par ordre du roi et de M. de Guise.
– Et quand cela ?
– Quand vous entendrez la cloche de SaintGermain-
l’Auxerrois.
– Ah ! c’est donc pour cela que cet aimable
Allemand, qui est à M. de Guise... comment l’appelezvous
donc ?
– M. de Besme ?
– Justement. C’est donc pour cela que M. de Besme
me disait d’accourir au premier coup de tocsin ?
– Vous avez donc vu M. de Besme ?
– Je l’ai vu et je lui ai parlĂ©.
– OĂč cela ?
– Au Louvre. C’est lui qui m’a fait entrer, qui m’a
donnĂ© le mot d’ordre, qui m’a...
– Regardez.
– Mordi ! c’est lui-mĂȘme.
– Voulez-vous lui parler ?
– Sur mon Ăąme ! je n’en serais pas fĂąchĂ©.
Maurevel ouvrit doucement la fenĂȘtre. Besme, en
effet, passait avec une vingtaine d’hommes.

– Guise et Lorraine ! dit Maurevel.
Besme se retourna, et, comprenant que c’était Ă  lui
qu’on avait affaire, il s’approcha.

– Ah ! ah ! c’ĂȘtre fous, monsir de Maurefel.
– Oui, c’est moi ; que cherchez-vous ?
– J’y cherche l’auperge de la Belle-Étoile, pour
brévenir un certain monsir Gogonnas.
– Me voici, monsieur de Besme ! dit le jeune
homme.

– Ah ! pon, ah ! pien... Vous ĂȘtes brĂȘt ?
– Oui. Que faut-il faire ?
– Ce que vous tira monsir de Maurefel. C’ĂȘtre un
bon gatholique.
– Vous l’entendez ? dit Maurevel.
– Oui, rĂ©pondit Coconnas. Mais vous, monsieur de
Besme, oĂč allez-vous ?
– Moi ?... dit de Besme en riant...
– Oui, vous ?
– Moi, je fas tire un betit mot à l’amiral.
– Dites-lui-en deux, s’il le faut, dit Maurevel, et que
cette fois, s’il se relùve du premier, il ne se relùve pas
du second.
– Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez
dranguille, et tressez-moi pien ce cheune homme-lĂ .
– Oui, oui, n’ayez pas de crainte, les Coconnas sont
de fins limiers, et bons chiens chassent de race.
– Atieu !
– Allez.
– Et fous ?
– Commencez toujours la chasse, nous arriverons
pour la curée.
De Besme s’éloigna et Maurevel ferma la fenĂȘtre.

– Vous l’entendez, jeune homme ? dit Maurevel ; si
vous avez quelque ennemi particulier, quand il ne serait
pas tout Ă  fait huguenot, mettez-le sur la liste, et il
passera avec les autres.
Coconnas, plus Ă©tourdi que jamais de tout ce qu’il
voyait et de tout ce qu’il entendait, regardait tour à tour
l’hîte, qui prenait des poses formidables, et Maurevel,
qui tirait tranquillement un papier de sa poche.


– Quant à moi, voilà ma liste, dit-il ; trois cents. Que
chaque bon catholique fasse, cette nuit, la dixiĂšme
partie de la besogne que je ferai, et il n’y aura plus
demain un seul hérétique dans le royaume !
– Chut ! dit La Huriùre.
– Quoi ? rĂ©pĂ©tĂšrent ensemble Coconnas et
Maurevel.
On entendit vibrer le premier coup de beffroi Ă 
Saint-Germain-l’Auxerrois.

– Le signal ! s’écria Maurevel. L’heure est donc
avancĂ©e ? Ce n’était que pour minuit, m’avait-on dit...
Tant mieux ! Quand il s’agit de la gloire de Dieu et du
roi, mieux vaut les horloges qui avancent que celles qui
retardent.
En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de
l’église. BientĂŽt un premier coup de feu retentit, et
presque aussitĂŽt la lueur de plusieurs flambeaux
illumina comme un Ă©clair la rue de l’Arbre-Sec.

Coconnas passa sur son front sa main humide de
sueur.

– C’est commencĂ©, s’écria Maurevel, en route !
– Un moment, un moment ! dit l’hîte ; avant de
nous mettre en campagne, assurons-nous du logis,
comme on dit Ă  la guerre. Je ne veux pas qu’on Ă©gorge
ma femme et mes enfants pendant que je serai dehors :
il y a un huguenot ici.
– M. de La Mole ? s’écria Coconnas avec un
soubresaut.
– Oui ! le parpaillot s’est jetĂ© dans la gueule du
loup.
– Comment ! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à
votre hĂŽte ?
– C’est Ă  son intention surtout que j’ai repassĂ© ma
rapiĂšre.
– Oh ! oh ! fit le PiĂ©montais en fronçant le sourcil.

– Je n’ai jamais tuĂ© personne que mes lapins, mes
canards et mes poulets, répliqua le digne aubergiste ; je
ne sais donc trop comment m’y prendre pour tuer un
homme. Eh bien, je vais m’exercer sur celui-là. Si je
fais quelque gaucherie, au moins personne ne sera lĂ 
pour se moquer de moi.
– Mordi, c’est dur ! objecta Coconnas. M. de La
Mole est mon compagnon, M. de La Mole a soupé avec
moi, M. de La Mole a joué avec moi.
– Oui, mais M. de La Mole est un hĂ©rĂ©tique, dit
Maurevel. M. de La Mole est condamné ; et si nous ne
le tuons pas, d’autres le tueront.
– Sans compter, dit l’hĂŽte, qu’il vous a gagnĂ©
cinquante écus.
– C’est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j’en
suis sûr.
– Loyalement ou non, il vous faudra toujours le
payer ; tandis que, si je le tue, vous ĂȘtes quitte.
– Allons, allons ! dĂ©pĂȘchons, messieurs, s’écria
Maurevel ; une arquebusade, un coup de rapiĂšre, un
coup de marteau, un coup de chenet, un coup de ce que
vous voudrez ; mais finissons-en, si vous voulez arriver
Ă  temps, comme nous avons promis, pour aider M. de
Guise chez l’amiral.
Coconnas soupira.

– J’y cours ! s’écria La HuriĂšre, attendez-moi.
– Mordi ! s’écria Coconnas, il va faire souffrir ce
pauvre garçon, et le voler peut-ĂȘtre. Je veux ĂȘtre lĂ  pour
l’achever, s’il est besoin, et empĂȘcher qu’on ne touche Ă 
son argent.
Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta
l’escalier derriùre maütre La Huriùre, qu’il eut bientît
rejoint ; car, à mesure qu’il montait, par un effet de la
réflexion sans doute, La HuriÚre ralentissait le pas.

Au moment oĂč il arrivait Ă  la porte, toujours suivi de
Coconnas, plusieurs coups de feu retentirent dans la
rue. AussitĂŽt on entendit La Mole sauter de son lit et le
plancher crier sous ses pas.


– Diable ! murmura La HuriĂšre un peu troublĂ©, il est
réveillé, je crois !
– Ça m’en a l’air, dit Coconnas.
– Et il va se dĂ©fendre ?
– Il en est capable. Dites donc, maĂźtre La HuriĂššre,
s’il allait vous tuer, ça serait drîle.
– Hum ! hum ! fit l’hîte.
Mais, se sentant armĂ© d’une bonne arquebuse, il se
rassura et enfonça la porte d’un vigoureux coup de pied.

On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vĂȘtu,
retranché derriÚre son lit, son épée entre ses dents et ses
pistolets Ă  la main.

– Oh ! oh ! dit Coconnas en ouvrant les narines en
vĂ©ritable bĂȘte fauve qui flaire le sang, voilĂ  qui devient
intéressant, maßtre La HuriÚre. Allons, allons ! en
avant !
– Ah ! l’on veut m’assassiner, à ce qu’il paraüt ! cria
La Mole dont les yeux flamboyaient, et c’est toi,
misérable ?
Maßtre La HuriÚre ne répondit à cette apostrophe
qu’en abaissant son arquebuse et qu’en mettant le jeune
homme en joue. Mais La Mole avait vu la
dĂ©monstration, et, au moment oĂč le coup partit, il se
jeta Ă  genoux, et la balle passa par-dessus sa tĂȘte.

– À moi ! cria La Mole, à moi, monsieur de
Coconnas !
– À moi ! monsieur de Maurevel, à moi ! cria La
HuriĂšre.
– Ma foi, monsieur de la Mole ! dit Coconnas, tout
ce que je puis dans cette affaire est de ne point me
mettre contre vous. Il paraüt qu’on tue cette nuit les
huguenots au nom du roi. Tirez-vous de lĂ  comme vous
pourrez.
– Ah ! traütres ! ah ! assassins ! c’est comme cela !
eh bien, attendez.

Et La Mole, visant Ă  son tour, lĂącha la dĂ©tente d’un
de ses pistolets. La HuriĂšre, qui ne le perdait pas de
vue, eut le temps de se jeter de cÎté ; mais Coconnas,
qui ne s’attendait pas Ă  cette riposte, resta Ă  la place oĂč
il Ă©tait et la balle lui effleura l’épaule.

– Mordi ! cria-t-il en grinçant des dents, j’en tiens ;
Ă  nous deux donc ! puisque tu le veux.
Et, tirant sa rapiĂšre, il s’élança vers La Mole.

Sans doute, s’il eĂ»t Ă©tĂ© seul, La Mole l’eĂ»t attendu ;
mais Coconnas avait derriĂšre lui maĂźtre La HuriĂšre qui
rechargeait son arquebuse, sans compter Maurevel qui,
pour se rendre à l’invitation de l’aubergiste, montait les
escaliers quatre Ă  quatre. La Mole se jeta donc dans un
cabinet, et verrouilla la porte derriĂšre lui.

– Ah ! schelme ! s’écria Coconnas furieux, heurtant
la porte du pommeau de sa rapiĂšre, attends, attends. Je
veux te trouer le corps d’autant de coups d’épĂ©e que tu
m’as gagnĂ© d’écus ce soir ! Ah ! je viens pour
t’empĂȘcher de souffrir ! ah ! je viens pour qu’on ne te
vole pas, et tu me rĂ©compenses en m’envoyant une
balle dans l’épaule ! attends ! birbonne ! attends !
Sur ces entrefaites, maütre La Huriùre s’approcha et
d’un coup de crosse de son arquebuse fit voler la porte
en éclats.

Coconnas s’élança dans le cabinet, mais il alla
donner du nez contre la muraille : le cabinet était vide
et la fenĂȘtre ouverte.

– Il se sera prĂ©cipitĂ©, dit l’hĂŽte ; et comme nous
sommes au quatriĂšme, il est mort.
– Ou il se sera sauvĂ© par le toit de la maison voisine,
dit Coconnas en enjambant la barre de la fenĂȘtre et en
s’apprĂȘtant Ă  le suivre sur ce terrain glissant et escarpĂ©.
Mais Maurevel et La HuriÚre se précipitÚrent sur lui,
et le ramenant dans la chambre :

– Êtes-vous fou ? s’écriĂšrent-ils tous deux Ă  la fois.
Vous allez vous tuer.
– Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et

habituĂ© Ă  courir dans les glaciers. D’ailleurs, quand un
homme m’a insultĂ© une fois, je monterais avec lui
jusqu’au ciel, ou je descendrais avec lui jusqu’en enfer,
quelque chemin qu’il prüt pour y arriver. Laissez-moi
faire.

– Allons donc ! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est
loin maintenant. Venez avec nous ; et si celui-lĂ   vous
échappe, vous en trouverez mille autres à sa place.
– Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux
huguenots ! J’ai besoin de me venger, et le plus tît sera
le mieux.
Et tous trois descendirent l’escalier comme une
avalanche.

– Chez l’amiral ! cria Maurevel.
– Chez l’amiral ! rĂ©pĂ©ta La HuriĂšre.
– Chez l’amiral, donc ! puisque vous le voulez, dit à
son tour Coconnas.
Et tous trois s’élancĂšrent de l’hĂŽtel de la Belle-
Étoile, laissĂ© en garde Ă  GrĂ©goire et aux autres garçons,
se dirigeant vers l’hĂŽtel de l’amiral, situĂ© rue de
Béthisy ; une flamme brillante et le bruit des
arquebusades les guidaient de ce cÎté.

– Eh ! qui vient lĂ  ? s’écria Coconnas. Un homme
sans pourpoint et sans écharpe.
– C’en est un qui se sauve, dit Maurevel.
– À vous, à vous ! à vous qui avez des arquebuses,
s’écria Coconnas.
– Ma foi, non, dit Maurevel ; je garde ma poudre
pour meilleur gibier.
– À vous, La Huriùre.
– Attendez, attendez, dit l’aubergiste en ajustant.
– Ah ! oui, attendez, s’écria Coconnas ; et en
attendant il va se sauver.
Et il s’élança Ă  la poursuite du malheureux qu’il eut
bientÎt rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment


oĂč, pour ne pas le frapper par derriĂšre, il lui criait :
« Tourne, mais tourne donc ! » un coup d’arquebuse
retentit, une balle siffla aux oreilles de Coconnas, et le
fugitif roula comme un liĂšvre atteint dans sa course la
plus rapide par le plomb du chasseur.

Un cri de triomphe se fit entendre derriĂšre
Coconnas ; le Piémontais se retourna, et vit La HuriÚre
agitant son arme.

– Ah ! cette fois, s’écria-t-il, j’ai Ă©trennĂ© au moins.
– Oui, mais vous avez manquĂ© me percer d’outre en
outre, moi.
– Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde,
cria La HuriĂšre.
Coconnas fit un bond en arriĂšre. Le blessĂ© s’était
relevé sur un genou ; et, tout entier à la vengeance, il
allait percer Coconnas de son poignard au moment
mĂȘme oĂč l’avertissement de son hĂŽte avait prĂ©venu le
Piémontais.

– Ah ! vipĂšre ! s’écria Coconnas.
Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son
Ă©pĂ©e jusqu’à la garde dans la poitrine.

– Et maintenant, s’écria Coconnas laissant le
huguenot se dĂ©battre dans les convulsions de l’agonie,
chez l’amiral ! chez l’amiral !
– Ah ! ah ! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraüt
que vous y mordez.
– Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c’est
l’odeur de la poudre qui me grise ou la vue du sang qui
m’excite, mais, mordi ! je prends goĂ»t Ă  la tuerie. C’est
comme qui dirait une battue à l’homme. Je n’ai encore
fait que des battues à l’ours ou au loup, et sur mon
honneur la battue à l’homme me paraüt plus
divertissante.
Et tous trois reprirent leur course.


8

Les massacrés

L’hĂŽtel qu’habitait l’amiral Ă©tait, comme nous
l’avons dit, situĂ© rue de BĂ©thisy. C’était une grande
maison s’élevant au fond d’une cour avec deux ailes en
retour sur la rue. Un mur ouvert par une grande porte et
par deux petites grilles donnait entrée dans cette cour.

Lorsque nos trois guisards atteignirent l’extrĂ©mitĂ©
de la rue de Béthisy, qui fait suite à la rue des FossésSaint-
Germain-l’Auxerrois, ils virent l’hĂŽtel entourĂ© de
Suisses, de soldats et de bourgeois en armes ; tous
tenaient à la main droite ou des épées, ou des piques, ou
des arquebuses, et quelques-uns, Ă  la main gauche, des
flambeaux qui répandaient sur cette scÚne un jour
funĂšbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement
imprimĂ©, s’é©pandait sur le pavĂ©, montait le long des
murailles ou flamboyait sur cette mer vivante oĂč chaque
arme jetait son Ă©clair. Tout autour de l’hĂŽtel et dans les
rues Tirechappe, Étienne et Bertin-PoirĂ©e, l’oeuvre
terrible s’accomplissait. De longs cris se faisaient
entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en temps
quelque malheureux, à moitié nu, pùle, ensanglanté,
passait, bondissant comme un daim poursuivi, dans un
cercle de lumiĂšre funĂšbre oĂč semblait s’agiter un
monde de démons.

En un instant, Coconnas, Maurevel et La HuriĂšre,
signalés de loin par leurs croix blanches et accueillis
par des cris de bienvenue, furent au plus épais de cette
foule haletante et pressée comme une meute. Sans
doute ils n’eussent pas pu passer ; mais quelques-uns
reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas
et La HuriĂšre se glissĂšrent Ă  sa suite ; tous trois
parvinrent donc Ă  se glisser dans la cour.

Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient
enfoncées, un homme, autour duquel les assassins
laissaient un vide respectueux, se tenait debout, appuyé
sur une rapiÚre nue, et les yeux fixés sur un balcon
Ă©levĂ© de quinze pieds Ă  peu prĂšs et s’étendant devant la


fenĂȘtre principale de l’hĂŽtel. Cet homme frappait du
pied avec impatience, et de temps en temps se
retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus
proches de lui.

– Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura Ă©tĂ©
prĂ©venu, il aura fui. Qu’en pensez-vous, Du Gast ?
– Impossible, Monseigneur.
--Pourquoi pas ? Ne m’avez-vous pas dit qu’un
instant avant que nous arrivassions, un homme sans
chapeau, l’épĂ©e nue Ă  la main et courant comme s’il
Ă©tait poursuivi, Ă©tait venu frapper Ă  la porte, et qu’on lui
avait ouvert ?

– Oui, Monseigneur ; mais presque aussitît M. de
Besme est arrivĂ©, les portes ont Ă©tĂ© enfoncĂ©es, l’hĂŽtel
cernĂ©. L’homme est bien entrĂ©, mais Ă  coup sĂ»r il n’a
pu sortir.
– Eh ! mais, dit Coconnas à La Huriùre, est-ce que je
me trompe, ou n’est-ce pas M. de Guise que je vois là ?
– Lui-mĂȘme, mon gentilhomme. Oui, c’est le grand
Henri de Guise en personne, qui attend sans doute que
l’amiral sorte pour lui en faire autant que l’amiral en a
fait Ă  son pĂšre. Chacun a son tour, mon gentilhomme,
et, Dieu merci ! c’est aujourd’hui le nître.
– Holà ! Besme ! holà ! cria le duc de sa voix
puissante, n’est-ce donc point encore fini ?
Et, de la pointe de son épée impatiente comme lui, il
faisait jaillir des étincelles du pavé.

En ce moment, on entendit comme des cris dans
l’hîtel, puis des coups de feu, puis un grand
mouvement de pieds et un bruit d’armes heurtĂ©es,
auquel succéda un nouveau silence.

Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la
maison.

– Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se
rapprochant de lui et en l’arrĂȘtant, votre dignitĂ© vous
commande de demeurer et d’attendre.
– Tu as raison, Du Gast ; merci ! j’attendrai. Mais,
en vĂ©ritĂ©, je meurs d’impatience et d’inquiĂ©tude. Ah !

s’il m’échappait !

Tout Ă  coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres
du premier Ă©tage s’illuminĂšrent de reflets pareils Ă  ceux
d’un incendie.
La fenĂȘtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levĂ©
les yeux, s’ouvrit ou plutĂŽt vola en Ă©clats ; et un
homme, au visage pùle et au cou blanc tout souillé de
sang, apparut sur le balcon.

– Besme ! cria le duc ; enfin c’est toi ! Eh bien ? eh
bien ?
– FoilĂ , foilĂ  ! rĂ©pondit froidement l’Allemand, qui,
se baissant, se releva presque aussitĂŽt en paraissant
soulever un poids considérable.
– Mais les autres, demanda impatiemment le duc,
les autres, oĂč sont-ils ?
– Les autres, ils achùfent les autres.
– Et toi, toi ! qu’as-tu fait ?
– Moi, fous allez foir ; regulez-vous un beu.
Le duc fit un pas en arriĂšre.

En ce moment on put distinguer l’objet que Besme
attirait à lui d’un si puissant effort.

C’était le cadavre d’un vieillard.

Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un
instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son maĂźtre.

Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui
jaillirent du corps et diaprÚrent au loin le pavé,
frappĂšrent d’épouvante jusqu’au duc lui-mĂȘme ; mais
ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun
s’avança de quelques pas, et que la lueur d’un flambeau
vint trembler sur la victime.

On distingua alors une barbe blanche, un visage
vénérable, et des mains raidies par la mort.

– L’amiral, s’écriĂšrent ensemble vingt voix qui
ensemble se turent aussitĂŽt.
– Oui, l’amiral. C’est bien lui, dit le duc en se

rapprochant du cadavre pour le contempler avec une
joie silencieuse.

– L’amiral ! l’amiral ! rĂ©pĂ©tĂšrent Ă  demi-voix tous
les témoins de cette terrible scÚne, se serrant les uns
contre les autres, et se rapprochant timidement de ce
grand vieillard abattu.
– Ah ! te voilà donc, Gaspard ! dit le duc de Guise
triomphant ; tu as fait assassiner mon pĂšre, je le venge !
Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros
protestant.

Mais aussitît les yeux du mourant s’ouvrirent avec
effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une
derniĂšre fois, et l’amiral, sans sortir de son immobilitĂ©,
dit au sacrilĂšge d’une voix sĂ©pulcrale :

– Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta
poitrine le pied d’un assassin. Je n’ai pas tuĂ© ton pĂšre.
Sois maudit !
Le duc, pùle et tremblant malgré lui, sentit un
frisson de glace courir par tout son corps ; il passa la
main sur son front comme pour en chasser la vision
lugubre ; puis, quand il la laissa retomber, quand il osa
reporter la vue sur l’amiral, ses yeux s’étaient refermĂ©s,
sa main était redevenue inerte, et un sang noir épanché
de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.

Le duc releva son épée avec un geste de résolution
désespérée.

– Eh bien, monsir, lui dit Besme, ĂȘtes-fous gontent ?
– Oui, mon brave, oui, rĂ©pliqua Henri, car tu as
vengé...
– Le dugue François, n’est-ce pas ?
– La religion, reprit Henri d’une voix sourde. Et
maintenant, continua-t-il en se retournant vers les
Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la
cour et la rue, à l’oeuvre, mes amis, à l’oeuvre !
– Eh ! bonjour, monsieur de Besme, dit alors
Coconnas s’approchant avec une sorte d’admiration de
l’Allemand, qui, toujours sur le balcon, essuyait

tranquillement son épée.

– C’est donc vous qui l’avez expĂ©diĂ© ? cria La
HuriĂšre en extase ; comment avez-vous fait cela, mon
digne gentilhomme ?
– Oh ! pien zimblement, pien zimblement : il avre
entendu tu pruit, il avre oufert son borte, et moi ly avre
passĂ© mon rapir tans le corps Ă  lui. Mais ce n’est bas le
dout, che grois que le TĂ©ligny en dient, che l’endens
grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse
qui semblaient poussés par une voix de femme se firent
entendre ; des reflets rougeĂątres illuminĂšrent une des
deux ailes formant galerie. On aperçut deux hommes
qui fuyaient poursuivis par une longue file de
massacreurs. Une arquebusade tua l’un ; l’autre trouva sur son chemin une fenĂȘtre ouverte, et, sans mesurer la
hauteur, sans s’inquiĂ©ter des ennemis qui l’attendaient
en bas, il sauta intrépidement dans la cour.

– Tuez ! tuez ! criùrent les assassins en voyant leur
victime prĂȘte Ă  leur Ă©chapper.
L’homme se releva en ramassant son Ă©pĂ©e, qui, dans
sa chute, lui Ă©tait Ă©chappĂ©e des mains, prit sa course tĂȘte
baissée à travers les assistants, enculbuta trois ou
quatre, en perça un de son épée, et au milieu du feu des
pistolades, au milieu des imprécations des soldats
furieux de l’avoir manquĂ©, il passa comme l’éclair
devant Coconnas, qui l’attendait à la porte, le poignard
Ă  la main.

– TouchĂ© ! cria le PiĂ©montais en lui traversant le
bras de sa lame fine et aiguë.
– LĂąche ! rĂ©pondit le fugitif en fouettant le visage de
son ennemi avec la lame de son Ă©pĂ©e, faute d’espace
pour lui donner un coup de pointe.
– Oh ! mille dĂ©mons ! s’écria Coconnas, c’est
monsieur de la Mole !
– Monsieur de la Mole ! rĂ©pĂ©tĂšrent La HuriĂšre et
Maurevel.
– C’est celui qui a prĂ©venu l’amiral ! criĂšrent
plusieurs soldats.

– Tue ! tue !... hurla-t-on de tous cĂŽtĂ©s.
Coconnas, La HuriĂšre et dix soldats s’élancĂšrent Ă  la
poursuite de La Mole, qui, couvert de sang et arrivé à
ce degrĂ© d’exaltation qui est la derniĂšre rĂ©serve de la
vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
guide que l’instinct. Derriùre lui, les pas et les cris de
ses ennemis l’éperonnaient et semblaient lui donner des
ailes. Parfois une balle sifflait Ă  son oreille et imprimait
tout Ă  coup Ă  sa course, prĂšs de se ralentir, une nouvelle
rapiditĂ©. Ce n’était plus une respiration, ce n’était plus
une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un rĂąle
sourd, mais un rauque hurlement. La sueur et le sang
dégouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur
son visage.

BientÎt son pourpoint devint trop serré pour les
battements de son coeur, et il l’arracha. Bientît son
épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de
lui. Parfois il lui semblait que les pas s’éloignaient et
qu’il Ă©tait prĂšs d’échapper Ă  ses bourreaux ; mais aux
cris de ceux-ci, d’autres massacreurs qui se trouvaient
sur son chemin et plus rapprochés quittaient leur
besogne sanglante et accouraient. Tout à coup il aperçut
la riviĂšre coulant silencieusement Ă  sa gauche ; il lui
sembla qu’il Ă©prouverait, comme le cerf aux abois, un
indicible plaisir Ă  s’y prĂ©cipiter, et la force suprĂȘme de
la raison put seule le retenir. À sa droite c’était le
Louvre, sombre, immobile, mais plein de bruits sourds
et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient des
casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids éclairs
les rayons de la lune. La Mole songea au roi de Navarre
comme il avait songĂ© Ă  Coligny : c’étaient ses deux
seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda le
ciel en faisant tout bas le voeu d’abjurer s’il Ă©chappait
au massacre, fit perdre par un détour une trentaine de
pas Ă  la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le
Louvre, s’élança sur le pont pĂȘle-mĂȘle avec les soldats,
reçut un nouveau coup de poignard qui glissa le long
des cÎtes, et, malgré les cris de : « Tue ! tue ! » qui
retentissaient derriÚre lui et autour de lui, malgré
l’attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
précipita comme une flÚche dans la cour, bondit
jusqu’au vestibule, franchit l’escalier, monta deux
Ă©tages, reconnut une porte et s’y appuya en frappant des
pieds et des mains.

– Qui est là ? murmura une voix de femme.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura La Mole,

ils viennent... je les entends... les voilĂ ... je les vois...
C’est moi !... moi !...

– Qui vous ? reprit la voix.
La Mole se rappela le mot d’ordre.

– Navarre ! Navarre ! cria-t-il.
Aussitît la porte s’ouvrit. La Mole, sans voir, sans
remercier Gillonne, fit irruption dans un vestibule,
traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe
suspendue au plafond.
Sous des rideaux de velours fleurdelisĂ© d’or, dans un
lit de chĂȘne sculptĂ©, une femme Ă  moitiĂ© nue, appuyĂ©e
sur son bras, ouvrait des yeux fixes d’épouvante.

La Mole se précipita vers elle.

– Madame ! s’écria-t-il, on tue, on Ă©gorge mes
frĂšres ; on veut me tuer, on veut m’égorger aussi. Ah !
vous ĂȘtes la reine... sauvez-moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une
large trace de sang.

En voyant cet homme pùle, défait, agenouillé devant
elle, la reine de Navarre se dressa épouvantée, cachant
son visage entre ses mains et criant au secours.

– Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se
relever, au nom du Ciel, n’appelez pas, car si l’on vous
entend, je suis perdu ! Des assassins me poursuivent, ils
montaient les degrés derriÚre moi. Je les entends... les
voilĂ  ! les voilĂ  !...
– Au secours ! rĂ©pĂ©ta la reine de Navarre, hors
d’elle, au secours !
– Ah ! c’est vous qui m’avez tuĂ© ! dit La Mole au
désespoir. Mourir par une si belle voix, mourir par une
si belle main ! Ah ! j’aurais cru cela impossible !
Au mĂȘme instant la porte s’ouvrit et une meute
d’hommes haletants, furieux, le visage tachĂ© de sang et
de poudre, arquebuses, hallebardes et Ă©pĂ©es en arrĂȘt, se
précipita dans la chambre.

À leur tĂȘte Ă©tait Coconnas, ses cheveux roux


hérissés, son oeil bleu pùle démesurément dilaté, la joue
toute meurtrie par l’épĂ©e de La Mole, qui avait tracĂ© sur
les chairs son sillon sanglant : ainsi défiguré, le
Piémontais était terrible à voir.

– Mordi ! cria-t-il, le voilà, le voilà ! Ah ! cette fois,
nous le tenons, enfin !
La Mole chercha autour de lui une arme et n’en
trouva point. Il jeta les yeux sur la reine et vit la plus
profonde pitié peinte sur son visage. Alors il comprit
qu’elle seule pouvait le sauver, se prĂ©cipita vers elle et
l’enveloppa dans ses bras.

Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa
longue rapiĂšre troua encore une fois l’épaule de son
ennemi, et quelques gouttes de sang tiĂšde et vermeil
diaprÚrent comme une rosée les draps blancs et
parfumés de Marguerite.

Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit
frissonner ce corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui
dans la ruelle. Il était temps. La Mole, au bout de ses
forces, était incapable de faire un mouvement ni pour
fuir, ni pour se dĂ©fendre. Il appuya sa tĂȘte livide sur
l’épaule de la jeune femme, et ses doigts crispĂ©s se
cramponnÚrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée
qui couvrait d’un flot de gaze le corps de Marguerite.

– Ah ! madame ! murmura-t-il d’une voix mourante,
sauvez-moi !
Ce fut tout ce qu’il put dire. Son oeil voilĂ© par un
nuage pareil Ă  la nuit de la mort s’obscurcit ; sa tĂȘte
alourdie retomba en arriÚre, ses bras se détendirent, ses
reins pliĂšrent et il glissa sur le plancher dans son propre
sang, entraĂźnant la reine avec lui.

En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré
par l’odeur du sang, exaspĂ©rĂ© par la course ardente qu’il
venait de faire, allongea le bras vers l’alcîve royale. Un
instant encore et son épée perçait le coeur de La Mole,
et peut-ĂȘtre en mĂȘme temps celui de Marguerite.

À l’aspect de ce fer nu, et peut-ĂȘtre plutĂŽt encore Ă 
la vue de cette insolence brutale, la fille des rois se
releva de toute sa taille et poussa un cri tellement
empreint d’épouvante, d’indignation et de rage, que le
Piémontais demeura pétrifié par un sentiment inconnu ;
il est vrai que, si cette scÚne se fût prolongée renfermée


entre les mĂȘmes acteurs, ce sentiment allait se fondre
comme neige matinale au soleil d’avril.

Mais tout à coup, par une porte cachée dans la
muraille s’élança un jeune homme de seize Ă  dix-sept
ans, vĂȘtu de noir, pĂąle et les cheveux en dĂ©sordre.

– Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà ! me
voilĂ  !
– François ! François ! à mon secours ! dit
Marguerite.
– Le duc d’Alençon ! murmura La Huriùre en
baissant son arquebuse.
– Mordi, un fils de France ! grommela Coconnas en
reculant d’un pas.
Le duc d’Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit
Marguerite échevelée, plus belle que jamais, appuyée à
la muraille, entourĂ©e d’hommes la fureur dans les yeux,
la sueur au front, et l’écume Ă  la bouche.

– MisĂ©rables ! s’écria-t-il.
– Sauvez-moi, mon frĂšre ! dit Marguerite Ă©puisĂ©e.
Ils veulent m’assassiner.
Une flamme passa sur le visage pĂąle du duc.

Quoiqu’il fĂ»t sans armes, soutenu, sans doute par la
conscience de son nom, il s’avança les poings crispĂ©s
contre Coconnas et ses compagnons, qui reculĂšrent
épouvantés devant les éclairs qui jaillissaient de ses
yeux.

– Assassinerez-vous ainsi un fils de France ?
voyons !
Puis, comme ils continuaient de reculer devant lui :

– Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu’on
me pende tous ces brigands !
Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes
qu’il ne l’eĂ»t Ă©tĂ© Ă  l’aspect d’une compagnie de reĂźtres
ou de lansquenets, Coconnas avait déjà gagné la porte.
La HuriÚre redescendait les degrés avec des jambes de
cerf, les soldats s’entrechoquaient et se culbutaient dans


le vestibule pour fuir au plus tĂŽt, trouvant la porte trop
Ă©troite comparĂ©e au grand dĂ©sir qu’ils avaient d’ĂȘtre
dehors.

Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement
jeté sur le jeune homme évanoui sa couverture de
damas, et s’était Ă©loignĂ©e de lui.

Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc
d’Alençon se retourna.

– Ma soeur, s’écria-t-il en voyant Marguerite toute
marbrée de sang, serais tu blessée ?
Et il s’élança vers sa soeur avec une inquiĂ©tude qui
eĂ»t fait honneur Ă  sa tendresse, si cette tendresse n’eĂ»t
pas Ă©tĂ© accusĂ©e d’ĂȘtre plus grande qu’il ne convenait Ă 
un frĂšre.

– Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis,
c’est lĂ©gĂšrement.
– Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses
mains tremblantes tout le corps de Marguerite ; ce sang,
d’oĂč vient-il ?
– Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces
misĂ©rables a portĂ© la main sur moi, peut-ĂȘtre Ă©tait-il
blessé.
– PortĂ© la main sur ma soeur ! s’écria le duc. Oh ! si
tu me l’avais seulement montrĂ© du doigt, si tu m’avais
dit lequel, si je savais oĂč le trouver !
– Chut ! dit Marguerite.
– Et pourquoi ? dit François.
– Parce que si l’on vous voyait à cette heure dans
ma chambre...
– Un frùre ne peut-il pas visiter sa soeur,
Marguerite ?
La reine arrĂȘta sur le duc d’Alençon un regard si
fixe et cependant si menaçant, que le jeune homme
recula.

– Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je
rentre chez moi. Mais tu ne peux rester seule pendant

cette nuit terrible. Veux-tu que j’appelle Gillonne ?

– Non, non, personne ; va-t’en, François, va-t’en par
oĂč tu es venu.
Le jeune prince obéit ; et à peine eut-il disparu, que
Marguerite, entendant un soupir qui venait de derriĂšre
son lit, s’élança vers la porte du passage secret, la ferma
au verrou, puis courut à l’autre porte, qu’elle ferma de
mĂȘme, juste au moment oĂč un gros d’archers et de
soldats qui poursuivaient d’autres huguenots logĂ©s dans
le Louvre passait comme un ouragan Ă  l’extrĂ©mitĂ© du
corridor.

Alors, aprÚs avoir regardé avec attention autour
d’elle pour voir si elle Ă©tait bien seule, elle revint vers la
ruelle de son lit, souleva la couverture de damas qui
avait dérobé le corps de La Mole aux regards du duc
d’Alençon, tira avec effort la masse inerte dans la
chambre, et, voyant que le malheureux respirait encore,
elle s’assit, appuya sa tĂȘte sur ses genoux, et lui jeta de
l’eau au visage pour le faire revenir.

Ce fut alors seulement que, l’eau Ă©cartant le voile de
poussiĂšre, de poudre et de sang qui couvrait la figure du
blessé, Marguerite reconnut en lui ce beau gentilhomme
qui, plein d’existence et d’espoir, Ă©tait trois ou quatre
heures auparavant venu lui demander sa protection prĂšs
du roi de Navarre, et l’avait, en la laissant rĂȘveuse elle-
mĂȘme, quittĂ©e Ă©bloui de sa beautĂ©.

Marguerite jeta un cri d’effroi, car maintenant ce
qu’elle ressentait pour le blessĂ© c’était plus que de la
pitiĂ©, c’était de l’intĂ©rĂȘt ; en effet, le blessĂ© pour elle
n’était plus un simple Ă©tranger, c’était presque une
connaissance. Sous sa main le beau visage de La Mole
reparut bientĂŽt tout entier, mais pĂąle, alangui par la
douleur ; elle mit avec un frisson mortel et presque
aussi pĂąle que lui la main sur son coeur, son coeur
battait encore. Alors elle étendit cette main vers un
flacon de sels qui se trouvait sur une table voisine et le
lui fit respirer.

La Mole ouvrit les yeux.

– Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il, oĂč suis-je ?
– SauvĂ© ! Rassurez-vous, sauvĂ© ! dit Marguerite.
La Mole tourna avec effort son regard vers la reine,


la dévora un instant des yeux et balbutia :

– Oh ! que vous ĂȘtes belle !
Et, comme ébloui, il referma aussitÎt la paupiÚre en
poussant un soupir.

Marguerite jeta un léger cri. Le jeune homme avait
pĂąli encore, si c’était possible ; et elle crut un instant
que ce soupir était le dernier.

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! dit-elle, ayez pitiĂ© de
lui !
En ce moment on heurta violemment Ă  la porte du
corridor.

Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-
dessous l’épaule.

– Qui va là ? cria-t-elle.
– Madame, madame, c’est moi, moi ! cria une voix
de femme. Moi, la duchesse de Nevers.
– Henriette ! s’écria Marguerite. Oh ! il n’y a pas de
danger, c’est une amie, entendez-vous, monsieur ?
La Mole fit un effort et se souleva sur un genou.

– Tñchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir
la porte, dit la reine.
La Mole appuya sa main Ă  terre, et parvint Ă  garder
l’équilibre.

Marguerite fit un pas vers la porte ; mais elle
s’arrĂȘta tout Ă  coup, frĂ©missant d’effroi.

– Ah ! tu n’es pas seule ? s’écria-t-elle en entendant
un bruit d’armes.
– Non, je suis accompagnĂ©e de douze gardes que
m’a laissĂ©s mon beau frĂšre M. de Guise.
– M. de Guise ! murmura La Mole. Oh ! l’assassin !
l’assassin !
– Silence, dit Marguerite, pas un mot.

Et elle regarda tout autour d’elle pour voir oĂč elle
pourrait cacher le blessé.

– Une Ă©pĂ©e, un poignard ! murmura La Mole.
– Pour vous dĂ©fendre ? inutile ; n’avez-vous pas
entendu ? ils sont douze et vous ĂȘtes seul.
– Non pas pour me dĂ©fendre, mais pour ne pas
tomber vivant entre leurs mains.
– Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai.
Ah ! ce cabinet ! venez, venez.
La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se
traüna jusqu’au cabinet. Marguerite referma la porte
derriĂšre lui, et serrant la clef dans son aumĂŽniĂšre :

– Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui
glissa-t-elle Ă  travers le lambris, et vous ĂȘtes sauvĂ©.
Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle
alla ouvrir à son amie qui se précipita dans ses bras.

– Ah ! dit-elle, il ne vous est rien arrivĂ©, n’est-ce
pas, madame ?
– Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau
pour qu’on ne vüt point les taches de sang qui
maculaient son peignoir.
– Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de
Guise m’a donnĂ© douze gardes pour me reconduire Ă 
son hîtel, et que je n’ai pas besoin d’un si grand
cortĂšge, j’en laisse six Ă  Votre MajestĂ©. Six gardes du
duc de Guise valent mieux cette nuit qu’un rĂ©giment
entier des gardes du roi.
Marguerite n’osa pas refuser ; elle installa ses six
gardes dans le corridor, et embrassa la duchesse qui,
avec les six autres, regagna l’hîtel du duc de Guise,
qu’elle habitait en l’absence de son mari.


9

Les massacreurs

Coconnas n’avait pas fui, il avait fait retraite. La
HuriĂšre n’avait pas fui, il s’était prĂ©cipitĂ©. L’un avait
disparu à la maniùre du tigre, l’autre à celle du loup.

Il en résulta que La HuriÚre se trouvait déjà sur la
place Saint-Germain l’Auxerrois, que Coconnas ne
faisait encore que sortir du Louvre.

La HuriĂšre, se voyant seul avec son arquebuse au
milieu des passants qui couraient, des balles qui
sifflaient et des cadavres qui tombaient des fenĂȘtres, les
uns entiers, les autres par morceaux, commença à avoir
peur et Ă  chercher prudemment Ă  regagner son
hÎtellerie ; mais comme il débouchait de la rue de
l’Arbre-Sec par la rue d’Averon, il tomba dans une
troupe de Suisses et de chevau-lĂ©gers : c’était celle que
commandait Maurevel.

– Eh bien, s’écria celui qui s’était baptisĂ© lui-mĂȘme
du nom de Tueur de roi, vous avez déjà fini ? Vous
rentrez, mon hĂŽte ? et que diable avez-vous fait de notre
gentilhomme piémontais ? il ne lui est pas arrivé
malheur ? Ce serait dommage, car il allait bien.
– Non pas, que je pense, reprit La Huriùre, et
j’espùre qu’il va nous rejoindre.
– D’oĂč venez-vous ?
– Du Louvre, oĂč je dois dire qu’on nous a reçus
assez rudement.
– Et qui cela ?
– M. le duc d’Alençon. Est-ce qu’il n’en est pas,
lui ?
– Monseigneur le duc d’Alençon n’est de rien que
de ce qui le touche personnellement ; proposez-lui de
traiter ses deux frÚres aßnés en huguenots, et il en sera :
pourvu toutefois que la besogne se fasse sans le

compromettre. Mais n’allez-vous point avec ces braves
gens, maĂźtre La HuriĂšre ?

– Et oĂč vont-ils ?
– Oh ! mon Dieu ! rue Montorgueil ; il y a là un
ministre huguenot de ma connaissance ; il a une femme
et six enfants. Ces hérétiques engendrent énormément.
Ce sera curieux.
– Et vous, oĂč allez-vous ?
– Oh ! moi, je vais à une affaire particuliùre.
– Dites donc, n’y allez pas sans moi, dit une voix
qui fit tressaillir Maurevel ; vous connaissez les bons
endroits et je veux en ĂȘtre.
– Ah ! c’est notre PiĂ©montais, dit Maurevel.
– C’est M. de Coconnas, dit La Huriùre. Je croyais
que vous me suiviez.
– Peste ! vous dĂ©talez trop vite pour cela ; et puis, je
me suis un peu détourné de la ligne droite pour aller
jeter Ă  la riviĂšre un affreux enfant qui criait : « À bas les
papistes, vive l’amiral ! » Malheureusement, je crois
que le drÎle savait nager. Ces misérables parpaillots, si
on veut les noyer, il faudra les jeter à l’eau comme les
chats, avant qu’ils voient clair.
– Ah çà ! vous dites que vous venez du Louvre ?
Votre huguenot s’y Ă©tait donc rĂ©fugiĂ© ? demanda
Maurevel.
– Oh ! mon Dieu, oui !
– Je lui ai envoyĂ© un coup de pistolet au moment oĂč
il ramassait son Ă©pĂ©e dans la cour de l’amiral ; mais je
ne sais comment cela s’est fait, je l’ai manquĂ©.
– Oh ! moi, dit Coconnas, je ne l’ai pas manquĂ© ; je
lui ai donné de mon épée dans le dos, que la lame en
Ă©tait humide Ă  cinq pouces de la pointe. D’ailleurs, je
l’ai vu tomber dans les bras de Marguerite, jolie femme,
mordi ! Cependant, j’avoue que je ne serais pas fĂąchĂ©
d’ĂȘtre tout Ă  fait sĂ»r qu’il est mort. Ce gaillard-lĂ 
m’avait l’air d’ĂȘtre d’un caractĂšre fort rancunier, et il
serait capable de m’en vouloir toute sa vie. Mais ne
disiez-vous pas que vous alliez quelque part ?

– Vous tenez donc à venir avec moi ?
– Je tiens à ne pas rester en place, mordi ! Je n’en ai
encore tué que trois ou quatre, et, quand je me refroidis,
mon épaule me fait mal. En route ! en route !
– Capitaine ! dit Maurevel au chef de la troupe,
donnez-moi trois hommes et allez expédier votre
ministre avec le reste.
Trois Suisses se détachÚrent et vinrent se joindre à
Maurevel. Les deux troupes cependant marchĂšrent cĂŽte
à cîte jusqu’à la hauteur de la rue Tirechappe ; là, les
chevau-légers et les Suisses prirent la rue de la
Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
HuriĂšre et ses trois hommes suivaient la rue de la
Ferronnerie, prenaient la rue Trousse-Vache et
gagnaient la rue Sainte-Avoye.

– Mais oĂč diable nous conduisez-vous ? dit
Coconnas, que cette longue marche sans résultat
commençait à ennuyer.
– Je vous conduis Ă  une expĂ©dition brillante et utile
Ă  la fois. AprĂšs l’amiral, aprĂšs TĂ©ligny, aprĂšs les
princes huguenots, je ne pouvais rien vous offrir de
mieux. Prenez donc patience. C’est rue du Chaume que
nous avons affaire, et dans un instant nous allons y ĂȘtre.
– Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume
n’est-elle pas proche du Temple ?
– Oui, pourquoi ?
– Ah ! c’est qu’il y a lĂ  un vieux crĂ©ancier de notre
famille, un certain Lambert Mercandon, auquel mon
pĂšre m’a recommandĂ© de rendre cent nobles Ă  la rose
que j’ai là à cet effet dans ma poche.
– Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de
vous acquitter envers lui.
– Comment cela ?
– C’est aujourd’hui le jour oĂč l’on rĂšgle ses vieux
comptes. Votre Mercandon est-il huguenot ?
– Oh ! oh ! fit Coconnas, je comprends, il doit l’ĂȘtre.

– Chut ! nous sommes arrivĂ©s.
– Quel est ce grand hîtel avec son pavillon sur la
rue ?
– L’hîtel de Guise.
– En vĂ©ritĂ©, dit Coconnas, je ne pouvais pas
manquer de venir ici, puisque j’arrive à Paris sous le
patronage du grand Henri. Mais, mordi ! tout est bien
tranquille dans ce quartier-ci, mon cher, c’est tout au
plus si l’on entend le bruit des arquebusades : on se
croirait en province ; tout le monde dort, ou que le
diable m’emporte !
En effet, l’hĂŽtel de Guise lui-mĂȘme semblait aussi
tranquille que dans les temps ordinaires. Toutes les
fenĂȘtres en Ă©taient fermĂ©es, et une seule lumiĂšre brillait
derriĂšre la jalousie de la fenĂȘtre principale du pavillon
qui avait, lorsqu’il Ă©tait entrĂ© dans la rue, attirĂ©
l’attention de Coconnas. Un peu au-delà de l’hîtel de
Guise, c’est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et
de celle des Quatre-Fils, Maurevel s’arrĂȘta.

– Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
– De celui que vous cherchez, c’est-à-dire..., fit La
HuriĂšre.
– Puisque vous m’accompagnez, nous le cherchons.
– Comment ! cette maison qui semble dormir d’un si
bon sommeil...
– Justement ! Vous, La Huriùre, vous allez utiliser
l’honnĂȘte figure que le ciel vous a donnĂ©e par erreur, en
frappant Ă  cette maison. Passez votre arquebuse Ă  M. de
Coconnas, il y a une heure que je vois qu’il la lorgne. Si
vous ĂȘtes introduit, vous demanderez Ă  parler au
seigneur de Mouy.
– Ah ! ah ! fit Coconnas, je comprends : vous avez
aussi un crĂ©ancier dans le quartier du Temple, Ă  ce qu’il
paraĂźt.
– Justement, continua Maurevel. Vous monterez
donc en jouant le huguenot, vous avertirez de Mouy de
tout ce qui se passe ; il est brave, il descendra...
– Et une fois descendu ? demanda La Huriùre.

– Une fois descendu, je le prierai d’aligner son Ă©pĂ©e
avec la mienne.
– Sur mon ñme, c’est d’un brave gentilhomme, dit
Coconnas, et je compte faire exactement la mĂȘme chose
avec Lambert Mercandon ; et s’il est trop vieux pour
accepter, ce sera avec quelqu’un de ses fils ou de ses
neveux.
La HuriÚre alla sans répliquer frapper à la porte ; ses
coups, retentissant dans le silence de la nuit, firent
ouvrir les portes de l’hîtel de Guise et sortir quelques
tĂȘtes par ses ouvertures : on vit alors que l’hĂŽtel Ă©tait
calme à la maniùre des citadelles, c’est-à-dire parce
qu’il Ă©tait plein de soldats.

Ces tĂȘtes rentrĂšrent presque aussitĂŽt, devinant sans
doute de quoi il était question.

– Il loge donc là, votre M. de Mouy ? dit Coconnas
montrant la maison oĂč La HuriĂšre continuait de frapper.
– Non, c’est le logis de sa maütresse.
– Mordi ! quelle galanterie vous lui faites ! lui
fournir l’occasion de tirer l’épĂ©e sous les yeux de sa
belle ! Alors nous serons les juges du camp. Cependant
j’aimerais assez Ă  me battre moi-mĂȘme. Mon Ă©paule me
brûle.
– Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi
fort endommagée.
Coconnas poussa une espĂšce de rugissement.

– Mordi ! dit-il, j’espùre qu’il est mort, ou sans cela
je retournerais au Louvre pour l’achever.
La HuriĂšre frappait toujours.

BientĂŽt une fenĂȘtre du premier Ă©tage s’ouvrit, et un
homme parut sur le balcon en bonnet de nuit, en
caleçon et sans armes.

– Qui va là ? cria cet homme.
Maurevel fit un signe Ă  ses Suisses, qui se rangĂšrent
sous une encoignure, tandis que Coconnas s’aplatissait
de lui-mĂȘme contre la muraille.


– Ah ! monsieur de Mouy, dit l’aubergiste de sa
voix cĂąline, est-ce vous ?
– Oui, c’est moi : aprùs ?
– C’est bien lui, murmura Maurevel en frĂ©missant
de joie.
– Eh ! monsieur, continua La Huriùre, ne savez-vous
point ce qui se passe ? On Ă©gorge M. l’amiral, on tue les
religionnaires nos frĂšres. Venez vite Ă  leur aide, venez.
– Ah ! s’écria de Mouy, je me doutais bien qu’il se
tramait quelque chose pour cette nuit. Ah ! je n’aurais
pas dĂ» quitter mes braves camarades. Me voici, mon
ami, me voici, attendez-moi.
Et sans refermer la fenĂȘtre, par laquelle sortirent
quelques cris de femme effrayée, quelques
supplications tendres, M. de Mouy chercha son
pourpoint, son manteau et ses armes.

– Il descend, il descend ! murmura Maurevel pñle de
joie. Attention, vous autres ! glissa-t-il dans l’oreille des
Suisses.
Puis retirant l’arquebuse des mains de Coconnas et
soufflant sur la mĂšche pour s’assurer qu’elle Ă©tait
toujours bien allumée :

– Tiens, La Huriùre, ajouta-t-il à l’aubergiste, qui
avait fait retraite vers le gros de la troupe, reprends ton
arquebuse.
– Mordi ! s’écria Coconnas, voici la lune qui sort
d’un nuage pour ĂȘtre tĂ©moin de cette belle rencontre. Je
donnerais beaucoup pour que Lambert Mercandon fût
ici et servĂźt de second Ă  M. de Mouy.
– Attendez, attendez ! dit Maurevel. M. de Mouy
vaut dix hommes Ă  lui tout seul, et nous en aurons peut-
ĂȘtre assez Ă  nous six Ă  nous dĂ©barrasser de lui. Avancez,
vous autres, continua Maurevel en faisant signe aux
Suisses de se glisser contre la porte, afin de le frapper
quand il sortira.
– Oh ! oh ! dit Coconnas en regardant ces
préparatifs, il paraßt que cela ne se passera point tout à
fait comme je m’y attendais.

Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de
Mouy. Les Suisses étaient sortis de leur cachette pour
prendre leur place prĂšs de la porte. Maurevel et La
Huriùre s’avançaient sur la pointe du pied, tandis que,
par un reste de gentilhommerie, Coconnas restait Ă  sa
place, lorsque la jeune femme, Ă  laquelle on ne pensait
plus, parut Ă  son tour au balcon et poussa un cri terrible
en apercevant les Suisses, Maurevel et La HuriĂšre.

De Mouy, qui avait dĂ©jĂ  entrouvert la porte, s’arrĂȘta.

– Remonte, remonte, cria la jeune femme ; je vois
reluire des Ă©pĂ©es, je vois briller la mĂšche d’une
arquebuse. C’est un guet-apens.
– Oh ! oh ! reprit en grondant la voix du jeune
homme, voyons un peu ce que veut dire tout ceci.
Et il referma la porte, remit la barre, repoussa le
verrou et remonta.

L’ordre de bataille de Maurevel fut changĂ© dĂšs qu’il
vit que de Mouy ne sortirait point. Les Suisses allĂšrent
se poster de l’autre cĂŽtĂ© de la rue, et La HuriĂšre, son
arquebuse au poing, attendit que l’ennemi reparĂ»t Ă  la
fenĂȘtre. Il n’attendit pas longtemps. De Mouy s’avança
prĂ©cĂ©dĂ© de deux pistolets d’une longueur si respectable,
que La HuriÚre, qui le couchait déjà en joue, réfléchit
soudain que les balles du huguenot n’avaient pas plus
de chemin Ă  faire pour arriver dans la rue que sa balle Ă 
lui n’en avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je
puis tuer ce gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme
peut me tuer du mĂȘme coup.

Or, comme au bout du compte maĂźtre La HuriĂšre,
aubergiste de son Ă©tat, n’était soldat que par
circonstance, cette réflexion le détermina à faire retraite
et à chercher un abri à l’angle de la rue de Braque,
assez Ă©loignĂ©e pour qu’il eĂ»t quelque difficultĂ© Ă 
trouver de lĂ , avec une certaine certitude, surtout la
nuit, la ligne que devait suivre sa balle pour arriver
jusqu’à de Mouy.

De Mouy jeta un coup d’oeil autour de lui et
s’avança en s’effaçant comme un homme qui se prĂ©pare
Ă  un duel ; mais voyant que rien ne venait :

– Ça, dit-il, il paraüt, monsieur le donneur d’avis,
que vous avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me

voilĂ , que me voulez-vous ?

– Ah ! ah ! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
– Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui
que vous soyez, ne voyez-vous pas que j’attends ?
La HuriÚre garda le silence. Maurevel ne répondit
point, et les trois Suisses demeurĂšrent cois.

Coconnas attendit un instant ; puis, voyant que
personne ne soutenait la conversation entamée par La
HuriÚre et continuée par de Mouy, il quitta son poste,
s’avança jusqu’au milieu de la rue, et mettant le
chapeau Ă  la main :

– Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un
assassinat, comme vous pourriez le croire, mais pour un
duel... J’accompagne un de vos ennemis qui voudrait
avoir affaire Ă  vous pour termienr galamment une
vieille discussion. Eh ! mordi ! avancez donc, monsieur
de Maurevel, au lieu de tourner le dos : monsieur
accepte.
– Maurevel ! s’écria de Mouy ; Maurevel, l’assassin
de mon pĂšre ! Maurevel, le Tueur du roi ! Ah ! pardieu,
oui, j’accepte.
Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l’hîtel de
Guise pour y chercher du renfort, il perça son chapeau
d’une balle.

Au bruit de l’explosion, aux cris de Maurevel, les
gardes qui avaient ramené la duchesse de Nevers
sortirent, accompagnés de trois ou quatre
gentilshommes suivis de leurs pages, et s’avancùrent
vers la maison de la maĂźtresse du jeune de Mouy.

Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la
troupe, fit tomber mort le soldat qui se trouvait le plus
proche de Maurevel ; aprĂšs quoi de Mouy se trouvant
sans armes, ou du moins avec des armes inutiles,
puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
adversaires Ă©taient hors de la portĂ©e de l’épĂ©e, s’abrita
derriĂšre la galerie du balcon.

Cependant çà et lĂ  les fenĂȘtres commençaient de
s’ouvrir aux environs, et, selon l’humeur pacifique ou
belliqueuse de leurs habitants, se refermaient ou se
hĂ©rissaient de mousquets ou d’arquebuses.


– À moi, mon brave Mercandon ! s’écria de Mouy
en faisant signe Ă  un homme dĂ©jĂ  vieux qui, d’une
fenĂȘtre qui venait de s’ouvrir en face de l’hĂŽtel de
Guise, cherchait Ă  voir quelque chose dans cette
confusion.
– Vous appelez, sire de Mouy ? cria le vieillard ;
est-ce à vous qu’on en veut ?
– C’est à moi, c’est à vous, c’est à tous les
protestants ; et, tenez, en voilĂ  la preuve.
En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger
contre lui l’arquebuse de La Huriùre. Le coup partit ;
mais le jeune homme eut le temps de se baisser, et la
balle alla briser une vitre au-dessus de sa tĂȘte.

– Mercandon ! s’écria Coconnas, qui Ă  la vue de
cette bagarre tressaillait de plaisir et avait oublié son
créancier, mais à qui cette apostrophe de de Mouy le
rappelait : Mercandon, rue du Chaume, c’est bien cela !
Ah ! il demeure là, c’est bon ; nous allons avoir affaire
chacun Ă  notre homme.
Et tandis que les gens de l’hîtel de Guise
enfonçaient les portes de la maison oĂč Ă©tait de Mouy ;
tandis que Maurevel, un flambeau Ă  la main, essayait
d’incendier la maison ; tandis que, les portes une fois
brisĂ©es, un combat terrible s’engageait contre un seul
homme qui, Ă  chaque coup de rapiĂšre, abattait son
ennemi, Coconnas essayait, Ă  l’aide d’un pavĂ©,
d’enfoncer la porte de Mercandon, qui, sans s’inquiĂ©ter
de cet effort solitaire, arquebusait de son mieux Ă  sa
fenĂȘtre.

Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva
illuminĂ© comme en plein jour, peuplĂ© comme l’intĂ©rieur
d’une fourmiliùre ; car, de l’hîtel de Montmorency, six
ou huit gentilshommes huguenots, avec leurs serviteurs
et leurs amis, venaient de faire une charge furieuse et
commençaient, soutenus par le feu des fenĂȘtres, Ă  faire
reculer les gens de Maurevel et ceux de l’hîtel de
Guise, qu’ils finirent par acculer Ă  l’hĂŽtel d’oĂč ils
étaient sortis.

Coconnas, qui n’avait point encore achevĂ©
d’enfoncer la porte de Mercandon quoiqu’il s’escrimñt
de tout son coeur, fut pris dans ce brusque refoulement.
S’adossant alors Ă  la muraille et mettant l’épĂ©e Ă  la


main, il commença non seulement à se défendre, mais
encore à attaquer avec des cris si terribles, qu’il
dominait toute cette mĂȘlĂ©e. Il ferrailla ainsi de droite et
de gauche, frappant amis et ennemis, jusqu’à ce qu’un
large vide se fĂ»t opĂ©rĂ© autour de lui. À mesure que sa
rapiĂšre trouait une poitrine et que le sang tiĂšde
Ă©claboussait ses mains et son visage, lui, l’oeil dilatĂ©,
les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.

De Mouy, aprÚs un combat terrible livré dans
l’escalier et le vestibule, avait fini par sortir en vĂ©ritable
héros de sa maison brûlante. Au milieu de toute cette
lutte, il n’avait pas cessĂ© de crier : À moi, Maurevel !
Maurevel, oĂč es-tu ? l’insultant par les Ă©pithĂštes les plus
injurieuses. Il apparut enfin dans la rue, soutenant d’un
bras sa maßtresse, à moitié nue et presque évanouie, et
tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
flamboyante par le mouvement de rotation qu’il lui
imprimait, traçait des cercles blancs ou rouges, selon
que la lune en argentait la lame ou qu’un flambeau en
faisait reluire l’humiditĂ© sanglante. Maurevel avait fui.
La HuriĂšre, repoussĂ© par de Mouy jusqu’à Coconnas,
qui ne le reconnaissait pas et le recevait Ă  la pointe de
son épée, demandait grùce des deux cÎtés. En ce
moment, Mercandon l’aperçut, le reconnut à son
écharpe blanche pour un massacreur.

Le coup partit. La HuriÚre jeta un cri, étendit les
bras, laissa échapper son arquebuse, et, aprÚs avoir
essayé de gagner la muraille pour se retenir à quelque
chose, tomba la face contre terre.

De Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans
la rue de Paradis et disparut.

La résistance des huguenots avait été telle, que les
gens de l’hĂŽtel de Guise, repoussĂ©s, Ă©taient rentrĂ©s et
avaient fermĂ© les portes de l’hĂŽtel, dans la crainte d’ĂȘtre
assiégés et pris chez eux.

Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette
exaltation oĂč, pour les gens du Midi surtout, le courage
se change en folie, n’avait rien vu, rien entendu. Il
remarqua seulement que ses oreilles tintaient moins
fort, que ses mains et son visage se séchaient un peu, et,
abaissant la pointe de son épée, il ne vit plus prÚs de lui
qu’un homme couchĂ©, la face noyĂ©e dans un ruisseau
rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.


Ce fut une bien courte trĂȘve, car au moment oĂč il
allait s’approcher de cet homme, qu’il croyait
reconnaütre pour La Huriùre, la porte de la maison qu’il
avait vainement essayé de briser à coups de pavés
s’ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de son fils et de
ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
reprendre haleine.

– Le voilĂ  ! le voilĂ  ! s’écriĂšrent-ils tout d’une voix.
Coconnas se trouvait au milieu de la rue, et,
craignant d’ĂȘtre entourĂ© par ces quatre hommes qui
l’attaquaient à la fois, il fit, avec la vigueur d’un de ces
chamois qu’il avait si souvent poursuivis dans les
montagnes, un bond en arriÚre, et se trouva adossé à la
muraille de l’hĂŽtel de Guise. Une fois tranquillisĂ© sur
les surprises, il se remit en garde et redevint railleur.

– Ah ! ah ! pùre Mercandon ! dit-il, vous ne me
reconnaissez pas ?
– Oh ! misĂ©rable ! s’écria le vieux huguenot, je te
reconnais bien, au contraire ; tu m’en veux ! à moi,
l’ami, le compagnon de ton pùre ?
– Et son crĂ©ancier, n’est-ce pas ?
– Oui, son crĂ©ancier, puisque c’est toi qui le dis.
– Eh bien, justement, rĂ©pondit Coconnas, je viens
régler nos comptes.
– Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes
gens qui l’accompagnaient, et qui Ă  sa voix s’élancĂšrent
contre la muraille.
– Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour
arrĂȘter les gens il vous faut une prise de corps et vous
avez négligé de la demander au prévÎt.
Et Ă  ces paroles il engagea l’épĂ©e avec celui des
jeunes gens qui se trouvait le plus proche de lui, et au
premier dégagement lui abattit le poignet avec sa
rapiĂšre. Le malheureux se recula en hurlant.

– Et d’un ! dit Coconnas.
Au mĂȘme instant, la fenĂȘtre sous laquelle Coconnas
avait cherchĂ© un abri s’ouvrit en grinçant. Coconnas fit
un soubresaut, craignant une attaque de ce cÎté ; mais,


au lieu d’un ennemi, ce fut une femme qu’il aperçut ; au
lieu de l’arme meurtriĂšre qu’il s’apprĂȘtait Ă  combattre,
ce fut un bouquet qui tomba Ă  ses pieds.

– Tiens ! une femme ! dit-il.
Il salua la dame de son épée et se baissa pour
ramasser le bouquet.

– Prenez garde, brave catholique, prenez garde,
s’écria la dame.
Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le
poignard du second neveu ne fendĂźt son manteau et
n’entamĂąt l’autre Ă©paule.

La dame jeta un cri perçant.

Coconnas la remercia et la rassura d’un mĂȘme geste,
s’élança sur le second neveu, qui rompit ; mais au
second appel son pied de derriĂšre glissa dans le sang.
Coconnas s’élança sur lui avec la rapiditĂ© du chat-tigre,
et lui traversa la poitrine de son épée.

– Bien, bien, brave cavalier ! cria la dame de l’hîtel
de Guise, bien ! je vous envoie du secours.
– Ce n’est point la peine de vous dĂ©ranger pour cela,
madame ! dit Coconnas. Regardez plutît jusqu’au bout,
si la chose vous intéresse, et vous allez voir comment le
comte Annibal de Coconnas accommode les huguenots.
En ce moment le fils du vieux Mercandon tira
presque Ă  bout portant un coup de pistolet Ă  Coconnas,
qui tomba sur un genou.

La dame de la fenĂȘtre poussa un cri, mais Coconnas
se releva ; il ne s’était agenouillĂ© que pour Ă©viter la
balle, qui alla trouver le mur Ă  deux pieds de la belle
spectatrice.

Presque en mĂȘme temps, de la fenĂȘtre du logis de
Mercandon partit un cri de rage, et une vieille femme,
qui à sa croix et à son écharpe blanche reconnut
Coconnas pour un catholique, lui lança un pot de fleurs
qui l’atteignit au dessus du genou.

– Bon ! dit Coconnas ; l’une me jette des fleurs,
l’autre les pots. Si cela continue, on va dĂ©molir les
maisons.

– Merci, ma mùre, merci ! cria le jeune homme.
– Va, femme, va ! dit le vieux Mercandon, mais
prends garde Ă  nous !
– Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la
jeune dame de l’hîtel de Guise ; je vais faire tirer aux
fenĂȘtres.
– Ah ça ! c’est donc un enfer de femmes, dont les
unes sont pour moi et les autres contre moi ! dit
Coconnas. Mordi ! finissons-en.
La scÚne, en effet, était bien changée, et tirait
évidemment à son dénouement. En face de Coconnas,
blessé il est vrai, mais dans toute la vigueur de ses
vingt-quatre ans, mais habitué aux armes, mais irrité
plutĂŽt qu’affaibli par les trois ou quatre Ă©gratignures
qu’il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon et
son fils : Mercandon, vieillard de soixante Ă  soixante-
dix ans ; son fils, enfant de seize Ă  dix-huit ans : ce
dernier pĂąle, blond et frĂȘle, avait jetĂ© son pistolet
déchargé et par conséquent devenu inutile, et agitait en
tremblant une épée de moitié moins longue que celle du
PiĂ©montais ; le pĂšre, armĂ© seulement d’un poignard et
d’une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
femme, Ă  la fenĂȘtre en face, la mĂšre du jeune homme,
tenait Ă  la main un morceau de marbre et s’apprĂȘtait Ă  le
lancer. Enfin Coconnas, excitĂ© d’un cĂŽtĂ© par les
menaces, de l’autre par les encouragements, fier de sa
double victoire, enivré de poudre et de sang, éclairé par
la rĂ©verbĂ©ration d’une maison en flammes, exaltĂ© par
l’idĂ©e qu’il combattait sous les yeux d’une femme dont
la beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang
lui paraissait incontestable ; Coconnas, comme le
dernier des Horaces, avait senti doubler ses forces, et
voyant le jeune homme hésiter, il courut à lui et croisa
sur sa petite épée sa terrible et sanglante rapiÚre. Deux
coups suffirent pour la lui faire sauter des mains. Alors
Mercandon chercha Ă  repousser Coconnas, pour que les
projectiles lancĂ©s par la fenĂȘtre l’atteignissent plus
sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser
la double attaque du vieux Mercandon, qui essayait de
le percer de son poignard, et de la mĂšre du jeune
homme, qui tentait de lui briser la tĂȘte avec la pierre
qu’elle s’apprĂȘtait Ă  lui lancer, saisit son adversaire Ă 
bras-le-corps, le présentant à tous les coups comme un
bouclier, et l’étouffant dans son Ă©treinte herculĂ©enne.


– À moi, Ă  moi ! s’écria le jeune homme, il me brise
la poitrine ! Ă  moi, Ă  moi !
Et sa voix commença de se perdre dans un rùle
sourd et étranglé.

Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.

– Grñce ! grñce ! dit-il, monsieur de Coconnas !
grñce ! c’est mon unique enfant !
– C’est mon fils ! c’est mon fils ! cria la mùre,
l’espoir de notre vieillesse ! ne le tuez pas, monsieur !
ne le tuez pas !

– Ah ! vraiment ! cria Coconnas en Ă©clatant de rire.
Que je ne le tue pas ! et que voulait-il donc me faire
avec son épée et son pistolet ?
– Monsieur, continua Mercandon en joignant les
mains, j’ai chez moi l’obligation souscrite par votre
pĂšre, je vous la rendrai ; j’ai dix mille Ă©cus d’or, je vous
les donnerai ; j’ai les pierreries de notre famille, et elles
seront Ă  vous ; mais ne le tuez pas, ne le tuez pas !
– Et moi, j’ai mon amour, dit à demi-voix la femme
de l’hîtel de Guise, et je vous le promets.
Coconnas réfléchit une seconde, et soudain :

– Êtes-vous huguenot ? demanda-t-il au jeune
homme.
– Je le suis, murmura l’enfant.
– En ce cas, il faut mourir ! rĂ©pondit Coconnas en
fronçant les sourcils et en approchant de la poitrine de
son adversaire la miséricorde acérée et tranchante.
– Mourir ! s’écria le vieillard, mon pauvre enfant !
mourir !
Et un cri de mĂšre retentit si douloureux et si
profond, qu’il Ă©branla pour un moment la sauvage
résolution du Piémontais.

– Oh ! madame la duchesse ! s’écria le pĂšre se
tournant vers la femme de l’hĂŽtel de Guise, intercĂ©dez
pour nous, et tous les matins et tous les soirs votre nom

sera dans nos priĂšres.

– Alors, qu’il se convertisse ! dit la dame de l’hîtel
de Guise.
– Je suis protestant, dit l’enfant.
– Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague,
meurs donc puisque tu ne veux pas de la vie que cette
belle bouche t’offrait.
Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire
comme un Ă©clair au dessus de la tĂȘte de leur fils.

– Mon fils, mon Olivier, hurla la mùre, abjure...
abjure !
– Abjure, cher enfant ! cria Mercandon, se roulant
aux pieds de Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la
terre.
– Abjurez tous ensemble ! cria Coconnas ; pour un
Credo, trois Ăąmes et une vie !
– Je le veux bien, dit le jeune homme.
– Nous le voulons bien, criùrent Mercandon et sa
femme.
– À genoux, alors ! fit Coconnas, et que ton fils
récite mot à mot la priÚre que je vais te dire.
Le pÚre obéit le premier.

– Je suis prĂȘt, dit l’enfant.
Et il s’agenouilla à son tour.

Coconnas commença alors à lui dicter en latin les
paroles du Credo. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune
Olivier s’était agenouillĂ© prĂšs de l’endroit oĂč avait volĂ©
son Ă©pĂ©e. À peine vit-il cette arme Ă  la portĂ©e de sa
main, que, sans cesser de répéter les paroles de
Coconnas, il étendit le bras pour la saisir. Coconnas
aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne
pas le voir. Mais au moment oĂč le jeune homme
touchait du bout de ses doigts crispés la poignée de
l’arme, il s’élança sur lui, et le renversant :

– Ah ! traütre ! dit-il.

Et il lui plongea sa dague dans la gorge.

Le jeune homme jeta un cri, se releva
convulsivement sur un genou et retomba mort.

– Ah ! bourreau ! hurla Mercandon, tu nous Ă©gorges
pour nous voler les cent nobles Ă  la rose que tu nous
dois.
– Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve...
En disant ces mots, Coconnas jeta aux pieds du
vieillard la bourse qu’avant son dĂ©part son pĂšre lui avait
remise pour acquitter sa dette avec son créancier.

– Et la preuve, continua-t-il, c’est que voilà votre
argent.
– Et toi, voici ta mort ! cria la mĂšre de la fenĂȘtre.
– Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez
garde, dit la dame de l’hîtel de Guise.
Mais avant que Coconnas eĂ»t pu tourner la tĂȘte pour
se rendre Ă  ce dernier avis ou pour se soustraire Ă  la
premiùre menace, une masse pesante fendit l’air en
sifflant, s’abattit Ă  plat sur le chapeau du PiĂ©montais, lui
brisa son épée dans la main et le coucha sur le pavé,
surpris, Ă©tourdi, assommĂ©, sans qu’il eĂ»t pu entendre le
double cri de joie et de détresse qui se répandit de
droite et de gauche.

Mercandon s’élança aussitĂŽt, le poignard Ă  la main,
sur Coconnas évanoui. Mais en ce moment la porte de
l’hîtel de Guise s’ouvrit, et le vieillard, voyant luire les
pertuisanes et les Ă©pĂ©es, s’enfuit ; tandis que celle qu’il
avait appelĂ©e madame la duchesse, belle d’une beautĂ©
terrible Ă  la lueur de l’incendie, Ă©blouissante de
pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de
la fenĂȘtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu
vers Coconnas :

– LĂ  ! lĂ  ! en face de moi ; un gentilhomme vĂȘtu
d’un pourpoint rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là !...

10

Mort, messe ou Bastille

Marguerite, comme nous l’avons dit, avait refermĂ©
sa porte et était rentrée dans sa chambre. Mais comme
elle y entrait, toute palpitante, elle aperçut Gillonne,
qui, penchée avec terreur vers la porte du cabinet,
contemplait des traces de sang éparses sur le lit, sur les
meubles et sur le tapis.

– Ah ! madame, s’écria-t-elle en apercevant la reine.
Oh ! madame, est-il donc mort ?
– Silence ! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de
voix qui indique l’importance de la recommandation.
Gillonne se tut.

Marguerite tira alors de son aumĂŽniĂšre une petite
clef dorée, ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt
le jeune homme Ă  sa suivante.

La Mole avait rĂ©ussi Ă  se soulever et Ă  s’approcher
de la fenĂȘtre. Un petit poignard, de ceux que les
femmes portaient Ă  cette Ă©poque, s’était rencontrĂ© sous
sa main, et le jeune gentilhomme l’avait saisi en
entendant ouvrir la porte.

– Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car,
sur mon Ăąme, vous ĂȘtes en sĂ»retĂ©.
La Mole se laissa retomber sur ses genoux.

– Oh ! madame, s’écria-t-il, vous ĂȘtes pour moi plus
qu’une reine, vous ĂȘtes une divinitĂ©.
– Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s’écria
Marguerite, votre sang coule encore... Oh ! regarde,
Gillonne, comme il est pĂąle... Voyons, oĂč ĂȘtes-vous
blessé ?
– Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des
points principaux la douleur errante par tout le corps, je

crois avoir reçu un premier coup de dague Ă  l’épaule et
un second dans la poitrine ; les autres blessures ne
valent point la peine qu’on s’en occupe.

– Nous allons voir cela, dit Marguerite ; Gillonne,
apporte ma cassette de baumes.
Gillonne obĂ©it et rentra, tenant d’une main la
cassette, et de l’autre une aiguiùre de vermeil et du
linge de fine toile de Hollande.

– Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine
Marguerite, car, en se soulevant lui-mĂȘme, le
malheureux a achevé de perdre ses forces.
– Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus ; je
ne puis souffrir en vérité...
– Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que
je pense, dit Marguerite ; quand nous pouvons vous
sauver, ce serait un crime de vous laisser mourir.
– Oh ! s’écria La Mole, j’aime mieux mourir que de
vous voir, vous, la reine, souiller vos mains d’un sang
indigne comme le mien... Oh ! jamais ! jamais !
Et il se recula respectueusement.

– Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant
Gillonne, eh ! vous en avez déjà souillé tout à votre aise
le lit et la chambre de Sa Majesté.
Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de
batiste, tout éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce
geste, plein de pudeur féminine, rappela à La Mole
qu’il avait tenu dans ses bras et serrĂ© contre sa poitrine
cette reine si belle, si aimée, et à ce souvenir une
rougeur fugitive passa sur ses joues blĂȘmies.

– Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous
m’abandonner aux soins d’un chirurgien ?
– D’un chirurgien catholique, n’est-ce pas ?
demanda la reine avec une expression que comprit La
Mole, et qui le fit tressaillir.
– Ignorez-vous donc, continua la reine avec une

voix et un sourire d’une douceur inouïe, que, nous
autres filles de France, nous sommes élevées à
connaĂźtre la valeur des plantes et Ă  composer des
baumes ? car notre devoir, comme femmes et comme
reines, a Ă©tĂ© de tout temps d’adoucir les douleurs !
Aussi valons-nous les meilleurs chirurgiens du monde,
à ce que disent nos flatteurs du moins. Ma réputation,
sous ce rapport, n’est-elle pas venue à votre oreille ?
Allons, Gillonne, à l’ouvrage !

La Mole voulait essayer de résister encore ; il répéta
de nouveau qu’il aimait mieux mourir que
d’occasionner à la reine ce labeur, qui pouvait
commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette lutte
ne servit qu’à Ă©puiser complĂštement ses forces. Il
chancela, ferma les yeux, et laissa retomber sa tĂȘte en
arriÚre, évanoui pour la seconde fois.

Alors Marguerite, saisissant le poignard qu’il avait
laissé échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait
son pourpoint, tandis que Gillonne, avec une autre
lame, décousait ou plutÎt tranchait les manches de La
Mole.

Gillonne, avec un linge imbibĂ© d’eau fraĂźche,
Ă©tancha le sang qui s’échappait de l’épaule et de la
poitrine du jeune homme, tandis que Marguerite, d’une
aiguille d’or à la pointe arrondie, sondait les plaies avec
toute la dĂ©licatesse et l’habiletĂ© que maĂźtre Ambroise
Paré eût pu déployer en pareille circonstance.

Celle de l’épaule Ă©tait profonde, celle de la poitrine
avait glissé sur les cÎtes et traversait seulement les
chairs ; aucune des deux ne pénétrait dans les cavités de
cette forteresse naturelle qui protĂšge le coeur et les
poumons.

– Plaie douloureuse et non mortelle, Acerrimum
humeri vulnus, non autem lethale, murmura la belle et
savante chirurgienne ; passe-moi du baume et prépare
de la charpie, Gillonne.
Cependant Gillonne, Ă  qui la reine venait de donner
ce nouvel ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine
du jeune homme et en avait fait autant de ses bras
modelés sur un dessin antique, de ses épaules
gracieusement rejetées en arriÚre, de son cou ombragé
de boucles épaisses et qui appartenait bien plutÎt à une
statue de marbre de Paros qu’au corps mutilĂ© d’un
homme expirant.


– Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en
regardant non pas tant son ouvrage que celui qui venait
d’en ĂȘtre l’objet.
– N’est-ce pas qu’il est beau ? dit Marguerite avec
une franchise toute royale.
– Oui, madame. Mais il me semble qu’au lieu de le
laisser ainsi couché à terre nous devrions le soulever et
l’étendre sur le lit de repos contre lequel il est
seulement appuyé.
– Oui, dit Marguerite, tu as raison.
Et les deux femmes, s’inclinant et rĂ©unissant leurs
forces, soulevÚrent La Mole et le déposÚrent sur une
espĂšce de grand sofa Ă  dossier sculptĂ© qui s’étendait
devant la fenĂȘtre, qu’elles entrouvrirent pour lui donner
de l’air.

Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un
soupir et, rouvrant les yeux, commença d’éprouver cet
incroyable bien-ĂȘtre qui accompagne toutes les
sensations du blessĂ©, alors qu’à son retour Ă  la vie il
retrouve la fraßcheur au lieu des flammes dévorantes, et
les parfums du baume au lieu de la tiÚde et nauséabonde
odeur du sang.

Il murmura quelques mots sans suite, auxquels
Marguerite répondit par un sourire en posant le doigt
sur sa bouche.

En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à
une porte retentit.

– On heurte au passage secret, dit Marguerite.
– Qui donc peut venir, madame ? demanda Gillonne
effrayée.
– Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprùs de
lui et ne le quitte pas d’un seul instant.
Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la
porte du cabinet, alla ouvrir celle du passage qui
donnait chez le roi et chez la reine mĂšre.

– Madame de Sauve ! s’écria-t-elle en reculant
vivement et avec une expression qui ressemblait sinon Ă 

la terreur, du moins à la haine, tant il est vrai qu’une
femme ne pardonne jamais Ă  une autre femme de lui
enlever mĂȘme un homme qu’elle n’aime pas. Madame
de Sauve !

– Oui, Votre MajestĂ© ! dit celle-ci en joignant les
mains.
– Ici, vous, madame ! continua Marguerite de plus
en plus Ă©tonnĂ©e, mais aussi d’une voix plus impĂ©rative.
Charlotte tomba Ă  genoux.

– Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à
quel point je suis coupable envers vous ; mais, si vous
saviez ! la faute n’est pas tout entiùre à moi, et un ordre
exprĂšs de la reine mĂšre...
– Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne
pense pas que vous soyez venue dans l’espĂ©rance de
vous justifier vis-Ă -vis de moi, dites-moi pourquoi vous
ĂȘtes venue.
– Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à
genoux et avec un regard presque égaré, je suis venue
pour vous demander s’il n’était pas ici.
– Ici, qui ? de qui parlez-vous, madame ?... car, en
vérité, je ne comprends pas.
– Du roi !
– Du roi ? vous le poursuivez jusque chez moi !
Vous savez bien qu’il n’y vient pas, cependant !
– Ah ! madame ! continua la baronne de Sauve sans
rĂ©pondre Ă  toutes ces attaques et sans mĂȘme paraĂźtre les
sentir ; ah ! plĂ»t Ă  Dieu qu’il y fĂ»t !
– Et pourquoi cela ?
– Eh ! mon Dieu ! madame, parce qu’on Ă©gorge les huguenots, et que le roi de Navarre est le chef des
huguenots.
– Oh ! s’écria Marguerite en saisissant madame de
Sauve par la main et en la forçant de se relever, oh ! je
l’avais oubliĂ© ! D’ailleurs, je n’avais pas cru qu’un roi
pĂ»t courir les mĂȘmes dangers que les autres hommes.

– Plus, madame, mille fois plus, s’écria Charlotte.
– En effet, madame de Lorraine m’avait prĂ©venue.
Je lui avais dit de ne pas sortir. Serait-il sorti ?
– Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve
pas. Et s’il n’est pas ici...
– Il n’y est pas.
– Oh ! s’écria madame de Sauve avec une explosion
de douleur, c’en est fait de lui, car la reine mĂšre a jurĂ©
sa mort.
– Sa mort ! Ah ! dit Marguerite, vous m’épouvantez.
Impossible !
– Madame, reprit madame de Sauve avec cette
Ă©nergie que donne seule la passion, je vous dis qu’on ne
sait pas oĂč est le roi de Navarre.
– Et la reine mĂšre, oĂč est-elle ?
– La reine mĂšre m’a envoyĂ©e chercher M. de Guise
et M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis
elle m’a congĂ©diĂ©e. Alors, pardonnez-moi, madame ! je
suis remontĂ©e chez moi, et comme d’habitude, j’ai
attendu.
– Mon mari, n’est-ce pas ? dit Marguerite.
– Il n’est pas venu, madame. Alors, je l’ai cherchĂ©
de tous cĂŽtĂ©s ; je l’ai demandĂ© Ă  tout le monde. Un seul
soldat m’a rĂ©pondu qu’il croyait l’avoir aperçu au
milieu des gardes qui l’accompagnaient l’épĂ©e nue
quelque temps avant que le massacre commençùt, et le
massacre est commencé depuis une heure.
– Merci, madame, dit Marguerite ; et quoique peut-
ĂȘtre le sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle
offense pour moi, merci.
– Oh ! alors, pardonnez-moi, madame ! dit-elle, et je
rentrerai chez moi plus forte de votre pardon ; car je
n’ose vous suivre, mĂȘme de loin.
Marguerite lui tendit la main.

– Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle ; rentrez
chez vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je

lui ai promis alliance et je serai fidĂšle Ă  ma promesse.

– Mais si vous ne pouvez pĂ©nĂ©trer jusqu’à la reine
mĂšre, madame ?
– Alors, je me tournerai du cĂŽtĂ© de mon frĂšre
Charles, et il faudra bien que je lui parle.
– Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le
passage libre Ă  Marguerite, et que Dieu conduise Votre
Majesté.
Marguerite s’élança par le couloir. Mais arrivĂ©e Ă 
l’extrĂ©mitĂ©, elle se retourna pour s’assurer que madame
de Sauve ne demeurait pas en arriĂšre. Madame de
Sauve la suivait.

La reine de Navarre lui vit prendre l’escalier qui
conduisait Ă  son appartement, et poursuivit son chemin
vers la chambre de la reine.

Tout était changé ; au lieu de cette foule de
courtisans empressĂ©s, qui d’ordinaire ouvrait ses rangs
devant la reine en la saluant respectueusement,
Marguerite ne rencontrait que des gardes avec des
pertuisanes rougies et des vĂȘtements souillĂ©s de sang,
ou des gentilshommes aux manteaux déchirés, à la
figure noircie par la poudre, porteurs d’ordres et de
dĂ©pĂȘches, les uns entrant et les autres sortant : toutes
ces allées et venues faisaient un fourmillement terrible
et immense dans les galeries.

Marguerite n’en continua pas moins d’aller en avant
et parvint jusqu’à l’antichambre de la reine mùre. Mais
cette antichambre était gardée par deux haies de soldats
qui ne laissaient pénétrer que ceux qui étaient porteurs
d’un certain mot d’ordre.

Marguerite essaya vainement de franchir cette
barriùre vivante. Elle vit plusieurs fois s’ouvrir et se
fermer la porte, et à chaque fois, par l’entrebñillement,
elle aperçut Catherine rajeunie par l’action, active
comme si elle n’avait que vingt ans, Ă©crivant, recevant
des lettres, les décachetant, donnant des ordres,
adressant Ă  ceux-ci un mot, Ă  ceux-lĂ  un sourire, et ceux
auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui
étaient plus couverts de poussiÚre et de sang.

Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le
Louvre, qu’il emplissait d’effrayantes rumeurs, on


entendait éclater les arquebusades de la rue de plus en
plus répétées.

– Jamais je n’arriverai jusqu’à elle, se dit Marguerite
aprĂšs avoir fait prĂšs des hallebardiers trois tentatives
inutiles. PlutĂŽt que de perdre mon temps ici, allons
donc trouver mon frĂšre.
En ce moment passa M. de Guise ; il venait
d’annoncer à la reine la mort de l’amiral et retournait à
la boucherie.

– Oh ! Henri ! s’écria Marguerite, oĂč est le roi de
Navarre ?
Le duc la regarda avec un sourire Ă©tonnĂ©, s’inclina,
et, sans répondre, sortit avec ses gardes.

Marguerite courut Ă  un capitaine qui allait sortir du
Louvre et qui, avant de partir, faisait charger les
arquebuses de ses soldats.

– Le roi de Navarre ? demanda-t-elle ; monsieur, oĂč
est le roi de Navarre ?
– Je ne sais, madame, rĂ©pondit celui-ci, je ne suis
point des gardes de Sa Majesté.
– Ah ! mon cher RenĂ© ! s’écria Marguerite en
reconnaissant le parfumeur de Catherine... c’est vous...
vous sortez de chez ma mùre... savez-vous ce qu’est
devenu mon mari ?
– Sa MajestĂ© le roi de Navarre n’est point mon ami,
madame... vous devez vous en souvenir. On dit mĂȘme,
ajouta-t-il avec une contraction qui ressemblait plus Ă 
un grincement qu’à un sourire, on dit mĂȘme qu’il ose
m’accuser d’avoir, de complicitĂ© avec madame
Catherine, empoisonné sa mÚre.
– Non ! non ! s’écria Marguerite, ne croyez pas cela,
mon bon René !
– Oh ! peu m’importe, madame ! dit le parfumeur ;
ni le roi de Navarre ni les siens ne sont plus guĂšre Ă 
craindre en ce moment.
Et il tourna le dos Ă  Marguerite.

– Oh ! monsieur de Tavannes, monsieur de

Tavannes ! s’écria Marguerite, un mot, un seul, je vous
prie !

Tavannes qui passait, s’arrĂȘta.

– OĂč est Henri de Navarre ? dit Marguerite.
– Ma foi ! dit-il tout haut, je crois qu’il court la ville
avec MM. d’Alençon et CondĂ©.
Puis, si bas que Marguerite seule put l’entendre :

– Belle MajestĂ©, dit-il, si vous voulez voir celui pour
ĂȘtre Ă  la place duquel je donnerais ma vie, allez frapper
au cabinet des Armes du roi.
– Oh ! merci, Tavannes ! dit Marguerite, qui, de tout
ce que lui avait dit Tavannes, n’avait entendu que
l’indication principale ; merci, j’y vais.
Et elle prit sa course tout en murmurant :

– Oh ! aprùs ce que je lui ai promis, aprùs la façon
dont il s’est conduit envers moi quand cet ingrat Henri
s’était cachĂ© dans le cabinet, je ne puis le laisser pĂ©rir !
Et elle vint heurter Ă  la porte des appartements du
roi ; mais ils étaient ceints intérieurement par deux
compagnies des gardes.

– On n’entre point chez le roi, dit l’officier en
s’avançant vivement.
– Mais moi ? dit Marguerite.
– L’ordre est gĂ©nĂ©ral.
– Moi, la reine de Navarre ! moi, sa soeur !
– Ma consigne n’admet point d’exception, madame ;
recevez donc mes excuses.
Et l’officier referma la porte.

– Oh ! il est perdu, s’écria Marguerite alarmĂ©e par la
vue de toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu’elles ne
respiraient pas la vengeance, exprimaient l’inflexibilitĂ©.
– Oui, oui, je comprends tout... on s’est servi de moi
comme d’un appĂąt... je suis le piĂšge oĂč l’on prend et
Ă©gorge les huguenots... Oh ! j’entrerai, dussĂ©-je me faire

tuer.

Et Marguerite courait comme une folle par les
corridors et par les galeries, lorsque tout Ă  coup passant
devant une petite porte, elle entendit un chant doux,
presque lugubre, tant il Ă©tait monotone. C’était un
psaume calviniste que chantait une voix tremblante
dans la piĂšce voisine.

– La nourrice du roi mon frùre, la bonne Madelon...
elle est lĂ  ! s’écria Marguerite en se frappant le front,
éclairée par une pensée subite ; elle est là !... Dieu des
chrétiens, aide-moi !
Et Marguerite, pleine d’espĂ©rance, heurta
doucement Ă  la petite porte.

En effet, aprĂšs l’avis qui lui avait Ă©tĂ© donnĂ© par
Marguerite, aprÚs son entretien avec René, aprÚs sa
sortie de chez la reine mĂšre, Ă  laquelle, comme un bon
gĂ©nie, avait voulu s’opposer la pauvre petite PhĂ©bĂ©,
Henri de Navarre avait rencontré quelques
gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui
faire honneur, l’avaient reconduit chez lui, oĂč
l’attendaient une vingtaine de huguenots, lesquels
s’étaient rĂ©unis chez le jeune prince, et, une fois rĂ©unis,
ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques heures
le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
Louvre. Ils Ă©taient donc restĂ©s ainsi sans qu’on eĂ»t tentĂ©
de les troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de
Saint-Germain-l’Auxerrois, qui retentit dans tous ces
coeurs comme un glas funĂšbre, Tavannes entra, et, au
milieu d’un silence de mort, annonça à Henri que le roi
Charles IX voulait lui parler.

Il n’y avait point de rĂ©sistance Ă  tenter, personne
n’en eut mĂȘme la pensĂ©e. On entendait les plafonds, les
galeries et les corridors du Louvre craquer sous les
pieds des soldats réunis tant dans les cours que dans les
appartements, au nombre de prĂšs de deux mille. Henri,
aprĂšs avoir pris congĂ© de ses amis, qu’il ne devait plus
revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans une
petite galerie contiguĂ« au logis du roi, oĂč il le laissa
seul, sans armes et le coeur gonflé de toutes les
défiances.

Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute,
deux mortelles heures, écoutant avec une terreur
croissante le bruit du tocsin et le retentissement des
arquebusades ; voyant, par un guichet vitré, passer, à la


lueur de l’incendie, au flamboiement des torches, les
fuyards et les assassins ; ne comprenant rien Ă  ces
clameurs de meurtre et à ces cris de détresse ; ne
pouvant soupçonner enfin, malgrĂ© la connaissance qu’il
avait de Charles IX, de la reine mĂšre et du duc de
Guise, l’horrible drame qui s’accomplissait en ce
moment.

Henri n’avait pas le courage physique ; il avait
mieux que cela, il avait la puissance morale : craignant
le danger, il l’affrontait en souriant, mais le danger du
champ de bataille, le danger en plein air et en plein
jour, le danger aux yeux de tous, qu’accompagnaient la
stridente harmonie des trompettes et la voix sourde et
vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité,
suffisante à peine pour voir l’ennemi qui pouvait se
glisser jusqu’à lui et le fer qui le voulait percer. Ces
deux heures furent donc pour lui les deux heures peut-
ĂȘtre les plus cruelles de sa vie.

Au plus fort du tumulte, et comme Henri
commençait à comprendre que, selon toute probabilité,
il s’agissait d’un massacre organisĂ©, un capitaine vint
chercher le prince et le conduisit, par un corridor, Ă 
l’appartement du roi. À leur approche la porte s’ouvrit,
derriĂšre eux la porte se referma, le tout comme par
enchantement, puis le capitaine introduisit Henri prĂšs
de Charles IX, alors dans son cabinet des Armes.

Lorsqu’ils entrĂšrent, le roi Ă©tait assis dans un grand
fauteuil, ses deux mains posées sur les deux bras de son
siĂšge et la tĂȘte retombant sur sa poitrine. Au bruit que
firent les nouveaux venus, Charles IX releva son front,
sur lequel Henri vit couler la sueur par grosses gouttes.

– Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi.
Vous, La Chastre, laissez-nous.
Le capitaine obéit.

Il se fit un moment de sombre silence.

Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
avec inquiĂ©tude et vit qu’il Ă©tait seul avec le roi.

Charles IX se leva tout Ă  coup.

– Par la mordieu ! dit-il en retroussant d’un geste
rapide ses cheveux blonds et en essuyant son front en

mĂȘme temps, vous ĂȘtes content de vous voir prĂšs de
moi, n’est-ce pas, Henriot ?

– Mais sans doute, Sire, rĂ©pondit le roi de Navarre,
et c’est toujours avec bonheur que je me trouve auprùs
de Votre Majesté.
– Plus content que d’ĂȘtre lĂ -bas, hein ? reprit
Charles IX, continuant à suivre sa pauvre pensée plutÎt
qu’il ne rĂ©pondait au compliment de Henri.
– Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
– Regardez et vous comprendrez.
D’un mouvement rapide, Charles IX marcha ou
plutĂŽt bondit vers la fenĂȘtre. Et, attirant Ă  lui son beau-
frĂšre, de plus en plus Ă©pouvantĂ©, il lui montra l’horrible
silhouette des assassins, qui, sur le plancher d’un
bateau, Ă©gorgeaient ou noyaient les victimes qu’on leur
amenait Ă  chaque instant.

– Mais, au nom du Ciel, s’écria Henri tout pĂąle, que
se passe-t-il donc cette nuit ?
– Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me
débarrasse de tous les huguenots. Voyez-vous là-bas,
au-dessus de l’hĂŽtel de Bourbon, cette fumĂ©e et cette
flamme ? C’est la fumĂ©e et la flamme de la maison de
l’amiral, qui brĂ»le. Voyez-vous ce corps que de bons
catholiques traĂźnent sur une paillasse dĂ©chirĂ©e, c’est le
corps du gendre de l’amiral, le cadavre de votre ami
Téligny.
– Oh ! que veut dire cela ? s’écria le roi de Navarre,
en cherchant inutilement à son cÎté la poignée de sa
dague et tremblant Ă  la fois de honte et de colĂšre, car il
sentait que tout à la fois on le raillait et on le menaçait.
– Cela veut dire, s’écria Charles IX furieux, sans
transition et blĂȘmissant d’une maniĂšre effrayante, cela
veut dire que je ne veux plus de huguenot autour de
moi, entendez-vous, Henri ? Suis-je le roi ? suis-je le
maĂźtre ?
– Mais, Votre MajestĂ©...
– Ma MajestĂ© tue et massacre Ă  cette heure tout ce
qui n’est pas catholique ; c’est son plaisir. Êtes-vous
catholique ? s’écria Charles, dont la colĂšre montait

incessamment comme une marée terrible.

– Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles :
Qu’importe la religion de qui me sert bien !
– Ha ! ha ! ha ! s’écria Charles en Ă©clatant d’un rire
sinistre ; que je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri !
Verba volant, comme dit ma soeur Margot. Et tous
ceux-lĂ , regarde, ajouta-t-il en montrant du doigt la
ville, ceux-là ne m’avaient-ils pas bien servi aussi ?
n’étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
dévoués toujours ? Tous étaient des sujets utiles ! mais
ils étaient huguenots, et je ne veux que des catholiques.
Henri resta muet.

– Çà, comprenez-moi donc, Henriot ! s’écria
Charles IX.
– J’ai compris, Sire.
– Eh bien ?
– Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de
Navarre ferait ce que tant de gentilshommes ou de
pauvres gens n’ont pas fait. Car enfin, s’ils meurent
tous, ces malheureux, c’est aussi parce qu’on leur a
proposĂ© ce que Votre MajestĂ© me propose, et qu’ils ont
refusé comme je refuse.
Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur
lui un regard dont l’atonie se changeait peu à peu en un
fauve rayonnement :

– Ah ! tu crois, dit-il, que j’ai pris la peine d’offrir la
messe Ă  ceux qu’on Ă©gorge lĂ -bas ?
– Sire, dit Henri en dĂ©gageant son bras, ne mourrez-
vous point dans la religion de vos pĂšres ?
– Oui, par la mordieu ! et toi ?
– Eh bien, moi aussi, Sire, rĂ©pondit Henri.
Charles poussa un rugissement de rage, et saisit
d’une main tremblante son arquebuse, placĂ©e sur une
table. Henri, collé contre la tapisserie, la sueur de
l’angoisse au front, mais, grñce à cette puissance qu’il
conservait sur lui-mĂȘme, calme en apparence, suivait
tous les mouvements du terrible monarque avec l’avide


stupeur de l’oiseau fascinĂ© par le serpent.

Charles arma son arquebuse, et frappant du pied
avec une fureur aveugle :

– Veux-tu la messe ? s’écria-t-il en Ă©blouissant
Henri du miroitement de l’arme fatale.
Henri resta muet.

Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus
terrible juron qui soit jamais sorti des lùvres d’un
homme, et de pĂąle qu’il Ă©tait, il devint livide.

– Mort, messe ou Bastille ! s’écria-t-il en mettant le
roi de Navarre en joue.
– Oh ! Sire ! s’écria Henri, me tuerez-vous, moi
votre frĂšre ?
Henri venait d’éluder, avec cet esprit incomparable
qui était une des plus puissantes facultés de son
organisation, la réponse que lui demandait Charles IX ;
car, sans aucun doute, si cette réponse eût été négative,
Henri était mort.

Aussi, comme aprĂšs les derniers paroxysmes de la
rage se trouve immédiatement le commencement de la
rĂ©action, Charles IX ne rĂ©itĂ©ra pas la question qu’il
venait d’adresser au prince de Navarre, et aprùs un
moment d’hĂ©sitation, pendant lequel il fit entendre un
rugissement sourd, il se retourna vers la fenĂȘtre ouverte,
et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
opposé.

– Il faut cependant bien que je tue quelqu’un, s’écria
Charles IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux
s’injectaient de sang.
Et lñchant le coup, il abattit l’homme qui courait.

Henri poussa un gémissement.

Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
chargea et tira sans relĂąche son arquebuse, poussant des
cris de joie chaque fois que le coup avait porté.

– C’est fait de moi, se dit le roi de Navarre ; quand il
ne trouvera plus personne Ă  tuer, il me tuera.

– Eh bien, dit tout à coup une voix derriùre les
princes, est-ce fait ?
C’était Catherine de MĂ©dicis, qui, pendant la
derniĂšre dĂ©tonation de l’arme, venait d’entrer sans ĂȘtre
entendue.

– Non, mille tonnerres d’enfer ! hurla Charles en
jetant son arquebuse par la chambre... Non, l’entĂȘtĂ©... il
ne veut pas !...
Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement
son regard vers la partie de la chambre oĂč se tenait
Henri, aussi immobile qu’une des figures de la
tapisserie contre laquelle il était appuyé. Alors elle
ramena sur Charles un oeil qui voulait dire : Alors,
pourquoi vit-il ?

– Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui
comprenait parfaitement ce regard et qui y répondait,
comme on le voit, sans hĂ©sitation ; il vit, parce qu’il...
est mon parent.
Catherine sourit.

Henri vit ce sourire et reconnut que c’était Catherine
surtout qu’il lui fallait combattre.

– Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois
bien, et rien de mon beau-frĂšre Charles ; c’™est vous qui
avez eu l’idĂ©e de m’attirer dans un piĂšge ; c’est vous
qui avez pensĂ© Ă  faire de votre fille l’appĂąt qui devait
nous perdre tous ; c’est vous qui m’avez sĂ©parĂ© de ma
femme, pour qu’elle n’eĂ»t pas l’ennui de me voir tuer
sous ses yeux...
– Oui, mais cela ne sera pas ! s’écria une autre voix
haletante et passionnĂ©e que Henri reconnut Ă  l’instant et
qui fit tressaillir Charles IX de surprise et Catherine de
fureur.
– Marguerite ! s’écria Henri.
– Margot ! dit Charles IX.
– Ma fille ! murmura Catherine.
– Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos derniùres
paroles m’accusaient, et vous aviez à la fois tort et
raison : raison, car en effet je suis bien l’instrument

dont on s’est servi pour vous perdre tous ; tort, car
j’ignorais que vous marchiez Ă  votre perte. Moi-mĂȘme,
monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
hasard, Ă  l’oubli de ma mĂšre, peut-ĂȘtre ; mais sitĂŽt que
j’ai appris votre danger, je me suis souvenue de mon
devoir. Or, le devoir d’une femme est de partager la
fortune de son mari. Vous exile-t-on, monsieur, je vous
suis dans l’exil ; vous emprisonne-t-on, je me fais
captive ; vous tue-t-on, je meurs.

Et elle tendit Ă  son mari une main que Henri saisit,
sinon avec amour, du moins avec reconnaissance.

– Ah ! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais
bien mieux de lui dire de se faire catholique !
– Sire, rĂ©pondit Marguerite avec cette haute dignitĂ©
qui lui était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-
mĂȘme ne demandez pas une lĂąchetĂ© Ă  un prince de votre
maison.
Catherine lança un regard significatif à Charles.

– Mon frĂšre, s’écria Marguerite, qui, aussi bien que
Charles IX, comprenait la terrible pantomime de
Catherine, mon frĂšre, songez-y, vous avez fait de lui
mon époux.
Charles IX, pris entre le regard impératif de
Catherine et le regard suppliant de Marguerite comme
entre deux principes opposés, resta un instant indécis ;
enfin, Oromase l’emporta.

– Au fait, madame, dit-il en se penchant à l’oreille
de Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-
frĂšre.
– Oui, rĂ©pondit Catherine en s’approchant Ă  son tour
de l’oreille de son fils, oui... mais s’il ne l’était pas ?

11

L’aubĂ©pine du cimetiĂšre des Innocents

Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à
deviner le mot que Catherine de Médicis avait dit tout
bas Ă  Charles IX, et qui avait arrĂȘtĂ© court le terrible
conseil de vie et de mort qui se tenait en ce moment.

Une partie de la matinée fut employée par elle à
soigner La Mole, l’autre Ă  chercher l’énigme que son
esprit se refusait Ă  comprendre.

Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre.
Les huguenots Ă©taient plus que jamais poursuivis. À la
nuit terrible avait succédé un jour de massacre plus
hideux encore. Ce n’était plus le tocsin que les cloches
sonnaient, c’étaient des Te Deum, et les accents de ce
bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et des
incendies, Ă©taient peut-ĂȘtre plus tristes Ă  la lumiĂšre du
soleil que ne l’avait Ă©tĂ© pendant l’obscuritĂ© le glas de la
nuit prĂ©cĂ©dente. Ce n’était pas le tout : une chose
étrange était arrivée ; une aubépine, qui avait fleuri au
printemps et qui, comme d’habitude, avait perdu son
odorante parure au mois de juin, venait de refleurir
pendant la nuit, et les catholiques, qui voyaient dans cet
événement un miracle et qui, pour la popularisation de
ce miracle, faisaient Dieu leur complice, allaient en
procession, croix et banniĂšre en tĂȘte, au cimetiĂšre des
Innocents, oĂč cette aubĂ©pine fleurissait. Cette espĂšce
d’assentiment donnĂ© par le ciel au massacre qui
s’exĂ©cutait avait redoublĂ© l’ardeur des assassins. Et
tandis que la ville continuait Ă  offrir dans chaque rue,
dans chaque carrefour, sur chaque place une scĂšne de
désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
commun Ă  tous les protestants qui s’y Ă©taient trouvĂ©s
enfermés au moment du signal. Le roi de Navarre, le
prince de Condé et La Mole y étaient seuls demeurés
vivants.

Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle
l’avait dit la veille, Ă©taient dangereuses, mais non
mortelles, Marguerite n’était donc plus prĂ©occupĂ©e que
d’une chose : sauver la vie de son mari, qui continuait


d’ĂȘtre menacĂ©e. Sans doute le premier sentiment qui
s’était emparĂ© de l’épouse Ă©tait un sentiment de loyale
pitiĂ© pour un homme auquel elle venait, comme l’avait
dit lui-mĂȘme le BĂ©arnais, de jurer sinon amour, du
moins alliance. Mais, Ă  la suite de ce sentiment, un
autre moins pur avait pénétré dans le coeur de la reine.

Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu
presque une certitude de royauté dans son mariage avec
Henri de Bourbon, La Navarre, tiraillĂ©e d’un cĂŽtĂ© par
les rois de France, de l’autre par les rois d’Espagne, qui,
lambeau à lambeau, avaient fini par emporter la moitié
de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon réalisait
les espĂ©rances de courage qu’il avait donnĂ©es dans les
rares occasions qu’il avait eues de tirer l’épĂ©e, devenir
un royaume réel, avec les huguenots de France pour
sujets. Grùce à son esprit fin et si élevé, Marguerite
avait entrevu et calculé tout cela. En perdant Henri, ce
n’était donc pas seulement un mari qu’elle perdait,
c’était un trĂŽne.

Elle en était au plus intime de ces réflexions,
lorsqu’elle entendit frapper à la porte du corridor
secret ; elle tressaillit, car trois personnes seulement
venaient par cette porte : le roi, la reine mĂšre et le duc
d’Alençon. Elle entrouvrit la porte du cabinet,
recommanda du doigt le silence Ă  Gillonne et Ă  La
Mole, et alla ouvrir au visiteur.

Ce visiteur Ă©tait le duc d’Alençon.

Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un
instant Marguerite avait eu l’idĂ©e de rĂ©clamer son
intercession en faveur du roi de Navarre ; mais une idée
terrible l’avait arrĂȘtĂ©e. Le mariage s’était fait contre son
grĂ© ; François dĂ©testait Henri et n’avait conservĂ© la
neutralitĂ© en faveur du BĂ©arnais que parce qu’il Ă©tait
convaincu que Henri et sa femme étaient restés
Ă©trangers l’un Ă  l’autre. Une marque d’intĂ©rĂȘt donnĂ©e
par Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au
lieu de l’écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois
poignards qui le menaçaient.

Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune
prince plus qu’elle n’eĂ»t frissonnĂ© en apercevant le roi
Charles IX ou la reine mĂšre elle-mĂȘme. On n’eĂ»t point
dit d’ailleurs, en le voyant, qu’il se passñt quelque
chose d’insolite par la ville, ni au Louvre ; il Ă©tait vĂȘtu
avec son élégance ordinaire. Ses habits et son linge
exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais


dont le duc d’Anjou et lui faisaient un si continuel
usage. Seulement, un oeil exercĂ© comme l’était celui de
Marguerite pouvait remarquer que, malgré sa pùleur
plus grande que d’habitude, et malgrĂ© le lĂ©ger
tremblement qui agitait l’extrĂ©mitĂ© de ses mains, aussi
belles et aussi soignées que des mains de femme, il
renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.

Son entrĂ©e fut ce qu’elle avait l’habitude d’ĂȘtre. Il
s’approcha de sa soeur pour l’embrasser. Mais, au lieu
de lui tendre ses joues, comme elle eût fait au roi
Charles ou au duc d’Anjou, Marguerite s’inclina et lui
offrit le front.

Le duc d’Alençon poussa un soupir, et posa ses
lĂšvres blĂȘmissantes sur ce front que lui prĂ©sentait
Marguerite.

Alors, s’asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les
nouvelles sanglantes de la nuit ; la mort lente et terrible
de l’amiral ; la mort instantanĂ©e de TĂ©ligny, qui, percĂ©
d’une balle, rendit Ă  l’instant mĂȘme le dernier soupir. Il
s’arrĂȘta, s’appesantit, se complut sur les dĂ©tails
sanglants de cette nuit avec cet amour du sang
particulier Ă  lui et Ă  ses deux frĂšres. Marguerite le laissa
dire.

Enfin, ayant tout dit, il se tut.

– Ce n’est pas pour me faire ce rĂ©cit seulement que
vous ĂȘtes venu me rendre visite, n’est-ce pas, mon
frĂšre ? demanda Marguerite.
Le duc d’Alençon sourit.

– Vous avez encore autre chose à me dire ?
– Non, rĂ©pondit le duc, j’attends.
– Qu’attendez-vous ?
– Ne m’avez-vous pas dit, chùre Marguerite bien-
aimée, reprit le duc en rapprochant son fauteuil de celui
de sa soeur, que ce mariage avec le roi de Navarre se
faisait contre votre gré.
– Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince
de BĂ©arn lorsqu’on me l’a proposĂ© pour Ă©poux.
– Et depuis que vous le connaissez, ne m’avez-vous

pas affirmĂ© que vous n’éprouviez aucun amour pour
lui ?

– Je vous l’ai dit, il est vrai.
– Votre opinion n’était-elle pas que ce mariage
devait faire votre malheur ?
– Mon cher François, dit Marguerite, quand un
mariage n’est pas la suprĂȘme fĂ©licitĂ©, c’est presque
toujours la suprĂȘme douleur.
– Eh bien, ma chùre Marguerite ! comme je vous le
disais, j’attends.
– Mais qu’attendez-vous, dites ?
– Que vous tĂ©moigniez votre joie.
– De quoi donc ai-je Ă  me rĂ©jouir ?
– Mais de cette occasion inattendue qui se prĂ©sente
de reprendre votre liberté.
– Ma libertĂ© ! reprit Marguerite, qui voulait forcer le
prince Ă  aller jusqu’au bout de sa pensĂ©e.
– Sans doute, votre libertĂ© ; vous allez ĂȘtre sĂ©parĂ©e
du roi de Navarre.
– SĂ©parĂ©e ! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le
jeune prince.
Le duc d’Alençon essaya de soutenir le regard de sa
soeur ; mais bientĂŽt ses yeux s’écartĂšrent d’elle avec
embarras.

– SĂ©parĂ©e ! rĂ©pĂ©ta Marguerite ; voyons cela, mon
frĂšre, car je suis bien aise que vous me mettiez Ă  mĂȘme
d’approfondir la question ; et comment compte-t-on
nous séparer ?
– Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
– Sans doute ; mais il n’avait pas fait mystùre de sa
religion, et l’on savait cela quand on nous a mariĂ©s.
– Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le
duc, laissant malgré lui un rayon de joie illuminer son

visage, qu’a fait Henri ?

– Mais vous le savez mieux que personne, François,
puisqu’il a passĂ© ses journĂ©es presque toujours en votre
compagnie, tantĂŽt Ă  la chasse, tantĂŽt au mail, tantĂŽt Ă  la
paume.
– Oui, ses journĂ©es, sans doute, reprit le duc, ses
journées ; mais ses nuits ?
Marguerite se tut, et ce fut Ă  son tour de baisser les
yeux.

– Ses nuits, continua le duc d’Alençon, ses nuits ?
– Eh bien ? demanda Marguerite, sentant qu’il fallait
bien répondre quelque chose.
– Eh bien, il les a passĂ©es chez madame de Sauve.
– Comment le savez-vous ? s’écria Marguerite.
– Je le sais parce que j’avais intĂ©rĂȘt Ă  le savoir,
répondit le jeune prince en pùlissant et en déchiquetant
la broderie de ses manches.
Marguerite commençait à comprendre ce que
Catherine avait dit tout bas Ă  Charles IX : mais elle fit
semblant de demeurer dans son ignorance.

– Pourquoi me dites-vous cela, mon frĂšre ? rĂ©pondit-
elle avec un air de mélancolie parfaitement joué ; est-ce
pour me rappeler que personne ici ne m’aime et ne tient
Ă  moi : pas plus ceux que la nature m’a donnĂ©s pour
protecteurs que celui que l’Église m’a donnĂ© pour
époux ?
– Vous ĂȘtes injuste, dit vivement le duc d’Alençon
en rapprochant encore son fauteuil de celui de sa soeur,
je vous aime et vous protĂšge, moi.
– Mon frùre, dit Marguerite en le regardant
fixement, vous avez quelque chose Ă  me dire de la part
de la reine mĂšre.
– Moi ! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure ;
qui peut vous faire croire cela ?
– Ce qui peut me le faire croire, c’est que vous
rompez l’amitiĂ© qui vous attachait Ă  mon mari ; c’est

que vous abandonnez la cause du roi de Navarre.

– La cause du roi de Navarre ! reprit le duc
d’Alençon tout interdit.
– Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc.
Vous en ĂȘtes convenu vingt fois, vous ne pouvez vous
Ă©lever et mĂȘme vous soutenir que l’un par l’autre. Cette
alliance...
– Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le
duc d’Alençon.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que le roi a des desseins sur votre mari.
Pardon ! en disant votre mari, je me trompe : c’est sur
Henri de Navarre que je voulais dire. Notre mĂšre a
devinĂ© tout. Je m’alliais aux huguenots parce que je
croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu’on tue
les huguenots et que dans huit jours il n’en restera pas
cinquante dans tout le royaume. Je tendais la main au
roi de Navarre parce qu’il Ă©tait... votre mari. Mais voilĂ 
qu’il n’est plus votre mari. Qu’avez-vous à dire à cela,
vous qui ĂȘtes non seulement la plus belle femme de
France, mais encore la plus forte tĂȘte du royaume ?
– J’ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre
frùre Charles. Je l’ai vu hier dans un de ces accùs de
frĂ©nĂ©sie dont chacun abrĂšge sa vie de dix ans ; j’ai Ă 
dire que ces accĂšs se renouvellent, par malheur, bien
souvent maintenant, ce qui fait que, selon toute
probabilitĂ©, notre frĂšre Charles n’a pas longtemps Ă 
vivre ; j’ai à dire enfin que le roi de Pologne vient de
mourir et qu’il est fort question d’élire en sa place un
prince de la maison de France ; j’ai à dire enfin que,
lorsque les circonstances se prĂ©sentent ainsi, ce n’est
point le moment d’abandonner des alliĂ©s qui, au
moment du combat, peuvent nous soutenir avec le
concours d’un peuple et l’appui d’un royaume.
– Et vous, s’écria le duc, ne me faites-vous pas une
trahison bien plus grande de préférer un étranger à votre
frĂšre ?
– Expliquez-vous, François ; en quoi et comment
vous ai-je trahi ?
– Vous avez demandĂ© hier au roi la vie du roi de
Navarre ?

– Eh bien ? demanda Marguerite avec une feinte
naïveté.
Le duc se leva précipitamment, fit deux ou trois fois
le tour de la chambre d’un air Ă©garĂ©, puis revint prendre
la main de Marguerite.

Cette main était raide et glacée.

– Adieu, ma soeur, dit-il ; vous n’avez pas voulu me
comprendre, ne vous en prenez donc qu’à vous des
malheurs qui pourront vous arriver.
Marguerite pĂąlit, mais demeura immobile Ă  sa place.
Elle vit sortir le duc d’Alençon sans faire un signe pour
le rappeler ; mais à peine l’avait-elle perdu de vue dans
le corridor qu’il revint sur ses pas.

– Écoutez, Marguerite, dit-il, j’ai oubliĂ© de vous dire
une chose : c’est que demain, à pareille heure, le roi de
Navarre sera mort.
Marguerite poussa un cri ; car cette idĂ©e qu’elle Ă©tait
l’instrument d’un assassinat lui causait une Ă©pouvante
qu’elle ne pouvait surmonter.

– Et vous n’empĂȘcherez pas cette mort ? dit-elle ;
vous ne sauverez pas votre meilleur et votre plus fidĂšle
allié ?
– Depuis hier, mon alliĂ© n’est plus le roi de Navarre.
– Et qui est-ce donc, alors ?
– C’est M. de Guise. En dĂ©truisant les huguenots, on
a fait M. de Guise roi des catholiques.
– Et c’est le fils de Henri II qui reconnaüt pour son
roi un duc de Lorraine !...
– Vous ĂȘtes dans un mauvais jour, Marguerite, et
vous ne comprenez rien.
– J’avoue que je cherche en vain à lire dans votre
pensée.
– Ma soeur, vous ĂȘtes d’aussi bonne maison que

madame la princesse de Porcian, et Guise n’est pas plus
immortel que le roi de Navarre ; eh bien, Marguerite,
supposez maintenant trois choses, toutes trois
possibles : la premiĂšre, c’est que Monsieur soit Ă©lu roi
de Pologne ; la seconde, c’est que vous m’aimiez
comme je vous aime ; eh bien, je suis roi de France, et
vous... et vous... reine des catholiques.

Marguerite cacha sa tĂȘte dans ses mains, Ă©blouie de
la profondeur des vues de cet adolescent que personne Ă 
la cour n’osait appeler une intelligence.

– Mais, demanda-t-elle aprùs un moment de silence,
vous n’ĂȘtes donc pas jaloux de M. le duc de Guise
comme vous l’ĂȘtes du roi de Navarre ?
– Ce qui est fait est fait, dit le duc d’Alençon d’une
voix sourde ; et si j’ai eu Ă  ĂȘtre jaloux du duc de Guise,
eh bien, je l’ai Ă©tĂ©.
– Il n’y a qu’une seule chose qui puisse empĂȘcher ce
beau plan de réussir.
– Laquelle ?
– C’est que je n’aime plus le duc de Guise.
– Et qui donc aimez-vous, alors ?
– Personne.
Le duc d’Alençon regarda Marguerite avec
l’étonnement d’un homme qui, Ă  son tour, ne comprend
plus, et sortit de l’appartement en poussant un soupir et
en pressant de sa main glacĂ©e son front prĂȘt Ă  se fendre.

Marguerite demeura seule et pensive. La situation
commençait à se dessiner claire et précise à ses yeux ;
le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
Catherine et le duc de Guise l’avaient faite. Le duc de
Guise et le duc d’Alençon allaient se rĂ©unir pour en
tirer le meilleur parti possible. La mort du roi de
Navarre était une conséquence naturelle de cette grande
catastrophe. Le roi de Navarre mort, on s’emparait de
son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans trĂŽne,
sans puissance, et n’ayant d’autre perspective qu’un
cloĂźtre oĂč elle n’aurait pas mĂȘme la triste douleur de
pleurer son Ă©poux qui n’avait jamais Ă©tĂ© son mari.


Elle en était là, lorsque la reine Catherine lui fit
demander si elle ne voulait pas venir faire avec toute la
cour un pĂšlerinage Ă  l’aubĂ©pine du cimetiĂšre des
Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser
de faire partie de cette cavalcade. Mais la pensée que
cette sortie lui fournirait peut-ĂȘtre l’occasion
d’apprendre quelque chose de nouveau sur le sort du roi
de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
voulait lui tenir un cheval prĂȘt, elle accompagnerait
volontiers Leurs Majestés.

Cinq minutes aprĂšs, un page vint lui annoncer que,
si elle voulait descendre, le cortĂšge allait se mettre en
marche. Marguerite fit de la main Ă  Gillone un signe
pour lui recommander le blessé et descendit.

Le roi, la reine mĂšre, Tavannes et les principaux
catholiques étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un
coup d’oeil rapide sur ce groupe, qui se composait
d’une vingtaine de personnes à peu prùs : le roi de
Navarre n’y Ă©tait point.

Mais madame de Sauve y était ; elle échangea un
regard avec elle, et Marguerite comprit que la maĂźtresse
de son mari avait quelque chose Ă  lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré
par la rue de l’Astruce. À la vue du roi, de la reine
Catherine et des principaux catholiques, le peuple
s’était amassĂ©, suivant le cortĂšge comme un flot qui
monte, criant :

– Vive le roi ! vive la messe ! mort aux huguenots !
Ces cris étaient accompagnés de brandissements
d’épĂ©es rougies et d’arquebuses fumantes, qui
indiquaient la part que chacun avait prise au sinistre
Ă©vĂ©nement qui venait de s’accomplir.

En arrivant Ă  la hauteur de la rue des Prouvelles, on
rencontra des hommes qui traĂźnaient un cadavre sans
tĂȘte. C’était celui de l’amiral. Ces hommes allaient le
pendre par les pieds Ă  Montfaucon.

On entra dans le cimetiĂšre des Saints-Innocents par
la porte qui s’ouvrait en face de la rue des Chaps,
aujourd’hui celle des DĂ©chargeurs. Le clergĂ©, prĂ©venu
de la visite du roi et de celle de la reine mĂšre, attendait


Leurs Majestés pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment oĂč Catherine
Ă©coutait le discours qu’on lui faisait pour s’approcher
de la reine de Navarre et lui demander la permission de
lui baiser sa main. Marguerite étendit le bras vers elle,
madame de Sauve approcha ses lĂšvres de la main de la
reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier roulé
dans la manche.

Si rapide et si dissimulĂ©e qu’eĂ»t Ă©tĂ© la retraite de
madame de Sauve, Catherine s’en Ă©tait aperçue, elle se
retourna au moment oĂč sa dame d’honneur baisait la
main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait
jusqu’à elles comme un Ă©clair, mais toutes deux
restĂšrent impassibles. Seulement madame de Sauve
s’éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa place prĂšs
de Catherine.

Lorsqu’elle eut rĂ©pondu au discours qui venait de lui
ĂȘtre adressĂ©, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe
à la reine de Navarre de s’approcher d’elle.

Marguerite obéit.

– Eh ! ma fille ! dit la reine mùre dans son patois
italien, vous avez donc de grandes amitiés avec
madame de Sauve ?
Marguerite sourit, en donnant Ă  son beau visage
l’expression la plus amùre qu’elle put trouver.

– Oui, ma mĂšre, rĂ©pondit-elle, le serpent est venu
me mordre la main.
– Ah ! ah ! dit Catherine en souriant, vous ĂȘtes
jalouse, je crois !
– Vous vous trompez, madame, rĂ©pondit
Marguerite. Je ne suis pas plus jalouse du roi de
Navarre que le roi de Navarre n’est amoureux de moi.
Seulement je sais distinguer mes amis de mes ennemis.
J’aime qui m’aime, et dĂ©teste qui me hait. Sans cela,
madame, serais-je votre fille ?
Catherine sourit de maniĂšre Ă  faire comprendre Ă 
Marguerite que, si elle avait eu quelque soupçon, ce
soupçon était évanoui.


D’ailleurs, en ce moment, de nouveaux pùlerins
attirĂšrent l’attention de l’auguste assemblĂ©e. Le duc de
Guise arrivait escortĂ© d’une troupe de gentilshommes
tout Ă©chauffĂ©s encore d’un carnage rĂ©cent. Ils
escortaient une litiĂšre richement tapissĂ©e, qui s’arrĂȘta en
face du roi.

– La duchesse de Nevers ! s’écria Charles IX. Çà,
voyons ! qu’elle vienne recevoir nos compliments, cette
belle et rude catholique. Que m’a-t-on dit, ma cousine,
que, de votre propre fenĂȘtre, vous avez giboyĂ© aux
huguenots, et que vous en avez tuĂ© un d’un coup de
pierre ?
La duchesse de Nevers rougit extrĂȘmement.

– Sire, dit-elle à voix basse, en venant s’agenouiller
devant le roi, c’est au contraire un catholique blessĂ© que
j’ai eu le bonheur de recueillir.
– Bien, bien, ma cousine ! il y a deux façons de me
servir : l’une en exterminant mes ennemis, l’autre en
secourant mes amis. On fait ce qu’on peut, et je suis sĂ»r
que si vous eussiez pu davantage, vous l’eussiez fait.
Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne
harmonie qui régnait entre la maison de Lorraine et
Charles IX, criait Ă  tue-tĂȘte :

– Vive le roi ! vive le duc de Guise ! vive la messe !
– Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette ?
dit la reine mĂšre Ă  la belle duchesse.
Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit
aussitÎt ce signe, et qui répondit :

– Non pas, madame, Ă  moins que Votre MajestĂ© ne
me l’ordonne, car j’ai affaire en ville avec Sa MajestĂ© la
reine de Navarre.
– Et qu’allez-vous faire ensemble ? demanda
Catherine.
– Voir des livres grecs trùs rares et trùs curieux
qu’on a trouvĂ©s chez un vieux pasteur protestant, et
qu’on a transportĂ©s Ă  la tour Saint-Jacques-la-
Boucherie, répondit Marguerite.

– Vous feriez mieux d’aller voir jeter les derniers
huguenots du haut du pont des Meuniers dans la Seine,
dit Charles IX. C’est la place des bons Français.
– Nous irons, s’il plaĂźt Ă  Votre MajestĂ©, rĂ©pondit la
duchesse de Nevers.
Catherine jeta un regard de défiance sur les deux
jeunes femmes. Marguerite, aux aguets, l’intercepta, et
se tournant et retournant aussitît d’un air fort
prĂ©occupĂ©, elle regarda avec inquiĂ©tude autour d’elle.

Cette inquiĂ©tude, feinte ou rĂ©elle, n’échappa point Ă 
Catherine.

– Que cherchez-vous ?
– Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
– Que cherchez-vous ? qui ne voyez-vous plus ?
– La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournĂ©e au
Louvre ?
– Quand je te disais que tu Ă©tais jalouse ! dit
Catherine à l’oreille de sa fille. O bestia !... Allons,
allons, Henriette ! continua-t-elle en haussant les
épaules, emmenez la reine de Navarre.
Marguerite feignit encore de regarder autour d’elle,
puis, se penchant à son tour à l’oreille de son amie :

– Emmùne-moi vite, lui dit-elle. J’ai des choses de
la plus haute importance Ă  te dire.
La duchesse fit une révérence à Charles IX et à
Catherine, puis s’inclinant devant la reine de Navarre :

– Votre MajestĂ© daignera-t-elle monter dans ma
litiĂšre ? dit-elle.
– Volontiers. Seulement vous serez obligĂ©e de me
faire reconduire au Louvre.
– Ma litiĂšre, comme mes gens, comme moi-mĂȘme,
répondit la duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.
La reine Marguerite monta dans la litiĂšre, et, sur un
signe qu’elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son
tour et prit respectueusement place sur le devant.


Catherine et ses gentilshommes retournĂšrent au
Louvre en suivant le mĂȘme chemin qu’ils avaient pris
pour venir. Seulement, pendant toute la route, on vit la
reine mùre parler sans relñche à l’oreille du roi, en lui
désignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et Ă  chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX,
c’est-à-dire d’un rire plus sinistre qu’une menace.

Quant à Marguerite, une fois qu’elle eut senti la
litiùre se mettre en mouvement, et qu’elle n’eut plus à
craindre la perçante investigation de Catherine, elle tira
vivement de sa manche le billet de madame de Sauve et
lut les mots suivants :

« J’ai reçu l’ordre de faire remettre ce soir au roi de
Navarre deux clefs : l’une est celle de la chambre dans
laquelle il est enfermĂ©, l’autre est celle de la mienne.
Une fois qu’il sera entrĂ© chez moi, il m’est enjoint de <br/> l’y garder jusqu’à six heures du matin.

« Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté
décide, que Votre Majesté ne compte ma vie pour
rien. »

– Il n’y a plus de doute, murmura Marguerite, et la
pauvre femme est l’instrument dont on veut se servir
pour nous perdre tous. Mais nous verrons si de la reine
Margot, comme dit mon frĂšre Charles, on fait si
facilement une religieuse.
– De qui donc est cette lettre ? demanda la duchesse
de Nevers en montrant le papier que Marguerite venait
de lire et de relire avec une si grande attention.
– Ah ! duchesse ! j’ai bien des choses à te dire,
répondit Marguerite en déchirant le billet en mille et
mille morceaux.

12

Les confidences

– Et, d’abord, oĂč allons-nous ? demanda Marguerite.
Ce n’est pas au pont des Meuniers, j’imagine ?... J’ai vu
assez de tueries comme cela depuis hier, ma pauvre
Henriette !
– J’ai pris la libertĂ© de conduire Votre MajestĂ©...
– D’abord, et avant toute chose, Ma MajestĂ© te prie
d’oublier sa majestĂ©... Tu me conduisais donc...
– À l’hîtel de Guise, à moins que vous n’en
décidiez autrement.
– Non pas ! non pas, Henriette ! allons chez toi ; le
duc de Guise n’y est pas, ton mari n’y est pas ?
– Oh ! non ! s’écria la duchesse avec une joie qui fit
Ă©tinceler ses beaux yeux couleur d’émeraude ; non ! ni
mon beau-frĂšre, ni mon mari, ni personne ! Je suis libre,
libre comme l’air, comme l’oiseau, comme le nuage...
Libre, ma reine, entendez-vous ? Comprenez-vous ce
qu’il y a de bonheur dans ce mot : libre ?... Je vais, je
viens, je commande ! Ah ! pauvre reine ! vous n’ĂȘtes
pas libre, vous ! aussi vous soupirez...
– Tu vas, tu viens, tu commandes ! Est-ce donc
tout ? Et ta libertĂ© ne sert-elle qu’à cela ? Voyons, tu es
bien joyeuse pour n’ĂȘtre que libre.
– Votre MajestĂ© m’a promis d’entamer les
confidences.
– Encore Ma MajestĂ© ; voyons, nous nous
fùcherons, Henriette ; as-tu donc oublié nos
conventions ?
– Non, votre respectueuse servante devant le monde,
ta folle confidente dans le tĂȘte-Ă -tĂȘte. N’est-ce pas cela,
madame, n’est-ce pas cela, Marguerite ?
– Oui, oui ! dit la reine en souriant.

– Ni rivalitĂ©s de maisons, ni perfidies d’amour ; tout
bien, tout bon, tout franc ; une alliance enfin offensive
et défensive, dans le seul but de rencontrer et de saisir
au vol, si nous le rencontrons, cet Ă©phĂ©mĂšre qu’on
nomme le bonheur.
– Bien, ma duchesse ! c’est cela ; et pour renouveler
le pacte, embrasse-moi.
Et les deux charmantes tĂȘtes, l’une pĂąle et voilĂ©e de
mĂ©lancolie, l’autre rosĂ©e, blonde et rieuse se
rapprochĂšrent gracieusement et unirent leurs lĂšvres
comme elles avaient uni leurs pensées.

– Donc il y a du nouveau ? demanda la duchesse en
fixant sur Marguerite un regard avide et curieux.
– Tout n’est-il pas nouveau depuis deux jours ?
– Oh ! je parle d’amour et non de politique, moi.
Quand nous aurons l’ñge de dame Catherine, ta mùre,
nous en ferons, de la politique. Mais nous avons vingt
ans, ma belle reine, parlons d’autre chose. Voyons,
serais-tu mariée pour tout de bon ?
– À qui ? dit Marguerite en riant.
– Ah ! tu me rassures, en vĂ©ritĂ©.
– Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m’épouvante.
Duchesse, il faut que je sois mariée.
– Quand cela ?
– Demain.
– Ah ! bah ! vraiment ! Pauvre amie ! Et c’est
nécessaire ?
– Absolument.
– Mordi ! comme dit quelqu’un de ma connaissance,
voilĂ  qui est fort triste.
– Tu connais quelqu’un qui dit : Mordi ? demanda
en riant Marguerite. <br/> – Oui.

– Et quel est ce quelqu’un ?
– Tu m’interroges toujours, quand c’est à toi de
parler. AchĂšve, et je commencerai.
– En deux mots, voici : le roi de Navarre est
amoureux et ne veut pas de moi. Je ne suis pas
amoureuse ; mais je ne veux pas de lui. Cependant il
faudrait que nous changeassions d’idĂ©e l’un et l’autre,
ou que nous eussions l’air d’en changer d’ici à demain.
– Eh bien, change, toi ! et tu peux ĂȘtre sĂ»re qu’il
changera, lui !
– Justement, voilà l’impossible ; car je suis moins
disposée à changer que jamais.
– À l’égard de ton mari seulement, j’espĂšre !
– Henriette, j’ai un scrupule.
– Un scrupule de quoi ?
– De religion. Fais-tu une diffĂ©rence entre les
huguenots et les catholiques ?
– En politique ?
– Oui.
– Sans doute.
– Mais en amour ?
– Ma chùre amie, nous autres femmes, nous sommes
tellement païennes, qu’en fait de sectes nous les
admettons toutes, qu’en fait de dieux nous en
reconnaissons plusieurs.
– En un seul, n’est-ce pas ?
– Oui, dit la duchesse, avec un regard Ă©tincelant de
paganisme ; oui, celui qui s’appelle Éros, Cupido,
Amor ; oui, celui qui a un carquois, un bandeau et des
ailes... Mordi ! vive la dévotion !
– Cependant tu as une maniùre de prier qui est
exclusive ; tu jettes des pierres sur la tĂȘte des

huguenots.

– Faisons bien et laissons dire... Ah ! Marguerite,
comme les meilleures idées, comme les plus belles
actions se travestissent en passant par la bouche du
vulgaire !
– Le vulgaire !... Mais c’est mon frùre Charles qui te
félicitait, ce me semble ?
– Ton frùre Charles, Marguerite, est un grand
chasseur qui sonne du cor toute la journée, ce qui le
rend fort maigre... Je rĂ©cuse donc jusqu’à ses
compliments. D’ailleurs, je lui ai rĂ©pondu, Ă  ton frĂšre
Charles... N’as-tu pas entendu ma rĂ©ponse ?
– Non, tu parlais si bas !
– Tant mieux, j’aurai plus de nouveau à t’apprendre.
Çà ! la fin de ta confidence, Marguerite ?
– C’est que... c’est que...
– Eh bien ?
– C’est que, dit la reine en riant, si la pierre dont
parlait mon frÚre Charles était historique, je
m’abstiendrais.
– Bon ! s’écria Henriette, tu as choisi un huguenot.
Eh bien, sois tranquille ! pour rassurer ta conscience, je
te promets d’en choisir un à la premiùre occasion.
– Ah ! il paraüt que cette fois tu as pris un
catholique ?
– Mordi ! reprit la duchesse.
– Bien, bien ! je comprends.
– Et comment est-il notre huguenot ?
– Je ne l’ai pas choisi ; ce jeune homme ne m’est
rien, et ne me sera probablement jamais rien.
– Mais enfin, comment est-il ? cela ne t’empĂȘche
pas de me le dire, tu sais combien je suis curieuse.
– Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de
Benvenuto Cellini, et qui s’est venu rĂ©fugier dans mon

appartement.

– Oh ! oh !... et tu ne l’avais pas un peu convoquĂ© ?
– Pauvre garçon ! ne ris donc pas ainsi, Henriette,
car en ce moment il est encore entre la vie et la mort.
– Il est donc malade ?
– Il est griĂšvement blessĂ©.
– Mais c’est trĂšs gĂȘnant, un huguenot blessĂ© !
surtout dans des jours comme ceux oĂč nous nous
trouvons ; et qu’en fais-tu de ce huguenot blessĂ© qui ne
t’est rien et ne te sera jamais rien ?
– Il est dans mon cabinet ; je le cache et je veux le
sauver.
– Il est beau, il est jeune, il est blessĂ©. Tu le caches
dans ton cabinet, tu veux le sauver ; ce huguenot-lĂ  sera
bien ingrat s’il n’est pas trop reconnaissant !
– Il l’est dĂ©jĂ , j’en ai bien peur... plus que je ne le
désirerais.
– Et il t’intĂ©resse... ce pauvre jeune homme ?
– Par humanitĂ©... seulement.
– Ah ! l’humanitĂ©, ma pauvre reine ! c’est toujours
cette vertu-lĂ  qui nous perd, nous autres femmes !
– Oui, et tu comprends : comme d’un moment à
l’autre le roi, le duc d’Alençon, ma mùre, mon mari
mĂȘme... peuvent entrer dans mon appartement...
– Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot,
n’est-ce pas, tant qu’il sera malade, à la condition de te
le rendre quand il sera guéri ?
– Rieuse ! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne
prépare pas les choses de si loin. Seulement, si tu
pouvais trouver un moyen de cacher le pauvre garçon ;
si tu pouvais lui conserver la vie que je lui ai sauvée ;
eh bien, je t’avoue que je t’en serais vĂ©ritablement
reconnaissante ! Tu es libre à l’hîtel de Guise, tu n’as
ni beau-frùre, ni mari qui t’espionne ou qui te
contraigne, et de plus derriĂšre ta chambre, oĂč personne,
chùre Henriette, n’a heureusement pour toi le droit

d’entrer, un grand cabinet pareil au mien. Eh bien,
prĂȘte-moi ce cabinet pour mon huguenot ; quand il sera
guĂ©ri tu lui ouvriras la cage et l’oiseau s’envolera.

– Il n’y a qu’une difficultĂ©, chĂšre reine, c’est que la
cage est occupée.
– Comment ! tu as donc aussi sauvĂ© quelqu’un, toi ?
– C’est justement ce que j’ai rĂ©pondu Ă  ton frĂšre.
– Ah ! je comprends ; voilà pourquoi tu parlais si
bas que je ne t’ai pas entendue.
– Écoute, Marguerite, c’est une histoire admirable,
non moins belle, non moins poétique que la tienne.
AprĂšs t’avoir laissĂ© six de mes gardes, j’étais montĂ©e
avec les six autres à l’hîtel de Guise, et je regardais
piller et brĂ»ler une maison qui n’est sĂ©parĂ©e de l’hĂŽtel
de mon frĂšre que par la rue des Quatre-Fils, quand tout
à coup j’entends crier des femmes et jurer des hommes.
Je m’avance sur le balcon et je vois d’abord une Ă©pĂ©e
dont le feu semblait éclairer toute la scÚne à elle seule.
J’admire cette lame furieuse : j’aime les belles choses,
moi !... puis je cherche naturellement Ă  distinguer le
bras qui la faisait mouvoir, et le corps auquel ce bras
appartenait. Au milieu des coups, des cris, je distingue
enfin l’homme, et je vois... un hĂ©ros, un Ajax TĂ©lamon ;
j’entends une voix, une voix de stentor. Je
m’enthousiasme, je demeure toute palpitante,
tressaillant à chaque coup dont il était menacé, à chaque
botte qu’il portait ; ç’a Ă©tĂ© une Ă©motion d’un quart
d’heure, vois-tu, ma reine, comme je n’en avais jamais
Ă©prouvĂ©, comme j’avais cru qu’il n’en existait pas.
Aussi j’étais lĂ , haletante, suspendue, muette, quand
tout à coup mon héros a disparu.
– Comment cela ?
– Sous une pierre que lui a jetĂ©e une vieille femme ;
alors, comme Cyrus, j’ai retrouvĂ© la voix, j’ai criĂ© : À
l’aide, au secours ! Nos gardes sont venus, l’ont pris,
l’ont relevĂ©, et enfin l’ont transportĂ© dans la chambre
que tu me demandes pour ton protégé.
– HĂ©las ! je comprends d’autant mieux cette histoire,
chĂšre Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est
presque la mienne.
– Avec cette diffĂ©rence, ma reine, que servant mon

roi et ma religion, je n’ai point besoin de renvoyer M.
Annibal de Coconnas.

– Il s’appelle Annibal de Coconnas ? reprit
Marguerite en éclatant de rire.
– C’est un terrible nom, n’est-ce pas, dit Henriette.
Eh bien, celui qui le porte en est digne. Quel champion,
mordi ! et que de sang il a fait couler ! Mets ton
masque, ma reine, nous voici à l’hîtel.
– Pourquoi donc mettre mon masque ?
– Parce que je veux te montrer mon hĂ©ros.
– Il est beau ?
– Il m’a semblĂ© magnifique pendant ses batailles. Il
est vrai que c’était la nuit Ă  la lueur des flammes. Ce
matin, à la lumiùre du jour, il m’a paru perdre un peu, je
l’avoue. Cependant je crois que tu en seras contente.
– Alors, mon protĂ©gĂ© est refusĂ© Ă  l’hĂŽtel de Guise ;
j’en suis fĂąchĂ©e, car c’est le dernier endroit oĂč l’on
viendrait chercher un huguenot.
– Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce
soir ; l’un couchera dans le coin à droite, l’autre dans le
coin Ă  gauche.
– Mais s’ils se reconnaissent l’un pour protestant,
l’autre pour catholique, ils vont se dĂ©vorer.
– Oh ! il n’y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu
dans la figure un coup qui fait qu’il n’y voit presque pas
clair ; ton huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui
fait qu’il ne peut presque pas remuer... Et puis,
d’ailleurs, tu lui recommanderas de garder le silence à
l’endroit de la religion, et tout ira à merveille.
– Allons, soit !
– Entrons, c’est conclu.
– Merci, dit Marguerite en serrant la main de son
amie.
– Ici, madame, vous redevenez MajestĂ©, dit la
duchesse de Nevers ; permettez-moi donc de vous faire
les honneurs de l’hĂŽtel de Guise, comme ils doivent ĂȘtre

faits Ă  la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litiĂšre, mit presque
un genou en terre pour aider Marguerite Ă  descendre Ă 
son tour ; puis lui montrant de la main la porte de
l’hĂŽtel gardĂ©e par deux sentinelles, arquebuse Ă  la main,
elle suivit Ă  quelques pas la reine, qui marcha
majestueusement précédant la duchesse, qui garda son
humble attitude tant qu’elle put ĂȘtre vue. ArrivĂ©e Ă  sa
chambre, la duchesse ferma sa porte ; et appelant sa
camériste, Sicilienne des plus alertes :

– Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le
comte ?
– Mais de mieux en mieux, rĂ©pondit celle-ci.
– Et que fait-il ?
– En ce moment, je crois, madame, qu’il prend
quelque chose.
– Bien ! dit Marguerite, si l’appĂ©tit revient, c’est bon
signe.
– Ah ! c’est vrai ! j’oubliais que tu es une Ă©lĂšve
d’Ambroise ParĂ©. Allez, Mica.
– Tu la renvoies ?
– Oui, pour qu’elle veille sur nous.
Mica sortit.
– Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez
lui, veux-tu que je le fasse venir ?
– Ni l’un, ni l’autre ; je voudrais le voir sans ĂȘtre
vue.
– Que t’importe, puisque tu as ton masque ?
– Il peut me reconnaütre à mes cheveux, à mes
mains, Ă  un bijou.
– Oh ! comme elle est prudente depuis qu’elle est
mariée, ma belle reine !
Marguerite sourit.


– Eh bien, mais je ne vois qu’un moyen, continua la
duchesse.
– Lequel ?
– C’est de le regarder par le trou de la serrure.
– Soit ! conduis-moi !
La duchesse prit Marguerite par la main, la conduisit
Ă  une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
s’inclina sur un genou et approcha son oeil de
l’ouverture que laissait la clef absente.

– Justement, dit-elle, il est à table et a le visage
tourné de notre cÎté. Viens.
La reine Marguerite prit la place de son amie et
approcha Ă  son tour son oeil du trou de la serrure.
Coconnas, comme l’avait dit la duchesse, Ă©tait assis Ă 
une table admirablement servie, et Ă  laquelle ses
blessures ne l’empĂȘchaient pas de faire honneur.

– Ah ! mon Dieu ! s’écria Marguerite en se reculant.
– Quoi donc ? demanda la duchesse Ă©tonnĂ©e.
– Impossible ! Non ! Si ! Oh ! sur mon ñme ! c’est
lui-mĂȘme.
– Qui, lui-mĂȘme ?
– Chut ! dit Marguerite en se relevant et en
saisissant la main de la duchesse, celui qui voulait tuer
mon huguenot, qui l’a poursuivi jusque dans ma
chambre, qui l’a frappĂ© jusque dans mes bras ! Oh !
Henriette, quel bonheur qu’il ne m’ait pas aperçue !
– Eh bien, alors ! puisque tu l’as vu à l’oeuvre,
n’est-ce pas qu’il Ă©tait beau ?
– Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui
qu’il poursuivait.
– Et celui qu’il poursuivait s’appelle ?
– Tu ne prononceras pas son nom devant lui ?
– Non, je te le promets.

– Lerac de la Mole.
– Et comment le trouves-tu maintenant ?
– M. de La Mole ?
– Non, M. de Coconnas.
– Ma foi, dit Marguerite, j’avoue que je lui trouve...
Elle s’arrĂȘta.
– Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en
veux de la blessure qu’il a faite à ton huguenot.
– Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que
mon huguenot ne lui doit rien, et que la balafre avec
laquelle il lui a soulignĂ© l’oeil...
– Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les
raccommoder. Envoie-moi ton blessé.
– Non, pas encore ; plus tard.
– Quand cela ?
– Quand tu auras prĂȘtĂ© au tien une autre chambre.
– Laquelle donc ?
Marguerite regarda son amie, qui, aprĂšs un moment
de silence, la regarda aussi et se mit Ă  rire.

– Eh bien, soit ! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance
plus que jamais ?
– AmitiĂ© sincĂšre toujours, rĂ©pondit la reine.
– Et le mot d’ordre, le signe de reconnaissance, si
nous avons besoin l’une de l’autre ?
– Le triple nom de ton triple dieu : Éros-Cupido-
Amor.
Et les deux femmes se quittĂšrent aprĂšs s’ĂȘtre
embrassĂ©es pour la seconde fois et s’ĂȘtre serrĂ© la main
pour la vingtiĂšme fois.


13

Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes
auxquelles elles ne sont pas destinées

La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva
Gillonne dans une grande émotion. Madame de Sauve
était venue en son absence. Elle avait apporté une clef
qui lui avait fait passer la reine mÚre. Cette clef était
celle de la chambre oĂč Ă©tait renfermĂ© Henri. Il Ă©tait
évident que la reine mÚre avait besoin, pour un dessein
quelconque, que le Béarnais passùt cette nuit chez
madame de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre
ses mains. Elle se fit rendre compte des moindres
paroles de madame de Sauve, les pesa lettre par lettre
dans son esprit, et crut avoir compris le projet de
Catherine.

Elle prit une plume, de l’encre et Ă©crivit sur son
papier :

« Au lieu d’aller ce soir chez madame de Sauve,
venez chez la reine de Navarre.

MARGUERITE. »

Puis elle roula le papier, l’introduisit dans le trou de
la clef et ordonna Ă  Gillonne, dĂšs que la nuit serait
venue, d’aller glisser cette clef sous la porte du
prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au
pauvre blessé ; elle ferma toutes les portes, entra dans le
cabinet, et, à son grand étonnement, elle trouva La
Mole revĂȘtu de ses habits encore tout dĂ©chirĂ©s et tout
tachés de sang.

En la voyant, il essaya de se lever ; mais, chancelant
encore, il ne put se tenir debout et retomba sur le
canapé dont on avait fait un lit.


– Mais qu’arrive-t-il donc, monsieur ? demanda
Marguerite, et pourquoi suivez-vous si mal les
ordonnances de votre médecin ? Je vous avais
recommandĂ© le repos, et voilĂ  qu’au lieu de m’obĂ©ir
vous faites tout le contraire de ce que j’ai ordonnĂ© !
– Oh ! madame, dit Gillonne, ce n’est point ma
faute. J’ai priĂ©, suppliĂ© monsieur le comte de ne point
faire cette folie, mais il m’a dĂ©clarĂ© que rien ne le
retiendrait plus longtemps au Louvre.
– Quitter le Louvre ! dit Marguerite en regardant
avec étonnement le jeune homme, qui baissait les yeux ;
mais c’est impossible. Vous ne pouvez pas marcher ;
vous ĂȘtes pĂąle et sans force, on voit trembler vos
genoux. Ce matin, votre blessure de l’épaule a saignĂ©
encore.
– Madame, rĂ©pondit le jeune homme, autant j’ai
rendu grĂące Ă  Votre MajestĂ© de m’avoir donnĂ© asile
hier au soir, autant je la supplie de vouloir bien me
permettre de partir aujourd’hui.
– Mais, dit Marguerite Ă©tonnĂ©e, je ne sais comment
qualifier une si folle rĂ©solution : c’est pire que de
l’ingratitude.
– Oh ! madame ! s’écria La Mole en joignant les
mains, croyez que, loin d’ĂȘtre ingrat, il y a dans mon
coeur un sentiment de reconnaissance qui durera toute
ma vie.
– Il ne durera pas longtemps, alors ! dit Marguerite
émue à cet accent, qui ne laissait pas de doute sur la
sincérité des paroles ; car, ou vos blessures se
rouvriront et vous mourrez de la perte du sang, ou l’on
vous reconnaĂźtra comme huguenot et vous ne ferez pas
cent pas dans la rue sans qu’on vous achùve.
– Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura
La Mole.
– Il faut ! dit Marguerite en le regardant de son
regard limpide et profond ; puis pùlissant légÚrement :
Oh, oui ! je comprends ! dit-elle, pardon, monsieur ! Il
y a sans doute, hors du Louvre, une personne Ă  qui
votre absence donne de cruelles inquiĂ©tudes. C’est
juste, monsieur de la Mole, c’est naturel, et je
comprends cela. Que ne l’avez-vous dit tout de suite, ou

plutĂŽt comment n’y ai-je pas songĂ© moi-mĂȘme ! C’est
un devoir, quand on exerce l’hospitalitĂ©, de protĂ©ger les
affections de son hĂŽte comme on panse des blessures, et
de soigner l’ñme comme on soigne le corps.

– HĂ©las ! madame, rĂ©pondit La Mole, vous vous
trompez étrangement. Je suis presque seul au monde et
tout Ă  fait seul Ă  Paris, oĂč personne ne me connaĂźt. Mon
assassin est le premier homme Ă  qui j’aie parlĂ© dans
cette ville, et Votre Majesté est la premiÚre femme qui
m’y ait adressĂ© la parole.
– Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-
vous donc vous en aller ?
– Parce que, dit La Mole, la nuit passĂ©e, Votre
MajestĂ© n’a pris aucun repos, et que cette nuit...
Marguerite rougit.

– Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu’il
est temps que tu ailles porter la clef.
Gillonne sourit et se retira.

– Mais, continua Marguerite, si vous ĂȘtes seul Ă 
Paris, sans amis, comment ferez-vous ?
– Madame, j’en aurai beaucoup ; car, tandis que
j’étais poursuivi, j’ai pensĂ© Ă  ma mĂšre, qui Ă©tait
catholique ; il m’a semblĂ© que je la voyais glisser
devant moi sur le chemin du Louvre, une croix Ă  la
main, et j’ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
d’embrasser la religion de ma mùre. Dieu a fait plus que
de me conserver la vie, madame ; il m’a envoyĂ© un de
ses anges pour me la faire aimer.
– Mais vous ne pourrez marcher ; avant d’avoir fait
cent pas vous tomberez évanoui.
– Madame, je me suis essayĂ© aujourd’hui dans le
cabinet ; je marche lentement et avec souffrance, c’est
vrai ; mais que j’aille seulement jusqu’à la place du
Louvre ; une fois dehors, il arrivera ce qu’il pourra.
Marguerite appuya sa tĂȘte sur sa main et rĂ©flĂ©chit
profondément.

– Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous
ne m’en parlez plus. En changeant de religion, avez

vous donc perdu le dĂ©sir d’entrer Ă  son service ?

– Madame, rĂ©pondit La Mole en pĂąlissant, vous
venez de toucher à la véritable cause de mon départ... Je
sais que le roi de Navarre court les plus grands dangers
et que tout le crédit de Votre Majesté comme fille de
France suffira Ă  peine Ă  sauver sa tĂȘte.
– Comment, monsieur ? demanda Marguerite ; que
voulez-vous dire et de quels dangers me parlez-vous ?
– Madame, rĂ©pondit La Mole en hĂ©sitant, on entend
tout du cabinet oĂč je suis placĂ©.
– C’est vrai, murmura Marguerite pour elle seule,
M. de Guise me l’avait dĂ©jĂ  dit.
Puis tout haut :

– Eh bien, ajouta-t-elle, qu’avez-vous donc
entendu ?
– Mais d’abord la conversation que Votre MajestĂ© a
eue ce matin avec son frĂšre.
– Avec François ? s’écria Marguerite en rougissant.
– Avec le duc d’Alençon, oui, madame ; puis
ensuite, aprÚs votre départ, celle de mademoiselle
Gillonne avec madame de Sauve.
– Et ce sont ces deux conversations... ?
– Oui, madame. MariĂ©e depuis huit jours Ă  peine,
vous aimez votre époux. Votre époux viendra à son tour
comme sont venus M. le duc d’Alençon et madame de
Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. Eh bien, je ne
dois pas les entendre ; je serais indiscret... et je ne puis
pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l’ĂȘtre !
Au ton que La Mole mit Ă  prononcer ces derniers
mots, au trouble de sa voix, à l’embarras de sa
contenance, Marguerite fut illuminĂ©e d’une rĂ©vĂ©lation
subite.

– Ah ! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout
ce qui a Ă©tĂ© dit dans cette chambre jusqu’à prĂ©sent ?
– Oui, madame.

Ces mots furent soupirés à peine.

– Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n’en
pas entendre davantage ?
– À l’instant mĂȘme, madame ! s’il plaĂźt Ă  Votre
Majesté de me le permettre.
– Pauvre enfant ! dit Marguerite avec un singulier
accent de douce pitié.
ÉtonnĂ© d’une rĂ©ponse si douce lorsqu’il s’attendait Ă 
quelque brusque riposte, La Mole leva timidement la
tĂȘte ; son regard rencontra celui de Marguerite et
demeura rivé comme par une puissance magnétique sur
le limpide et profond regard de la reine.

– Vous vous sentez donc incapable de garder un
secret, monsieur de la Mole ? dit doucement
Marguerite, qui, penchée sur le dossier de son siÚge, à
moitiĂ© cachĂ©e par l’ombre d’une tapisserie Ă©paisse,
jouissait du bonheur de lire couramment dans cette Ăąme
en restant impĂ©nĂ©trable elle-mĂȘme.
– Madame, dit La Mole, je suis une misĂ©rable
nature, je me dĂ©fie de moi mĂȘme, et le bonheur d’autrui
me fait mal.
– Le bonheur de qui ? dit Marguerite en souriant ;
ah ! oui, le bonheur du roi de Navarre ! Pauvre Henri !
– Vous voyez bien qu’il est heureux, madame !
s’écria vivement La Mole.
– Heureux ?...
– Oui, puisque Votre MajestĂ© le plaint.
Marguerite chiffonnait la soie de son aumĂŽniĂšre et
en effilait les torsades d’or.

– Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-
elle, c’est arrĂȘtĂ©, c’est dĂ©cidĂ© dans votre esprit ?
– Je crains d’importuner Sa MajestĂ© en ce moment.
– Mais le duc d’Alençon, mon frùre ?
– Oh ! madame, s’écria La Mole, M. le duc
d’Alençon ! non, non ; moins encore M. le duc

d’Alençon que le roi de Navarre.

– Parce que... ? demanda Marguerite Ă©mue au point
de trembler en parlant.
– Parce que, quoique dĂ©jĂ  trop mauvais huguenot
pour ĂȘtre serviteur bien dĂ©vouĂ© de Sa MajestĂ© le roi de
Navarre, je ne suis pas encore assez bon catholique
pour ĂȘtre des amis de M. d’Alençon et de M. de Guise.
Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les yeux et
qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur ;
elle n’eĂ»t pas su dire si le mot de La Mole Ă©tait pour
elle caressant ou douloureux.

En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
l’interrogea d’un coup d’oeil. La rĂ©ponse de Gillonne,
renfermée aussi dans un regard, fut affirmative. Elle
était parvenue à faire passer la clef au roi de Navarre.

Marguerite ramena ses yeux sur La Mole, qui
demeurait devant elle indĂ©cis, la tĂȘte penchĂ©e sur sa
poitrine, et pñle comme l’est un homme qui souffre à la
fois du corps et de l’ñme.

– Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j’hĂ©site Ă 
lui faire une proposition qu’il refusera sans doute.
La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut
s’incliner devant elle en signe qu’il Ă©tait Ă  ses ordres ;
mais une douleur profonde, aiguë, brûlante, vint tirer
des larmes de ses yeux, et, sentant qu’il allait tomber, il
saisit une tapisserie, Ă  laquelle il se soutint.

– Voyez-vous, s’écria Marguerite en courant Ă  lui et
en le retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que
vous avez encore besoin de moi !
Un mouvement Ă  peine sensible agita les lĂšvres de
La Mole.

– Oh ! oui ! murmura-t-il, comme de l’air que je
respire, comme du jour que je vois !
En ce moment trois coups retentirent, frappés à la
porte de Marguerite.

– Entendez-vous, madame ? dit Gillonne effrayĂ©e.
– DĂ©jĂ  ! murmura Marguerite.

– Faut-il ouvrir ?
– Attends. C’est le roi de Navarre peut-ĂȘtre.
– Oh ! madame ! s’écria La Mole rendu fort par ces
quelques mots, que la reine avait cependant prononcés à
voix si basse qu’elle espĂ©rait que Gillonne seule les
aurait entendus ; madame ! je vous en supplie Ă  genoux,
faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame ! Ayez pitié
de moi ! Oh ! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
parler et, quand j’aurai parlĂ©, vous me chasserez, je
l’espùre.
– Taisez-vous, malheureux ! dit Marguerite, qui
ressentait un charme infini à écouter les reproches du
jeune homme ; taisez-vous donc !
– Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans
doute dans l’accent de Marguerite cette rigueur à
laquelle il s’attendait ; madame, je vous le rĂ©pĂšte, on
entend tout de ce cabinet. Oh ! ne me faites pas mourir
d’une mort que les bourreaux les plus cruels n’oseraient
inventer.
– Silence ! silence ! dit Marguerite.
– Oh ! madame, vous ĂȘtes sans pitiĂ© ; vous ne
voulez rien écouter, vous ne voulez rien entendre. Mais
comprenez donc que je vous aime...
– Silence donc, puisque je vous le dis ! interrompit
Marguerite en appuyant sa main tiÚde et parfumée sur
la bouche du jeune homme, qui la saisit entre ses deux
mains et l’appuya contre ses lùvres.
– Mais..., murmura La Mole.
– Mais taisez-vous donc, enfant ! Qu’est-ce donc
que ce rebelle qui ne veut pas obéir à sa reine ?
Puis, s’élançant hors du cabinet, elle referma la
porte, et s’adossant à la muraille en comprimant avec sa
main tremblante les battements de son coeur :

– Ouvre, Gillonne ! dit-elle.
Gillonne sortit de la chambre, et, un instant aprĂšs, la
tĂȘte fine, spirituelle et un peu inquiĂšte du roi de Navarre
souleva la tapisserie.


– Vous m’avez mandĂ©, madame ? dit le roi de
Navarre Ă  Marguerite.
– Oui, monsieur. Votre MajestĂ© a reçu ma lettre ?
– Et non sans quelque Ă©tonnement, je l’avoue, dit
Henri en regardant autour de lui avec une défiance
bientÎt évanouie.
– Et non sans quelque inquiĂ©tude, n’est-ce pas,
monsieur ? ajouta Marguerite.
– Je vous l’avouerai, madame. Cependant, tout
entourĂ© que je suis d’ennemis acharnĂ©s et d’amis plus
dangereux encore peut-ĂȘtre que mes ennemis, je me
suis rappelĂ© qu’un soir j’avais vu rayonner dans vos
yeux le sentiment de la gĂ©nĂ©rositĂ© : c’était le soir de nos
noces ; qu’un autre jour j’y avais vu briller l’étoile du
courage, et, cet autre jour, c’était hier, jour fixĂ© pour ma
mort.
– Eh bien, monsieur ? dit Marguerite en souriant,
tandis que Henri semblait vouloir lire jusqu’au fond de
son coeur.
– Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me
suis dit Ă  l’instant mĂȘme, en lisant votre billet qui me
disait de venir : Sans amis, comme il est, prisonnier,
dĂ©sarmĂ©, le roi de Navarre n’a qu’un moyen de mourir
avec Ă©clat, d’une mort qu’enregistre l’histoire, c’est de
mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
– Sire, rĂ©pondit Marguerite, vous changerez de
langage quand vous saurez que tout ce qui se fait en ce
moment est l’ouvrage d’une personne qui vous aime...
et que vous aimez.
Henri recula presque Ă  ces paroles et son oeil gris et
perçant interrogea sous son sourcil noir la reine avec
curiosité.

– Oh ! rassurez-vous, Sire ! dit la reine en souriant ;
cette personne, je n’ai pas la prĂ©tention de dire que ce
soit moi !
– Mais cependant, madame, dit Henri, c’est vous qui
m’avez fait tenir cette clef : cette Ă©criture, c’est la vĂŽtre.
– Cette Ă©criture est la mienne, je l’avoue, ce billet

vient de moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c’est
autre chose. Qu’il vous suffise de savoir qu’elle a passĂ©
entre les mains de quatre femmes avant d’arriver
jusqu’à vous.

– De quatre femmes ! s’écria Henri avec
étonnement.
– Oui, entre les mains de quatre femmes, dit
Marguerite ; entre les mains de la reine mĂšre, entre les
mains de madame de Sauve, entre les mains de
Gillonne, et entre les miennes.
Henri se mit à méditer cette énigme.

– Parlons raison maintenant, monsieur, dit
Marguerite, et surtout parlons franc. Est-il vrai, comme
c’est aujourd’hui le bruit public, que Votre MajestĂ©
consente Ă  abjurer ?
– Ce bruit public se trompe, madame, je n’ai pas
encore consenti.
– Mais vous ĂȘtes dĂ©cidĂ©, cependant.
– C’est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous ?
quand on a vingt ans et qu’on est à peu prùs roi, ventresaint-
gris ! il y a des choses qui valent bien une messe.
– Et entre autres choses la vie, n’est-ce pas ?
Henri ne put réprimer un léger sourire.

– Vous ne me dites pas toute votre pensĂ©e, Sire ! dit
Marguerite.
– Je fais des rĂ©serves pour mes alliĂ©s, madame ; car,
vous le savez, nous ne sommes encore qu’alliĂ©s : si
vous étiez à la fois mon alliée... et...
– Et votre femme, n’est-ce pas, Sire ?
– Ma foi, oui... et ma femme.
– Alors ?
– Alors, peut-ĂȘtre serait-ce diffĂ©rent ; et peut-ĂȘtre
tiendrais-je Ă  rester roi des huguenots, comme ils
disent... Maintenant, il faut que je me contente de vivre.

Marguerite regarda Henri d’un air si Ă©trange qu’il
eĂ»t Ă©veillĂ© les soupçons d’un esprit moins dĂ©liĂ© que ne
l’était celui du roi de Navarre.

– Et ĂȘtes-vous sĂ»r, au moins, d’arriver Ă  ce rĂ©sultat ?
dit-elle.
– Mais à peu prùs, dit Henri ; vous savez qu’en ce
monde, madame, on n’est jamais sĂ»r de rien.
– Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre MajestĂ©
annonce tant de modération et professe tant de
dĂ©sintĂ©ressement, qu’aprĂšs avoir renoncĂ© Ă  sa couronne,
aprÚs avoir renoncé à sa religion, elle renoncera
probablement, on en a l’espoir du moins, à son alliance
avec une fille de France.
Ces mots portaient avec eux une si profonde
signification que Henri en frissonna malgré lui. Mais
domptant cette Ă©motion avec la rapiditĂ© de l’éclair :

– Daignez vous souvenir, madame, qu’en ce
moment je n’ai point mon libre arbitre. Je ferai donc ce
que m’ordonnera le roi de France. Quant à moi, si l’on
me consultait le moins du monde dans cette question oĂč
il ne va de rien moins que de mon trĂŽne, de mon
bonheur et de ma vie, plutît que d’asseoir mon avenir
sur les droits que me donne notre mariage forcé,
j’aimerais mieux m’ensevelir chasseur dans quelque
chùteau, pénitent dans quelque cloßtre.
Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation
aux choses de ce monde, effrayĂšrent Marguerite. Elle
pensa que peut-ĂȘtre cette rupture de mariage Ă©tait
convenue entre Charles IX, Catherine et le roi de
Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
pour dupe ou pour victime ? Parce qu’elle Ă©tait soeur de
l’un et fille de l’autre ? L’expĂ©rience lui avait appris
que ce n’était point lĂ  une raison sur laquelle elle pĂ»t
fonder sa sĂ©curitĂ©. L’ambition donc mordit au coeur la
jeune femme ou plutĂŽt la jeune reine, trop au-dessus des
faiblesses vulgaires pour se laisser entraßner à un dépit
d’amour-propre : chez toute femme, mĂȘme mĂ©diocre,
lorsqu’elle aime, l’amour n’a point de ces misùres, car
l’amour vĂ©ritable est aussi une ambition.

– Votre MajestĂ©, dit Marguerite avec une sorte de
dĂ©dain railleur, n’a pas grande confiance, ce me semble,
dans l’étoile qui rayonne au-dessus du front de chaque
roi ?

– Ah ! dit Henri, c’est que j’ai beau chercher la
mienne en ce moment, je ne puis la voir, cachĂ©e qu’elle
est dans l’orage qui gronde sur moi à cette heure.
– Et si le souffle d’une femme Ă©cartait cet orage, et
faisait cette étoile aussi brillante que jamais ?
– C’est bien difficile, dit Henri.
– Niez-vous l’existence de cette femme, monsieur ?
– Non, seulement je nie son pouvoir.
– Vous voulez dire sa volontĂ© ?
– J’ai dit son pouvoir, et je rĂ©pĂšte le mot. La femme
n’est rĂ©ellement puissante que lorsque l’amour et
l’intĂ©rĂȘt sont rĂ©unis chez elle Ă  un degrĂ© Ă©gal ; et si l’un
de ces deux sentiments la préoccupe seule, comme
Achille elle est vulnérable. Or, cette femme, si je ne
m’abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
Marguerite se tu.

– Écoutez, continua Henri ; au dernier tintement de
la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois, vous avez dĂ»
songer Ă  reconquĂ©rir votre libertĂ© qu’on avait mise en
gage pour dĂ©truire ceux de mon parti. Moi, j’ai dĂ»
songer Ă  sauver ma vie. C’était le plus pressĂ©. Nous y
perdons la Navarre, je le sais bien ; mais c’est peu de
chose que la Navarre en comparaison de la liberté qui
vous est rendue de pouvoir parler haut dans votre
chambre, ce que vous n’osiez pas faire quand vous
aviez quelqu’un qui vous Ă©coutait de ce cabinet.
Quoique au plus fort de sa préoccupation,
Marguerite ne put s’empĂȘcher de sourire. Quant au roi
de Navarre, il s’était dĂ©jĂ  levĂ© pour regagner son
appartement ; car depuis quelque temps onze heures
étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
dormir au Louvre.

Henri fit trois pas vers la porte ; puis, s’arrĂȘtant tout
à coup, comme s’il se rappelait seulement à cette heure
la circonstance qui l’avait amenĂ© chez la reine :

– À propos, madame, dit-il, n’avez-vous point à me
communiquer certaines choses ; ou ne vouliez-vous que
m’offrir l’occasion de vous remercier du rĂ©pit que votre

brave prĂ©sence dans le cabinet des Armes du roi m’a
donné hier ? En vérité, madame, il était temps, je ne
puis le nier, et vous ĂȘtes descendue sur le lieu de la
scÚne comme la divinité antique, juste à point pour me
sauver la vie.

– Malheureux ! s’écria Marguerite d’une voix
sourde, et saisissant le bras de son mari. Comment donc
ne voyez-vous pas que rien n’est sauvĂ© au contraire, ni
votre liberté, ni votre couronne, ni votre vie !...
Aveugle ! fou ! pauvre fou ! Vous n’avez pas vu dans
ma lettre autre chose, n’est-ce pas, qu’un rendez-vous ?
vous avez cru que Marguerite, outrée de vos froideurs,
désirait une réparation ?
– Mais, madame, dit Henri Ă©tonnĂ©, j’avoue...
Marguerite haussa les épaules avec une expression
impossible Ă  rendre.

Au mĂȘme instant un bruit Ă©trange, comme un
grattement aigu et pressé retentit à la petite porte
dérobée.

Marguerite entraßna le roi du cÎté de cette petite
porte.

– Écoutez, dit-elle.
– La reine mùre sort de chez elle, murmura une voix
saccadĂ©e par la terreur et que Henri reconnut Ă  l’instant
mĂȘme pour celle de madame de Sauve.
– Et oĂč va-t-elle ? demanda Marguerite.
– Elle vient chez Votre MajestĂ©.
Et aussitît le frîlement d’une robe de soie prouva,
en s’éloignant, que madame de Sauve s’enfuyait.

– Oh ! oh ! s’écria Henri.
– J’en Ă©tais sĂ»re, dit Marguerite.
– Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve,
voyez.
Alors, d’un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de
velours noir, et sur sa poitrine fit voir Ă  Marguerite une
fine tunique de mailles d’acier et un long poignard de


Milan qui brilla aussitĂŽt Ă  sa main comme une vipĂšre au
soleil.

– Il s’agit bien ici de fer et de cuirasse ! s’écria
Marguerite ; allons, Sire, allons, cachez cette dague :
c’est la reine mùre, c’est vrai ; mais c’est la reine mùre
toute seule.
– Cependant...
– C’est elle, je l’entends, silence !
Et, se penchant à l’oreille de Henri, elle lui dit à
voix basse quelques mots que le jeune roi écouta avec
une attention mĂȘlĂ©e d’étonnement.

AussitÎt Henri se déroba derriÚre les rideaux du lit.

De son cĂŽtĂ©, Marguerite bondit avec l’agilitĂ© d’une
panthĂšre vers le cabinet oĂč La Mole attendait en
frissonnant, l’ouvrit, chercha le jeune homme, et lui
prenant, lui serrant la main dans l’obscuritĂ© :

– Silence ! lui dit-elle en s’approchant si prùs de lui
qu’il sentit son souffle tiĂšde et embaumĂ© couvrir son
visage d’une moite vapeur, silence !
Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte,
elle détacha sa coiffure, coupa avec son poignard tous
les lacets de sa robe et se jeta dans le lit.

Il était temps, la clef tournait dans la serrure.

Catherine avait des passe-partout pour toutes les
portes du Louvre.

– Qui est lĂ  ? s’écria Marguerite, tandis que
Catherine consignait Ă  la porte une garde de quatre
gentilshommes qui l’avait accompagnĂ©e.
Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque
irruption dans sa chambre, Marguerite sortant de
dessous les rideaux en peignoir blanc, sauta Ă  bas du lit,
et, reconnaissant Catherine, vint, avec une surprise trop
bien imitĂ©e pour que la Florentine elle-mĂȘme n’en fĂ»t
pas dupe, baiser la main de sa mĂšre.


14

Seconde nuit de noces

La reine mùre promena son regard autour d’elle
avec une merveilleuse rapidité. Des mules de velours au
pied du lit, les habits de Marguerite épars sur des
chaises, ses yeux qu’elle frottait pour en chasser le
sommeil, convainquirent Catherine qu’elle avait
réveillé sa fille.

Alors elle sourit comme une femme qui a réussi
dans ses projets, et tirant son fauteuil :

– Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
– Madame, je vous Ă©coute.
– Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux
avec cette lenteur particuliÚre aux gens qui réfléchissent
ou qui dissimulent profondément, il est temps, ma fille,
que vous compreniez combien votre frĂšre et moi
aspirons Ă  vous rendre heureuse.
L’exorde Ă©tait effrayant pour qui connaissait
Catherine.

– Que va-t-elle me dire ? pensa Marguerite.
– Certes, en vous mariant, continua la Florentine,
nous avons accompli un de ces actes de politique
commandĂ©s souvent par de graves intĂ©rĂȘts Ă  ceux qui
gouvernent. Mais il le faut avouer, ma pauvre enfant,
nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
demeurerait opiniĂątre Ă  ce point.
Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit,
une cérémonieuse révérence à sa mÚre.

– J’apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car
sans cela je vous eusse visitĂ©e plus tĂŽt, j’apprends que
votre mari est loin d’avoir pour vous les Ă©gards qu’on

doit non seulement Ă  une jolie femme, mais encore Ă 
une fille de France.

Marguerite poussa un soupir, et Catherine,
encouragée par cette muette adhésion, continua :

– En effet, que le roi de Navarre entretienne
publiquement une de mes filles, qui l’adore jusqu’au
scandale, qu’il fasse mĂ©pris pour cet amour de la
femme qu’on a bien voulu lui accorder, c’est un
malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres
pauvres tout-puissants, mais que punirait le moindre
gentilhomme de notre royaume en appelant son gendre
ou en le faisant appeler par son fils.
Marguerite baissa la tĂȘte.

– Depuis assez longtemps, continua Catherine, je
vois, ma fille, Ă  vos yeux rougis, Ă  vos amĂšres sorties
contre la Sauve, que la plaie de votre coeur ne peut,
malgré vos efforts, toujours saigner en dedans.
Marguerite tressaillit : un léger mouvement avait
agitĂ© les rideaux ; mais heureusement Catherine ne s’en
était pas aperçue.

– Cette plaie, dit-elle en redoublant d’affectueuse
douceur, cette plaie, mon enfant, c’est à la main d’une
mĂšre qu’il appartient de la guĂ©rir. Ceux qui, en croyant
faire votre bonheur, ont décidé votre mariage, et qui,
dans leur sollicitude pour vous, remarquent que chaque
nuit Henri de Navarre se trompe d’appartement ; ceux
qui ne peuvent permettre qu’un roitelet comme lui
offense à tout instant une femme de votre beauté, de
votre rang et de votre mérite, par le dédain de votre
personne et la négligence de sa postérité ; ceux qui
voient enfin qu’au premier vent qu’il croira favorable,
cette folle et insolente tĂȘte tournera contre notre famille
et vous expulsera de sa maison ; ceux-là n’ont-ils pas le
droit d’assurer, en le sĂ©parant du sien, votre avenir
d’une façon à la fois plus digne de vous et de votre
condition ?
– Cependant, madame, rĂ©pondit Marguerite, malgrĂ©
ces observations tout empreintes d’amour maternel, et
qui me comblent de joie et d’honneur, j’aurai la
hardiesse de représenter à Votre Majesté que le roi de
Navarre est mon époux.
Catherine fit un mouvement de colĂšre, et se


rapprochant de Marguerite :

– Lui, dit-elle, votre Ă©poux ? Suffit-il donc pour ĂȘtre
mari et femme que l’Église vous ait bĂ©nis ? et la
consécration du mariage est-elle seulement dans les
paroles du prĂȘtre ? Lui, votre Ă©poux ? Eh ! ma fille, si
vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous
attendions de lui, depuis que vous avez accordé à Henri
de Navarre l’honneur de vous nommer sa femme, c’est
Ă  une autre qu’il en a donnĂ© les droits, et, en ce moment
mĂȘme, dit Catherine en haussant la voix, venez, venez
avec moi, cette clef ouvre la porte de l’appartement de
madame de Sauve, et vous verrez.
– Oh ! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit
Marguerite, car non seulement vous vous trompez, mais
encore...
– Eh bien ?
– Eh bien, vous allez rĂ©veiller mon mari.
À ces mots, Marguerite se leva avec une grñce toute
voluptueuse, et laissant flotter entrouverte sa robe de
nuit, dont les manches courtes laissaient Ă  nu son bras
d’un modelĂ© si pur, et sa main vĂ©ritablement royale,
elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et,
relevant le rideau, elle montra du doigt, en souriant Ă  sa
mĂšre, le profil fier, les cheveux noirs et la bouche
entrouverte du roi de Navarre, qui semblait, sur la
couche en désordre, reposer du plus calme et du plus
profond sommeil.

Pùle, les yeux hagards, le corps cambré en arriÚre
comme si un abßme se fût ouvert sur ses pas, Catherine
poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.

– Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous
étiez mal informée.
Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un
autre sur Henri. Elle unit dans sa pensĂ©e active l’image
de ce front pĂąle et moite, de ces yeux entourĂ©s d’un
léger cercle de bistre, au sourire de Marguerite, et elle
mordit ses lĂšvres minces avec une fureur silencieuse.

Marguerite permit Ă  sa mĂšre de contempler un
instant ce tableau, qui faisait sur elle l’effet de la tĂȘte de
Méduse. Puis elle laissa retomber le rideau, et,


marchant sur la pointe du pied, elle revint prĂšs de
Catherine, et, reprenant sa place sur sa chaise :

– Vous disiez donc, madame ?
La Florentine chercha pendant quelques secondes Ă 
sonder cette naïveté de la jeune femme ; puis, comme si
ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
Marguerite :

– Rien, dit-elle.
Et elle sortit à grands pas de l’appartement.

AussitĂŽt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans
la profondeur du corridor, le rideau du lit s’ouvrit de
nouveau, et Henri, l’oeil brillant, la respiration
oppressĂ©e, la main tremblante, vint s’agenouiller devant
Marguerite. Il Ă©tait seulement vĂȘtu de ses trousses et de
sa cotte de mailles, de sorte qu’en le voyant ainsi
affublé, Marguerite, tout en lui serrant la main de bon
coeur, ne pu s’empĂȘcher d’éclater de rire.

– Ah ! madame, ah ! Marguerite, s’écria-t-il,
comment m’acquitterai-je jamais envers vous ?
Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main
montaient insensiblement au bras de la jeune femme.

– Sire, dit-elle en se reculant tout doucement,
oubliez-vous qu’à cette heure une pauvre femme, à
laquelle vous devez la vie, souffre et gémit pour vous ?
Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout bas, vous a fait le
sacrifice de sa jalousie en vous envoyant prĂšs de moi, et
peut-ĂȘtre, aprĂšs vous avoir fait le sacrifice de sa
jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez
mieux que personne, la colĂšre de ma mĂšre est terrible.
Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement
pour sortir.

– Oh ! mais, dit Marguerite avec une admirable
coquetterie, je réfléchis et me rassure. La clef vous a été
donnĂ©e sans indication, et vous serez censĂ© m’avoir
accordé ce soir la préférence.
– Et je vous l’accorde, Marguerite ; consentez-vous
seulement Ă  oublier...
– Plus bas, Sire, plus bas, rĂ©pliqua la reine parodiant

les paroles que dix minutes auparavant elle venait
d’adresser à sa mùre ; on vous entend du cabinet, et
comme je ne suis pas encore tout Ă  fait libre, Sire, je
vous prierai de parler moins haut.

– Oh ! oh ! dit Henri, moitiĂ© riant, moitiĂ© assombri,
c’est vrai ; j’oubliais que ce n’est probablement pas moi
qui suis destiné à jouer la fin de cette scÚne
intéressante. Ce cabinet...
– Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir
l’honneur de prĂ©senter Ă  Votre MajestĂ© un brave
gentilhomme blessé pendant le massacre, en venant
avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du danger
qu’elle courait.
La reine s’avança vers la porte. Henri suivit sa
femme.

La porte s’ouvrit, et Henri demeura stupĂ©fait en
voyant un homme dans ce cabinet prédestiné aux
surprises.

Mais La Mole fut plus surpris encore en se trouvant
inopinément en face du roi de Navarre. Il en résulta que
Henri jeta un coup d’oeil ironique à Marguerite, qui le
soutint Ă  merveille.

– Sire, dit Marguerite, j’en suis rĂ©duite Ă  craindre
qu’on ne tue dans mon logis mĂȘme ce gentilhomme, qui
est dévoué au service de Votre Majesté, et que je mets
sous sa protection.
– Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte
Lerac de la Mole, que Votre Majesté attendait, et qui
vous avait été recommandé par ce pauvre M. de
Téligny, qui a été tué à mes cÎtés.
– Ah ! ah ! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine
m’a remis sa lettre ; mais n’aviez-vous pas aussi une
lettre de M. le gouverneur du Languedoc ?
– Oui, Sire, et recommandation de la remettre à
Votre Majesté aussitÎt mon arrivée.
– Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
– Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirĂ©e
d’hier ; mais Votre MajestĂ© Ă©tait tellement occupĂ©e,
qu’elle n’a pu me recevoir.

– C’est vrai, dit le roi ; mais vous eussiez pu, ce me
semble, me faire passer cette lettre ?
– J’avais ordre, de la part de M. d’Auriac, de ne la
remettre qu’à Votre MajestĂ© elle-mĂȘme ; car elle
contenait, m’a-t-il assurĂ©, un avis si important, qu’il
n’osait le confier à un messager ordinaire.
– En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre,
c’était l’avis de quitter la cour et de me retirer en BĂ©arn.
M. d’Auriac Ă©tait de mes bons amis, quoique
catholique, et il est probable que, comme gouverneur de
province, il avait vent de ce qui s’est passĂ©. Ventresaint-
gris ! monsieur, pourquoi ne pas m’avoir remis
cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
qu’aujourd’hui ?
– Parce que, ainsi que j’ai eu l’honneur de le dire à
Votre MajestĂ©, quelque diligence que j’aie faite, je n’ai
pu arriver qu’hier.
– C’est fñcheux, c’est fñcheux, murmura le roi ; car
à cette heure nous serions en sûreté, soit à La Rochelle,
soit dans quelque bonne plaine, avec deux Ă  trois mille
chevaux autour de nous.
– Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-
voix, et, au lieu de perdre votre temps à récriminer sur
le passĂ©, il s’agit de tirer le meilleur parti possible de
l’avenir.
– À ma place, dit Henri avec son regard
interrogateur, vous auriez donc encore quelque espoir,
madame ?
– Oui, certes, et je regarderais le jeu engagĂ© comme
une partie en trois points, dont je n’ai perdu que la
premiĂšre manche.
– Ah ! madame, dit tout bas Henri, si j’étais sĂ»r que
vous fussiez de moitié dans mon jeu...
– Si j’avais voulu passer du cĂŽtĂ© de vos adversaires,
rĂ©pondit Marguerite, il me semble que je n’eusse point
attendu si tard.
– C’est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme
vous dites, tout peut encore se rĂ©parer aujourd’hui.

– HĂ©las ! Sire, rĂ©pliqua La Mole, je souhaite Ă  Votre
MajestĂ© toutes sortes de bonheurs ; mais aujourd’hui
nous n’avons plus M. l’amiral.
Henri se mit Ă  sourire de ce sourire de paysan
matois que l’on ne comprit Ă  la cour que le jour oĂč il fut
roi de France.

– Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole
avec attention, ce gentilhomme ne peut demeurer chez
vous sans vous gĂȘner infiniment et sans ĂȘtre exposĂ© Ă  de
fñcheuses surprises. Qu’en ferez-vous ?
– Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le
faire sortir du Louvre ? car en tous points je suis de
votre avis.
– C’est difficile.
– Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de
place dans la maison de Votre Majesté ?
– HĂ©las ! madame, vous me traitez toujours comme
si j’étais encore roi des huguenots et comme si j’avais
encore un peuple. Vous savez bien que je suis à moitié
converti et que je n’ai plus de peuple du tout.
Une autre que Marguerite se fût empressée de
répondre sur-le-champ : Il est catholique. Mais la reine
voulait se faire demander par Henri ce qu’elle dĂ©sirait
obtenir de lui. Quant à La Mole, voyant cette réserve de
sa protectrice et ne sachant encore oĂč poser le pied sur
le terrain glissant d’une cour aussi dangereuse que
l’était celle de France, il se tut Ă©galement.

– Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportĂ©e par
La Mole, que me dit donc M. le gouverneur de
Provence, que votre mÚre était catholique et que de là
vient l’amitiĂ© qu’il vous porte ?
– Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d’un
voeu que vous avez fait, monsieur le comte, d’un
changement de religion ? Mes idées se brouillent à cet
égard ; aidez-moi donc, monsieur de la Mole. Ne
s’agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce que
paraßt désirer le roi ?
– HĂ©las ! oui ; mais Votre MajestĂ© a si froidement

accueilli mes explications à cet égard, reprit La Mole,
que je n’ai point osĂ©...

– C’est que tout cela ne me regardait aucunement,
monsieur. Expliquez au roi, expliquez.
– Eh bien, qu’est-ce que ce voeu ? demanda le roi.
– Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans
armes, presque mourant de mes deux blessures, il m’a
semblĂ© voir l’ombre de ma mĂšre me guidant vers le
Louvre une croix à la main. Alors j’ai fait le voeu, si
j’avais la vie sauve, d’adopter la religion de ma mùre, à
qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour me
servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m’a
conduit ici, Sire. Je m’y vois sous la double protection
d’une fille de France et du roi de Navarre. Ma vie a Ă©tĂ©
sauvĂ©e miraculeusement ; je n’ai donc qu’à accomplir
mon voeu, Sire. Je suis prĂȘt Ă  me faire catholique.
Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu’il Ă©tait
comprenait bien l’abjuration par intĂ©rĂȘt ; mais il doutait
fort de l’abjuration par la foi.

– Le roi ne veut pas se charger de mon protĂ©gĂ©,
pensa Marguerite.
La Mole cependant demeurait timide et gĂȘnĂ© entre
les deux volontés contraires. Il sentait bien, sans se
l’expliquer, le ridicule de sa position. Ce fut encore
Marguerite qui, avec sa délicatesse de femme, le tira de
ce mauvais pas.

– Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessĂ© a
besoin de repos. Moi mĂȘme je tombe de sommeil. Eh !
tenez !
La Mole pĂąlissait en effet ; mais c’étaient les
derniùres paroles de Marguerite qu’il avait entendues et
interprétées qui le faisaient pùlir.

– Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple ;
ne pouvons-nous laisser reposer M. de La Mole ?
Le jeune homme adressa Ă  Marguerite un regard
suppliant et, malgré la présence des deux Majestés, se
laissa aller sur un siÚge, brisé de douleur et de fatigue.

Marguerite comprit tout ce qu’il y avait d’amour


dans ce regard et de désespoir dans cette faiblesse.

– Sire, dit-elle, il convient Ă  Votre MajestĂ© de faire Ă 
ce jeune gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi,
puisqu’il accourait ici pour vous annoncer la mort de
l’amiral et de TĂ©ligny, lorsqu’il a Ă©tĂ© blessĂ© ; il
convient, dis-je, à Votre Majesté de lui faire un honneur
dont il sera reconnaissant toute sa vie.
– Et lequel, madame ? dit Henri. Commandez, je
suis prĂȘt.
– M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de
Votre Majesté, qui couchera, elle, sur ce lit de repos.
Quant à moi, avec la permission de mon auguste époux,
ajouta Marguerite en souriant, je vais appeler Gillonne
et me remettre au lit ; car, je vous le jure, Sire, je ne
suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
repos.
Henri avait de l’esprit, peut-ĂȘtre un peu trop mĂȘme :
ses amis et ses ennemis le lui reprochĂšrent plus tard.
Mais il comprit que celle qui l’exilait de la couche
conjugale en avait acquis le droit par l’indiffĂ©rence
mĂȘme qu’il avait manifestĂ©e pour elle ; d’ailleurs,
Marguerite venait de se venger de cette indifférence en
lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d’amour-propre
dans sa réponse.

– Madame, dit-il, si M. de La Mole Ă©tait en Ă©tat de
passer dans mon appartement, je lui offrirais mon
propre lit.
– Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à
cette heure, ne vous peut protĂ©ger ni l’un ni l’autre, et la
prudence veut que Votre MajestĂ© demeure ici jusqu’à
demain.
Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela
Gillonne, fit préparer les coussins pour le roi, et aux
pieds du roi un lit pour La Mole, qui semblait si
heureux et si satisfait de cet honneur, qu’on eĂ»t jurĂ©
qu’il ne sentait plus ses blessures.

Quant Ă  Marguerite, elle tira au roi une
cérémonieuse révérence, et, rentrée dans sa chambre
bien verrouillĂ©e de tous cĂŽtĂ©s, elle s’étendit dans son lit.

– Maintenant, se dit Marguerite Ă  elle-mĂȘme, il faut
que demain M. de La Mole ait un protecteur au Louvre,

et tel fait ce soir la sourde oreille qui demain se
repentira.

Puis elle fit signe Ă  Gillonne, qui attendait ses
derniers ordres, de venir les recevoir.

Gillonne s’approcha.

– Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain,
sous un prétexte quelconque, mon frÚre, le duc
d’Alençon, ait envie de venir ici avant huit heures du
matin.
Deux heures sonnaient au Louvre.

La Mole causa un instant politique avec le roi, qui
peu Ă  peu s’endormit, et bientĂŽt ronfla aux Ă©clats,
comme s’il eĂ»t Ă©tĂ© couchĂ© dans son lit de cuir de BĂ©arn.

La Mole eĂ»t peut-ĂȘtre dormi comme le roi ; mais
Marguerite ne dormait pas ; elle se tournait et se
retournait dans son lit, et ce bruit troublait les idées et le
sommeil du jeune homme.

– Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu
de son insomnie, il est bien timide ; peut-ĂȘtre mĂȘme, il
faudra voir cela, peut-ĂȘtre mĂȘme sera-t-il ridicule ; de
beaux yeux cependant... une taille bien prise, beaucoup
de charmes ; mais s’il allait ne pas ĂȘtre brave !... Il
fuyait... Il abjure... c’est fĂącheux, le rĂȘve commençait
bien ; allons... Laissons aller les choses et rapportonsnous-
en au triple dieu de cette folle Henriette.
Et vers le jour Marguerite finit enfin par s’endormir
en murmurant : Éros-Cupido-Amor.


15

Ce que femme veut Dieu le veut

Marguerite ne s’était pas trompĂ©e : la colĂšre
amassée au fond du coeur de Catherine par cette
comĂ©die, dont elle voyait l’intrigue sans avoir la
puissance de rien changer au dénouement, avait besoin
de dĂ©border sur quelqu’un. Au lieu de rentrer chez elle,
la reine mùre monta directement chez sa dame d’atours.

Madame de Sauve s’attendait à deux visites : elle
espérait celle de Henri, elle craignait celle de la reine
mĂšre. Au lit, Ă  moitiĂ© vĂȘtue, tandis que Dariole veillait
dans l’antichambre, elle entendit tourner une clef dans
la serrure, puis s’approcher des pas lents et qui eussent
paru lourds s’ils n’eussent pas Ă©tĂ© assourdis par d’épais
tapis. Elle ne reconnut point là la marche légÚre et
empressĂ©e de Henri ; elle se douta qu’on empĂȘchait
Dariole de la venir avertir ; et, appuyée sur sa main,
l’oreille et l’oeil tendus, elle attendit.

La portiĂšre se leva, et la jeune femme, frissonnante,
vit paraßtre Catherine de Médicis.

Catherine semblait calme ; mais madame de Sauve
habituĂ©e Ă  l’étudier depuis deux ans comprit tout ce que
ce calme apparent cachait de sombres préoccupations et
peut-ĂȘtre de cruelles vengeances.

Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut
sauter en bas de son lit ; mais Catherine leva le doigt
pour lui faire signe de rester, et la pauvre Charlotte
demeura clouée à sa place, amassant intérieurement
toutes les forces de son ñme pour faire face à l’orage
qui se préparait silencieusement.

– Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre ?
demanda Catherine sans que l’accent de sa voix
indiquùt aucune altération ; seulement ces paroles
étaient prononcées avec des lÚvres de plus en plus
blĂȘmissantes.
– Oui, madame..., rĂ©pondit Charlotte d’une voix
qu’elle tentait inutilement de rendre aussi assurĂ©e que

l’était celle de Catherine.

– Et vous l’avez vu ?
– Qui ? demanda madame de Sauve.
– Le roi de Navarre ?
– Non, madame ; mais je l’attends, et j’avais mĂȘme
cru, en entendant tourner une clef dans la serrure, que
c’était lui qui venait.
À cette rĂ©ponse, qui annonçait dans madame de
Sauve ou une parfaite confiance ou une suprĂȘme
dissimulation, Catherine ne put retenir un léger
frémissement. Elle crispa sa main grasse et courte.

– Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son
méchant sourire, tu savais bien, Carlotta, que le roi de
Navarre ne viendrait point cette nuit.
– Moi, madame, je savais cela ! s’écria Charlotte
avec un accent de surprise parfaitement bien jouée.
– Oui, tu le savais.
– Pour ne point venir, reprit la jeune femme
frissonnante à cette seule supposition, il faut donc qu’il
soit mort !
Ce qui donnait Ă  Charlotte le courage de mentir
ainsi, c’était la certitude qu’elle avait d’une terrible
vengeance, dans le cas oĂč sa petite trahison serait
découverte.

– Mais tu n’as donc pas Ă©crit au roi de Navarre,
Carlotta mia ? demanda Catherine avec ce mĂȘme rire
silencieux et cruel.
– Non, madame, rĂ©pondit Charlotte avec un
admirable accent de naïveté ; Votre Majesté ne me
l’avait pas dit, ce me semble.
Il se fit un moment de silence pendant lequel
Catherine regarda madame de Sauve comme le serpent
regarde l’oiseau qu’il veut fasciner.

– Tu te crois belle, dit alors Catherine ; tu te crois
adroite, n’est-ce pas ?

– Non, madame, rĂ©pondit Charlotte, je sais
seulement que Votre MajestĂ© a Ă©tĂ© parfois d’une bien
grande indulgence pour moi, quand il s’agissait de mon
adresse et de ma beauté.
– Eh bien, dit Catherine en s’animant, tu te trompais
si tu as cru cela, et moi je mentais si je te l’ai dit, tu n’es
qu’une sotte et qu’une laide prùs de ma fille Margot.
– Oh ! ceci, madame, c’est vrai ! dit Charlotte, et je
n’essaierai pas mĂȘme de le nier, surtout Ă  vous.
– Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te prĂ©fĂšre-t-il de beaucoup ma fille, et ce n’était pas ce
que tu voulais, je crois, ni ce dont nous étions
convenues.
– HĂ©las, madame ! dit Charlotte Ă©clatant cette fois
en sanglots sans qu’elle eĂ»t besoin de se faire aucune
violence, si cela est ainsi, je suis bien malheureuse.
– Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un
double poignard le double rayon de ses yeux dans le
coeur de madame de Sauve.
– Mais qui peut vous le faire croire ? demanda
Charlotte.
– Descends chez la reine de Navarre, pazza ! et tu y
trouveras ton amant.
– Oh ! fit madame de Sauve.
Catherine haussa les épaules.

– Es-tu jalouse, par hasard ? demanda la reine mùre.
– Moi ? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute
sa force prĂȘte Ă  l’abandonner.
– Oui, toi ! je serais curieuse de voir une jalousie de
Française.
– Mais, dit madame de Sauve, comment Votre
Majesté veut-elle que je sois jalouse autrement que
d’amour-propre ? je n’aime le roi de Navarre qu’autant
qu’il le faut pour le service de Votre MajestĂ© !
Catherine la regarda un moment avec des yeux
rĂȘveurs.


– Ce que tu me dis lĂ  peut, Ă  tout prendre, ĂȘtre vrai,
murmura-t-elle.
– Votre MajestĂ© lit dans mon coeur.
– Et ce coeur m’est tout dĂ©vouĂ© ?
– Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
– Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service,
Carlotta, il faut, pour mon service toujours, que tu sois
trÚs éprise du roi de Navarre, et trÚs jalouse surtout,
jalouse comme une Italienne.
– Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle
façon une Italienne est-elle jalouse ?
– Je te le dirai, reprit Catherine.
Et, aprĂšs avoir fait deux ou trois mouvements de tĂȘte
du haut en bas, elle sortit silencieusement et lentement,
comme elle était rentrée.

Charlotte, troublée par le clair regard de ces yeux
dilatés comme ceux du chat et de la panthÚre, sans que
cette dilatation lui fĂźt rien perdre de sa profondeur, la
laissa partir sans prononcer un seul mot, sans mĂȘme
laisser à son souffle la liberté de se faire entendre, et
elle ne respira que lorsqu’elle eut entendu la porte se
refermer derriĂšre elle et que Dariole fut venue lui dire
que la terrible apparition était bien évanouie.

– Dariole, lui dit-elle alors, traüne un fauteuil prùs de
mon lit et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t’en prie, car
je n’oserais pas rester seule.
Dariole obéit ; mais malgré la compagnie de sa
femme de chambre, qui restait prĂšs d’elle, malgrĂ© la
lumiĂšre de la lampe qu’elle ordonna de laisser allumĂ©e
pour plus grande tranquillité, madame de Sauve aussi
ne s’endormit qu’au jour, tant bruissait à son oreille le
métallique accent de la voix de Catherine.

Cependant, quoique endormie au moment oĂč le jour
commençait à paraßtre, Marguerite se réveilla au
premier son des trompettes, aux premiers aboiements
des chiens. Elle se leva aussitĂŽt et commença de revĂȘtir
un costume si nĂ©gligĂ© qu’il en Ă©tait prĂ©tentieux. Alors
elle appela ses femmes, fit introduire dans son


antichambre les gentilshommes du service ordinaire du
roi de Navarre ; puis, ouvrant la porte qui enfermait
sous la mĂȘme clef Henri et de la Mole, elle donna du
regard un bonjour affectueux Ă  ce dernier, et appelant
son mari :

– Allons, Sire, dit-elle, ce n’est pas le tout que
d’avoir fait croire à madame ma mùre ce qui n’est pas,
il convient encore que vous persuadiez toute votre cour
de la parfaite intelligence qui rĂšgne entre nous. Mais
tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant, et retenez bien
mes paroles, que la circonstance fait presque
solennelles : Aujourd’hui sera la derniùre fois que je
mettrai Votre Majesté à cette cruelle épreuve.
Le roi de Navarre sourit et ordonna qu’on introduisüt
ses gentilshommes. Au moment oĂč ils le saluaient, il fit
semblant de s’apercevoir seulement que son manteau
était resté sur le lit de la reine ; il leur fit ses excuses de
les recevoir ainsi, prit son manteau des mains de
Marguerite rougissante, et l’agrafa sur son Ă©paule. Puis,
se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles de
la ville et de la cour.

Marguerite remarquait du coin de l’oeil
l’imperceptible Ă©tonnement que produisit sur le visage
des gentilshommes cette intimité qui venait de se
rĂ©vĂ©ler entre le roi et la reine de Navarre, lorsqu’un
huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes, et
annonçant le duc d’Alençon.

Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui
apprendre seulement que le roi avait passé la nuit chez
sa femme.

François entra si rapidement qu’il faillit, en les
écartant, renverser ceux qui le précédaient. Son premier
coup d’oeil fut pour Henri. Marguerite n’eut que le
second.

Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite
composa son visage, qui exprima la plus parfaite
sérénité.

D’un autre regard vague, mais scrutateur, le duc
embrassa alors toute la chambre ; il vit le lit aux
tapisseries dérangées, le double oreiller affaissé au
chevet, le chapeau du roi jeté sur une chaise.

Il pĂąlit ; mais se remettant sur-le-champ :


– Mon frùre Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin
Ă  la paume avec le roi ?
– Mais non, le roi n’a point parlĂ© de cela, dit le duc
un peu embarrassĂ© ; mais n’ĂȘtes-vous point de sa partie
ordinaire ?
Henri sourit, car il s’était passĂ© tant et de si graves
choses depuis la derniùre partie qu’il avait faite avec le
roi, qu’il n’y aurait rien eu d’étonnant Ă  ce que Charles
IX eût changé ses joueurs habituels.

– J’y vais, mon frùre ! dit Henri en souriant.
– Venez, reprit le duc.
– Vous vous en allez ? demanda Marguerite.
– Oui, ma soeur.
– Vous ĂȘtes donc pressĂ© ?
– TrĂšs pressĂ©.
– Si cependant je rĂ©clamais de vous quelques
minutes ?
Une pareille demande était si rare dans la bouche de
Marguerite, que son frĂšre la regarda en rougissant et en
pĂąlissant tour Ă  tour.

– Que va-t-elle lui dire ? pensa Henri non moins
Ă©tonnĂ© que le duc d’Alençon.
Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de
son époux, se retourna de son cÎté.

– Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous
pouvez rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le
secret que j’ai Ă  rĂ©vĂ©ler Ă  mon frĂšre est dĂ©jĂ  connu de
vous, puisque la demande que je vous ai adressée hier à
propos de ce secret a été à peu prÚs refusée par Votre
Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua Marguerite,
fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
l’expression Ă©mise en face d’elle d’un dĂ©sir qui lui a
paru ĂȘtre dĂ©sagrĂ©able.
– Qu’est-ce donc ? demanda François en les
regardant tous deux avec étonnement.

– Ah ! ah ! dit Henri en rougissant de dĂ©pit, je sais
ce que vous voulez dire, madame. En vérité, je regrette
de ne pas ĂȘtre plus libre. Mais si je ne puis donner Ă  M.
de La Mole une hospitalité qui ne lui offrirait aucune
assurance, je n’en peux pas moins recommander aprùs
vous à mon frùre d’Alençon la personne à laquelle vous
vous intĂ©ressez. Peut-ĂȘtre mĂȘme, ajouta-t-il pour donner
plus de force encore aux mots que nous venons de
souligner, peut-ĂȘtre mĂȘme mon frĂšre trouvera-t-il une
idée qui vous permettra de garder M. de La Mole... ici...
prùs de vous... ce qui serait mieux que tout, n’est-ce
pas, madame ?
– Allons, allons, se dit Marguerite en elle-mĂȘme, Ă 
eux deux ils vont faire ce que ni l’un ni l’autre des deux
n’eĂ»t fait tout seul.
Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le
jeune blessé aprÚs avoir dit à Henri :

– C’est à vous, monsieur, d’expliquer à mon frùre à
quel titre nous nous intéressons à M. de La Mole.
En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M.
d’Alençon, moitiĂ© protestant par opposition, comme
Henri moitiĂ© catholique par prudence, l’arrivĂ©e de La
Mole à Paris, et comment le jeune homme avait été
blessĂ© en venant lui apporter une lettre de M. d’Auriac.

Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet,
se tenait debout devant lui.

François, en l’apercevant si beau, si pñle, et par
conséquent doublement séduisant par sa beauté et par sa
pĂąleur, sentit naĂźtre une nouvelle terreur au fond de son
Ăąme. Marguerite le prenait Ă  la fois par la jalousie et par
l’amour-propre.

– Mon frùre, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j’en
rĂ©ponds, sera utile Ă  qui saura l’employer. Si vous
l’acceptez pour vître, il trouvera en vous un maütre
puissant, et vous en lui un serviteur dévoué. En ces
temps, il faut bien s’entourer, mon frùre ! surtout,
ajouta-t-elle en baissant la voix de maniĂšre que le duc
d’Alençon l’entendüt seul, quand on est ambitieux et
que l’on a le malheur de n’ĂȘtre que troisiĂšme fils de
France.
Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer Ă 


François que, malgré cette ouverture, elle gardait
encore Ă  part en elle-mĂȘme une portion importante de
sa pensée.

– Puis, ajouta-t-elle, peut-ĂȘtre trouverez-vous, tout
au contraire de Henri, qu’il n’est pas sĂ©ant que ce jeune
homme demeure si prĂšs de mon appartement.
– Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La
Mole, si cela lui convient toutefois, sera dans une demi-
heure installĂ© dans mon logis, oĂč je crois qu’il n’a rien Ă 
craindre. Qu’il m’aime et je l’aimerai.
François mentait, car au fond de son coeur il
détestait déjà La Mole.

– Bien, bien... je ne m’étais donc pas trompĂ©e !
murmura Marguerite, qui vit les sourcils du roi de
Navarre se froncer. Ah ! pour vous conduire l’un et
l’autre, je vois qu’il faut vous conduire l’un par l’autre.
Puis complétant sa pensée :

– Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite,
dirait Henriette.
En effet, une demi-heure aprĂšs, La Mole, gravement
catéchisé par Marguerite, baisait le bas de sa robe et
montait, assez lestement pour un blessĂ©, l’escalier qui
conduisait chez M. d’Alençon.

Deux ou trois jours s’écoulĂšrent pendant lesquels la
bonne harmonie parut se consolider de plus en plus
entre Henri et sa femme. Henri avait obtenu de ne pas
faire abjuration publique, mais il avait renoncé entre les
mains du confesseur du roi et entendait tous les matins
la messe qu’on disait au Louvre. Le soir il prenait
ostensiblement le chemin de l’appartement de sa
femme, entrait par la grande porte, causait quelques
instants avec elle, puis sortait par la petite porte secrĂšte
et montait chez madame de Sauve, qui n’avait pas
manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné
des deux cĂŽtĂ©s, redoublait donc de mĂ©fiance Ă  l’endroit
de la reine mùre, et cela avec d’autant plus de raison
qu’insensiblement la figure de Catherine commençait à
se dĂ©rider. Henri en arriva mĂȘme Ă  voir Ă©clore un matin
sur ses lĂšvres pĂąles un sourire de bienveillance. Ce jour-
là il eut toutes les peines du monde à se décider à
manger autre chose que des oeufs qu’il avait fait cuire


lui-mĂȘme, et Ă  boire autre chose que de l’eau qu’il avait
vu puiser Ă  la Seine devant lui.

Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient
s’éteignant ; on avait fait si grande tuerie des huguenots
que le nombre en était fort diminué. La plus grande
partie étaient morts, beaucoup avaient fui, quelques-uns
étaient restés cachés.

De temps en temps une grande clameur s’élevait
dans un quartier ou dans un autre ; c’était quand on
avait dĂ©couvert un de ceux-lĂ . L’exĂ©cution alors Ă©tait
privée ou publique, selon que le malheureux était
acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait fuir.
Dans le dernier cas, c’était une grande joie pour le
quartier oĂč l’évĂ©nement avait eu lieu : car, au lieu de se
calmer par l’extinction de leurs ennemis, les catholiques
devenaient de plus en plus féroces ; et moins il en
restait, plus ils paraissaient acharnés aprÚs ces
malheureux restes.

Charles IX avait pris grand plaisir Ă  la chasse aux
huguenots ; puis, quand il n’avait pas pu continuer lui-
mĂȘme, il s’était dĂ©lectĂ© au bruit des chasses des autres.

Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec
la paume et la chasse son plaisir favori, il entra chez sa
mĂšre le visage tout joyeux, suivi de ses courtisans
habituels.

– Ma mùre, dit-il en embrassant la Florentine, qui,
remarquant cette joie, avait dĂ©jĂ  essayĂ© d’en deviner la
cause ; ma mĂšre, bonne nouvelle ! Mort de tous les
diables, savez-vous une chose ? c’est que l’illustre
carcasse de monsieur l’amiral, qu’on croyait perdue, est
retrouvée !
– Ah ! ah ! dit Catherine.
– Oh ! mon Dieu, oui ! Vous avez eu comme moi
l’idĂ©e, n’est-ce pas, ma mĂšre, que les chiens en avaient
fait leur repas de noce ? mais il n’en Ă©tait rien. Mon
peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a eu une
idĂ©e : il a pendu l’amiral au croc de Montfaucon.
Du haut en bas Gaspard on a jeté,

Et puis de bas en haut on l’a montĂ©.


– Eh bien ? dit Catherine.
– Eh bien, ma bonne mùre ! reprit Charles IX, j’ai
toujours eu l’envie de le revoir depuis que je sais qu’il
est mort, le cher homme. Il fait beau : tout me semble
en fleurs aujourd’hui ; l’air est plein de vie et de
parfums ; je me porte comme je ne me suis jamais
porté ; si vous voulez, ma mÚre, nous monterons à
cheval et nous irons Ă  Montfaucon.
– Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine,
si je n’avais pas donnĂ© un rendez-vous que je ne veux
pas manquer ; puis Ă  une visite faite Ă  un homme de
l’importance de monsieur l’amiral, ajouta-t-elle, il faut
convier toute la cour. Ce sera une occasion pour les
observateurs de faire des observations curieuses. Nous
verrons qui viendra et qui demeurera.
– Vous avez, ma foi, raison, ma mùre ! à demain la
chose, cela vaut mieux ! Ainsi, faites vos invitations, je
ferai les miennes, ou plutît nous n’inviterons personne.
Nous dirons seulement que nous y allons ; cela fait, tout
le monde sera libre. Adieu, ma mĂšre ! je vais sonner du
cor.
– Vous vous Ă©puiserez, Charles ! Ambroise ParĂ©
vous le dit sans cesse, et il a raison ; c’est un trop rude
exercice pour vous.
– Bah ! bah ! bah ! dit Charles, je voudrais bien ĂȘtre
sĂ»r de ne mourir que de cela. J’enterrerais tout le
monde ici, et mĂȘme Henriot, qui doit un jour nous
succéder à tous, à ce que prétend Nostradamus.
Catherine fronça le sourcil.

– Mon fils, dit-elle, dĂ©fiez-vous surtout des choses
qui paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-
vous.
–€“ Deux ou trois fanfares seulement pour rĂ©jouir mes
chiens, qui s’ennuient Ă  crever, pauvres bĂȘtes ! j’aurais
dû les lùcher sur le huguenot, cela les aurait réjouis.
Et Charles IX sortit de la chambre de sa mĂšre, entra
dans son cabinet d’Armes, dĂ©tacha un cor, en sonna
avec une vigueur qui eût fait honneur à Roland lui-
mĂȘme. On ne pouvait pas comprendre comment, de ce
corps faible et maladif et de ces lĂšvres pĂąles, pouvait


sortir un souffle si puissant.

Catherine attendait en effet quelqu’un, comme elle
l’avait dit à son fils. Un instant aprùs qu’il fut sorti, une
de ses femmes vint lui parler tout bas. La reine sourit,
se leva, salua les personnes qui lui faisaient la cour et
suivit la messagĂšre.

Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le
soir mĂȘme de la Saint-BarthĂ©lemy, avait fait un accueil
si diplomatique, venait d’entrer dans son oratoire.

– Ah ! c’est vous, RenĂ© ! lui dit Catherine, je vous
attendais avec impatience.
RenĂ© s’inclina.

– Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai
écrit ?
– J’ai eu cet honneur.
– Avez-vous renouvelĂ©, comme je vous le disais,
l’épreuve de cet horoscope tirĂ© par Ruggieri et qui
s’accorde si bien avec cette prophĂ©tie de Nostradamus,
qui dit que mes fils régneront tous trois ?... Depuis
quelques jours, les choses sont bien modifiées, René, et
j’ai pensĂ© qu’il Ă©tait possible que les destinĂ©es fussent
devenues moins menaçantes.
– Madame, rĂ©pondit RenĂ© en secouant la tĂȘte, Votre
Majesté sait bien que les choses ne modifient pas la
destinĂ©e ; c’est la destinĂ©e au contraire qui gouverne les
choses.
– Vous n’en avez pas moins renouvelĂ© le sacrifice,
n’est-ce pas ?
– Oui, madame, rĂ©pondit RenĂ©, car vous obĂ©ir est
mon premier devoir.
– Eh bien, le rĂ©sultat ?
– Est demeurĂ© le mĂȘme, madame.
– Quoi ! l’agneau noir a toujours poussĂ© ses trois
cris ?

– Toujours, madame.
– Signe de trois morts cruelles dans ma famille !
murmura Catherine.
– HĂ©las ! dit RenĂ©.
– Mais ensuite ?
– Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet
étrange déplacement du foie que nous avons déjà
remarqué dans les deux premiers et qui penchait en sens
inverse.
– Changement de dynastie. Toujours, toujours,
toujours ? grommela Catherine. Il faudra cependant
combattre cela, René ! continua-t-elle.
RenĂ© secoua la tĂȘte.

– Je l’ai dit Ă  Votre MajestĂ©, reprit-il, le destin
gouverne.
– C’est ton avis ? dit Catherine.
– Oui, madame.
– Te souviens-tu de l’horoscope de Jeanne
d’Albret ?
– Oui, madame.
– Redis-le un peu, voyons, je l’ai oubliĂ©, moi.
– Vives honorata, dit RenĂ©, morieris reformidata,
regina amplificabere.
– Ce qui veut dire, je crois : Tu vivras honorĂ©e, et
elle manquait du nécessaire, la pauvre femme ! Tu
mourras redoutĂ©e, et nous nous sommes moquĂ©s d’elle.
Tu seras plus grande que tu n’as Ă©tĂ© comme reine, et
voilà qu’elle est morte et que sa grandeur repose dans
un tombeau oĂč nous avons oubliĂ© de mettre mĂȘme son
nom.
– Madame, Votre MajestĂ© traduit mal le vives
honorata. La reine de Navarre a vécu honorée, en effet,
car elle a joui, tant qu’elle a vĂ©cu, de l’amour de ses
enfants et du respect de ses partisans, amour et respect

d’autant plus sincĂšres qu’elle Ă©tait plus pauvre.

– Oui, dit Catherine, je vous passe le tu vivras
honorée ; mais morieris reformidata, voyons, comment
l’expliquerez-vous ?
– Comment je l’expliquerai ! Rien de plus facile :
Tu mourras redoutée.
– Eh bien, est-elle mo rte redoutĂ©e ?
– Si bien redoutĂ©e, madame, qu’elle ne fĂ»t pas morte
si Votre MajestĂ© n’en avait pas eu peur. Enfin comme
reine, tu grandiras, ou tu seras plus grande que tu n’as
été comme reine ; ce qui est encore vrai, madame, car
en Ă©change de la couronne pĂ©rissable, elle a peut-ĂȘtre
maintenant, comme reine et martyre, la couronne du
ciel, et outre cela, qui sait encore l’avenir rĂ©servĂ© Ă  sa
race sur la terre ?
Catherine Ă©tait superstitieuse Ă  l’excĂšs. Elle
s’épouvanta plus encore peut-ĂȘtre du sang-froid de
René que de cette persistance des augures ; et comme
pour elle un mauvais pas était une occasion de franchir
hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
sans transition aucune que le travail muet de sa pensée :

– Est-il arrivĂ© des parfums d’Italie ?
– Oui, madame.
– Vous m’en enverrez un coffret garni.
– Desquels ?
– Des derniers, de ceux...
Catherine s’arrĂȘta.

– De ceux qu’aimait particuliùrement la reine de
Navarre ? reprit René.
– PrĂ©cisĂ©ment.
– Il n’est point besoin de les prĂ©parer, n’est-ce pas,
madame ? car Votre Majesté y est à cette heure aussi
savante que moi.
– Tu trouves ? dit Catherine. Le fait est qu’ils
réussissent.

– Votre MajestĂ© n’a rien de plus Ă  me dire ?
demanda le parfumeur.
– Non, non, reprit Catherine pensive ; je ne crois
pas, du moins. Si toutefois il y avait du nouveau dans
les sacrifices, faites-le-moi savoir. À propos, laissons là
les agneaux, et essayons des poules.
– HĂ©las ! madame, j’ai bien peur qu’en changeant la
victime nous ne changions rien aux présages.
– Fais ce que je dis.
René salua et sortit.

Catherine resta un instant assise et pensive ; puis
elle se leva Ă  son tour et rentra dans sa chambre Ă 
coucher, oĂč l’attendaient ses femmes et oĂč elle annonça
pour le lendemain le pĂšlerinage Ă  Montfaucon.

La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant
toute la soirée le bruit du palais et la rumeur de la ville.

Les dames firent préparer leurs toilettes les plus
élégantes, les gentilshommes leurs armes et leurs
chevaux d’apparat. Les marchands fermùrent boutiques
et ateliers, et les flĂąneurs de la populace tuĂšrent, par-ci,
par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
occasion, afin d’avoir un accompagnement convenable
à donner au cadavre de l’amiral.

Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et
pendant une bonne partie de la nuit.

La Mole avait passé la plus triste journée du monde,
et cette journée avait succédé à trois ou quatre autres
qui n’étaient pas moins tristes.

M. d’Alençon, pour obĂ©ir aux dĂ©sirs de Marguerite,
l’avait installĂ© chez lui, mais ne l’avait point revu
depuis. Il se sentait tout Ă  coup comme un pauvre
enfant abandonné, privé des soins tendres, délicats et
charmants de deux femmes dont le souvenir seul de
l’une dĂ©vorait incessamment sa pensĂ©e. Il avait bien eu
de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré,
qu’elle lui avait envoyĂ© ; mais ces nouvelles, transmises
par un homme de cinquante ans, qui ignorait ou feignait
d’ignorer l’intĂ©rĂȘt que La Mole portait aux moindres
choses qui se rapportaient à Marguerite, étaient bien

incomplĂštes et bien insuffisantes. Il est vrai que
Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien
entendu, pour savoir des nouvelles du blessé. Cette
visite avait fait l’effet d’un rayon de soleil dans un
cachot, et La Mole en était resté comme ébloui,
attendant toujours une seconde apparition, laquelle,
quoiqu’il se fĂ»t Ă©coulĂ© deux jours depuis la premiĂšre, ne
venait point.

Aussi, quand la nouvelle fut apportée au
convalescent de cette réunion splendide de toute la cour
pour le lendemain, fit-il demander à M. d’Alençon la
faveur de l’accompagner.

Le duc ne se demanda pas mĂȘme si La Mole Ă©tait en
état de supporter cette fatigue ; il répondit seulement :

– À merveille ! Qu’on lui donne un de mes chevaux.
C’était tout ce que dĂ©sirait La Mole. MaĂźtre
Ambroise ParĂ© vint comme d’habitude pour le panser.
La Mole lui exposa la nĂ©cessitĂ© oĂč il Ă©tait de monter Ă 
cheval et le pria de mettre un double soin Ă  la pose des
appareils. Les deux blessures, au reste, étaient
refermĂ©es, celle de la poitrine comme celle de l’épaule,
et celle de l’épaule seule le faisait souffrir. Toutes deux
étaient vermeilles, comme il convient à des chairs en
voie de guérison. Maßtre Ambroise Paré les recouvrit
d’un taffetas gommĂ© fort en vogue Ă  cette Ă©poque pour
ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu’il
ne se donnñt point trop de mouvement dans l’excursion
qu’il allait faire, les choses iraient convenablement.

La Mole Ă©tait au comble de la joie. À part une
certaine faiblesse causée par la perte de son sang et un
léger étourdissement qui se rattachait à cette cause, il se
sentait aussi bien qu’il pouvait ĂȘtre. D’ailleurs,
Marguerite serait sans doute de cette cavalcade ; il
reverrait Marguerite, et lorsqu’il songeait au bien que
lui avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en
doute l’efficacitĂ© bien plus grande de celle de sa
maĂźtresse.

La Mole employa donc une partie de l’argent qu’il
avait reçu en partant de sa famille à acheter le plus beau
justaucorps de satin blanc et la plus riche broderie de
manteau que lui pût procurer le tailleur à la mode. Le
mĂȘme lui fournit encore les bottes de cuir parfumĂ©
qu’on portait Ă  cette Ă©poque. Le tout lui fut apportĂ© le
matin, une demi-heure seulement aprùs l’heure pour


laquelle La Mole l’avait demandĂ©, ce qui fait qu’il n’eut
trop rien à dire. Il s’habilla rapidement, se regarda dans
un miroir, se trouva assez convenablement vĂȘtu, coiffĂ©,
parfumĂ© pour ĂȘtre satisfait de lui-mĂȘme ; enfin il
s’assura par plusieurs tours faits rapidement dans sa
chambre qu’à part plusieurs douleurs assez vives, le
bonheur moral ferait taire les incommodités physiques.

Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu
plus long qu’on ne les portait alors, lui allait
particuliĂšrement bien.

Tandis que cette scĂšne se passait au Louvre, une
autre du mĂȘme genre avait lieu Ă  l’hĂŽtel de Guise. Un
grand gentilhomme Ă  poil roux examinait devant une
glace une raie rougeĂątre qui lui traversait
désagréablement le visage ; il peignait et parfumait sa
moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en
usage Ă  cette Ă©poque s’obstinait Ă  reparaĂźtre, il Ă©tendait,
dis-je, une triple couche de blanc et de rouge ; mais
comme l’application Ă©tait insuffisante, une idĂ©e lui
vint : un ardent soleil, un soleil d’aoĂ»t dardait ses
rayons dans la cour ; il descendit dans cette cour, mit
son chapeau à la main, et, le nez en l’air et les yeux
fermĂ©s, il se promena pendant dix minutes, s’exposant
volontairement à cette flamme dévorante qui tombait
par torrents du ciel.

Au bout de dix minutes, grĂące Ă  un coup de soleil de
premier ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un
visage si Ă©clatant que c’était la raie rouge qui
maintenant n’était plus en harmonie avec le reste et qui
par comparaison paraissait jaune. Notre gentilhomme
ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, qu’il
rassortit de son mieux avec le reste du visage, grĂące Ă 
une couche de vermillon qu’il Ă©tendit dessus ; aprĂšs
quoi il endossa un magnifique habit qu’un tailleur avait
mis dans sa chambre avant qu’il eĂ»t demandĂ© le tailleur.

Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il
descendit une seconde fois dans la cour et se mit Ă 
caresser un grand cheval noir dont la beauté eût été sans
Ă©gale sans une petite coupure qu’à l’instar de celle de
son maĂźtre lui avait faite dans une des derniĂšres
batailles civiles un sabre de reĂźtre.

NĂ©anmoins, enchantĂ© de son cheval comme il l’était
de lui-mĂȘme, ce gentilhomme, que nos lecteurs ont sans
doute reconnu sans peine, fut en selle un quart d’heure


avant tout le monde, et fit retentir la cour de l’hîtel de
Guise des hennissements de son coursier, auxquels
rĂ©pondaient, Ă  mesure qu’il s’en rendait maĂźtre, des
mordi prononcĂ©s sur tous les tons. Au bout d’un instant
le cheval, complÚtement dompté, reconnaissait par sa
souplesse et son obéissance la légitime domination de
son cavalier ; mais la victoire n’avait pas Ă©tĂ© remportĂ©e
sans bruit, et ce bruit (c’était peut-ĂȘtre lĂ -dessus que
comptait notre gentilhomme), et ce bruit avait attiré aux
vitres une dame que notre dompteur de chevaux salua
profondément et qui lui sourit de la façon la plus
agréable.

Cinq minutes aprĂšs, madame de Nevers faisait
appeler son intendant.

– Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait
convenablement déjeuner M. le comte Annibal de
Coconnas ?
– Oui, madame, rĂ©pondit l’intendant. Il a mĂȘme ce
matin mangĂ© de meilleur appĂ©tit encore que d’habitude.
– Bien, monsieur ! dit la duchesse.
Puis se retournant vers son premier gentilhomme :

– Monsieur d’Arguzon, dit-elle, partons pour le
Louvre et tenez l’oeil, je vous prie, sur M. le comte
Annibal de Coconnas, car il est blessé, par conséquent
encore faible, et je ne voudrais pas pour tout au monde
qu’il lui arrivñt malheur. Cela ferait rire les huguenots,
qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse soirée
de la Saint-Barthélemy.
Et madame de Nevers, montant Ă  cheval Ă  son tour,
partit toute rayonnante pour le Louvre, oĂč Ă©tait le
rendez-vous général.

Il Ă©tait deux heures de l’aprĂšs-midi, lorsqu’une file
de cavaliers ruisselants d’or, de joyaux et d’habits
splendides apparut dans la rue Saint-Denis, débouchant
Ă  l’angle du cimetiĂšre des Innocents, et se dĂ©roulant au
soleil entre les deux rangées de maisons sombres
comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.


16

Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon

Nulle troupe, si riche qu’elle soit, ne peut donner
une idée de ce spectacle. Les habits soyeux, riches et
éclatants, légués comme une mode splendide par
François Ier Ă  ses successeurs, ne s’étaient pas
transformĂ©s encore dans ces vĂȘtements Ă©triquĂ©s et
sombres qui furent de mise sous Henri III ; de sorte que
le costume de Charles IX, moins riche, mais peut-ĂȘtre
plus élégant que ceux des époques précédentes, éclatait
dans toute sa parfaite harmonie. De nos jours, il n’y a
plus de point de comparaison possible avec un
semblable cortÚge ; car nous en sommes réduits, pour
nos magnificences de parade, à la symétrie et à
l’uniforme.

Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens
et chevaux marchant sur les flancs et en arriĂšre,
faisaient du cortÚge royal une véritable armée. DerriÚre
cette armée venait le peuple, ou, pour mieux dire, le
peuple était partout.

Le peuple suivait, escortait et précédait ; il criait à la
fois Noël et Haro, car, dans le cortÚge, on distinguait
plusieurs calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.

C’était le matin, en face de Catherine et du duc de
Guise, que Charles IX avait, comme d’une chose toute
naturelle, parlĂ© devant Henri de Navarre d’aller visiter
le gibet de Montfaucon, ou plutÎt le corps mutilé de
l’amiral, qui Ă©tait pendu. Le premier mouvement de
Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette
visite. C’était lĂ  oĂč l’attendait Catherine. Aux premiers
mots qu’il dit exprimant sa rĂ©pugnance, elle Ă©changea
un coup d’oeil et un sourire avec le duc de Guise. Henri
surprit l’un et l’autre, les comprit, puis se reprenant tout
Ă  coup :

– Mais, au fait, dit-il, pourquoi n’irais-je pas ? Je
suis catholique et je me dois Ă  ma nouvelle religion.
Puis s’adressant à Charles IX :


– Que Votre MajestĂ© compte sur moi, lui dit-il, je
serai toujours heureux de l’accompagner partout oĂč elle
ira.
Et il jeta autour de lui un coup d’oeil rapide pour
compter les sourcils qui se fronçaient.

Aussi celui de tout le cortùge que l’on regardait avec
le plus de curiositĂ©, peut-ĂȘtre, Ă©tait ce fils sans mĂšre, ce
roi sans royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure
longue et caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa
familiaritĂ© avec ses infĂ©rieurs, familiaritĂ© qu’il portait Ă 
un degré presque inconvenant pour un roi, familiarité
qui tenait aux habitudes montagnardes de sa jeunesse et
qu’il conserva jusqu’à sa mort, le signalaient aux
spectateurs, dont quelques-uns lui criaient :

– À la messe, Henriot, à la messe !
Ce à quoi Henri répondait :

– J’y ai Ă©tĂ© hier, j’en viens aujourd’hui, et j’y
retournerai demain. Ventre saint-gris ! il me semble
cependant que c’est assez comme cela.
Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si
fraĂźche, si Ă©lĂ©gante, que l’admiration faisait autour
d’elle un concert dont quelques notes, il faut l’avouer,
s’adressaient à sa compagne, madame la duchesse de
Nevers, qu’elle venait de rejoindre, et dont le cheval
blanc, comme s’il Ă©tait fier du poids qu’il portait,
secouait furieusement la tĂȘte.

– Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de
nouveau ?
– Mais, madame, rĂ©pondit tout haut Henriette, rien
que je sache.
Puis tout bas :

– Et le huguenot, demanda-t-elle, qu’est-il devenu ?
– Je lui ai trouvĂ© une retraite Ă  peu prĂšs sĂ»re,
répondit Marguerite. Et le grand massacreur de gens,
qu’en as-tu fait ?
– Il a voulu ĂȘtre de la fĂȘte ; il monte le cheval de
bataille de M. de Nevers, un cheval grand comme un

Ă©lĂ©phant. C’est un cavalier effrayant. Je lui ai permis
d’assister Ă  la cĂ©rĂ©monie, parce que j’ai pensĂ© que
prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
de cette façon il n’y aurait pas de rencontre à craindre.

– Oh ! ma foi ! rĂ©pondit Marguerite en souriant, fĂ»t-
il ici, et il n’y est pas, je crois qu’il n’y aurait pas de
rencontre pour cela. C’est un beau garçon que mon
huguenot, mais pas autre chose : une colombe et non un
milan ; il roucoule, mais ne mord pas. AprĂšs tout, fit-
elle avec un accent intraduisible et en haussant
lĂ©gĂšrement les Ă©paules ; aprĂšs tout, peut-ĂȘtre l’avonsnous
cru huguenot, tandis qu’il Ă©tait brahme, et sa
religion lui défend-elle de répandre le sang.
– Mais oĂč donc est le duc d’Alençon ? demanda
Henriette, je ne l’aperçois point.
– Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et
désirait ne pas venir ; mais comme on sait que, pour ne
pas ĂȘtre du mĂȘme avis que son frĂšre Charles et son frĂšre
Henri, il penche pour les huguenots, on lui a fait
observer que le roi pourrait interpréter à mal son
absence et il s’est dĂ©cidĂ©. Mais, justement, tiens, on
regarde, on crie là-bas, c’est lui qui sera venu par la
porte Montmartre.
– En effet, c’est lui-mĂȘme, je le reconnais, dit
Henriette. En vĂ©ritĂ©, mais il a bon air aujourd’hui.
Depuis quelque temps, il se soigne particuliĂšrement : il
faut qu’il soit amoureux. Voyez donc comme c’est bon
d’ĂȘtre prince du sang : il galope sur tout le monde et
tout le monde se range.
– En effet, dit en riant Marguerite, il va nous
écraser. Dieu me pardonne ! Mais faites donc ranger
vos gentilshommes, duchesse ! car en voici un qui, s’il
ne se range pas, va se faire tuer.
– Eh, c’est mon intrĂ©pide ! s’écria la duchesse,
regarde donc, regarde.
Coconnas avait en effet quitté son rang pour se
rapprocher de madame de Nevers ; mais au moment
mĂȘme oĂč son cheval traversait l’espĂšce de boulevard
extérieur qui séparait la rue du faubourg Saint-Denis,
un cavalier de la suite du duc d’Alençon, essayant en
vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps
heurter Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa
colossale monture, son chapeau faillit tomber, il le


retint et se retourna furieux.

– Dieu ! dit Marguerite en se penchant à l’oreille de
son amie, M. de La Mole !
– Ce beau jeune homme pĂąle ! s’écria la duchesse
incapable de maĂźtriser sa premiĂšre impression.
– Oui, oui ! celui-lĂ  mĂȘme qui a failli renverser ton
Piémontais.
– Oh ! mais, dit la duchesse, il va se passer des
choses affreuses ! ils se regardent, ils se reconnaissent !
En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la
figure de La Mole ; et, de surprise, il avait laissé
échapper la bride de son cheval, car il croyait bien avoir
tuĂ© son ancien compagnon, ou du moins l’avoir mis
pour un certain temps hors de combat. De son cÎté, La
Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent Ă 
l’expression de tous les sentiments que couvaient ces
deux hommes, ils s’étreignirent d’un regard qui fit
frissonner les deux femmes. AprĂšs quoi La Mole ayant
regardé tout autour de lui, et ayant compris sans doute
que le lieu était mal choisi pour une explication, piqua
son cheval et rejoignit le duc d’Alençon. Coconnas
resta un moment ferme Ă  la mĂȘme place, tordant sa
moustache et en faisant remonter la pointe jusqu’à se
crever l’oeil ; aprùs quoi, voyant que La Mole
s’éloignait sans lui rien dire de plus, il se remit lui-
mĂȘme en route.

– Ah ! ah ! dit avec une dĂ©daigneuse douleur
Marguerite, je ne m’étais donc pas trompĂ©e... Oh ! pour
cette fois c’est trop fort.
Et elle se mordit les lùvres jusqu’au sang.

– Il est bien joli, rĂ©pondit la duchesse avec
commisération.
Juste en ce moment le duc d’Alençon venait de
reprendre sa place derriĂšre le roi et la reine mĂšre, de
sorte que ses gentilshommes, en le rejoignant, étaient
forcés de passer devant Marguerite et la duchesse de
Nevers. La Mole, en passant Ă  son tour devant les deux
princesses, leva son chapeau, salua la reine en
s’inclinant jusque sur le cou de son cheval et demeura
tĂȘte nue en attendant que Sa MajestĂ© l’honorĂąt d’un


regard.

Mais Marguerite dĂ©tourna fiĂšrement la tĂȘte.

La Mole lut sans doute l’expression de dĂ©dain
empreinte sur le visage de la reine et de pĂąle qu’il Ă©tait
devint livide. De plus, pour ne pas choir de son cheval
il fut forcé de se retenir à la criniÚre.

– Oh ! oh ! dit Henriette à la reine, regarde donc,
cruelle que tu es ! Mais il va se trouver mal !...
– Bon ! dit la reine avec un sourire Ă©crasant, il ne
nous manquerait plus que cela... As-tu des sels ?
Madame de Nevers se trompait.

La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se
raffermissant sur son cheval, alla reprendre son rang Ă 
la suite du duc d’Alençon.

Cependant on continuait d’avancer, on voyait se
dessiner la silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné
par Enguerrand de Marigny. Jamais il n’avait Ă©tĂ© si bien
garni qu’à cette heure.

Les huissiers et les gardes marchĂšrent en avant et
formùrent un large cercle autour de l’enceinte. À leur
approche, les corbeaux perchĂ©s sur le gibet s’envolĂšrent
avec des croassements de désespoir.

Le gibet qui s’élevait Ă  Montfaucon offrait
d’ordinaire, derriùre ses colonnes, un abri aux chiens
attirés par une proie fréquente et aux bandits
philosophes qui venaient méditer sur les tristes
vicissitudes de la fortune.

Ce jour-là il n’y avait, en apparence du moins, à
Montfaucon, ni chiens ni bandits. Les huissiers et les
gardes avaient chassĂ© les premiers en mĂȘme temps que
les corbeaux, et les autres s’étaient confondus dans la
foule pour y opérer quelques-uns de ces bons coups qui
sont les riantes vicissitudes du métier.

Le cortùge s’avançait ; le roi et Catherine arrivaient
les premiers, puis venaient le duc d’Anjou, le duc
d’Alençon, le roi de Navarre, M. de Guise et leurs
gentilshommes ; puis madame Marguerite, la duchesse


de Nevers et toutes les femmes composant ce qu’on
appelait l’escadron volant de la reine ; puis les pages,
les écuyers, les valets et le peuple : en tout dix mille
personnes.

Au gibet principal pendait une masse informe, un
cadavre noir, souillé de sang coagulé et de boue
blanchie par de nouvelles couches de poussiĂšre. Au
cadavre il manquait une tĂȘte. Aussi l’avait-on pendu par
les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse comme elle
l’est toujours, avait remplacĂ© la tĂȘte par un bouchon de
paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la
bouche de ce masque, quelque railleur qui connaissait
les habitudes de M. l’amiral avait introduit un cure-
dent.

C’était un spectacle Ă  la fois lugubre et bizarre, que
tous ces élégants seigneurs et toutes ces belles dames
défilant, comme une procession peinte par Goya, au
milieu de ces squelettes noircis et de ces gibets aux
longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs était
bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne
silence et la froide insensibilité de ces cadavres, objets
de railleries qui faisaient frissonner ceux-lĂ  mĂȘme qui
les faisaient.

Beaucoup supportaient Ă  grand-peine ce terrible
spectacle ; et Ă  sa pĂąleur on pouvait distinguer, dans le
groupe des huguenots ralliés, Henri, qui, quelle que fût
sa puissance sur lui-mĂȘme et si Ă©tendu que fĂ»t le degrĂ©
de dissimulation dont le Ciel l’avait dotĂ©, n’y put tenir.
Il prĂ©texta l’odeur impure que rĂ©pandaient tous ces
dĂ©bris humains ; et s’approchant de Charles IX, qui,
cĂŽte Ă  cĂŽte avec Catherine, Ă©tait arrĂȘtĂ© devant les restes
de l’amiral :

– Sire, dit-il, Votre MajestĂ© ne trouve-t-elle pas que,
pour rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent
bien mauvais ?
– Tu trouves, Henriot ! dit Charles IX, dont les yeux
Ă©tincelaient d’une joie fĂ©roce.
– Oui, Sire.
– Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps
d’un ennemi mort sent toujours bon.
– Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre MajestĂ©

savait que nous devions venir faire une petite visite Ă 

M. l’amiral, elle eĂ»t dĂ» inviter Pierre Ronsard, son
maĂźtre en poĂ©sie : il eĂ»t fait, sĂ©ance tenante, l’épitaphe
du vieux Gaspard.
– Il n’y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX,
et nous la ferons bien nous-mĂȘme... Par exemple,
écoutez, messieurs, dit Charles IX aprÚs avoir réfléchi
un instant :
Ci-güt, – mais c’est mal entendu,

Pour lui le mot est trop honnĂȘte, –

Ici l’amiral est pendu

Par les pieds, Ă  faute de tĂȘte.

– Bravo ! bravo ! s’écriĂšrent les gentilshommes
catholiques tout d’une voix, tandis que les huguenots
ralliés fronçaient les sourcils en gardant le silence.
Quant Ă  Henri, comme il causait avec Marguerite et
madame de Nevers, il fit semblant de n’avoir pas
entendu.

– Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que,
malgré les parfums dont elle était couverte, cette odeur
commençait à indisposer, allons, il n’y a si bonne
compagnie qu’on ne quitte. Disons adieu à M. l’amiral,
et revenons Ă  Paris.
Elle fit de la tĂȘte un geste ironique comme lorsqu’on
prend congĂ© d’un ami, et, reprenant la tĂȘte de colonne,
elle revint gagner le chemin, tandis que le cortĂšge
défilait devant le cadavre de Coligny.

Le soleil se couchait à l’horizon.

La foule s’écoula sur les pas de Leurs MajestĂ©s pour
jouir jusqu’au bout des magnificences du cortùge et des
détails du spectacle : les voleurs suivirent la foule ; de
sorte que, dix minutes aprĂšs le dĂ©part du roi, il n’y avait
plus personne autour du cadavre mutilĂ© de l’amiral, que
commençaient à effleurer les premiÚres brises du soir.

Quand nous disons personne, nous nous trompons.
Un gentilhomme monté sur un cheval noir, et qui
n’avait pu sans doute, au moment oĂč il Ă©tait honorĂ© de
la présence des princes, contempler à son aise ce tronc


informe et noirci, Ă©tait demeurĂ© le dernier, et s’amusait
à examiner dans tous leurs détails chaßnes, crampons,
piliers de pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans
doute, à lui arrivé depuis quelques jours à Paris et
ignorant des perfectionnements qu’apporte en toute
chose la capitale, le parangon de tout ce que l’homme
peut inventer de plus terriblement laid.

Il n’est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet
homme était notre ami Coconnas. Un oeil exercé de
femme l’avait en vain cherchĂ© dans la cavalcade et
avait sondé les rangs sans pouvoir le retrouver.

M. de Coconnas, comme nous l’avons dit, Ă©tait donc
en extase devant l’oeuvre d’Enguerrand de Marigny.
Mais cette femme n’était pas seule Ă  chercher M. de
Coconnas. Un autre gentilhomme, remarquable par son
pourpoint de satin blanc et sa galante plume, aprĂšs avoir
regardĂ© en avant et sur les cĂŽtĂ©s, s’avisa de regarder en
arriĂšre et vit la haute taille de Coconnas et la
gigantesque silhouette de son cheval se profiler en
vigueur sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil
couchant.

Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc
quitta le chemin suivi par l’ensemble de la troupe, prit
un petit sentier, et, décrivant une courbe, retourna vers
le gibet.

Presque aussitĂŽt la dame que nous avons reconnue
pour la duchesse de Nevers, comme nous avons
reconnu le grand gentilhomme au cheval noir pour
Coconnas, s’approcha de Marguerite et lui dit :

– Nous nous sommes trompĂ©es toutes deux,
Marguerite, car le Piémontais est demeuré en arriÚre, et
M. de La Mole l’a suivi.
– Mordi ! reprit Marguerite en riant, il va donc se
passer quelque chose. Ma foi, j’avoue que je ne serais
pas fĂąchĂ©e d’avoir Ă  revenir sur son compte.
Marguerite alors se retourna et vit s’exĂ©cuter
effectivement de la part de La Mole la manoeuvre que
nous avons dite.

Ce fut alors au tour des deux princesses Ă  quitter la
file : l’occasion Ă©tait des plus favorables ; on tournait
devant un sentier bordé de larges haies qui remontait,


et, en remontant, passait Ă  trente pas du gibet. Madame
de Nevers dit un mot à l’oreille de son capitaine,
Marguerite fit un signe Ă  Gillonne, et les quatre
personnes s’en allùrent par ce chemin de traverse
s’embusquer derriùre le buisson le plus proche du lieu
oĂč allait se passer la scĂšne dont ils paraissaient dĂ©sirer
ĂȘtre spectateurs. Il y avait trente pas environ, comme
nous l’avons dit, de cet endroit Ă  celui oĂč Coconnas,
ravi, en extase, gesticulait devant M. l’amiral.

Marguerite mit pied Ă  terre, madame de Nevers et
Gillonne en firent autant ; le capitaine descendit Ă  son
tour, et réunit dans ses mains les brides des quatre
chevaux. Un gazon frais et touffu offrait aux trois
femmes un siĂšge comme en demandent souvent et
inutilement les princesses.

Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le
moindre détail.

La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se
placer derriĂšre Coconnas, et, allongeant la main, il lui
frappa sur l’épaule.

Le Piémontais se retourna.

– Oh ! dit-il, ce n’était donc pas un rĂȘve ! et vous
vivez encore !
– Oui, monsieur, rĂ©pondit La Mole, oui, je vis
encore. Ce n’est pas votre faute, mais enfin je vis.
– Mordi ! je vous reconnais bien, reprit Coconnas,
malgré votre mine pùle. Vous étiez plus rouge que cela
la derniĂšre fois que nous nous sommes vus.

– Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi
malgré cette ligne jaune qui vous coupe le visage ; vous
étiez plus pùle que cela lorsque je vous la fis.
Coconnas se mordit les lÚvres ; mais, décidé, à ce
qu’il paraüt, à continuer la conversation sur le ton de
l’ironie, il continua :

– C’est curieux, n’est-ce pas, monsieur de la Mole,
surtout pour un huguenot, de pouvoir regarder M.
l’amiral pendu à ce crochet de fer ; et dire cependant
qu’il y a des gens assez exagĂ©rĂ©s pour nous accuser
d’avoir tuĂ© jusqu’aux huguenotins Ă  la mamelle !

– Comte, dit La Mole en s’inclinant, je ne suis plus
huguenot, j’ai le bonheur d’ĂȘtre catholique.
– Bah ! s’écria Coconnas en Ă©clatant de rire, vous
ĂȘtes converti, monsieur ! oh ! que c’est adroit !
– Monsieur, continua La Mole avec le mĂȘme sĂ©rieux
et la mĂȘme politesse, j’avais fait voeu de me convertir
si j’échappais au massacre.
– Comte, reprit le PiĂ©montais, c’est un voeu trĂšs
prudent, et je vous en fĂ©licite ; n’en auriez-vous point
fait d’autres encore ?
– Oui, bien, monsieur, j’en ai fait un second,
répondit La Mole en caressant sa monture avec une
tranquillité parfaite.
– Lequel ? demanda Coconnas.
– Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce
petit clou qui semble vous attendre au-dessous de M. de
Coligny.
– Comment ! dit Coconnas, comme je suis là, tout
grouillant ?
– Non, monsieur, aprĂšs vous avoir passĂ© mon Ă©pĂ©e
au travers du corps.
Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancĂšrent
des flammes.

– Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou !
– Oui, reprit La Mole, à ce clou...
– Vous n’ĂȘtes pas assez grand pour cela, mon petit
monsieur ! dit Coconnas.
– Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand
tueur de gens ! répondit La Mole. Ah ! vous croyez,
mon cher monsieur Annibal de Coconnas, qu’on peut
impunément assassiner les gens sous le loyal et
honorable prĂ©texte qu’on est cent contre un ; nenni ! Un
jour vient oĂč l’homme retrouve son homme, et je crois
que ce jour est venu aujourd’hui. J’aurais bien envie de
casser votre vilaine tĂȘte d’un coup de pistolet ; mais,
bah ! j’ajusterais mal, car j’ai la main encore tremblante

des blessures que vous m’avez faites en traütre.

– Ma vilaine tĂȘte ! hurla Coconnas en sautant de son
cheval. À terre ! sus ! sus ! monsieur le comte,
dégainons.
Et il mit l’épĂ©e Ă  la main.

Je crois que ton huguenot a dit : Vilaine tĂȘte,
murmura la duchesse de Nevers à l’oreille de
Marguerite ; est-ce que tu le trouves laid ?

– Il est charmant ! dit en riant Marguerite, et je suis
forcée de dire que la fureur rend M. de La Mole
injuste ; mais, chut ! regardons.
En effet, La Mole était descendu de son cheval avec
autant de mesure que Coconnas avait mis, lui, de
rapiditĂ© ; il avait dĂ©tachĂ© son manteau cerise, l’avait
posé à terre, avait tiré son épée et était tombé en garde.

– Aïe ! fit-il en allongeant le bras.
– Ouf ! murmura Coconnas en dĂ©ployant le sien, car
tous deux, on se le rappelle, Ă©taient blessĂ©s Ă  l’épaule et
souffraient d’un mouvement trop vif.
Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les
princesses n’avaient pu se contraindre tout à fait en
voyant les deux champions se frotter l’omoplate en
grimaçant. Cet Ă©clat de rire parvint jusqu’aux deux
gentilshommes, qui ignoraient qu’ils eussent des
témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
dames.

La Mole se remit en garde, ferme, comme un
automate, et Coconnas engagea le fer avec un mordi !
des plus accentués.

– Ah çà ; mais, ils y vont tout de bon et s’égorgeront
si nous n’y mettons bon ordre. Assez de plaisanteries.
HolĂ  ! messieurs ! holĂ  ! cria Marguerite.
– Laisse ! laisse ! dit Henriette, qui, ayant vu
Coconnas Ă  l’oeuvre, espĂ©rait au fond du coeur que
Coconnas aurait aussi bon marchĂ© de La Mole qu’il
avait eu des deux neveux et du fils de Mercandon.

– Oh ! ils sont vraiment trùs beaux ainsi, dit
Marguerite ; regarde, on dirait qu’ils soufflent du feu.
En effet, le combat, commencé par des railleries et
des provocations, était devenu silencieux depuis que les
deux champions avaient croisé le fer. Tous deux se
dĂ©fiaient de leurs forces, et l’un et autre, Ă  chaque
mouvement trop vif, était forcé de réprimer un frisson
de douleur arraché par les anciennes blessures.
Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits
pas fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant
en lui un maütre en fait d’armes, rompait aussi pas à
pas, mais enfin rompait. Tous deux arrivĂšrent ainsi
jusqu’au bord du fossĂ©, de l’autre cĂŽtĂ© duquel se
trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa retraite eût
été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
Coconnas s’arrĂȘta, et, sur un dĂ©gagement un peu large
de La Mole, fournit avec la rapiditĂ© de l’éclair un coup
droit, et Ă  l’instant mĂȘme le pourpoint de satin blanc de
La Mole s’imbiba d’une tache rouge qui alla
s’élargissant.

– Courage ! cria la duchesse de Nevers.
– Ah ! pauvre La Mole ! fit Marguerite avec un cri
de douleur.
La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces
regards qui pénÚtrent plus profondément dans le coeur
que la pointe d’une Ă©pĂ©e, et sur un cercle trompĂ© se
fendit Ă  fond.

Cette fois les deux femmes jetĂšrent deux cris qui
n’en firent qu’un. La pointe de la rapiùre de La Mole
avait apparu sanglante derriĂšre le dos de Coconnas.

Cependant ni l’un ni l’autre ne tomba : tous deux
restĂšrent debout, se regardant la bouche ouverte, sentant
chacun de son cĂŽtĂ© qu’au moindre mouvement qu’il
ferait l’équilibre allait lui manquer. Enfin le PiĂ©montais,
plus dangereusement blessé que son adversaire, et
sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, se
laissa tomber sur La Mole, l’étreignant d’un bras, tandis
que de l’autre il cherchait Ă  dĂ©gainer son poignard. De
son cÎté, La Mole réunit toutes ses forces, leva la main
et laissa retomber le pommeau de son épée au milieu du
front de Coconnas, qui, étourdi du coup, tomba ; mais
en tombant il entraĂźna son adversaire dans sa chute, si


bien que tous deux roulÚrent dans le fossé.

AussitĂŽt Marguerite et la duchesse de Nevers,
voyant que tout mourants qu’ils Ă©taient ils cherchaient
encore Ă  s’achever, se prĂ©cipitĂšrent, aidĂ©es du capitaine
des gardes. Mais avant qu’elles fussent arrivĂ©es Ă  eux,
les mains se détendirent, les yeux se refermÚrent, et
chacun des combattants, laissant Ă©chapper le fer qu’il
tenait, se raidit dans une convulsion suprĂȘme.

Un large flot de sang Ă©cumait autour d’eux.

– Oh ! brave, brave La Mole ! s’écria Marguerite,
incapable de renfermer plus longtemps en elle son
admiration. Ah ! pardon, mille fois pardon de t’avoir
soupçonné !
Et ses yeux se remplirent de larmes.

– HĂ©las ! hĂ©las ! murmura la duchesse, valeureux
Annibal... Dites, dites, madame, avez-vous jamais vu
deux plus intrépides lions ?
Et elle éclata en sanglots.

– Tudieu ! les rudes coups ! dit le capitaine en
cherchant à étancher le sang qui coulait à flots... Holà !
vous qui venez, venez plus vite !
En effet, un homme, assis sur le devant d’une espùce
de tombereau peint en rouge, apparaissait dans la brume
du soir, chantant cette vieille chanson que lui avait sans
doute rappelée le miracle du cimetiÚre des Innocents :

Bel aubespin fleurissant,
Verdissant,
Le long de ce beau rivage,
Tu es vĂȘtu, jusqu’au bas,
Des longs bras
D’une lambrusche sauvage.
Le chantre rossignolet,
Nouvelet,


Courtisant sa bien-aimée,
Pour ses amours alléger,
Vient loger
Tous les ans sous la ramée.
Or, vis, gentil aubespin,
Vis sans fin ;
Vis, sans que jamais tonnerre
Ou la cognée, ou les vents,
Ou le temps
Te puissent ruer par...

– HolĂ  hĂ© ! rĂ©pĂ©ta le capitaine, venez donc quand on
vous appelle ! Ne voyez-vous pas que ces
gentilshommes ont besoin de secours ?
L’homme au chariot, dont l’extĂ©rieur repoussant et
le visage rude formaient un contraste étrange avec la
douce et bucolique chanson que nous venons de citer,
arrĂȘta alors son cheval, descendit, et se baissant sur les
deux corps :

– Voilà de belles plaies, dit-il ; mais j’en fais encore
de meilleures.
– Qui donc ĂȘtes-vous ? demanda Marguerite
ressentant malgrĂ© elle une certaine terreur qu’elle
n’avait pas la force de vaincre.
– Madame, rĂ©pondit cet homme en s’inclinant
jusqu’à terre, je suis maütre Caboche, bourreau de la
prévÎté de Paris, et je venais accrocher à ce gibet des
compagnons pour M. l’amiral.
– Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, rĂ©pondit
Marguerite ; jetez là vos cadavres, étendez dans votre
chariot les housses de nos chevaux, et ramenez
doucement derriĂšre nous ces deux gentilshommes au
Louvre.


17

Le confrÚre de maßtre Ambroise Paré

Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas
et La Mole reprit la route de Paris, suivant dans l’ombre
le groupe qui lui servait de guide. Il s’arrĂȘta au Louvre ;
le conducteur reçut un riche salaire. On fit transporter
les blessĂ©s chez M. le duc d’Alençon, et l’on envoya
chercher maßtre Ambroise Paré.

Lorsqu’il arriva, ni l’un ni l’autre n’avaient encore
repris connaissance.

La Mole était le moins maltraité des deux : le coup
d’épĂ©e l’avait frappĂ© au-dessous de l’aisselle droite,
mais n’avait offensĂ© aucun organe essentiel ; quant Ă 
Coconnas, il avait le poumon traversé, et le souffle qui
sortait par la blessure faisait vaciller la flamme d’une
bougie.

Maßtre Ambroise Paré ne répondait pas de
Coconnas.

Madame de Nevers Ă©tait dĂ©sespĂ©rĂ©e ; c’était elle qui,
confiante dans la force, dans l’adresse et le courage du
PiĂ©montais, avait empĂȘchĂ© Marguerite de s’opposer au
combat. Elle eĂ»t bien fait porter Coconnas Ă  l’hĂŽtel de
Guise pour lui renouveler dans cette seconde occasion
les soins de la premiùre ; mais d’un moment à l’autre
son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
l’installation d’un intrus dans le domicile conjugal.

Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait
fait porter les deux jeunes gens chez son frĂšre, oĂč l’un
d’eux, d’ailleurs, Ă©tait dĂ©jĂ  installĂ©, en disant que
c’étaient deux gentilshommes qui s’étaient laissĂ©s choir
de cheval pendant la promenade ; mais la vérité fut
divulguĂ©e par l’admiration du capitaine tĂ©moin du
combat, et l’on sut bientît à la cour que deux nouveaux
raffinés venaient de naßtre au grand jour de la
renommée.

SoignĂ©s par le mĂȘme chirurgien qui partageait ses
soins entre eux, les deux blessés parcoururent les


différentes phases de convalescence qui ressortaient du
plus ou du moins de gravité de leurs blessures. La
Mole, le moins griĂšvement atteint des deux, reprit le
premier connaissance. Quant Ă  Coconnas, une fiĂšvre
terrible s’était emparĂ©e de lui, et son retour Ă  la vie fut
signalé par tous les signes du plus affreux délire.

Quoique enfermĂ© dans la mĂȘme chambre que
Coconnas, La Mole, en reprenant connaissance, n’avait
pas vu son compagnon, ou n’avait par aucun signe
indiquĂ© qu’il le vĂźt. Coconnas tout au contraire, en
rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
expression qui eût pu prouver que le sang que le
PiĂ©montais venait de perdre n’avait en rien diminuĂ© les
passions de ce tempérament de feu.

Coconnas pensa qu’il rĂȘvait, et que dans son rĂȘve il
retrouvait l’ennemi que deux fois il croyait avoir tuĂ© ;
seulement le rĂȘve se prolongeait outre mesure. AprĂšs
avoir vu La Mole couché comme lui, pansé comme lui
par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur ce lit,
oĂč lui-mĂȘme Ă©tait clouĂ© encore par la fiĂšvre, la faiblesse
et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras
du chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin
marcher tout seul.

Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces
différentes périodes de la convalescence de son
compagnon d’un regard tantît atone, tantît furieux,
mais toujours menaçant.

Tout cela offrait, Ă  l’esprit brĂ»lant du PiĂ©montais un
mélange effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La
Mole Ă©tait mort, bien mort, et mĂȘme plutĂŽt deux fois
qu’une, et cependant il reconnaissait l’ombre de ce La
Mole couchée dans un lit pareil au sien ; puis il vit,
comme nous l’avons dit, l’ombre se lever, puis l’ombre
marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit.
Cette ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au
fond des enfers, vint droit Ă  lui et s’arrĂȘta Ă  son chevet,
debout et le regardant ; il y avait mĂȘme dans ses traits
un sentiment de douceur et de compassion que
Coconnas prit pour l’expression d’une dĂ©rision
infernale.

Alors s’alluma, dans cet esprit, plus malade peut-
ĂȘtre que le corps, une aveugle passion de vengeance.
Coconnas n’eut plus qu’une prĂ©occupation, celle de se
procurer une arme quelconque, et, avec cette arme, de
frapper ce corps ou cette ombre de La Mole qui le


tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été
déposés sur une chaise, puis emportés ; car, tout
souillĂ©s de sang qu’ils Ă©taient, on avait jugĂ© Ă  propos de
les Ă©loigner du blessĂ©, mais on avait laissĂ© sur la mĂȘme
chaise son poignard dont on ne supposait pas qu’avant
longtemps il eĂ»t l’envie de se servir. Coconnas vit le
poignard ; pendant trois nuits, profitant du moment oĂč
La Mole dormait, il essaya d’étendre la main jusqu’à
lui ; trois fois la force lui manqua, et il s’évanouit.
Enfin la quatriùme nuit, il atteignit l’arme, la saisit du
bout de ses doigts crispés, et, en poussant un
gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous son
oreiller.

Le lendemain, il vit quelque chose d’inouï jusque-
là : l’ombre de La Mole, qui semblait chaque jour
reprendre de nouvelles forces, tandis que lui, sans cesse
occupé de la vision terrible, usait les siennes dans
l’éternelle trame du complot qui devait l’en
dĂ©barrasser ; l’ombre de La Mole, devenue de plus en
plus alerte, fit, d’un air pensif, deux ou trois tours dans
la chambre ; puis enfin, aprÚs avoir ajusté son manteau,
ceint son Ă©pĂ©e, coiffĂ© sa tĂȘte d’un feutre Ă  larges bords,
ouvrit la porte et sortit.

Coconnas respira ; il se crut débarrassé de son
fantĂŽme. Pendant deux ou trois heures son sang circula
dans ses veines plus calme et plus rafraüchi qu’il n’avait
jamais encore été depuis le moment du duel ; un jour
d’absence de La Mole eĂ»t rendu la connaissance Ă 
Coconnas, huit jours l’eussent guĂ©ri peut-ĂȘtre ;
malheureusement La Mole rentra au bout de deux
heures.

Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable
coup de poignard, et, quoique La Mole ne rentrĂąt point
seul, Coconnas n’eut pas un regard pour son
compagnon.

Son compagnon mĂ©ritait cependant bien qu’on le
regardĂąt.

C’était un homme d’une quarantaine d’annĂ©es,
court, trapu, vigoureux, avec des cheveux noirs qui
descendaient jusqu’aux sourcils, et une barbe noire qui,
contre la mode du temps, couvrait tout le bas de son
visage ; mais le nouveau venu paraissait peu s’occuper
de mode. Il avait une espĂšce de justaucorps de cuir tout
maculé de taches brunes, de chausses sang-de-boeuf, un
maillot rouge, de gros souliers de cuir montant au


dessus de la cheville, un bonnet de la mĂȘme couleur que
ses chausses, et la taille serrée par une large ceinture à
laquelle pendait un couteau caché dans sa gaine.

Cet étrange personnage, dont la présence semblait
une anomalie dans le Louvre, jeta sur une chaise le
manteau brun qui l’enveloppait, et s’approcha
brutalement du lit de Coconnas, dont les yeux, comme
par une fascination singuliĂšre, demeuraient
constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance.
Il regarda le malade, et secouant la tĂȘte :

– Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme !
dit-il.
– Je ne pouvais pas sortir plus tît, dit La Mole.
– Eh ! pardieu ! il fallait m’envoyer chercher.
– Par qui ?
– Ah ! c’est vrai ! J’oubliais oĂč nous sommes. Je
l’avais dit à ces dames ; mais elles n’ont point voulu
m’écouter. Si l’on avait suivi mes ordonnances, au lieu
de s’en rapporter Ă  celles de cet Ăąne bĂątĂ© que l’on
nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps
en état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous
redonner un autre coup d’épĂ©e si c’était votre bon
plaisir ; enfin on verra. Entend-il raison, votre ami ?
– Pas trop.
– Tirez la langue, mon gentilhomme.
Coconnas tira la langue Ă  La Mole en faisant une si
affreuse grimace, que l’examinateur secoua une
seconde fois la tĂȘte.

– Oh ! oh ! murmura-t-il, contraction des muscles. Il
n’y a pas de temps Ă  perdre. Ce soir mĂȘme je vous
enverrai une potion toute prĂ©parĂ©e qu’on lui fera
prendre en trois fois, d’heure en heure : une fois à
minuit, une fois Ă  une heure, une fois Ă  deux heures.
– Bien.
– Mais qui la lui fera prendre, cette potion ?
– Moi.

– Vous-mĂȘme ?
– Oui.
– Vous m’en donnez votre parole ?
– Foi de gentilhomme !
– Et si quelque mĂ©decin voulait en soustraire la
moindre partie pour la décomposer et voir de quels
ingrédients elle est formée...
– Je la renverserais jusqu’à la derniùre goutte.
– Foi de gentilhomme aussi ?
– Je vous le jure.
– Par qui vous enverrai-je cette potion ?
– Par qui vous voudrez.
– Mais mon envoyĂ©...
– Eh bien ?
– Comment pĂ©nĂ©trera-t-il jusqu’à vous ?
– C’est prĂ©vu. Il dira qu’il vient de la part de M.
René le parfumeur.
– Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-
Michel ?
– Justement. Il a ses entrĂ©es au Louvre Ă  toute heure
du jour et de la nuit.
L’homme sourit.

– En effet, dit-il, c’est bien le moins que lui doive la
reine mùre. C’est dit, on viendra de la part de maütre
René le parfumeur. Je puis bien prendre son nom une
fois : il a assez souvent, sans ĂȘtre patentĂ©, exercĂ© ma
profession.
– Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous ?
– Comptez-y.
– Quant au paiement...

– Oh ! nous rĂ©glerons cela avec le gentilhomme lui-
mĂȘme quand il sera sur pied.
– Et soyez tranquille, je crois qu’il sera en Ă©tat de
vous récompenser généreusement.
– Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un
singulier sourire, comme ce n’est pas l’habitude des
gens qui ont affaire Ă  moi d’ĂȘtre reconnaissants, cela ne
m’étonnerait point qu’une fois sur ses pieds il oubliĂąt
ou plutĂŽt ne se souciĂąt point de se souvenir de moi.
– Bon ! bon ! dit La Mole en souriant à son tour ; en
ce cas je serai là pour lui en rafraßchir la mémoire.
– Allons, soit ! dans deux heures vous aurez la
potion.
– Au revoir.
– Vous dites ?
– Au revoir.
L’homme sourit.

– Moi, reprit-il, j’ai l’habitude de dire toujours
adieu. Adieu donc, monsieur de la Mole ; dans deux
heures vous aurez votre potion. Vous entendez, elle doit
ĂȘtre prise Ă  minuit... en trois doses... d’heure en heure.
Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec
Coconnas.

Coconnas avait entendu toute cette conversation,
mais n’y avait rien compris : un vain bruit de paroles,
un vain cliquetis de mots Ă©taient arrivĂ©s jusqu’à lui. De
tout cet entretien, il n’avait retenu que le mot : Minuit.

Il continua donc de suivre de son regard ardent La
Mole, qui continua, lui, de demeurer dans la chambre,
rĂȘvant et se promenant.

Le docteur inconnu tint parole, et à l’heure dite
envoya la potion, que La Mole mit sur un petit réchaud
d’argent. Puis, cette prĂ©caution prise, il se coucha.


Cette action de La Mole donna un peu de repos Ă 
Coconnas ; il essaya de fermer les yeux Ă  son tour, mais
son assoupissement fiĂ©vreux n’était qu’une suite de sa
veille dĂ©lirante. Le mĂȘme fantĂŽme qui le poursuivait le
jour venait le relancer la nuit ; Ă  travers ses paupiĂšres
arides, il continuait de voir La Mole toujours menaçant,
puis une voix répétait à son oreille : Minuit ! minuit !
minuit !

Tout Ă  coup le timbre vibrant de l’horloge s’éveilla
dans la nuit et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses
yeux enflammés ; le souffle ardent de sa poitrine
dévorait ses lÚvres arides ; une soif inextinguible
consumait son gosier embrasé ; la petite lampe de nuit
brĂ»lait comme d’habitude, et Ă  sa terne lueur faisait
danser mille fantĂŽmes aux regards vacillants de
Coconnas.

Il vit alors, chose effrayante ! La Mole descendre de
son lit ; puis, aprĂšs avoir fait un tour ou deux dans sa
chambre, comme fait l’épervier devant l’oiseau qu’il
fascine, s’avancer jusqu’à lui en lui montrant le poing.
Coconnas étendit la main vers son poignard, le saisit
par le manche, et s’apprĂȘta Ă  Ă©ventrer son ennemi.

La Mole approchait toujours.

Coconnas murmurait :

– Ah ! c’est toi, toi encore, toi toujours ! Viens. Ah !
tu me menaces, tu me montres le poing, tu souris !
viens, viens ! Ah ! tu continues d’approcher tout
doucement, pas Ă  pas ; viens, viens, que je te massacre !
Et en effet, joignant le geste Ă  cette sourde menace,
au moment oĂč La Mole se penchait vers lui, Coconnas
fit jaillir de dessous ses draps l’éclair d’une lame ; mais
l’effort que le PiĂ©montais fit en se soulevant brisa ses
forces : le bras Ă©tendu vers La Mole s’arrĂȘta Ă  moitiĂ©
chemin, le poignard échappa à sa main débile, et le
moribond retomba sur son oreiller.

– Allons, allons, murmura La Mole en soulevant
doucement sa tĂȘte et en approchant une tasse de ses
lĂšvres, buvez cela, mon pauvre camarade, car vous
brûlez.
C’était en effet une tasse que La Mole prĂ©sentait Ă 
Coconnas, et que celui-ci avait prise pour ce poing


menaçant dont s’était effarouchĂ© le cerveau vide du
blessé.

Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante
humectant ses lĂšvres et rafraĂźchissant sa poitrine,
Coconnas reprit sa raison ou plutĂŽt son instinct : il
sentit se rĂ©pandre en lui un bien-ĂȘtre comme jamais il
n’en avait Ă©prouvĂ© ; il ouvrit un oeil intelligent sur La
Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
cet oeil contracté naguÚre par une fureur sombre, une
petite larme imperceptible roula sur sa joue ardente, qui
la but avidement.

– Mordi ! murmura Coconnas en se laissant aller sur
son traversin, si j’en rĂ©chappe, monsieur de la Mole,
vous serez mon ami.
– Et vous en rĂ©chapperez, mon camarade, dit La
Mole, si vous voulez boire trois tasses comme celle que
je viens de vous donner, et ne plus faire de vilains
rĂȘves.
Une heure aprÚs, La Mole, constitué en garde-
malade et obéissant ponctuellement aux ordonnances du
docteur inconnu, se leva une seconde fois, versa une
seconde portion de la liqueur dans une tasse, et porta
cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le Piémontais, au
lieu de l’attendre le poignard à la main, le reçut les bras
ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
premiĂšre fois s’endormit avec tranquillitĂ©.

La troisiĂšme tasse eut un effet non moins
merveilleux. La poitrine du malade commença de
laisser passer un souffle régulier, quoique haletant
encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
moiteur s’épandit Ă  la surface de la peau brĂ»lante ; et
lorsque le lendemain maßtre Ambroise Paré vint visiter
le blessé, il sourit avec satisfaction en disant :

– À partir de ce moment je rĂ©ponds de M. de
Coconnas, et ce ne sera pas une des moins belles cures
que j’aurai faites.
Il résulta de cette scÚne moitié dramatique, moitié
burlesque, mais qui ne manquait pas au fond d’une
certaine poésie attendrissante, eu égard aux moeurs
farouches de Coconnas, que l’amitiĂ© des deux
gentilshommes, commencĂ©e Ă  l’auberge de la Belle


Étoile, et violemment interrompue par les Ă©vĂ©nements
de la nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dÚs lors avec
une nouvelle vigueur, et dĂ©passa bientĂŽt celles d’Oreste
et de Pylade de cinq coups d’épĂ©e et d’un coup de
pistolet répartis sur leurs deux corps.

Quoi qu’il en soit, blessures vieilles et nouvelles,
profondes et légÚres, se trouvÚrent enfin en voie de
guérison. La Mole, fidÚle à sa mission de garde-malade,
ne voulut point quitter la chambre que Coconnas ne fût
entiÚrement guéri. Il le souleva dans son lit tant que sa
faiblesse l’y enchaüna, l’aida à marcher quand il
commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous les
soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et
qui, secondés par la vigueur du Piémontais, amenÚrent
une convalescence plus rapide qu’on n’avait le droit de
l’espĂ©rer.

Cependant une seule et mĂȘme pensĂ©e tourmentait les
deux jeunes gens : chacun dans le délire de sa fiÚvre
avait bien cru voir s’approcher de lui la femme qui
remplissait tout son coeur ; mais depuis que chacun
avait repris connaissance, ni Marguerite ni madame de
Nevers n’étaient certainement entrĂ©es dans la chambre.
Au reste, cela se comprenait : l’une, femme du roi de
Navarre, l’autre, belle-soeur du duc de Guise
pouvaient-elles donner aux yeux de tous une marque si
publique d’intĂ©rĂȘt Ă  deux simples gentilshommes ?
Non. C’était bien certainement la rĂ©ponse que devaient
se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
tenait peut-ĂȘtre Ă  un oubli total, n’en Ă©tait pas moins
douloureuse.

Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au
combat était venu de temps en temps, et comme de son
propre mouvement, demander des nouvelles des deux
blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son propre
compte, en avait fait autant ; mais La Mole n’avait
point osĂ© parler Ă  l’une de Marguerite, et Coconnas
n’avait point osĂ© parler Ă  l’autre de madame de Nevers.


18

Les revenants

Pendant quelque temps les deux jeunes gens
gardÚrent chacun de son cÎté le secret enfermé dans sa
poitrine. Enfin, dans un jour d’expansion, la pensĂ©e qui
les préoccupait seule déborda de leurs lÚvres, et tous
deux corroborÚrent leur amitié par cette derniÚre
preuve, sans laquelle il n’y a pas d’amitiĂ©, c’est-Ă -dire
par une confiance entiĂšre.

Ils Ă©taient Ă©perdument amoureux, l’un d’une
princesse, l’autre d’une reine.

Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque
chose d’effrayant dans cette distance presque
infranchissable qui les sĂ©parait de l’objet de leurs
dĂ©sirs. Et cependant l’espĂ©rance est un sentiment si
profondĂ©ment enracinĂ© au coeur de l’homme, que,
malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.

Tous deux, au reste, à mesure qu’ils revenaient à
eux, soignaient fort leur visage. Chaque homme, mĂȘme
le plus indifférent aux avantages physiques, a, dans
certaines circonstances, avec son miroir des
conversations muettes, des signes d’intelligence, aprùs
lesquels il s’éloigne presque toujours de son confident,
fort satisfait de l’entretien. Or, nos deux jeunes gens
n’étaient point de ceux Ă  qui leurs miroirs devaient
donner de trop rudes avis. La Mole, mince, pĂąle et
élégant, avait la beauté de la distinction ; Coconnas,
vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
beautĂ© de la force. Il y avait mĂȘme plus : pour ce
dernier, la maladie avait été un avantage. Il avait
maigri, il avait pĂąli ; enfin, la fameuse balafre qui lui
avait jadis donné tant de tracas par ses rapports
prismatiques avec l’arc-en-ciel avait disparu, annonçant
probablement, comme le phénomÚne post-diluvien, une
longue suite de jours purs et de nuits sereines.

Au reste les soins les plus délicats continuaient
d’entourer les deux blessĂ©s ; le jour oĂč chacun d’eux
avait pu se lever, il avait trouvé une robe de chambre
sur le fauteuil le plus proche de son lit ; le jour oĂč il


avait pu se vĂȘtir, un habillement complet. Il y a plus,
dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
largement fournie, que chacun d’eux ne garda, bien
entendu, que pour la rendre en temps et lieu au
protecteur inconnu qui veillait sur lui.

Ce protecteur inconnu ne pouvait ĂȘtre le prince chez
lequel logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non
seulement n’était pas montĂ© une seule fois chez eux
pour les voir, mais encore n’avait pas fait demander de
leurs nouvelles.

Un vague espoir disait tout bas Ă  chaque coeur que
ce protecteur inconnu Ă©tait la femme qu’il aimait.

Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une
impatience sans égale le moment de leur sortie. La
Mole, plus fort et mieux guéri que Coconnas, aurait pu
opérer la sienne depuis longtemps ; mais une espÚce de
convention tacite le liait au sort de son ami. Il était
convenu que leur premiÚre sortie serait consacrée à trois
visites.

La premiĂšre, au docteur inconnu dont le breuvage
velouté avait opéré sur la poitrine enflammée de
Coconnas une si notable amélioration.

La seconde, Ă  l’hĂŽtel de dĂ©funt maĂźtre La HuriĂšre,
oĂč chacun d’eux avait laissĂ© valise et cheval.

La troisiÚme, au Florentin René, lequel, joignant à
son titre de parfumeur celui de magicien, vendait non
seulement des cosmétiques et des poisons, mais encore
composait des philtres et rendait des oracles.

Enfin, aprÚs deux mois passés de convalescence et
de réclusion, ce jour tant attendu arriva.

Nous avons dit de rĂ©clusion, c’est le mot qui
convient, car plusieurs fois, dans leur impatience, ils
avaient voulu hùter ce jour ; mais une sentinelle placée
à la porte leur avait constamment barré le passage, et ils
avaient appris qu’ils ne sortiraient que sur un exeat de
maßtre Ambroise Paré.

Or, un jour, l’habile chirurgien ayant reconnu que
les deux malades étaient, sinon complÚtement guéris,
du moins en voie de complÚte guérison, avait donné cet
exeat, et vers les deux heures de l’aprùs-midi, par une
de ces belles journĂ©es d’automne, comme Paris en offre


parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà fait
provision de rĂ©signation pour l’hiver, les deux amis,
appuyĂ©s au bras l’un de l’autre, mirent le pied hors du
Louvre.

La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un
fauteuil le fameux manteau cerise qu’il avait pliĂ© avec
tant de soin avant le combat, s’était constituĂ© le guide
de Coconnas, et Coconnas se laissait guider sans
rĂ©sistance et mĂȘme sans rĂ©flexion. Il savait que son ami
le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
non patentĂ©e, l’avait guĂ©ri en une seule nuit, quand
toutes les drogues de maßtre Ambroise Paré le tuaient
lentement. Il avait fait deux parts de l’argent renfermĂ©
dans sa bourse, c’est-à-dire de deux cents nobles à la
rose, et il en avait destiné cent à récompenser
l’Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence :
Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n’en
était pas moins fort aise de vivre ; aussi, comme on le
voit, s’apprĂȘtait-il Ă  rĂ©compenser gĂ©nĂ©reusement son
sauveur.

La Mole prit la rue de l’Astruce, la grande rue Saint-
Honoré, la rue des Prouvelles, et se trouva bientÎt sur la
place des Halles. Prùs de l’ancienne fontaine et à
l’endroit que l’on dĂ©signe aujourd’hui par le nom de
Carreau des Halles, s’élevait une construction
octogone en maçonnerie surmontĂ©e d’une vaste lanterne
de bois, surmontĂ©e elle-mĂȘme par un toit pointu, au
sommet duquel grinçait une girouette. Cette lanterne de
bois offrait huit ouvertures que traversait, comme cette
piĂšce hĂ©raldique qu’on appelle la fasce traverse le
champ du blason, une espĂšce de roue en bois, laquelle
se divisait par le milieu, afin de prendre dans des
Ă©chancrures taillĂ©es Ă  cet effet la tĂȘte et les mains du
condamnĂ© ou des condamnĂ©s que l’on exposait Ă  l’une
ou l’autre, ou à plusieurs de ces huit ouvertures.

Cette construction Ă©trange, qui n’avait son analogue
dans aucune des constructions environnantes, s’appelait
le pilori.

Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et
boiteuse, au toit tachĂ© de mousse comme la peau d’un
lépreux, avait, pareille à un champignon, poussé au pied
de cette espĂšce de tour.

Cette maison était celle du bourreau.


Un homme était exposé et tirait la langue aux
passants ; c’était un des voleurs qui avaient exercĂ©
autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par hasard
Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© dans l’exercice de ses fonctions.

Coconnas crut que son ami l’amenait voir ce curieux
spectacle ; il se mĂȘla Ă  la foule des amateurs qui
répondaient aux grimaces du patient par des
vociférations et des huées.

Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle
l’amusa fort ; seulement, il eĂ»t voulu qu’au lieu des
huées et des vociférations, ce fussent des pierres que
l’on jetĂąt au condamnĂ© assez insolent pour tirer la
langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient l’honneur
de le visiter.

Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa
base pour faire jouir une autre partie de la place de la
vue du patient, et que la foule suivit le mouvement de la
lanterne, Coconnas voulut-il suivre le mouvement de la
foule, mais La Mole l’arrĂȘta en lui disant Ă  demi-voix :

– Ce n’est point pour cela que nous sommes venus
ici.
– Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors ?
demanda Coconnas.
– Tu vas le voir, rĂ©pondit La Mole.
Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain de
cette fameuse nuit oĂč Coconnas avait voulu Ă©ventrer La
Mole.

Et La Mole conduisit Coconnas droit Ă  la petite
fenĂȘtre de cette maison adossĂ©e Ă  la tour et sur l’appui
de laquelle se tenait un homme accoudé.

– Ah ! ah ! c’est vous, Messeigneurs ! dit l’homme
en soulevant son bonnet sang-de-boeuf et en découvrant
sa tĂȘte aux cheveux noirs et Ă©pais descendant jusqu’à
ses sourcils, soyez les bienvenus.
– Quel est cet homme ? demanda Coconnas
cherchant Ă  rappeler ses souvenirs, car il lui sembla
avoir vu cette tĂȘte-lĂ  pendant un des moments de sa
fiĂšvre.

– Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui
t’a apportĂ© au Louvre cette boisson rafraĂźchissante qui
t’a fait tant de bien.
– Oh ! oh ! fit Coconnas ; en ce cas, mon ami...
Et il lui tendit la main.

Mais l’homme, au lieu de correspondre à cette
avance par un geste pareil, se redressa, et, en se
redressant, s’éloigna des deux amis de toute la distance
qu’occupait la courbe de son corps.

– Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l’honneur
que vous voulez bien me faire ; mais il est probable que
si vous me connaissiez vous ne me le feriez pas.
– Ma foi, dit Coconnas, je dĂ©clare que quand vous
seriez le diable je me tiens pour votre obligé, car sans
vous je serais mort Ă  cette heure.
– Je ne suis pas tout Ă  fait le diable, rĂ©pondit
l’homme au bonnet rouge ; mais souvent beaucoup
aimeraient mieux voir le diable que de me voir.
– Qui ĂȘtes-vous donc ? demanda Coconnas.
– Monsieur, rĂ©pondit l’homme, je suis maĂźtre
Caboche, bourreau de la prévÎté de Paris !...
– Ah !... fit Coconnas en retirant sa main.
– Vous voyez bien ! dit maütre Caboche.
– Non pas ! je toucherai votre main, ou le diable
m’emporte ! Étendez-la...
– En vĂ©ritĂ© ?
– Toute grande.
– Voici !
– Plus grande... encore... bien !...
Et Coconnas prit dans sa poche la poignĂ©e d’or
préparée pour son médecin anonyme et la déposa dans
la main du bourreau.

– J’aurais mieux aimĂ© votre main seule, dit maĂźtre

Caboche en secouant la tĂȘte, car je ne manque pas d’or ;
mais de mains qui touchent la mienne, tout au contraire,
j’en chĂŽme fort. N’importe ! Dieu vous bĂ©nisse, mon
gentilhomme.

– Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec
curiositĂ© le bourreau, c’est vous qui donnez la gĂȘne, qui
rouez, qui Ă©cartelez, qui coupez les tĂȘtes, qui brisez les
os. Ah ! ah ! je suis bien aise d’avoir fait votre
connaissance.
– Monsieur, dit maütre Caboche, je ne fais pas tout
moi-mĂȘme ; car, ainsi que vous avez vos laquais, vous
autres seigneurs, pour faire ce que vous ne voulez pas
faire, moi j’ai mes aides, qui font la grosse besogne et
qui expédient les manants. Seulement, quand par hasard
j’ai affaire à des gentilshommes, comme vous et votre
compagnon par exemple, oh ! alors c’est autre chose, et
je me fais un honneur de m’acquitter moi-mĂȘme de tous
les dĂ©tails de l’exĂ©cution, depuis le premier jusqu’au
dernier, c’est-Ă -dire la question jusqu’au dĂ©collement.
Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses
veines, comme si le coin brutal pressait ses jambes et
comme si le fil de l’acier effleurait son cou. La Mole,
sans se rendre compte de la cause, Ă©prouva la mĂȘme
sensation.

Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait
honte, et voulant prendre congé de maßtre Caboche par
une derniĂšre plaisanterie :

– Eh bien, maütre ! lui dit-il, je retiens votre parole
quand ce sera mon tour de monter Ă  la potence
d’Enguerrand de Marigny ou sur l’échafaud de M. de
Nemours, il n’y aura que vous qui me toucherez.
– Je vous le promets.
– Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage
que j’accepte votre promesse.
Et il étendit vers le bourreau une main que le
bourreau toucha timidement de la sienne, quoiqu’il fĂ»t
visible qu’il eĂ»t grande envie de la toucher
franchement.

À ce simple attouchement, Coconnas pñlit
lĂ©gĂšrement, mais le mĂȘme sourire demeura sur ses
lùvres ; tandis que La Mole, mal à l’aise, et voyant la


foule tourner avec la lanterne et se rapprocher d’eux, le
tirait par son manteau.

Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que
La Mole de mettre fin Ă  cette scĂšne dans laquelle, par la
pente naturelle de son caractĂšre, il s’était trouvĂ©
enfoncĂ© plus qu’il n’eĂ»t voulu, fit un signe de tĂȘte et
s’éloigna.

– Ma foi ! dit La Mole quand lui et son compagnon
furent arrivĂ©s Ă  la croix du Trahoir, conviens que l’on
respire mieux ici que sur la place des Halles ?
– J’en conviens, dit Coconnas, mais je n’en suis pas
moins fort aise d’avoir fait connaissance avec maütre
Caboche. Il est bon d’avoir des amis partout.
– MĂȘme Ă  l’enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole
en riant.
– Oh ! pour le pauvre maütre La Huriùre, dit
Coconnas, celui-là est mort et bien mort. J’ai vu la
flamme de l’arquebuse, j’ai entendu le coup de la balle
qui a rĂ©sonnĂ© comme s’il eĂ»t frappĂ© sur le bourdon de
Notre-Dame, et je l’ai laissĂ© Ă©tendu dans le ruisseau
avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
En supposant que ce soit un ami, c’est un ami que nous
avons dans l’autre monde.
Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrĂšrent
dans la rue de l’Arbre-Sec et s’acheminùrent vers
l’enseigne de la Belle-Étoile, qui continuait de grincer à
la mĂȘme place, offrant toujours au voyageur son Ăątre
gastronomique et son appétissante légende.

Coconnas et La Mole s’attendaient à trouver la
maison désespérée, la veuve en deuil, et les marmitons
un crĂȘpe au bras ; mais, Ă  leur grand Ă©tonnement, ils
trouvÚrent la maison en pleine activité, madame La
HuriÚre fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
que jamais.

– Oh ! l’infidùle ! dit La Mole, elle se sera
remariée !
Puis s’adressant Ă  la nouvelle ArtĂ©mise :

– Madame, lui dit-il, nous sommes deux
gentilshommes de la connaissance de ce pauvre M. La
HuriÚre. Nous avons laissé ici deux chevaux et deux

valises que nous venons réclamer.

– Messieurs, rĂ©pondit la maĂźtresse de la maison
aprÚs avoir essayé de rappeler ses souvenirs, comme je
n’ai pas l’honneur de vous reconnaütre, je vais, si vous
le voulez bien, appeler mon mari... Grégoire, faites
venir votre maĂźtre.
Grégoire passa de la premiÚre cuisine, qui était le
pandémonium général, dans la seconde, qui était le
laboratoire oĂč se confectionnaient les plats que maĂźtre
La HuriĂšre, de son vivant, jugeait dignes d’ĂȘtre prĂ©parĂ©s
par ses savantes mains.

– Le diable m’emporte, murmura Coconnas, si cela
ne me fait pas de la peine de voir cette maison si gaie
quand elle devrait ĂȘtre si triste ! Pauvre La HuriĂšre, va !
– Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui
pardonne de grand coeur.
La Mole avait Ă  peine prononcĂ© ces paroles, qu’un
homme apparut tenant Ă  la main une casserole au fond
de laquelle il faisait roussir des oignons qu’il tournait
avec une cuiller de bois.

La Mole et Coconnas jetĂšrent un cri de surprise.

À ce cri l’homme releva la tĂȘte, et, rĂ©pondant par un
cri pareil, laissa échapper sa casserole, ne conservant à
la main que sa cuiller de bois.

– In nomine Patris, dit l’homme en agitant sa cuiller
comme il eĂ»t fait d’un goupillon, et Filii, et Spiritus
sancti...
– MaĂźtre La HuriĂšre ! s’écriĂšrent les jeunes gens.
– Messieurs de Coconnas et de la Mole ! dit La
HuriĂšre.
– Vous n’ĂȘtes donc pas mort ? fit Coconnas.
– Mais vous ĂȘtes donc vivants ? demanda l’hĂŽte.
– Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas ;
j’ai entendu le bruit de la balle qui vous cassait quelque
chose, je ne sais pas quoi. Je vous ai laissé couché dans
le ruisseau, perdant le sang par le nez, par la bouche et
mĂȘme par les yeux.

– Tout cela est vrai comme l’Évangile, monsieur de
Coconnas. Mais, ce bruit que vous avez entendu, c’était
celui de la balle frappant sur ma salade, sur laquelle,
heureusement, elle s’est aplatie ; mais le coup n’en a
pas été moins rude, et la preuve, ajouta La HuriÚre en
levant son bonnet et montrant sa tĂȘte pelĂ©e comme un
genou, c’est que, comme vous le voyez, il ne m’en est
pas resté un cheveu.
Les deux jeunes gens éclatÚrent de rire en voyant
cette figure grotesque.

– Ah ! ah ! vous riez ! dit La HuriĂšre un peu rassurĂ©,
vous ne venez donc pas avec de mauvaises intentions ?
– Et vous, maĂźtre La HuriĂšre, vous ĂȘtes donc guĂ©ri
de vos goûts belliqueux ?
– Oui, ma foi, oui, messieurs ; et maintenant...
– Eh bien ? maintenant... <br/> – Maintenant, j’ai fait voeu de ne plus voir d’autre
feu que celui de ma cuisine.
– Bravo ! dit Coconnas, voilà qui est prudent.
Maintenant, ajouta le Piémontais, nous avons laissé
dans vos écuries deux chevaux, et dans vos chambres
deux valises.
– Ah diable ! fit l’hîte se grattant l’oreille.
– Eh bien ?
– Deux chevaux, vous dites ?
– Oui, dans l’écurie.
– Et deux valises ?
– Oui, dans la chambre.
– C’est que, voyez-vous... vous m’aviez cru mort,
n’est-ce pas ?
– Certainement.
– Vous avouez que, puisque vous vous ĂȘtes trompĂ©s,
je pouvais bien me tromper de mon cÎté.

– En nous croyant morts aussi ? vous Ă©tiez
parfaitement libre.
– Ah ! voilà !... c’est que, comme vous mouriez
intestat..., continua maĂźtre La HuriĂšre.
– Aprùs ?
– J’ai cru, j’ai eu tort, je le vois bien maintenant...
– Qu’avez-vous cru, voyons ?
– J’ai cru que je pouvais hĂ©riter de vous.
– Ah ! ah ! firent les deux jeunes gens.
– Je n’en suis pas moins on ne peut plus satisfait que
vous soyez vivants, messieurs.
– De sorte que vous avez vendu nos chevaux ? dit
Coconnas.
– HĂ©las ! dit La HuriĂšre.
– Et nos valises ? continua La Mole.
– Oh ! les valises ! non..., s’écria La HuriĂšre, mais
seulement ce qu’il y avait dedans.
– Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me
semble, un hardi coquin... Si nous l’étripions ?
Cette menace parut faire un grand effet sur maĂźtre
La HuriĂšre, qui hasarda ces paroles :

– Mais, messieurs, on peut s’arranger, ce me
semble.
– Écoute, dit La Mole, c’est moi qui ai le plus à me
plaindre de toi.
– Certainement, monsieur le comte, car je me
rappelle que, dans un moment de folie, j’ai eu l’audace
de vous menacer.
– Oui, d’une balle qui m’est passĂ©e Ă  deux pouces
au-dessus de la tĂȘte.
– Vous croyez ?

– J’en suis sĂ»r.
– Si vous en ĂȘtes sĂ»r, monsieur de la Mole, dit La
Huriùre en ramassant sa casserole d’un air innocent, je
suis trop votre serviteur pour vous démentir.
– Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te
réclame rien.
– Comment, mon gentilhomme !...
– Si ce n’est...
– Aïe ! aïe !... fit La Huriùre.
– Si ce n’est un düner pour moi et mes amis toutes
les fois que je me trouverai dans ton quartier.
– Comment donc ! s’écria La HuriĂšre ravi, Ă  vos
ordres, mon gentilhomme, Ă  vos ordres !
– Ainsi, c’est chose convenue ?
– De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas,
continua l’hĂŽte, souscrivez-vous au marchĂ© ?
– Oui ; mais, comme mon ami, j’y mets une petite
condition.
– Laquelle ?
– C’est que vous rendrez à M. de La Mole les
cinquante écus que je lui dois et que je vous ai confiés.
– À moi, monsieur ! Et quand cela ?
– Un quart d’heure avant que vous vendissiez mon
cheval et ma valise.
La Huriùre fit un signe d’intelligence.

– Ah ! je comprends ! dit-il.
Et il s’avança vers une armoire, en tira, l’un aprùs
l’autre, cinquante Ă©cus qu’il apporta Ă  La Mole.

– Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien ! servez-
nous une omelette. Les cinquante écus seront pour M.
Grégoire.

– Oh ! s’écria La HuriĂšre, en vĂ©ritĂ©, mes
gentilshommes, vous ĂȘtes des coeurs de princes, et vous
pouvez compter sur moi Ă  la vie et Ă  la mort.
– En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l’omelette
demandĂ©e, et n’y Ă©pargnez ni le beurre ni le lard.
Puis se retournant vers la pendule :

– Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons
encore trois heures Ă  attendre, autant donc les passer ici
qu’ailleurs. D’autant plus que, si je ne me trompe, nous
sommes ici presque à moitié chemin du pont Saint-
Michel.
Et les deux jeunes gens allĂšrent reprendre Ă  table et
dans la petite piĂšce du fond la mĂȘme place qu’ils
occupaient pendant cette fameuse soirée du 24 août
1572, pendant laquelle Coconnas avait proposé à La
Mole de jouer l’un contre l’autre la premiùre maütresse
qu’ils auraient.

Avouons, Ă  l’honneur de la moralitĂ© des deux jeunes
gens, que ni l’un ni l’autre n’eut l’idĂ©e de faire Ă  son
compagnon ce soir-lĂ  pareille proposition.


19

Le logis de maßtre René, le parfumeur de la reine mÚre

À l’époque oĂč se passe l’histoire que nous racontons
à nos lecteurs, il n’existait, pour passer d’une partie de
la ville à l’autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les
autres de bois ; encore ces cinq ponts aboutissaient-ils Ă 
la CitĂ©. C’étaient le pont des Meuniers, le Pont-au-
Change, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont et le pont
Saint-Michel.

Aux autres endroits oĂč la circulation Ă©tait
nécessaire, des bacs étaient établis, et tant bien que mal
remplaçaient les ponts.

Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme
l’est encore aujourd’hui le Ponte-Vecchio à Florence.

Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire,
nous nous occuperons particuliĂšrement, pour le
moment, du pont Saint-Michel.

Le pont Saint-Michel avait été bùti en pierres en
1373 : malgré son apparente solidité, un débordement
de la Seine le renversa en partie le 31 janvier 1408 ; en
1416, il avait été reconstruit en bois ; mais pendant la
nuit du 16 décembre 1547 il avait été emporté de
nouveau ; vers 1550, c’est-à-dire vingt-deux ans avant
l’époque oĂč nous sommes arrivĂ©s, on le reconstruisit en
bois, et, quoiqu’on eĂ»t dĂ©jĂ  eu besoin de le rĂ©parer, il
passait pour assez solide.

Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du
pont, faisant face au petit ßlot sur lequel avaient été
brĂ»lĂ©s les Templiers, et oĂč pose aujourd’hui le terre-
plein du Pont-Neuf, on remarquait une maison Ă 
panneaux de bois sur laquelle un large toit s’abaissait
comme la paupiùre d’un oeil immense. À la seule
fenĂȘtre qui s’ouvrĂźt au premier Ă©tage, au-dessus d’une
fenĂȘtre et d’une porte de rez-de-chaussĂ©e
hermétiquement fermée, transparaissait une lueur
rougeĂątre qui attirait les regards des passants sur la
façade basse, large, peinte en bleu avec de riches
moulures dorées. Une espÚce de frise, qui séparait le


rez-de-chaussée du premier étage, représentait une
foule de diables dans des attitudes plus grotesques les
unes que les autres, et un large ruban, peint en bleu
comme la façade, s’étendait entre la frise et la fenĂȘtre
du premier, avec cette inscription :

René, Florentin, parfumeur de Sa
Majesté la reine mÚre.

La porte de cette boutique, comme nous l’avons dit,
était bien verrouillée ; mais, mieux que par ses verrous,
elle était défendue des attaques nocturnes par la
réputation si effrayante de son locataire que les passants
qui traversaient le pont Ă  cet endroit le traversaient
presque toujours en décrivant une courbe qui les rejetait
vers l’autre rang de maisons, comme s’ils eussent
redoutĂ© que l’odeur des parfums ne suĂąt jusqu’à eux par
la muraille.

Il y avait plus : les voisins de droite et de gauche,
craignant sans doute d’ĂȘtre compromis par le voisinage,
avaient, depuis l’installation de maĂźtre RenĂ© sur le pont
Saint-Michel, dĂ©guerpi l’un et l’autre de leur logis, de
sorte que les deux maisons attenantes Ă  la maison de
René étaient demeurées désertes et fermées. Cependant,
malgré cette solitude et cet abandon, des passants
attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
fermés de ces maisons vides, certains rayons de
lumiĂšre, et assuraient avoir entendu certains bruits
pareils Ă  des plaintes, qui prouvaient que des ĂȘtres
quelconques fréquentaient ces deux maisons ;
seulement on ignorait si ces ĂȘtres appartenaient Ă  ce
monde ou à l’autre.

Il en résultait que les locataires des deux maisons
attenantes aux deux maisons désertes se demandaient

de temps en temps s’il ne serait pas prudent à eux de
faire Ă  leur tour comme leurs voisins avaient fait.

C’était sans doute Ă  ce privilĂšge de terreur qui lui
était publiquement acquis que maßtre René avait dû de
conserver seul du feu aprĂšs l’heure consacrĂ©e. Ni ronde
ni guet n’eĂ»t osĂ© d’ailleurs inquiĂ©ter un homme
doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
compatriote et de parfumeur.

Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par
le philosophisme du XVIIIe siĂšcle ne croit plus ni Ă  la
magie ni aux magiciens, nous l’inviterons à entrer avec


nous dans cette habitation qui, à cette époque de
superstitieuse croyance, rĂ©pandait autour d’elle un si
profond effroi.

La boutique du rez-de-chaussée est sombre et
déserte à partir de huit heures du soir, moment auquel
elle se ferme pour ne plus se rouvrir qu’assez avant
quelquefois dans la journĂ©e du lendemain ; c’est lĂ  que
se fait la vente quotidienne des parfums, des onguents
et des cosmĂ©tiques de tout genre que dĂ©bite l’habile
chimiste. Deux apprentis l’aident dans cette vente de
détail, mais ils ne couchent pas dans la maison ; ils
couchent rue de la Calandre. Le soir, ils sortent un
instant avant que la boutique soit fermée. Le matin, ils
se promùnent devant la porte jusqu’à ce que la boutique
soit ouverte.

Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme
nous l’avons dit, sombre et dĂ©serte.

Dans cette boutique assez large et assez profonde, il
y a deux portes, chacune donnant sur un escalier. Un
des escaliers rampe dans la muraille mĂȘme, et il est
latĂ©ral : l’autre est extĂ©rieur et est visible du quai qu’on
appelle aujourd’hui le quai des Augustins, et de la berge
qu’on appelle aujourd’hui le quai des Orfùvres.

Tous deux conduisent Ă  la chambre du premier.

Cette chambre est de la mĂȘme grandeur que celle du
rez-de-chaussée, seulement une tapisserie tendue dans
le sens du pont la sépare en deux compartiments. Au
fond du premier compartiment s’ouvre la porte donnant
sur l’escalier extĂ©rieur. Sur la face latĂ©rale du second
s’ouvre la porte de l’escalier secret ; seulement cette
porte est invisible, car elle est cachée par une haute
armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer,
et qu’elle poussait en s’ouvrant. Catherine seule connaüt
avec RenĂ© le secret de cette porte, c’est par lĂ  qu’elle
monte et qu’elle descend ; c’est l’oreille ou l’oeil posĂ©
contre cette armoire dans laquelle des trous sont
mĂ©nagĂ©s, qu’elle Ă©coute et qu’elle voit ce qui se passe
dans la chambre.

Deux autres portes parfaitement ostensibles s’offrent
encore sur les cÎtés latéraux de ce second
compartiment. L’une s’ouvre sur une petite chambre


Ă©clairĂ©e par le toit et qui n’a pour tout meuble qu’un
vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
creusets : c’est le laboratoire de l’alchimiste. L’autre
s’ouvre sur une cellule plus bizarre que le reste de
l’appartement, car elle n’est point Ă©clairĂ©e du tout, car
elle n’a ni tapis ni meubles, mais seulement une sorte d’autel de pierre.

Le parquet est une dalle inclinée du centre aux
extrémités, et aux extrémités court au pied du mur une
espùce de rigole aboutissant à un entonnoir par l’orifice
duquel on voit couler l’eau sombre de la Seine. À des
clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants ;
la pointe en est fine comme celle d’une aiguille, le fil en
est tranchant comme celui d’un rasoir ; les uns brillent
comme des miroirs ; les autres, au contraire, sont d’un
gris mat ou d’un bleu sombre.

Dans un coin, deux poules noires se débattent,
attachĂ©es l’une Ă  l’autre par la patte, c’est le sanctuaire
de l’augure.

Revenons Ă  la chambre du milieu, Ă  la chambre aux
deux compartiments.

C’est là qu’est introduit le vulgaire des consultants ;
c’est lĂ  que les ibis Ă©gyptiens, les momies aux
bandelettes dorées, le crocodile bùillant au plafond, les
tĂȘtes de mort aux yeux vides et aux dents branlantes,
enfin les bouquins poudreux vénérablement rongés par
les rats, offrent Ă  l’oeil du visiteur le pĂȘle-mĂȘle d’oĂč
rĂ©sultent les Ă©motions diverses qui empĂȘchent la pensĂ©e
de suivre son droit chemin. DerriĂšre le rideau sont des
fioles, des boütes particuliùres, des amphores à l’aspect
sinistre ; tout cela est éclairé par deux petites lampes
d’argent exactement pareilles, qui semblent enlevĂ©es Ă 
quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de l’église
Dei-Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
parfumée, jettent leur clarté jaunùtre du haut de la voûte
sombre oĂč chacune est suspendue par trois chaĂźnettes
noircies.

René, seul et les bras croisés, se promÚne à grands
pas dans le second compartiment de la chambre du
milieu, en secouant la tĂȘte. AprĂšs une mĂ©ditation longue
et douloureuse, il s’arrĂȘte devant un sablier.

– Ah ! ah ! dit-il, j’ai oubliĂ© de le retourner, et voilĂ 
que depuis longtemps peut-ĂȘtre tout le sable est passĂ©.

Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine
d’un grand nuage noir qui semble peser sur la pointe du
clocher de Notre-Dame :

– Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra
comme d’habitude, dans une heure ou une heure et
demie ; il y aura donc temps pour tout.
En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont.

RenĂ© appliqua son oreille Ă  l’orifice d’un long tuyau
dont l’autre extrĂ©mitĂ© allait s’ouvrir sur la rue, sous la
forme d’une tĂȘte de Guivre.

– Non, dit-il, ce n’est ni elle, ni elles. Ce sont des
pas d’hommes ; ils s’arrĂȘtent devant ma porte ; ils
viennent ici.
En mĂȘme temps trois coups secs retentirent.

René descendit rapidement ; cependant il se
contenta d’appuyer son oreille contre la porte sans
ouvrir encore.

Les mĂȘmes trois coups secs se renouvelĂšrent.

– Qui va lĂ  ? demanda maĂźtre RenĂ©.
– Est-il bien nĂ©cessaire de dire nos noms ? demanda
une voix.
– C’est indispensable, rĂ©pondit RenĂ©.
– En ce cas, je me nomme le comte Annibal de
Coconnas, dit la mĂȘme voix qui avait dĂ©jĂ  parlĂ©.
– Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre
voix qui, pour la premiĂšre fois, se faisait entendre.
– Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous.
Et en mĂȘme temps RenĂ©, tirant les verrous, enlevant
les barres, ouvrit aux deux jeunes gens la porte qu’il se
contenta de fermer Ă  la clef ; puis, les conduisant par

l’escalier extĂ©rieur, il les introduisit dans le second
compartiment.

La Mole, en entrant, fit le signe de la croix sous son


manteau ; il Ă©tait pĂąle, et sa main tremblait sans qu’il
pût réprimer cette faiblesse.

Coconnas regarda chaque chose l’une aprùs l’autre,
et trouvant au milieu de son examen la porte de la
cellule, il voulut l’ouvrir.

– Permettez, mon gentilhomme, dit RenĂ© de sa voix
grave et en posant sa main sur celle de Coconnas, les
visiteurs qui me font l’honneur d’entrer ici n’ont la
jouissance que de cette partie de la chambre.
– Ah ! c’est diffĂ©rent, reprit Coconnas ; et,
d’ailleurs, je sens que j’ai besoin de m’asseoir.
Et il se laissa aller sur une chaise.

Il se fit un instant de profond silence : maßtre René
attendait que l’un ou l’autre des deux jeunes gens
s’expliquñt. Pendant ce temps, on entendait la
respiration sifflante de Coconnas, encore mal guéri.

– MaĂźtre RenĂ©, dit-il enfin, vous ĂȘtes un habile
homme, dites-moi donc si je demeurerai estropié de ma
blessure, c’est-à-dire si j’aurai toujours cette courte
respiration qui m’empĂȘche de monter Ă  cheval, de faire
des armes et de manger des omelettes au lard.
René approcha son oreille de la poitrine de
Coconnas, et écouta attentivement le jeu des poumons.

– Non, monsieur le comte, dit-il, vous guĂ©rirez.
– En vĂ©ritĂ© ?
– Je vous l’affirme.
– Vous me faites plaisir.
Il se fit un nouveau silence.

– Ne dĂ©sirez-vous pas savoir encore autre chose,
monsieur le comte ?
– Si fait, dit Coconnas ; je dĂ©sire savoir si je suis
véritablement amoureux.
– Vous l’ĂȘtes, dit RenĂ©.
– Comment le savez-vous ?

– Parce que vous le demandez.
– Mordi ! je crois que vous avez raison. Mais de
qui ?
– De celle qui dit maintenant à tout propos le juron
que vous venez de dire.
– En vĂ©ritĂ©, dit Coconnas stupĂ©fait, maĂźtre RenĂ©,
vous ĂȘtes un habile homme. À ton tour, La Mole.
La Mole rougit et demeura embarrassé.

– Eh ! que diable ! dit Coconnas, parle donc !
– Parlez, dit le Florentin.
– Moi, monsieur RenĂ©, balbutia La Mole dont la
voix se rassura peu Ă  peu, je ne veux pas vous
demander si je suis amoureux, car je sais que je le suis
et ne m’en cache point ; mais dites-moi si je serai aimĂ©,
car en vĂ©ritĂ© tout ce qui m’était d’abord un sujet
d’espoir tourne maintenant contre moi.
– Vous n’avez peut-ĂȘtre pas fait tout ce qu’il faut
faire pour cela.
– Qu’y a-t-il à faire, monsieur, qu’à prouver par son
respect et son dévouement à la dame de ses pensées
qu’elle est vĂ©ritablement et profondĂ©ment aimĂ©e ?
– Vous savez, dit RenĂ©, que ces dĂ©monstrations sont
parfois bien insignifiantes.
– Alors, il faut dĂ©sespĂ©rer ?
– Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans
la nature humaine des antipathies qu’on peut vaincre,
des sympathies qu’on peut forcer. Le fer n’est pas
l’aimant ; mais en l’aimantant, à son tour il attire le fer.
– Sans doute, sans doute, murmura La Mole ; mais
je répugne à toutes ces conjurations.
– Ah ! si vous rĂ©pugnez, dit RenĂ©, alors il ne fallait
pas venir.
– Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu

faire l’enfant Ă  prĂ©sent ? Monsieur RenĂ©, pouvez-vous
me faire voir le diable ?

– Non, monsieur le comte.
– J’en suis fĂąchĂ©, j’avais deux mots Ă  lui dire, et cela
eĂ»t peut-ĂȘtre encouragĂ© La Mole.
– Eh bien, soit ! dit La Mole, abordons franchement
la question. On m’a parlĂ© de figures en cire modelĂ©es Ă 
la ressemblance de l’objet aimĂ©. Est-ce un moyen ?
– Infaillible.
– Et rien, dans cette expĂ©rience, ne peut porter
atteinte Ă  la vie ni Ă  la santĂ© de la personne qu’on
aime ?
– Rien.
– Essayons donc.
– Veux-tu que je commence ? dit Coconnas.
– Non, dit La Mole, et, puisque me voilĂ  engagĂ©,
j’irai jusqu’au bout.
– DĂ©sirez-vous beaucoup, ardemment,
impérieusement savoir à quoi vous en tenir, monsieur
de la Mole ? demanda le Florentin.
– Oh ! s’écria La Mole, j’en meurs, maĂźtre RenĂ©.
Au mĂȘme instant on heurta doucement Ă  la porte de
la rue, si doucement que maßtre René entendit seul ce
bruit, et encore parce qu’il s’y attendait sans doute.

Il approcha sans affectation, et tout en faisant
quelques questions oiseuses Ă  La Mole, son oreille du
tuyau et perçut quelques éclats de voix qui parurent le
fixer.

– RĂ©sumez donc maintenant votre dĂ©sir, dit-il, et
appelez la personne que vous aimez.
La Mole s’agenouilla comme s’il eĂ»t parlĂ© Ă  une
divinité, et René, passant dans le premier compartiment,
glissa sans bruit par l’escalier extĂ©rieur : un instant


aprÚs des pas légers effleuraient le plancher de la
boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui maßtre René ;
le Florentin tenait Ă  la main une petite figurine de cire
d’un travail assez mĂ©diocre ; elle portait une couronne
et un manteau.

– Voulez-vous toujours ĂȘtre aimĂ© de votre royale
maĂźtresse ? demanda le parfumeur.
– Oui, dĂ»t-il m’en coĂ»ter la vie, dussĂ©-je y perdre
mon ùme, répondit La Mole.
– C’est bien, dit le Florentin en prenant du bout des
doigts quelques gouttes d’eau dans une aiguiùre et en
les secouant sur la tĂȘte de la figurine en prononçant
quelques mots latins.
La Mole frissonna, il comprit qu’un sacrilùge
s’accomplissait.

– Que faites-vous ? demanda-t-il.
– Je baptise cette petite figurine du nom de
Marguerite.
– Mais dans quel but ?
– Pour Ă©tablir la sympathie.
La Mole ouvrait la bouche pour l’empĂȘcher d’aller
plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l’arrĂȘta.

René, qui avait vu le mouvement, attendit.

– Il faut la pleine et entiĂšre volontĂ©, dit-il.
– Faites, rĂ©pondit La Mole.
René traça sur une petite banderole de papier rouge
quelques caractĂšres cabalistiques, les passa dans une
aiguille d’acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
au coeur.

Chose Ă©trange ! Ă  l’orifice de la blessure apparut une
gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de l’aiguille fit fondre la cire autour
d’elle et sĂ©cha la gouttelette de sang.


– Ainsi, dit RenĂ©, par la force de la sympathie, votre
amour percera et brûlera le coeur de la femme que vous
aimez.
Coconnas, en sa qualitĂ© d’esprit fort, riait dans sa
moustache et raillait tout bas ; mais La Mole, aimant et
superstitieux, sentait une sueur glacée perler à la racine
de ses cheveux.

– Et maintenant, dit RenĂ©, appuyez vos lĂšvres sur les
lĂšvres de la statuette en disant : « Marguerite, je t’aime ;
viens, Marguerite ! »
La Mole obéit.

En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
seconde chambre, et des pas lĂ©gers s’approchĂšrent.
Coconnas, curieux et incrédule, tira son poignard, et
craignant s’il tentait de soulever la tapisserie, que RenĂ©
ne lui fĂźt la mĂȘme observation que lorsqu’il voulut
ouvrir la porte, fendit avec son poignard l’épaisse
tapisserie, et, ayant appliquĂ© son oeil Ă  l’ouverture,
poussa un cri d’étonnement auquel deux cris de femmes
répondirent.

– Qu’y a-t-il ? demanda La Mole prĂȘt Ă  laisser
tomber la figurine de cire, que René lui reprit des
mains.
– Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers
et madame Marguerite sont lĂ .
– Eh bien, incrĂ©dules ! dit RenĂ© avec un sourire
austĂšre, doutez-vous encore de la force de la
sympathie ?
La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine.
Coconnas avait eu un moment d’éblouissement en
reconnaissant madame de Nevers. L’un se figura que
les sorcelleries de maßtre René avaient évoqué le
fantîme de Marguerite ; l’autre, en voyant entrouverte
encore la porte par laquelle les charmants fantĂŽmes
Ă©taient entrĂ©s, eut bientĂŽt trouvĂ© l’explication de ce
prodige dans le monde vulgaire et matériel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait Ă  fendre
des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le
temps de se faire des questions philosophiques et de
chasser l’esprit malin à l’aide de ce goupillon qu’on


appelle l’incrĂ©dulitĂ©, Coconnas, voyant par l’ouverture
du rideau fermĂ© l’ébahissement de madame de Nevers
et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que
le moment Ă©tait dĂ©cisif, et comprenant que l’on peut
dire pour un ami ce que l’on n’ose dire pour soi-mĂȘme,
au lieu d’aller à madame de Nevers, il alla droit à
Marguerite, et mettant un genou en terre à la façon dont
était représenté, dans les parades de la foire, le grand
Artaxerce, il s’écria d’une voix Ă  laquelle le sifflement
de sa blessure donnait un certain accent qui ne
manquait pas de puissance :

– Madame, Ă  l’instant mĂȘme, sur la demande de
mon ami le comte de la Mole, maßtre René évoquait
votre ombre ; or, à mon grand étonnement, votre ombre
est apparue accompagnĂ©e d’un corps qui m’est bien
cher et que je recommande Ă  mon ami. Ombre de Sa
Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au
corps de votre compagne de passer de l’autre cĂŽtĂ© du
rideau ?
Marguerite se mit Ă  rire et fit signe Ă  Henriette qui
passa de l’autre cĂŽtĂ©.

– La Mole, mon ami ! dit Coconnas, sois Ă©loquent
comme DémosthÚne, comme Cicéron, comme M. le
chancelier de l’Hospital ; et songe qu’il y va de ma vie
si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse
de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus
obéissant et son plus fidÚle serviteur.
– Mais..., balbutia La Mole.
– Fait ce que je te dis ; et vous, maĂźtre RenĂ©, veillez
à ce que personne ne nous dérange.
René fit ce que lui demandait Coconnas.

– Mordi ! monsieur, dit Marguerite, vous ĂȘtes
homme d’esprit. Je vous Ă©coute ; voyons, qu’avez-vous
Ă  me dire ?
– J’ai à vous dire, madame, que l’ombre de mon
ami, car c’est une ombre, et la preuve c’est qu’elle ne
prononce pas le plus petit mot, j’ai donc à vous dire que
cette ombre me supplie d’user de la facultĂ© qu’ont les
corps de parler intelligiblement pour vous dire : Belle

ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si
vous Ă©tiez vous-mĂȘme, je demanderais Ă  maĂźtre RenĂ© de
m’abümer dans quelque trou sulfureux plutît que de
tenir un pareil langage Ă  la fille du roi Henri II, Ă  la
soeur du roi Charles IX, et Ă  l’épouse du roi de Navarre.
Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil terrestre,
et elles ne se fĂąchent pas quand on les aime. Or, priez
votre corps, madame, d’aimer un peu l’ñme de ce
pauvre La Mole, ñme en peine s’il en fut jamais ; ñme
persĂ©cutĂ©e d’abord par l’amitiĂ©, qui lui a, Ă  trois
reprises, enfoncé plusieurs pouces de fer dans le
ventre ; ùme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
fois plus dĂ©vorant que tous les feux de l’enfer. Ayez
donc pitié de cette pauvre ùme, aimez un peu ce qui fut
le beau La Mole, et si vous n’avez plus la parole, usez
du geste, usez du sourire. C’est une ñme fort
intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra
tout. Usez-en, mordi ! ou je passe mon épée au travers
du corps de RenĂ©, pour qu’en vertu du pouvoir qu’il a
sur les ombres il force la vĂŽtre, qu’il a dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e si Ă 
propos, de faire des choses peu séantes pour une ombre
honnĂȘte comme vous me faites l’effet de l’ĂȘtre.

À cette pĂ©roraison de Coconnas, qui s’était campĂ©
devant la reine en ÉnĂ©e descendant aux enfers,
Marguerite ne put retenir un énorme éclat de rire, et,
tout en gardant le silence qui convenait en pareille
occasion Ă  une ombre royale, elle tendit la main Ă 
Coconnas.

Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en
appelant La Mole.

– Ombre de mon ami, s’écria-t-il, venez ici Ă 
l’instant mĂȘme.
La Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.

– C’est bien, dit Coconnas en le prenant par-derriùre
la tĂȘte ; maintenant approchez la vapeur de votre beau
visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.
Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit
cette fine main Ă  la bouche de La Mole, et les retint un
instant respectueusement appuyĂ©es l’une sur l’autre,
sans que la main essayùt de se dégager de la douce
étreinte.

Marguerite n’avait pas cessĂ© de sourire, mais


madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore
tremblante de l’apparition inattendue des deux
gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
toute la fiùvre d’une jalousie naissante, car il lui
semblait que Coconnas n’eĂ»t pas dĂ» oublier ainsi ses
affaires pour celles des autres.

La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit
l’éclair menaçant de ses yeux, et, malgrĂ© le trouble
enivrant oĂč la voluptĂ© lui conseillait de s’engourdir, il
comprit le danger que courait son ami et devina ce qu’il
devait tenter pour l’y soustraire.

Se levant donc et laissant la main de Marguerite
dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la
duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre :

– Ô la plus belle, î la plus adorable des femmes !
dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres
(et il adressa un regard et un sourire Ă  Marguerite),
permettez à une ùme dégagée de son enveloppe
grossiĂšre de rĂ©parer les absences d’un corps tout
absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que
vous voyez, n’est qu’un homme, un homme d’une
structure ferme et hardie, c’est une chair belle à voir
peut-ĂȘtre, mais pĂ©rissable comme toute chair : Omnis
caro fenum. Bien que ce gentilhomme m’adresse du
matin au soir les litanies les plus suppliantes Ă  votre
sujet, bien que vous l’ayez vu distribuer les plus rudes
coups que l’on ait jamais fournis en France, ce
champion si fort en Ă©loquence prĂšs d’une ombre n’ose
parler Ă  une femme. C’est pour cela qu’il s’est adressĂ© Ă 
l’ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler à
votre beau corps, de vous dire qu’il dĂ©pose Ă  vos pieds
son coeur et son ñme ; qu’il demande à vos yeux divins
de le regarder en pitié ; à vos doigts roses et brûlants de
l’appeler d’un signe ; à votre voix vibrante et
harmonieuse de lui dire de ces mots qu’on n’oublie
pas ; ou sinon, il m’a encore priĂ© d’une chose, c’est,
dans le cas oĂč il ne pourrait vous attendrir, de lui
passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
vĂ©ritable, les Ă©pĂ©es n’ont d’ombre qu’au soleil, de lui
passer, dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers
du corps ; car il ne saurait vivre si vous ne l’autor